BERTHOUD Jean-Marc - Les grandes étapes de la sécularisation de la sience

De Calvinisme
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L’histoire du monde moderne est caractérisée par le développement de la pensée autonome des hommes à l’égard de Dieu et de sa Parole. La conséquence en est le rejet par notre civilisation de toute Révélation divine, tant générale – dans la nature – que spéciale – dans l’Ecriture Sainte, la Bible. Ainsi fut graduellement détruite la foi en l’inspiration divine, en l’infaillibilité et en la souveraine autorité de l’Ecriture Sainte sur tout ce qui est créé par Dieu. Ce rejet de la Bible a pris des aspects divers suivant les époques. Il s’agit en fin de compte du refus de soumettre ses propres pensées à l’autorité de la Parole de Dieu, autorité qui s’exerce sur toutes les pensées des hommes, sur les événements de ce monde, entre autres sur l’histoire et sur les sciences. Quelles sont, dans le domaine scientifique, les principales étapes de cette guerre contre Dieu ? Nous pouvons en relever quatre décisives. Elles portent les noms des savants suivants : Galiléo Galilée, Charles Lyell, Charles Darwin et finalement Georges Lemaître.

Galiléo Galilée

Au début du XVIIe siècle, Galiléo Galilée (1564-1642) lança une attaque redoutable contre l’autorité de la Bible et cela précisément dans le domaine de la validité scientifique de ses affirmations relatives au domaine de la nature et plus particulièrement à celui de de l’astronomie. Il était platonicien et les mathématiques constituaient pour cette école le sommet de la pensée humaine. C’est ainsi pour des raisons philosophiques que Galilée adopta a priori le point de vue selon lequel le langage par excellence de Dieu serait celui des mathématiques. Il attaqua en conséquence le caractère scientifiquement inadéquat du langage vulgaire (non savant) de la Bible qui nous parle des phénomènes de la nature avec des mots compréhensibles aux plus simples. Elle nous dit, par exemple, du soleil qu’il se lève et qu’il se couche, et nous parle du renouvellement des saisons. Par contre, la Bible ne nous dit rien (pour parler dans les termes de la nouvelle science inaugurée par Galilée) d’une rotation de la terre inclinée sur son axe ou d’un mouvement elliptique de la terre autour du soleil. Elle nous parle également du soleil et de la lune comme étant de grands luminaires et des autres luminaires comme n’étant pas aussi grands. Pour cela l’auteur de la Bible se basait sur l’observation à l’oeil nu de ces astres sans tenir compte de leur dimension astronomique exacte. Observés à l’oeil nu et vus depuis la terre, la lune et le soleil sont bel et bien les luminaires les plus grands que nous voyons chaque jour. Non seulement les plus grands mais ceux qui exercent sur notre planète l’influence la plus grande. Pour l’auteur de la Bible, la mensuration exacte des astres (démarche qui lui était impossible) n’avait aucune espèce d’importance. Dans la réalité pratique, il en va exactement de même pour nous aujourd’hui. Dans la perspective dans laquelle il se place, l’usage des mots par l’auteur biblique est entièrement adéquat. Cet usage exprime entre autres le fait que la révélation écrite de Dieu se place dans une perspective phénoménologique rigoureusement géocentrique. Toute la Bible témoigne du fait que l’homme a été placé sur la terre qui est son domaine propre (Job 20 : 4) et qu’il n’a rien à faire dans les étoiles. C’est ainsi que s’exprime le psalmiste :

“Soyez bénis par l’Eternel,
Qui a fait les cieux et la terre !
Les cieux sont les cieux de l’Eternel,

Mais il a donné la terre aux humains.” (Psaume 115 : 15-16)

