BROWN Harold O.J. - Construire nos familles sur le roc ou sur le sable ?

De Calvinisme
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Des conséquences qu’on n’attendait pas

A L’Abri, en Suisse, Francis A. Schaeffer (1912-1985) essayait, avant tout, dans ses cours, de faire réfléchir le petit groupe d’étudiants passionnés auxquels il s’adressait. Sa version du vieil adage sonnait ainsi: «Cela ne vaut pas la peine de croire à ce qu’on n’a pas d’abord examiné.» Aujourd’hui de nombreux jeunes Américains ­ – et de plus âgés aussi – ne prennent plus au sérieux la foi qui a marqué notre histoire. Le plus souvent, ce n’est pas qu’ils la nient: ils l’ignorent Mais les conséquences de l’abandon des premières convictions – présupposés – seront les mêmes, quelle que soit la façon dont nous les perdons.

Les Occidentaux du XXIe siècle jouissent des bienfaits d’une société qui s’est développée alors que certains principes bibliques étaient considérés comme fondamentaux. La plupart de ces principes n’étaient pas spécifiques au christianisme et au judaïsme: ils étaient reconnus un peu partout. Dans L’abolition de l’homme1, C.S. Lewis utilise le terme chinois Tao, la voie, pour désigner cet ensemble de principes partagés par la plupart des races humaines au cours de l’histoire. L’idée directrice de cet ouvrage est la conviction que, lorsque ce Tao est abandonné, la société perd le nord et finit par se désintégrer et s’écrouler. Actuellement, aux Etats-Unis, comme en Europe, on rejette systématiquement le vieux Tao, en disant que, puisqu’il découle d’une religion, le christianisme, et puisque la Constitution interdit de promouvoir toute religion, on doit s’efforcer de bannir la religion elle-même et tout ce qui en découle.

Quelles seront les conséquences de ce bannissement? Aujourd’hui, de nombreux Occidentaux considèrent les présupposés et les principes de leur passé comme périmés, sectaires et intolérants – si tant est qu’ils s’en souviennent et qu’ils n’ignorent pas, tout simplement, leur existence. Pour l’instant, la société américaine est riche, bien nourrie et divertie en permanence. Les présupposés précédents, si du moins on se les rappelle, sont largement rejetés. On a accepté, implicitement ou explicitement, des présupposés dont les conséquences ne seront certainement pas celles qui sont désirées

Francis Schaeffer a enseigné à ses étudiants à poser des questions et à être, en même temps, prêts à être questionnés en retour ou, comme il le disait, prêts à «se faire tirer dessus». Cette métaphore est peut-être inopportune à l’âge du terrorisme, mais sa pointe reste valable. Lorsque le sort des individus et des nations peut dépendre d’une seule décision comme, par exemple, entrer en guerre ou préserver la paix, il convient d’examiner ses présupposés2 et de se demander quelles en sont les conséquences sur l’action. Cela est important. Jésus a demandé à ses disciples: «Quel roi, s’il part pour s’engager dans une guerre contre un autre roi, ne s’assied pas d’abord pour examiner s’il a le pouvoir avec dix mille hommes de marcher à la rencontre de celui qui vient contre lui avec vingt mille?» (Luc 14 :31) Il est insensé d’entreprendre une guerre, un bâtiment ou une affaire sans en évaluer le coût, les risques courus ou la probabilité de réussite. Le XXe siècle a connu de dramatiques situations, non voulues, dues à des présupposés erronés3.

Se rappelle-t-on Adolphe?

Le 1er septembre 1939, l’armée de l’Allemagne, alliée à l’Union soviétique, a envahi la Pologne. Le 22 juin 1941, Hitler a rompu son alliance avec Staline et a envahi l’Union soviétique elle-même. Le 7 décembre 1941, la marine japonaise a attaqué Pearl Harbor, le Japon ayant rejeté la suggestion d’attaquer plutôt l’Union soviétique. Deux jours plus tard, l’Allemagne a déclaré la guerre aux Etats-Unis. Les choses se sont bien déroulées pour les puissances de l’Axe durant près d’une petite année; puis il y a eu Midway, Stalingrad et El Alamein.

Quatre ans et demi plus tard, Adolphe Hitler est mort et l’Allemagne dévastée, conquise et divisée. Quatre mois plus tard, le Japon se rend: ses bateaux de guerre et ses porte-avions sont coulés, ses villes incendiées par des bombes conventionnelles, deux d’entre elles sont anéanties par les premières bombes atomiques, ses usines sont en ruine, ses colonies perdues.

Avec le recul, cette situation n’apparaît pas surprenante, si on considère que deux puissances de taille moyenne sont parties à l’assaut de pratiquement tout le reste du monde. Même si on idéalise de façon romantique la fureur teutonique ou les guerriers samouraï, le résultat obtenu était prévisible. Pourquoi ne l’a-t-il pas été? Si, passant du milieu du XXe siècle à aujourd’hui, on se demande pourquoi les leaders, les diplômés des universités les plus prestigieuses ne perçoivent pas les conséquences d’un taux de natalité qui chute, d’une population qui vieillit et de l’arrivée de vagues d’émigrants non assimilés, entrés légalement ou illégalement. La raison pourrait-elle être celle qu’Alexandre Soljenitsyne a donnée lors de l’ouverture à Harvard, en 1978: «Les hommes ont oublié Dieu»? Dans notre société multiculturelle, polyglotte, dominée par la télévision et complexe, on affirme qu’il est politiquement incorrect d’oser même poser une telle question. Soljenitsyne est devenu persona non grata et peut-être le deviendrons-nous aussi si nous partageons sa pensée. Mais a-t-on le droit de présupposer, sans analyse préalable, que la raison donnée par Soljenitsyne n’est pas la bonne?

Hitler s’attendait-il à un désastre en lançant ses forces, à l’ouest et à l’est, contre des nations plus importantes que la sienne? Le premier ministre Tojo, déjà engagé sur terre contre la Chine quatre fois plus peuplée, imaginait-il ce qui est arrivé en lançant ses forces navales et aériennes contre les Etats-Unis et l’Empire britannique? Leurs hommes les plus sages l’avaient-ils prédit? L’Allemagne, comme le Japon, ne manquait pas de scientifiques, d’érudits et de stratèges militaires. Personne n’a-t-il vraiment prévu ce qui est arrivé? Certains l’ont prévu. De nombreux officiers allemands connaissaient trop bien leurs futurs ennemis pour être confiants lorsque l’Allemagne, seule, a attaqué la Pologne, mais les succès étonnants de la Blitzkrieg de Hitler les ont temporairement aveuglés. Après Moscou en 1941 et, certainement, après El Alamein et Stalingrad en 1942-1943, les jeux étaient faits. Ceux qui avaient gardé les yeux ouverts et qui savaient réfléchir l’ont sûrement compris. Quelqu’un l’a-t-il dit au führer? Personne ne l’a osé, semble-t-il, et Hitler ne l’a compris lui-même que les tout derniers jours dans son bunker à Berlin, lorsque les villes allemandes étaient en ruine et les tanks soviétiques à la porte.