Remarquons, par ailleurs, que nous continuons toujours à parler exactement de la même manière concrète que le faisaient nos ancêtres (toutes les langues humaines en usent de même) et que le font les auteurs bibliques. Dès le XVIe siècle cependant, certains commentateurs de la Bible (dont Jean Calvin) ont commencé à accorder une importance démesurée aux considérations abstraites élevées, pensaient-ils, de l’astronomie et cela aux dépens de la manière simple dont s’exprimaient les auteurs bibliques, tributaires d’un langage qualifié alors de vulgaire. Une telle attitude préparait la voie à l’impérialisme culturel des sciences nouvelles qui allait bientôt s’affirmer avec le succès que nous connaissons. Pour la nouvelle vision mathématique de l’univers, certaines affirmations de la Bible, prises dans leur sens évident, sens selon lequel, par exemple, le soleil se serait arrêté dans sa course (Josué 10 : 12-14) ou son ombre aurait reculé sur le cadran solaire (Esaïe 38 : 7-8), étaient tout bonnement intellectuellement inacceptables. Pour Galilée (et pour toute la science astronomique moderne), de telles déclarations bibliques ne pouvaient en aucun cas être prises à la lettre. Pour le chrétien qui croit fermement à la véracité de Dieu (Dieu de Vérité qui ne saurait ni nous mentir, ni nous tromper ! Nombres 23 : 19) et à sa toute puissance (rien n’est impossible à Dieu – Matthieu 19 : 26 ; Luc 1 : 37), de telles affirmations ne posent guère de problèmes. Pour celui qui met sur un pied d’égalité les hypothèses scientifiques, même les mieux établies, et les dogmes immuables, infaillibles et entièrement vrais de l’Ecriture, la difficulté devient inextricable.

La première condamnation de Galilée par l’Eglise romaine en 1616 se rapportait exactement à ce point : celui de la véracité et de l’autorité universelle de la Bible. Le Saint Office, dans la personne du cardinal Bellarmin, a fait comprendre à Galilée que de simples hypothèses scientifiques telles que les siennes (et par dessus non prouvées !) ne devaient en aucun cas avoir (pour le fidèle que Galilée prétendait encore être) le même poids d’autorité que l’Ecriture Sainte lue dans son interprétation séculaire habituelle. Ce que condamna l’Eglise romaine ne fut aucunement les hypothèses scientifiques avancées par Galilée, mais le fait qu’il donnait à ces dernières scientifiques une autorité plus grande que celle qu’il reconnaissait à la Bible. Mais comme le lui faisait très justement remarquer Bellarmin, pour Rome la Révélation écrite, la Bible, avait un poids de vérité plus grand que toutes les plus belles hypothèses des sciences. Car Galilée en fait n’avait aucunement démontré que le soleil était effectivement le centre du système solaire et que la terre, contrairement à la cosmologie des Anciens, à l’observation des sens et à de nombreuses affirmations bibliques, serait ni stable, ni immuable, ni placée au centre même de l’oeuvre créatrice et rédemptrice de Dieu.

Ce n’est pas ici le moment d’entrer ni de prendre position dans le débat difficile – et important – qui oppose aujourd’hui (comme au XVIIe siècle) créationnistes géocentristes et créationnistes héliocentristes. Nous nous permettrons cependant deux remarques.

  • La première est que l’expression mathématique des mouvements célestes peut tout aussi bien se formuler à partir d’un point de référence fixe, celui d’une terre immuable, qu’à partir d’un autre point imaginé comme stable, point qui serait, par exemple, celui du soleil. Les calculs des astronomes modernes se font à partir d’un point fixe imaginaire. Mais peu importe que notre point de référence soit réel ou imaginaire. A partir d’un point stable quelconque, tous les calculs astronomiques peuvent également être valables. Certains points de référence, tel celui qui place le soleil au centre du système solaire, donnent des solutions mathématiques plus simples et plus élégantes. Mais, contrairement au présupposé de Descartes, ce qui est plus simple et plus élégant n’est pas en soi nécessairement plus vrai.
  • La deuxième remarque est la suivante : nous sommes incapables de déterminer de manière scientifique lequel de deux objets célestes — la terre ou le soleil (ou les deux !) — serait en mouvement, car nous ne disposons nulle part dans l’univers d’un point fixe qui nous permettrait de nous déterminer de manière objective et certaine. Quand, pour prendre un exemple banal, nous nous trouvons dans un train et que sur la voie d’en face un autre train se met en mouvement, seul l’existence de points fixes extérieurs aux deux trains peut nous permettre de savoir lequel des deux est en mouvement. Sans point fixe extérieur certain — ce qui semblerait être le cas de notre terre dans l’univers — ce problème ne peut être tranché. Les défenseurs de l’héliocentrisme imaginent un tel point fixe à partir duquel ils affirment le mouvement de la terre. Nous pourrions tout aussi arbitrairement affirmer la stabilité et l’immuabilité de la terre. Dans ce problème, comme dans bien d’autres, la science n’est pas en mesure d’infirmer (ou de confirmer) l’affirmation biblique de la stabilité de la terre car elle n’en a pas les moyens.

Certains en viennent à prétendre que le point de référence absolu qui nous permettrait de déterminer quel astre est en mouvement se situerait à une position infiniment distante de notre terre. Il nous faut ici encore poser quelques questions :

  • infini dans quelle direction par rapport à la terre ?
  • l’idée même d’un espace infini, idée fondamentale de la pensée astronomique moderne qui passe de la cosmologie ancienne d’un monde clos à celle d’un univers infini, n’implique-t-elle pas la divinisation de l’espace ? (Voyez à ce sujet les travaux d’Alexandre Koyré et plus particulièrement son ouvrage, Du monde clos à l’univers infini, Gallimard, 1988.) Car en fin de compte Dieu ne posséderait-il pas Lui seul l’attribut d’infinité, la création tout entière ayant un caractère limité, fini ?
  • finalement, ne s’agirait-il pas à nouveau d’une simple hypothèse et non d’une réalité certaine, prouvée ?

La cosmologie moderne (qui est avant tout un modèle mathématique) se fonde sur la notion d’un espace infini. (A ce sujet voyez les réflexions très importantes de Jan Marejko dans son dernier ouvrage, Dix méditations sur l’espace et le mouvement, L’Age d’Homme, 1994.) De son côté la biologie transformiste nécessite celle d’un temps infini pour parfaire son évolution aléatoire. Les deux pans déterminants d’une science moderne coupée de Dieu — physique et biologie — appellent ainsi la divinisation et du temps et de l’espace. Il semblerait en conséquence que le point absolu indispensable à la réflexion de l’homme ne le soit pas seulement dans la théologie et dans la morale. Il le serait aussi dans les domaines scientifiques qui, pour leur fonctionnement normal, ne peuvent eux aussi se passer de points de référence absolus. Ces points de références absolus ne se manifestant apparemment pas à notre intelligence au moyen de notre observation naturelle de l’univers, doivent alors nécessairement nous être fournis par la Révélation spéciale de Dieu. Nous avons ainsi besoin de la Parole de Dieu dans tous les domaines de notre réflexion pour en assurer le bon fonctionnement et pas uniquement, comme on l’a trop souvent pensé, dans les chasses gardées de la théologie et de l’éthique.

Nous pouvons par ailleurs affirmer avec certitude que Galilée, par sa démarche scientifique, mettait la Science mathématique nouvelle au-dessus de la Bible. En ce faisant, il se manifesta comme le premier véritable moderniste, le héraut des temps nouveaux. Car, au fond, le modernisme n’est rien d’autre que l’affirmation que, dans le domaine terrestre des sciences et de l’histoire, le point de vue de l’homme a une plus grande valeur épistémologique (comme moyen de connaissance vraie) que celui de Dieu, celui qu’Il nous révèle dans la Bible. C’est pour cette raison, et cette raison seule, que le Saint Office somma Galilée à se taire en 1616.