Le führer est-il au courant?

«Le führer est-il au courant?» Telle est la question anxieuse posée par de nombreux et braves Allemands durant les premiers jours du régime nazi, avant qu’il ne devienne évident que le nazisme était mauvais. Le führer était au clair et voulait la plus grande partie, à quelques détails près, des souffrances que l’on perpétrait sous son autorité. Partant de présupposés faux, il ne s’intéressait guère aux conséquences. Il présupposait que le soldat allemand était invincible et qu’il était lui-même le plus grand général de tous les temps. Les soldats allemands étaient effectivement très bons mais pas invincibles, et Hitler – même s’il avait été le plus grand général de tous les temps, ce qu’il n’était pas – n’aurait pas pu l’emporter contre la supériorité écrasante de la puissance alliée.

Dans Mein Kampf, Hitler a écrit: «Sans un contenu clairement défini, la religiosité manquant de clarté du fait de ses nombreuses facettes est non seulement sans valeur pour la vie humaine, mais contribue probablement à l’effondrement général.»4

Sans avoir jamais explicitement renié l’existence de Dieu, Hitler a substitué l’idée de peuple, das Volk, à celle de foi en Dieu. Suivant le processus de l’évolution darwinienne et de la survie du mieux adapté, le Volk allemand, c’est-à-dire aryen, a émergé comme étant la forme la plus élaborée de l’humanité. Les lois de la nature ne se limitaient pas à lui permettre, mais l’encourageaient même à continuer à avancer en abaissant les autres. Les Juifs et d’autres Untermenschen (sous-humains) étaient moins bien adaptés pour survivre. Selon son éthique juridique positiviste5, Hitler a décidé qu’il avait le droit et même le devoir d’exterminer ceux qu’il pouvait. Il n’a pas anticipé quelles conséquences son présupposé aurait à long terme pour lui-même et pour l’Allemagne.

Ce présupposé intéresse de près un Occident autrefois chrétien, car le darwinisme, sous une forme modernisée, commence à être imposé à l’école et à l’université. Comme feu Carl Sagan l’a écrit dans son livre Cosmos: «Le cosmos est tout ce qui existe, tout ce qui a jamais existé et tout ce qui existera.» Toute vie est le produit d’une évolution naturaliste. Il n’y a pas eu de Créateur pour nous créer et il n’y aura pas de Juge auquel des comptes auront à être rendus.

Il est difficile de voir comment un concept du bien peut être établi à la lumière d’une telle conviction. En pratique, on estime que ce qui est est bon et que ce qui advient par évolution est, par définition, meilleur.

Le progrès advient par l’évolution et par la survie du mieux adapté.

La guerre de Hitler a entraîné la destruction de l’Allemagne. Contrairement à la guerre de tranchées qu’a été la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale a décimé aussi bien des civils que des militaires. On voit là l’opposé de la survie du mieux adapté. L’Holocauste, l’extermination en masse des Juifs, a fait détester les Allemands sur la terre entière et les jeunes de ce pays ont commencé à avoir honte de leur nationalité. Hier, Hitler a nié l’humanité des Juifs et autres Untermenschen6 et, en Occident – aux Etats-Unis – sans bien le comprendre, on est près de nier l’humanité elle-même. Or, pour certains, nier Dieu, c’est exalter l’homme et, en définitive, c’est aussi nier l’homme.

«Qu’est-ce que l’homme, que tu te souviennes de lui?»7

Depuis le début de l’ère chrétienne et, avant elle, chez les Juifs et chez certains Grecs (Hippocrate et Pythagore, par exemple), on croyait que les êtres humains étaient créés à l’image de Dieu (Gn 1.26ss). Comme le professeur John H. Finley junior avait l’habitude de le dire à ses étudiants à Harvard, L’Iliade d’Homère enseigne que l’homme «vit sous le regard de Dieu et non selon le Who’s who». En Amérique, les lois et la vie étaient basées sur ce présupposé fondamental. Lorsque celui-ci est abandonné, la législation change et la vie en souffre. C’est alors, selon Pitirim A. Sorokin,

«la tragédie contemporaine (1941) de l’homme sensé. La ‹mentalité sensée›, l’éthique et les lois ont dépouillé l’homme de son charisme divin et de sa grâce et l’ont réduit à un simple complexe électron-proton ou mécanisme réflexif, vide de toute sainteté ou de valeur propre. En le ‹libérant› des ‹superstitions› des impératifs catégoriques, ils lui ont ôté son armure invisible, protection inconditionnelle de lui-même, de sa dignité, de sa sainteté et de son inviolabilité. Sans son armure, l’être humain se retrouve à la merci des forces les plus fortuites.»8

La dignité de l’homme et son armure invisible s’en sont allées. Un présupposé opposé a pris le dessus: la vie serait apparue sur terre par suite d’une évolution naturelle, sans projet, plan ou dessein, comme Jacques Monod l’a écrit dans Le hasard et la nécessité. Le présupposé selon lequel l’évolution explique tout signifie qu’il n’y a pas de puissance supérieure à l’origine de notre existence et certainement pas de Juge auquel il faudra répondre. Curieusement, comme Bertrand de Jouvenel le fait remarquer dans Du pouvoir, les conclusions mises en évidence par Sorokin n’ont pas encore été tirées. On ne définit pas encore certaines catégories d’être humains comme inférieures et on ne cherche pas à s’en débarrasser9. On peut encore s’indigner lorsqu’on maltraite des prisonniers de guerre ou des «combattants ennemis»10, comme on les appelle maintenant. Plus menaçante encore que le recours occasionnel à la torture est la tendance à justifier celle-ci en s’appuyant sur le principe utilitaire que la fin justifie les moyens. Une fois que le présupposé énoncé plus haut est pleinement accepté, les conséquences pour le monde seront bien pires que le recours occasionnel à la torture de prisonniers.