L’attaque galiléenne contre l’autorité de la Bible alimenta tout le rationalisme anti-biblique et anti-chrétien des Libertins du XVIIe siècle (entre autres d’hommes comme John Wilkins et Bénédict Spinoza), ainsi que celui de leurs successeurs du siècle des Lumières. Ce fut ce rationalisme qui se trouva à la base des offensives anti-orthodoxes (anti-calvinistes) des théologiens de Saumur au XVIIe siècle et de toute la critique biblique qui découlait inévitablement de l’humanisme arminien de ces protestants inféodés aux fausses prétentions des sciences nouvelles. Et les choses n’ont guère changé aujourd’hui. Ce fut là la première grande offensive de ceux qui cherchaient à saper l’autorité de la Bible en affirmant que l’Ecriture Sainte n’était ni un ouvrage scientifique ni un livre d’histoire. Comme si le Dieu de la Bible – à la fois Créateur et Providence – n’avait autorité ni pouvoir sur ces deux domaines où se manifestent sa sagesse et sa toute-puissance ! Il s’agissait clairement, comme l’avait bien vu à l’époque le cardinal Bellarmin et le grand théologien et apologète anglican Alexander Ross (et plus tard un Claude Brousson), d’une attaque frontale contre la Bible ; contre l’intégrité (la catholicité) de la foi chrétienne ; contre l’apostolicité de la Révélation biblique, sa vérité absolue ; contre le Dieu à la fois Créateur et Providence. Dans la brèche ouverte par Galilée s’engouffra toute la critique rationaliste moderne de la Bible. C’est ainsi que débuta ce que l’on appelle aujourd’hui la sécularisation. Mais cette attaque ne fut malheureusement ni la seule, ni la dernière !

Charles Lyell

La deuxième ligne d’attaque majeure contre l’autorité dernière de la Bible sur notre compréhension scientifique de la réalité créée fut celle développée par le géologue écossais Charles Lyell (1797-1875). Lyell, tout en ignorant complètement comment se constituaient effectivement les couches sédimentaires, élabora un système de mesure du temps que nous utilisons toujours : la colonne géologique. Par ce moyen (qui n’est à nouveau qu’une hypothèse), il prétendait établir une méthode de datation certaine permettant de fixer les étapes du développement historique de la croûte terrestre. Cependant la colonne géologique de Lyell pouvait être critiquée sur plusieurs points.

  • En premier lieu cette méthode de mesure de l’ancienneté des époques géologiques était fondée (comme le démontra fort clairement déjà au XIXe siècle un Robert Dabney : Geology and the Bible (1861), Discussions, Vol. III, Ross House Books, Vallecito, 1980, p. 91-115) sur un raisonnement circulaire tout à fait vicieux : les fossiles déterminent l’âge des couches sédimentaires mais ce sont les couches sédimentaires elles-mêmes qui décident de l’âge des fossiles ! Comme nous l’avons vu pour la question de la motion ou de l’immuabilité de la terre, ici également il est impossible d’établir un point de référence temporel fixe extérieur au système élaboré.
  • Mais une deuxième critique peut-être encore plus fondamentale doit être adressée au système élaboré par Lyell. Depuis les travaux de Guy Berthault publiés dans les Comptes rendus de l’Académie des Sciences à Paris et dans nos Positions créationnistes, nous connaissons de manière expérimentale comment s’effectue véritablement la sédimentation. Berthault a démontré par des expériences en laboratoire que les strates géologiques ne peuvent aucunement être utilisées comme indicateurs d’âge car elles peuvent se former simultanément les unes par rapport aux autres, et non consécutivement comme le prétendait Lyell. Ainsi, par le mouvement unique d’une masse d’eau importante véhiculant des débris de granulations diverses, peuvent se former d’immenses bancs de matière sédimentaire. Ces bancs renferment de nombreuses strates superposées les unes sur les autres et sont nettement différenciées entre elles. Ces bancs, qui comportent parfois des dizaines de strates sédimentaires, sont ainsi constitués, non par des centaines de milliers d’années de lente sédimentation, mais par un seul mouvement d’eau porteur de masses de déchets énormes. Ceci explique pourquoi l’on retrouve parfois des troncs d’arbres fossilisés traversant verticalement de nombreuses strates sédimentaires (représentant selon le schéma traditionnel des centaines de milliers d’années) mais appartenant en réalité à un seul banc de sédimentation déposé en un seul mouvement d’eau.