L’armure invincible dont parlait Sorokin ne doit rien à l’évolution. Si le progrès imputable à celle-ci correspondait à la survie du mieux adapté, la raison exigerait que les mieux adaptés soient encouragés à survivre et que les autres soient neutralisés, si possible avec douceur, si c’est impossible avec dureté.

La Constitution des Etats-Unis interdit les «punitions cruelles ou inhabituelles», car ses rédacteurs se rappelaient encore la dignité humaine et son origine. L’un des rares résultats positifs du mal systématique perpétré par Hitler est le fait que maintenant, du moins pour l’instant, nous ne croyons pas que la fin justifie les moyens. On ne parle plus d’eugénisme – amélioration de la race – comme motif légitime d’une action.

Le présupposé que nous sommes tous faits à l’image du Créateur a été, en grande partie, éliminé des écoles et des tribunaux, mais les conséquences logiques que l’évolution suggérerait n’ont pas encore été tirées par la société. On ne parle plus de purification ethnique pour des motifs eugéniques même s’il y a eu récemment des génocides dans certains pays africains11. Les préjugés raciaux et la xénophobie – peur de l’étrange ou des étrangers – ne surgissent que trop facilement en nous, les vulnérables être humains. Même si les humanistes séculiers s’opposent à la religion en général et au christianisme en particulier, leur conception de la fraternité entre les hommes est plus compatible avec le message biblique – Dieu «a fait que toutes les nations humaines, issues d’un seul homme, habitent sur toute la face de la terre» (Ac 17.26) – qu’avec les doctrines de l’évolution naturaliste et de la survie du mieux adapté.

La fin de l’évolution

La fin de l’évolution? Si, par «fin», nous entendons le but, le telos du processus, en ayant oublié les freins religieux et philosophiques qui ont, jadis, caractérisé notre culture, nous travaillons, maintenant, contre ce but. En agissant selon le principe «Tout est permis!» en termes de sexe, nous sommes soudainement en train de travailler à l’encontre de l’évolution, ce processus dont on estime qu’il remplace la création. Si le but de l’évolution est l’amélioration constante des espèces, il serait logique de promouvoir, par tous les moyens possibles, l’élimination ou la stérilisation des inaptes et la reproduction des «meilleurs» spécimens humains à la manière de ce qui est fait pour les chiens de concours.

La seule chose qui pourrait nous retenir est la prise de conscience que «c’est lui qui nous a faits et non pas nous-mêmes» (Ps 100.3).

Officiellement, on n’accepte plus cela. Lorsque notre nation est en péril, nous chantons «Que Dieu bénisse l’Amérique!», mais lorsque nous ne nous sentons pas directement menacés, nous bannissons le «serment d’allégeance» de nos écoles publiques. Sauf dans une petite minorité d’écoles privées ou bien si l’instruction est dispensée à la maison, on a enseigné à des générations entières que Dieu n’avait rien à voir avec notre origine et que n’avions pas besoin d’avoir affaire avec lui. Les conséquences de cette déformation de la pensée mettent du temps à se faire sentir, mais une fois que cela est fait, il est difficile, voire impossible, de faire marche arrière. Nous agissons de plus en plus d’une manière qui paralyse notre substitut du Créateur, l’évolution.

Comment l’évolution peut-elle trébucher et s’arrêter? N’est-elle pas une réalité? Il est vrai que toutes les espèces ne continuent pas d’évoluer. Les dinosaures se sont éteints et nous ne savons pas pourquoi. Si la race humaine commence à s’éteindre, nous saurons pourquoi. En fait, nous en serons la raison. L’évolution de la race humaine prendra fin lorsque l’homme cessera de se reproduire. Il est suicidaire pour une culture qui croit à l’évolution de promouvoir une politique et un comportement qui gênent le mécanisme nécessaire de l’évolution, à savoir la reproduction.

La reproduction s’arrête? Pensée étrange mais pas impossible, dès lors qu’on adopte avec enthousiasme des façons d’agir qui limitent la croissance de la population ou même la font baisser.

Pour reprendre une phrase de Neil Postman, nous nous «amusons à mort». Lorsque la sexualité n’a plus pour but la reproduction mais simplement le plaisir, pourquoi «s’embêter» avec des enfants? Une société ordinaire continuera de mettre des enfants au monde parce que cela est naturel. Une société trop sophistiquée, trop individualiste peut cesser de se reproduire dès lors que les individus se demandent: «Qu’est-ce que cela me rapporte?»

Pourquoi pas moi d’abord?

Au XVIIIe siècle, le Siècle des lumières, nombreux ont été ceux qui ont commencé à considérer la religion, et spécialement celle du moment, le christianisme, comme de moins en moins crédible et donc difficilement capable de fonder la vie et l’action. Pour ne pas laisser les gens sans repères, on a inventé des ersatz souvent très proches du christianisme dans leurs enseignements éthiques, mais en rejetant les doctrines. Un bel exemple est l’œuvre du grand philosophe idéaliste Emmanuel Kant (1724-1804). Abandonnant l’idée biblique que «[Dieu] t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien» (Mi 6.8), Kant a conçu un système éthique assez semblable, fondé sur son raisonnement philosophique personnel. Il a énoncé le principe des impératifs catégoriques universels comme norme éthique nécessaire, qui ressemble beaucoup à la règle d’or: «Agis toujours selon le principe que tu souhaiterais voir universellement appliqué.»

Les Américains cherchent aujourd’hui à maximiser la liberté individuelle. Ils sont aux antipodes des principes de Kant, si du moins ils les connaissaient. L’évolution suppose que la survie et l’amélioration des espèces constituent l’objectif le plus noble; le principe des impératifs catégoriques universels de Kant encouragerait à agir en conséquence et à avoir des enfants. Peu nombreux sont ceux qui connaissent Kant ou se soucient de ses conseils, mais la doctrine évolutionniste quasi officielle et les sentiments d’être humain normal devraient suffire à suggérer, si l’humanité a une quelconque valeur, qu’il faut continuer à procréer. Que quelques individus soient incapables de procréer ou opposés à l’idée de le faire ne serait pas un problème, car la société, dans son ensemble, aurait des enfants et se développerait. Mais lorsque la société se met à considérer les enfants non pas comme un sujet d’espérance pour l’avenir mais comme une plaie pour le présent, la race mourra et l’évolution, du moins l’évolution de l’homme, cessera elle aussi.

Dans un récent discours à Tampa, en Floride, la maire Pam Iolio s’est élevée contre la décision prise par le comté de Hillsborough de s’opposer à l’existence de gay prides, à leur promotion ou à la participation à de telles manifestations. «Notre diversité est l’une de nos forces et devrait être saluée hautement. Notre fondement est la tolérance et pas l’intolérance… les gays et les lesbiennes font partie de notre diversité et méritent notre respect.»12

La tolérance au sens où l’entend Pam Iolio est la suppression de toutes critiques, qu’elles soient basées sur la Bible, sur des lois naturelles ou sur des impératifs catégoriques. Dans La chute d’Icare, la philosophe contemporaine française Chantal Delsol montre comment la tolérance peut devenir légalisation et droit à la légalisation13. On le voit, l’homosexualité a d’abord été tolérée, puis approuvée avant qu’on en arrive au «mariage gay».

Sans union sexuelle, la race humaine s’éteindrait bientôt. A l’évidence, on ne peut s’attaquer ni à la réalité de la sexualité ni à sa pratique, c’est hors de question. Vive la différence! disent les Français. Impossible d’abolir la différence sans abolir la race humaine! Pourquoi faudrait-il abolir le mot «sexe»? Chaque être humain14 peut découvrir son sexe, masculin ou féminin, d’un simple coup d’œil. Ne se baser que sur cela, disent les sages du moment, est trop simple, quasi primitif. Pourquoi les «autorités anonymes» dont parle Eric Fromm dans La fuite de la liberté enjoignent-elles de ne plus dire «sexe» mais «genre»? Serait-ce parce que «le sexe» est une réalité biologique instituée par le Créateur alors que «le genre» est une convention linguistique instituée par l’être humain?

N’y a-t-il aucune différence significative entre les deux sexes, ou plutôt entre les deux genres, comme il faut maintenant les appeler? Il y en a au moins une, grande, autrement aucun être humain n’existerait. C’est grâce à l’action conjointe des représentants de l’un et l’autre sexe que nous existons (Salvador de Madariaga). C’est une fois que l’être humain existe, et pas avant, que l’on peut parler de genres – deux, trois, quatre ou plus – à son sujet, aussi bien que de noms et de pronoms. Les grammairiens peuvent les décliner du matin au soir, mais sans des actes sexuels naturels il n’y aura plus d’enfants et bientôt plus de personnes.

Pas de sexe?

La substitution, maintenant quasi obligatoire, du mot «genre» au mot «sexe» est un signe de la révolte contre ce que Vögelin appelait l’«ordre des choses». L’acte sexuel produit des bébés, tandis que le genre produit des fins en soi. Cette simple vérité souligne l’idiotie suicidaire que représente la création du mot «homosexuel», et son application à des activités et à des attitudes qui n’ont rien de sexuel, vu qu’elles n’ont rien à voir avec la procréation. On sait que pour un nombre toujours croissant de jeunes, «les rapports sexuels par voie orale et anale» ne sont pas du «sexe». Dans un certain sens, c’est tout à fait juste, car, quoi que fassent les «homosexuels» les uns avec les autres, cela n’est pas du sexe15. Ces pratiques existent, mais l’homosexualité, comme on l’appelle, est, en fait, mal nommée, car elle n’a rien à voir avec la procréation, le telos fondamental du sexe.

C’est nier la réalité que d’admettre le présupposé selon lequel la distinction entre les deux «genres» est, dans tous les cas hormis celui de la biologie, une simple convention. Le remplacement du sexe par le genre, de la biologie par la grammaire est une variante moderne d’un ancien mouvement religieux. Cet ancien mouvement, le gnosticisme, qui était très compliqué et avait de nombreuses variantes, dénigrait en général le monde matériel. La réalité matérielle n’est pas l’œuvre du Dieu très haut, mais celle d’un être inférieur et nous devons chercher à lui échapper. Le gnosticisme moderne ne cherche pas à s’échapper du monde, mais à le renommer. On substitue à la réalité des conventions sociales et culturelles qui peuvent être changées afin de s’adapter aux goûts des diverses époques.

On peut éprouver de grosses difficultés selon les changements apportés aux conventions. Celles-ci sont modifiables mais la réalité, elle, ne peut pas l’être; si les conventions avec lesquelles on vit entrent en conflit avec la réalité, le futur est menacé. Les noms ne peuvent pas se reproduire, les personnes le peuvent. Pas de sexe, pas d’être vivant.

Vive la différence!

Si l’on rejette, comme nous le faisons, l’idée qu’il n’y a pas de réelles différences entre les sexes si ce n’est par convention, et si l’on affirme avec insistance que les deux sexes diffèrent l’un de l’autre de façon significative, pourquoi tant de gens estiment-ils que la discrimination en matière de sexe n’est pas différente de la discrimination raciale? C’est là un magnifique exemple de la confusion, présente dans la pensée moderne, due à ce que le mathématicien français A.-A. Upinsky appelle le «langage fort». Le vrai langage communique des faits; le «langage fort» les manipule. Le mot «discrimination» fonctionne souvent comme appartenant au «langage fort». Si un acte ou un comportement que nous n’aimons pas peut être taxé de discrimination, la bataille est gagnée. Il faut le rejeter d’entrée de jeu. La discrimination, cependant, est une fonction, pas une valeur. Qualifier un comportement ou un discours de discriminatoire sans savoir de quoi il retourne ni s’il y a une raison pour le faire est stupide. Dans bien des situations, opérer une discrimination est nécessaire. Pour se nourrir, il faut établir une discrimination entre le pain et la paille, pour étancher sa soif entre la limonade et l’essence, pour adoucir son café entre la saccharine et la strychnine.

Le mal causé par le préjudice racial n’est pas dû au fait qu’il y a discrimination entre les Blancs et les Noirs, mais au fait que, de l’observation légitime d’une différence, on tire la conclusion erronée que cette différence justifie que les uns soient honorés et les autres maltraités. Mettre sur un pied d’égalité la discrimination entre les sexes et la discrimination sexuelle crée un continuum erroné. Ces discriminations diffèrent l’une de l’autre. Une simple observation le montre. Les rapports entre un homme et une femme de race différente peuvent produire un enfant, quelles que soient les races des époux. Les rapports entre un membre de la race noire et un autre de la race blanche ne produiront rien à moins que l’un soit un homme et l’autre une femme.