Néanmoins, l’hypothèse bien fragile de Lyell à résisté à l’usure du temps. Elle fut universellement acceptée à son époque et constitue aujourd’hui encore le dogme académique incontournable de la géologie orthodoxe. Cette hypothèse fut évidemment assez rapidement adoptée par des théologiens aussi éminents que l’écossais Thomas Chalmers qui, dans un effort de justifier la Bible aux yeux de la science – fausse démarche apologétique – inventa la théorie restitutionniste (ou Gap Theory) par laquelle il introduisit toutes les époques imaginaires du système géologique de Lyell entre le premier et le second versets de la Genèse. Faut-il rappeler que la seule véritable apologétique biblique consiste à amener toutes les pensées erronées des hommes, révoltés contre Dieu et contre sa Loi, captives à l’obéissance du Christ et à obliger les sciences des hommes à se soumettre conceptuellement à l’autorité toute divine de la Parole de Dieu.

Charles Darwin

La troisième attaque contre la validité scientifique de la Bible est beaucoup mieux connue. C’est celle qui fut lancée par la publication de l’Origine des espèces par Charles Darwin (1809-1882) en 1859. Darwin s’attaqua en premier lieu à l’affirmation biblique de la stabilité des espèces et, ensuite, au caractère unique de l’homme, créé à l’image de Dieu et, en conséquence, qualitativement distinct des animaux. Son hypothèse séduisit le monde moderne dans son ensemble avec une aisance si grande qu’elle montra que ce monde n’attendait alors qu’à être ainsi trompé. Le terrain des illusions avait été largement préparé par les attaques des siècles précédents contre l’autorité universelle de la Bible. Le mythe darwinien s’incrusta dans la pensée moderne de manière durable, malgré son caractère scientifiquement très discutable, et persista en dépit des innombrables preuves contraires apportées depuis plus d’un siècle par les immenses découvertes des sciences expérimentales modernes. S’étant livré pieds et mains liés au mythe panthéiste d’une évolution universelle, Darwin n’hésita pas à jeter par la fenêtre une méthode expérimentale qui avait le tort de chercher à infirmer – et non à confirmer (voyez les travaux de Karl Popper) – les hypothèses du savant. Il est évident que ce mythe – qui n’est rien d’autre qu’une hypothèse grossière transformée en un dogme absolu et ainsi investi d’une véritable autorité religieuse – est parfaitement incapable de se soumettre aux corrections que lui apporteraient la pratique de la méthode expérimentale. Car, face à de tels mythes scientifiques, la méthode expérimentale a une vocation foncièrement hérétique. Mais, force nous est de rappeler que sans méthode expérimentale il ne peut exister aucune science.

Cependant, malgré toutes ses faiblesses tant philosophiques que scientifiques et en dépit de l’évidence flagrante de son caractère foncièrement religieux, le transformisme darwinien fut très largement adopté par des milieux chrétiens qui, par ailleurs, souvent se targuaient d’être fidèles à la Bible. Pour ne citer qu’un exemple, un Benjamin Warfield (éminent théologien calviniste de l’école de Princeton du début du siècle) adopta l’évolutionnisme théiste comme vrai. Sur cette question des origines, nombreux furent les chrétiens qui, pour s’accommoder ce mythe scientifique, n’hésitèrent pas de tordre le sens le plus évident des textes bibliques les plus clairs. Ne voulant pas paraître ignorants au yeux d’une science apparemment toute puissante et vraie, ils préférèrent falsifier les textes de la Bible afin de plaire au monde scientifique plutôt que de porter l’opprobre intellectuel du Christ en acceptant de croire ce que Dieu leur disait sur le simple témoignage de sa Parole.

Georges Lemaître

Une quatrième attaque contre la validité scientifique de la Bible fut celle qui est associée au nom du prêtre astrophysicien belge Georges Lemaître (1894-1966) qui le premier formula l’hypothèse d’un univers en continuelle expansion. Cette notion est à la base de ce que l’on appelle communément le Big Bang ou le modèle standard des origines du cosmos. Déjà il y a quelques années, l’éminent historien protestant, Pierre Chaunu, avait ouvert le chemin aux chrétiens naïfs avec ses élucubrations lassantes sur les milliards d’années qu’aurait l’univers et sur la merveilleuse réconciliation de la science avec la Genèse au travers du fameux Big Bang, véritable pétard créateur cosmique.

Mais l’inquiétant aujourd’hui c’est qu’une telle attitude soit devenue une véritable mode dans presque tous les milieux qui se disent chrétiens. Récemment nous parvenait une feuille d’information relative à un certain Hugh Norman Ross, auteur et conférencier très populaire dans des Églises évangéliques et charismatiques aux Etats-Unis. On y étudiait soigneusement et de manière critique le bigbangisme hétérodoxe de ce savant-théologien. Le Centre Protestant de Genève consacrait sa livraison de juillet 1994 à un fascicule traitant du thème : Au-delà du Big Bang, qui, lui aussi, allait dans ce sens. Mais il est frappant cependant de voir des auteurs non-évangéliques émettre des objections scientifiques importantes à ce modèle cosmologique si prisé aujourd’hui. Dans le sens contraire d’un conformisme au consensus actuel, une importante librairie calviniste en Écosse faisait récemment une abondante publicité pour deux ouvrages de tendance évangélique, signés David Wilkinson et Rodney Holder, consacrés à démontrer la possibilité d’une conciliation entre ces hypothèses astrophysiques et la théologie chrétienne. Vous pouvez imaginer le soulagement d’innombrables chrétiens en quête de respectabilité intellectuelle : enfin la science a vu la lumière et se trouve obligée de reconnaître que ces pauvres fondamentalistes, qu’elle avait tant vilipendés parce qu’ils croyaient dur comme fer que la Bible était vraie, avaient en fin de compte raison. Le Big Bang le prouvait. Le Big Bang est Dieu et Stephen Hawking est son prophète ! Mais pour celui qui est doté de la moindre sobriété d’esprit, il ne saurait y avoir le plus petit recoupement entre les hypothèses bien fragiles du Big Bang et le récit si précis de la création divine que l’on trouve dans la Genèse.

Un moment de réflexion montrerait bien vite la dérision et la nullité de tels raisonnements. Ouvrons ici une discussion qui devrait mobiliser la réflexion de ceux qui tiennent encore, d’une part à la foi “donnée une fois pour toutes” par Dieu à son Église et, de l’autre, à leur caractère de créatures raisonnables et, en fin de compte, à la méthode scientifique elle-même. Voici quelques points qui devraient nous faire réfléchir :

  • La Bible ne nous dit rien d’un quelconque Big Bang. Elle nous parle d’un Dieu tout puissant qui fait (et peut faire) tout ce qu’Il veut, dans les cieux et sur la terre. Un brin de foi tant soit peu réelle en un tel Dieu tout puissant écarterait d’emblée bien des élucubrations théologico-scientifiques.
  • Il est évident que nous ne pouvons rien savoir de certain (c’est à dire, d’historiquement ou de scientifiquement certain) sur les origines du cosmos en dehors de la révélation sûre de Celui – le Dieu Créateur – qui était seul présent lors de l’origine de toutes choses. Tout le reste n’est que spéculation. Comme me le disait un ami anglais à la fois physicien et chrétien : “Ma réflexion proprement scientifique ne commence qu’au septième jour de la création. Ce qui c’est passé durant les actes créateurs originaux ne peut être l’objet d’une science qui se voudrait expérimentale.” Il est évident qu’il est impossible d’expliquer le commencement de l’univers par les lois de fonctionnement de ce même univers !
  • Ceci nous amène aux spéculations astrophysiques sur les origines de l’univers. La science moderne est expérimentale. Elle doit pouvoir, comme nous l’avons dit, être capable d’élaborer des tests, des expériences aptes à infirmer ses hypothèses de travail qui, elles, ne deviendront des théories (toujours provisoires !) que lorsqu’elles auront passé cette épreuve négative redoutable. Comment peut-on avoir un tel comportement scientifique en sondant les espaces sidéraux ? Une grande partie du travail des astrophysiciens n’est qu’un véritable château de cartes : des hypothèses fondées sur d’autres hypothèses, et ainsi de suite, sans la moindre possibilité de vérification expérimentale. Si ces calculs astronomiques s’avèrent vérifiables dans une certaine mesure à l’intérieur de notre système solaire, plus nous nous éloignons de notre domicile cosmique, plus les raisonnements scientifiques deviennent fragiles. Un travail fort utile consisterait à décrire la différence méthodologique qui existe entre une science proprement expérimentale, comme la chimie, et une science d’observation, d’extrapolation et de spéculation, comme l’astrophysique.
  • Remarquons encore que le Big Bang, comme hypothèse des origines du tout, ressemble curieusement à la monade de Leibniz, atome originel simple contenant en lui-même le développement de toutes choses. Un tel atome n’étant qu’un ersatz philosophique, un substitut artificiel, du Dieu créateur.
  • Enfin, toute cette spéculation ne fait que repousser dans le temps la question véritable : d’où serait venu le Big Bang lui-même avec tout ce qu’il contient potentiellement ?
  • Pour finir. Il semble bien que nos contemporains (chrétiens ou non) ont un besoin insurmontable de trouver quelque chose, ou quelqu’un, qui prendrait la place du seul vrai Dieu, Créateur de toutes choses. Une telle attitude ressemble bien étrangement à de l’idolâtrie.