A moins d’occulter délibérément ce que l’on voit, on ne peut pas s’empêcher de remarquer les différences entre individus ou les différences statistiques en divers domaines entre les races. A la lumière de ce qui précède, comment peut-on croire en la Déclaration d’Indépendance: «Tous les hommes sont créés égaux»? La seule façon d’admettre cela comme rationnel est de dire qu’ils sont tous égaux devant Dieu et seront donc égaux devant la loi16. Dire que tous les hommes (et les femmes) sont égaux, qu’il en est de même des races17 est parfaitement sensé à la lumière du présupposé qui n’est plus accepté de tout cœur, à savoir que nous sommes tous faits à l’image du Créateur et que notre égalité aux yeux de Dieu est plus importante que nos différences en matière de performance. Combien de temps allons-nous encore proclamer l’égalité de toutes les races alors que nous avons oublié Dieu?

La doctrine biblique selon laquelle tous les êtres humains sont faits à l’image de Dieu signifie que, même s’il existe des différences en termes d’aptitudes, celles-ci ne diminuent pas notre égalité fondamentale devant Dieu. La doctrine politique et sociologique qui affirme qu’il n’y a pas de différence nie la réalité observée et expérimentée et cherche à remplacer la vérité théologique de l’égalité devant Dieu par la fiction politique de l’égalité de tous les êtres humains. Ceux qui ont pour présupposé que tous les individus de chaque race sont faits à l’image de Dieu et sont donc égaux à ses yeux – ce qui est le plus important – peuvent entendre, sans se mettre en colère ou paniquer, ce qui concerne les différences entre les aptitudes des diverses races. Ceux qui n’acceptent pas le concept de la création à l’image de Dieu sont continuellement forcés de trouver de nouvelles explications pour les différences qui se manifestent, afin de conforter leur doctrine de l’égalité totale entre les races, doctrine qui est basée non sur la création mais, comme leur idée du genre, sur une convention sociale.

Rejet de la solution intermédiaire

Imposer en permanence la doctrine d’une évolution totalement matérialiste risque de conduire de nouveau, comme à l’époque de Hitler, au racisme et à la persécution. Cela pourrait aussi écarter la morale sexuelle actuelle du «tout est permis» comme étant un obstacle à l’amélioration correcte de la race. Si l’évolution est mise en avant à l’exclusion de toute pensée de création ou de projet intelligent, c’est parce que, sans le dire, la possibilité d’une solution intermédiaire est rejetée. Entre une eau de bain glaciale à 0 degré et une eau presque bouillante à 95 degrés, il y a des températures qui permettent de se baigner de façon agréable. Exclure d’emblée une solution intermédiaire constitue une tromperie, car cela laisse penser que, entre deux opinions opposées, il n’y a pas de solution viable. Pour l’élite américaine actuelle, universitaire et scolaire, adopter l’évolution implique le rejet de la création et même le rejet de l’idée que la complexité des êtres vivants suggère la présence d’un projet intelligent. On ne réfléchit guère à la situation actuelle de la société dans laquelle l’affaiblissement de la foi au Dieu créateur favorise l’attitude du «tout est permis» dans la façon de se comporter avec ses créatures. En fait, le rejet de l’idée que les hommes sont faits à l’image de Dieu en amène certains à accorder plus de valeur aux animaux qu’aux humains. Pourquoi l’idée d’un Dieu créateur déclenche-t-elle une telle réaction d’horreur? Les évolutionnistes que sont sir Arthur Keith et Julian Huxley ont trouvé inacceptable l’idée d’un Créateur. Pour eux, c’était sans aucun doute inacceptable, mais cela n’en fait pas une erreur pour autant.

Pour une bonne partie des milieux scientifiques, scolaires, juridiques et politiques, la seule mention de création et de Créateur ou même la simple suggestion d’un projet intelligent déclenchent une tempête d’accusations et de dénonciations. Certains évolutionnistes militants partent de l’idée qu’il suffit que quelqu’un recherche des preuves d’un projet intelligent dans les êtres vivants pour qu’il soit taxé d’un engagement passionné pour le «créationnisme» avec tout ce que cela implique, c’est-à-dire l’imposition, en tout lieu, d’une forme de fondamentalisme chrétien et la transformation du pays en théocratie18. L’une de ces solutions intermédiaires rejetées est un projet intelligent, c’est-à-dire l’examen des êtres vivants pour voir s’il s’y trouve des preuves de leur conception plutôt que de leur évolution à partir de la matière inerte. Evidemment, les opposants partent de l’idée que chercher des traces de projet intelligent dans les structures complexes des êtres vivants ne peut être rien d’autre qu’un effort pour prouver que la création a eu lieu en six jours, comme la décrit le livre de la Genèse, et un désir d’imposer cette vue des choses au système éducatif tout entier.

Il faut se méfier de cette tromperie qui signifie qu’il n’y a pas d’autre solution à un conflit irréductible si ce n’est la soumission à l’un ou à l’autre extrême. Entre ceux qui pensent qu’un meurtrier cruel doit être puni par la mort la plus cruelle possible et ceux qui soutiennent qu’il a seulement besoin d’un traitement psychiatrique suivi d’une guérison, il y a place pour toute une palette d’autres sanctions. Si on exclut l’évolution matérialiste et si on pense à un concepteur divin, cela signifie-t-il que l’on veuille une nation-Eglise gouvernée par un droit religieux? Non. Il y a de nombreuses solutions intermédiaires. Entre l’évolution qui ne fait aucune place à Dieu ou à un projet quelconque et l’affirmation que tout a été directement créé par Dieu en six jours de vingt-quatre heures, il y a place pour toutes sortes d’interprétations.

A l’une des extrémités se trouve l’affirmation dogmatique de scientifiques comme feu Jacques Monod et Richard Dawkins, selon laquelle toute vie a été générée au terme de processus entièrement naturalistes et Dieu n’est pas seulement inutile mais impensable19. A l’autre, il y a l’affirmation de certains selon laquelle il est impossible de croire en Dieu sans admettre que toute vie a été créée par un fiat divin durant les six jours de Genèse 1, des jours de vingt-quatre heures20. Entre ces deux positions, beaucoup d’espace est à explorer, mais les évolutionnistes – et de nombreux créationnistes aussi, pour être juste – ne veulent pas en entendre parler.

Post hoc, propter hoc? (Après cela, à cause de cela?)

L’existence et l’autorité de Dieu ne sont pas explicitement niées dans les écoles publiques, bien que beaucoup de personnes déduisent de l’enseignement obligatoire de l’évolution que Dieu n’a pas à être pris en considération. Ce que les générations précédentes d’Américains avaient compris comme leur devoir envers Dieu et envers les autres est perdu de vue en même temps qu’intervient l’expulsion des Dix Commandements hors des murs de l’école et – malgré les efforts faits dans les foyers et les Eglises – hors des esprits aussi. Les êtres humains ne représentent qu’un stade relativement avancé du processus de développement et Monod a raison: il n’y a pas de loi naturelle ou d’éthique naturelle à suivre.

On enseigne l’évolution à l’école et, avec elle, l’«éducation sexuelle» dès les premières années. On a demandé à des élèves de sixième âgés de douze ans, à Shrewsbury, dans le Massachusetts, combien de fois ils ont eu des rapports sexuels ou fait l’amour par voie orale, s’ils ont utilisé des préservatifs et combien de «partenaires» ils ont eus. C’est une justification de type vox populi. Des garçons et des filles, qui n’ont encore pas participé à l’une ou l’autre de ces activités, peuvent avoir l’impression d’avoir à se rattraper. La vieille astuce des enfants pour appuyer une demande de permission, à savoir «la maman de Jimmy le lui permet» (quel que soit ce «le») est remplacée par «tout le monde le fait».

Il y a une curieuse incohérence logique en action lorsque ceux qui croient à l’évolution se comportent comme si la licence sexuelle des adolescents ne devait pas être réprimée, mais plutôt admirée. De nombreux enfants et adolescents se sont certainement dit: «Si tout le monde le fait, il y a quelque chose qui ne va pas chez moi. Je ferais mieux de m’y mettre.»

L’objectif de l’éthique évolutionniste est la survie et l’amélioration des espèces. Cela devrait susciter une attitude qui favorise la reproduction et qui ne soit pas seulement récréative. Suivant l’exemple de camarades plus âgés, de jeunes adolescents se servent de contraceptifs – efficaces et faciles à se procurer – et, si nécessaire, de l’avortement, pour justifier non pas une reproduction sélective, mais bien une non-reproduction totalement non sélective. Rendre populaires des actions non reproductives comme la fellation ou le cunnilingus, c’est-à-dire le sexe par voie orale, non comme préliminaire avant l’amour mais comme fin en soi incluant même la sodomisation (sexe par voie anale), va de pair avec la séparation du sexe et de la reproduction que facilite la mise à disposition universelle des contraceptifs. Les rapports avec utilisation de contraceptifs ainsi que le sexe par voie orale et anale ne produisent pas de descendants.

La demande que font les femmes et les filles de tous les âges, de tout état civil et de toutes les situations économiques d’avoir la liberté de choisir, c’est-à-dire de choisir l’avortement après avoir choisi les rapports sexuels qui ont abouti à une grossesse, n’est que le dernier clou planté dans le cercueil de la reproduction comme telos naturel des rapports sexuels. Un rapport sexuel avec la protection adéquate ne produira normalement pas de rejeton et la solution de rechange de l’avortement éliminera ce qui aurait été conçu par erreur. Les autres formes de plaisir sexuel sont stériles par nature. Le questionnaire scolaire mentionné plus haut demandait aussi aux enfants de s’identifier comme hétérosexuel, gay, lesbienne et/ou bisexuel. Ce type de questions légitime tous les comportements. Nous ne demanderions pas à nos enfants de s’accuser eux-mêmes d’actes odieux.

On oublie le fait que les activités immorales comme celles-ci, bien que stériles du point de vue de la reproduction, ne le sont pas en ce qui concerne les maladies vénériennes. La syphilis, qui était presque éradiquée il y a quelques années, revient sur le devant de la scène accompagnée par d’autres maladies, fatales et incurables comme le sida, ou qui sont du ressort des ennuis chroniques. Une ouverture de plus en plus grande à ces pratiques et même à toutes les pratiques dans l’éduction sexuelle à l’école est totalement suicidaire si on considère que l’amélioration des espèces par la sélection naturelle est un objectif désirable. L’amélioration de la race humaine avec ce genre de comportement est aussi peu probable que celle d’une race canine particulière dont les femelles ont la possibilité de s’offrir aux mâles de toutes races, tandis que les mâles à pedigree s’amusent avec d’autres chiennes. En fait, les chances d’amélioration de la race humaine sont plus pauvres, car les chiens ne s’accouplent que lorsque les femelles sont en chaleur et s’abstiennent de ce genre d’activité qui produit des maladies vénériennes canines. Les chiots peuvent être en bonne santé même s’ils ne sont pas de pure race.

Pourquoi nos éducateurs et nos législateurs ne reconnaissent-ils pas ce que sait chaque fermier? Le poète païen Euripide a dit: «Ceux que les dieux veulent détruire, ils commencent par les rendre fous.» Saint Paul a écrit: «Se croyant sages ils sont devenus fous.» Ni le poète païen ni le théologien chrétien ne seraient surpris, et nous ne devrions pas l’être non plus. Nous devrions plutôt nous demander: «Pourquoi les dieux sont-ils si fâchés contre nous?»

Le rasoir d’Occam

Selon le penseur nominaliste Guillaume d’Occam (environ 1300-1350), entia non sunt multiplicanda (les entités ne doivent pas être multipliées). En d’autres termes, il faut toujours préférer l’explication la plus simple. Une explication qui nous oblige à multiplier les hypothèses doit être considérée avec suspicion. Cela ne signifie pas qu’elle sera forcément fausse. La théorie originale de Darwin sur l’évolution semblait l’explication de l’incroyable variété des être vivants existant sur terre aujourd’hui plus simple que la création de chaque espèce par un fiat divin. Aujourd’hui, cette approche simple n’est plus valable et il faut sans cesse trouver de nouvelles justifications à la théorie de l’évolution.

Supposons un instant que les scientifiques réussissent à produire une cellule vivante à partir de la matière inerte. Aucun environnement pré-biotique qu’ils pourraient mettre en place, si la vie apparaissait, ne prouverait que la vie peut être le simple résultat de forces naturelles, puisque les scientifiques eux-mêmes auraient eu recours pour cela à un plan intelligent. Cela ne prouverait pas que la vie peut apparaître sans recours aucun à l’intelligence. Avec le temps qui passe, il est devenu évident que les espèces ne se développent pas ni ne changent de cette manière. Des alternatives comme l’«équilibre ponctuel» (changement soudain sans préliminaire) et la «xénospermie» (l’ensemencement de la vie par des êtres intelligents venus de l’espace) ont été proposées pour sauver le principe général de l’évolution. Il s’agit, en vérité, d’une multiplication des entités et, si cela n’infirme pas l’évolution, cela rend effectivement l’alternative divine, la création, plus simple et plus attractive.

Pas de Dieu?