Conclusion

Nous voyons ici que l’objet nouveau de l’attaque scientifique dirigée contre la Bible est l’idée spécifiquement chrétienne d’une création divine ex nihilo, c’est à dire de la création de toutes choses — les cieux et la terre — à partir de rien. La phrase, les cieux et la terre, comme d’autres couples de mots semblables (hommes et femmes, montagnes et vallées, Grecs et Juifs, etc) exprime en général, dans le langage biblique, la notion de totalité. Précisons que le concept de création ex nihilo ne signifie pas du tout que tout fut créé à partir de rien, comme si ce qu’on appelle rien avait une quelconque existence et que quelque chose pouvait sortir du néant. Car par définition le néant n’existe tout simplement pas. Mais plutôt elle cherche à exprimer l’idée que tout ce qui existe a été créé par la Parole agissante de Dieu, et qu’avant ces actes créateurs décrits dans les deux premiers chapitres de la Genèse, les choses qui aujourd’hui existent n’existaient d’aucune manière. Cette notion de créatio ex nihilo n’exclut aucunement l’idée que, dans les étapes ultérieures de son oeuvre créatrice, Dieu ait utilisé pour façonner de nouveaux êtres des éléments préexistants comme la poussière du sol (molécules et atomes ?) pour créer Adam. Ou encore qu’il se soit servi d’une réalité déjà vivante, la côte d’Adam (son coté, sa moitié, dit le texte hébreu), pour créer la femme.

Avec le Big Bang nous avons affaire à une hypothèse scientifique (ou plutôt une accumulation d’innombrables hypothèses) particulièrement fragile. Mais il y a plus. Si l’on veut éliminer la notion biblique de création ex nihilo _– notion tout aussi scripturaire que celles de Trinité, d’Incarnation ou de Substance Divine (même si les termes eux-mêmes ne s’y trouvent pas) – on est nécessairement conduit à affirmer l’existence, ou bien d’une matière quasi éternelle – et ainsi tomber dans un dualisme Esprit/Matière de type grec – ou alors dans la divinisation de l’univers – ce qui est le cas pour le panthéisme animiste de Spinoza ou pour l’évolutionnisme auto-créateur de Darwin et de ses émules.

Pour notre part, il nous paraît plus sage sur le plan spirituel, et plus prudent sur celui de la science, de nous en tenir aux données immuables de la Bible ainsi qu’aux acquisitions modestes mais relativement solides d’une connaissance scientifique se soumettant aux exigences de la méthode expérimentale. Certes, il nous est impossible d’empêcher ceux que cela démangerait de s’adonner aux plaisirs douteux d’une spéculation biblico-scientifique. Libre à ceux qui le désirent d’avancer les hypothèses de leur choix à condition de ne pas en faire des dogmes ! Mais pour notre part nous tenons à nous écarter de telles spéculations contraires à une saine sobriété tant exégétique que scientifique.


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