Présupposer que l’évolution est l’explication adéquate de la présence de tous les êtres vivants ne conduit pas nécessairement à la conclusion qu’il n’y a pas de Dieu, car Dieu aurait pu vouloir qu’il en soit ainsi. Malheureusement, c’est pourtant ce que cela suggère régulièrement à d’innombrables personnes. Cette conclusion est, en fait, son propre présupposé métaphysique, une fois de plus sans aucune possibilité de vérification. Cela ne peut pas être vérifié scientifiquement de façon normale, car cela n’a pas été observé et ne peut pas être reproduit. Il faut donc être affirmatif sur un ton de confiance absolue et mettre au coin, avec les cancres, ceux qui posent des questions. Cela entraîne d’autres conclusions métaphysiques, comme par exemple l’absence de loi et d’éthique naturelle, comme le disait Monod.

Jusqu’à l’absurde

Si certains scientifiques demandent de prendre des théories pour des faits, les politiciens peuvent être encore plus exigeants en demandant de soutenir, en même temps, deux politiques contradictoires. On nous demande de rejeter des faits évidents en eux-mêmes et d’accepter des mensonges comme des vérités. La politique, aux Etats-Unis, opère souvent sur la base de principes qui sont bons en eux-mêmes, mais qui deviennent dangereux si on les rend absolus et qu’on les pousse jusqu’à leurs conséquences dernières. Considérons le principe de l’égalité. Tous les hommes sont créés égaux, dit la Déclaration d’Indépendance. Affirmer que l’égalité est un fait implique clairement des standards plus élevés que tout ce qu’on peut observer, car rien n’est plus apparent que les différences entre les personnes. L’égalité, selon cette interprétation, ne peut pas signifier l’égalité de force, d’éloquence, d’intelligence ou d’espérance de vie, car les individus diffèrent clairement les uns des autres à cet égard. Rejetez Dieu et vous perdrez finalement ces droits à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur. La Déclaration française des droits de l’homme ne mentionnait pas le Créateur et très vite, effectivement, plus aucun Français n’a été à l’abri de la guillotine.

L’égalité devant Dieu de tous les êtres humains, hommes, femmes et enfants, n’a pas besoin d’être organisée; elle est tout simplement un fait. Le désir que tous les êtres humains bénéficient du même revenu ne peut pas être satisfait. Des efforts pour accorder à tout le monde le même revenu nécessitent, dès le départ, un immense appareil bureaucratique et administratif et crée bien vite, comme Johannes Althusius l’a écrit21, la confusion et le désordre le plus certain.

L’égalité des chances est un principe qu’il est relativement simple et facile d’illustrer. Lors des deux marathons de Chicago auxquels j’ai participé, l’égalité des chances était assurée en faisant partir tous les coureurs du même endroit, au même signal. Pour garantir l’égalité des résultats, certains d’entre nous auraient dû être handicapés par des poids alors que d’autres auraient reçu des patins à roulettes ou des vélos; et il aurait même fallu opérer des contrôles soigneux et précis pour assurer l’égalité sur la ligne d’arrivée. Il en est de même pour toute compétition, car le principe de base de la compétition est qu’il n’y a qu’un gagnant et que tous les autres perdent nécessairement. Exiger l’égalité du résultat revient à supprimer l’égalité des chances.

La différence entre la révolution américaine, d’un côté, et les révolutions française et bolchevique, de l’autre, tient au fait que les Américains croyaient en général les paroles du Psaume 100 déjà cité: «C’est lui qui nous a faits et nous sommes à lui.» (Verset 3) La révolution américaine devrait être appelée guerre d’indépendance et non révolution, car elle n’a pas modifié profondément la structure sociale. Dans les colonies anglaises, il régnait déjà une confortable égalité.

Les Français sont partis d’une société plus strictement stratifiée et ont abouti à l’égalité devant la guillotine. Essayant de créer une utopie, ils ont suscité quelque chose de très différent: le règne de la Terreur. L’extrémisme des Français est dû au fait qu’ils ont commencé avec l’homme comme standard plutôt qu’avec le Créateur. Leur Déclaration est le produit du Siècle des lumières compris comme Emmanuel Kant l’a défini comme étant «la libération de l’homme de l’immaturité qu’il s’était lui-même imposée», c’est-à-dire de la religion et de ses règles et, plus spécifiquement, du christianisme. Malheureusement, ce qu’une autorité humaine peut accorder, elle peut aussi le reprendre. Les idéaux ont ouvert la voie au règne de la Terreur et les rues de Paris ont dégouliné de sang humain.

A l’époque de la Déclaration américaine, l’égalité signifiait d’abord l’égalité devant la loi et devant Dieu, qui était accepté comme l’auteur des lois de la nature autant que des Ecritures22. Aujourd’hui, de nouveaux droits, comme le respect de la sphère privée ou le droit de choisir, sont découverts de plus en plus là où il n’est pas très clair qu’ils devraient l’être, c’est-à-dire dans la Constitution des Etats-Unis et sont alors appliqués par la Cour suprême, la plus haute cour de justice. Les vieux droits sont oubliés. Même le plus vieux d’entre eux, le droit à la vie, a été mis de côté par la Cour suprême (Roe contre Wade, 22 janvier 1973), bien qu’il soit occasionnellement réactivé pour des criminels condamnés à mort.

Le débat public aux Etats-Unis se déroule sous un nuage de confusion et de contre-information. Un langage fort domine dans de si nombreux domaines qu’une discussion sérieuse et une prise de décisions rationnelle sont souvent impossibles. Toute critique des rapports sexuels entre membres du même sexe est dénoncée comme homophobie et les critiques sont muselées. Insister, c’est se faire traiter de raciste, de bigot et d’intolérant. Bien que le christianisme soit la foi la plus répandue aux Etats-Unis, toute tentative de le vivre ou plus spécialement de tirer les conséquences de ce qu’il implique pour les lois ou la conduite est dénoncé comme de la bigoterie et une tentation de faire du christianisme une religion nationale. Ces accusations sont souvent suffisantes pour mettre fin au débat, car les seuls acte ou attitude qui ne peuvent pas être tolérés, c’est l’intolérance, et taxer la position d’un adversaire d’intolérante suffit souvent à le réduire au silence.

Thérapie

Un diagnostic correct des problèmes vaut mieux que l’ignorance et beaucoup mieux que de persister dans une ignorance qu’on s’impose à soi-même. Le diagnostic peut être déprimant s’il n’existe pas de possibilité de thérapie. Au début, nous avons souligné combien il était important de reconnaître nos présupposés afin d’éviter des conséquences non désirées. Là où le langage fort prévaut, les présupposés ne peuvent pas être détectés et leurs conséquences deviennent inévitables. Nous finirons donc comme nous avons commencé. Pour savoir quelles vont être les conséquences, examinons les présupposés. Si on persiste à dire que l’homme est un rien accidentel ou, comme Jean-Paul Sartre l’a dit, une passion inutile, et si on enseigne cela aux autres, il ne faut pas être étonnés si on finit par n’être rien.

Il y a une thérapie appropriée pour les problèmes suscités par des présupposés non reconnus et par le langage fort qui lui est souvent associé: c’est le langage vrai. L’analyse d’Upinsky suggère d’agir selon le message du signal ferroviaire autrefois bien connu, celui du passage à niveau: arrêtez-vous, regardez et écoutez. N’écoutez pas simplement ce qu’on vous dit: par exemple «pro-vie et pro-choix». Arrêtez pour écouter un moment et considérez le sens réel de ce qu’on vous dit: en l’occurrence, plus de 1 million d’avortements chaque année. Puis utilisez l’intelligence dont vous avez été doté par le Créateur qui vous a donné le droit à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur. Dans vos choix, préférez la réalité appelée «vie» et pas simplement cette fonction nommée «choix». Distinguez entre fumer dans un restaurant ou faire et/ou avorter hors mariage. Tous les choix ne sont pas égaux et, comme Jésus l’a dit, chacun d’entre nous vaut plus que de nombreux moineaux. Rappelez-vous, c’est lui qui nous a faits; ce n’est pas nous qui nous sommes faits nous-mêmes.

Une dernière addition

La récente double décision de la Cour suprême des Etats-Unis concernant l’affichage des Dix Commandements a illustré, grâce au juge Stephen Breyer, ce que Upinsky voulait exprimer lorsqu’il disait: «Le règne de la majorité, c’est le règne d’une seule personne.» Pour l’une des affiches, le juge a dit: «Qu’elle reste!» Pour les deux autres: «Qu’on les enlève!»


  • Après avoir été pasteur en Suisse, H.O.J. Brown est professeur émérite de théologie systématique à Trinity Evangelical Divinity School, à Deerfield, Illinois. Cet article a été publié dans The Religion and Society Report, 22 (2005:5), et traduit par J.-M. Bréchet.

C.S. Lewis, The Abolition of Man (New York: Harper Collins, 2001).

2 Partage-t-on, par exemple, les sentiments d’un Patrick Henry: «Donnez-moi la liberté ou donnez-moi la mort!»

3 L’action des Américains en Afghanistan et la guerre en Irak ont été lancées avec de bonnes raisons d’espérer réussir. Mais même ainsi, en Irak, la victoire militaire a été contrariée par une violence terroriste persistante.

4 Mein Kampf, 10e éd. (Munich: Franz Eher et successeurs, 1942), 17, ma traduction. La copie dont je dispose porte une dédicace, écrite à la main, pour un soldat, à Noël 1942, alors que la 6e armée était encerclée à Stalingrad.

5 Une loi est une bonne loi si elle est bien appliquée, et une loi injuste est une expression dont les termes sont en contradiction l’un avec l’autre (Hans Kelsen).

6 Mon grand-oncle, le révérend Stanislas Puida, a été conduit à Dachau et y est mort.

7 Ps 8.5.

8 P.A. Sorokin, The Crisis of Our Age (1re édition, 1941, édition citant Oxford: Un monde, 1992), 134-135.

9 Ici, dans ce qu’on appelle, sous forme d’euphémisme, l’Occident chrétien, on persiste à faire la même erreur grossière. L’Amérique officielle ne reconnaît pas l’humanité de l’enfant à naître. Les femmes ont le droit et les docteurs le devoir d’[ex]terminer toute grossesse non planifiée ou non désirée. N’y aura-t-il pas de conséquences?

10 Ceci illustre comment le «langage fort» d’Upinsky peut permettre de se comporter d’une manière que la Convention de Genève condamnerait.

11 Les Palestiniens n’ont pas encore complètement renoncé à leur intention de rejeter les Israéliens à la mer.

12 Le Tempa Tribune (17 juin 2005), 1.

13 C. Delsol, Icarus Fallen (Wilmington: ISI Books, 2003).

14 Sauf pour un très petit nombre d’hermaphrodites.

15 Je n’accepte évidemment pas les conclusions de certains jeunes pour qui ces activités ne sont pas du «sexe», sont innocentes et sans danger. Elles ne le sont pas.

16 A l’époque de la Déclaration et pendant quatre-vingt-dix ans, la plupart des Noirs, aux Etats-Unis, étaient des esclaves.

17 Bibliquement parlant, nous ne pouvons pas affirmer que toutes les races sont égales en toutes choses, car le Créateur semble en avoir choisie une, Israël. A l’exception de cela, les races humaines sont égales devant Dieu comme le sont tous les individus; idéalement, ils devraient être égaux devant la loi.

18 Théocratie signifie gouvernement de Dieu. Les chrétiens prient régulièrement «Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite» du Notre Père, mais le sens, ici, est que Dieu les instaure et pas les chrétiens.

19 Tristement, c’est l’impression que donne l’évolution telle qu’elle est enseignée dans la plupart des écoles.

20 On peut argumenter de manière plausible que vu que les jours sont liés au soleil et que le soleil n’était pas encore créé avant le quatrième jour, les jours de Genèse 1 doivent être différents de ceux que l’on mesure avec nos montres. Les créationnistes soutiennent que le mot hébreu yom correspond à des jours normaux de vingt-quatre heures, comme nous les connaissons.

21 J. Althusius, Politica (Indianapolis: Liberty Fund, 1995), 49 à 50.

22 L’égalité dans ce sens-là était une idée tellement nouvelle que, pendant quatre-vingt-dix ans, elle n’a pas été appliquée. L’esclavage humain existait dans les colonies comme dans beaucoup d’autres pays durant la plus grande partie de l’histoire humaine. Il a perduré aux Etats-Unis jusqu’à la guerre de Sécession.

Les Etats du Sud ont fait sécession pour des raisons semblables à celles des colons précédents lors de la guerre d’Indépendance, mais ils n’ont pas compris jusqu’à quel point le concept d’Union s’était implanté dans le Nord. Lincoln n’est pas entré en guerre pour libérer les esclaves, bien que ce motif ait gagné en importance alors que la guerre perdurait.