CAMPBELL Gordon - Apocalypse johannique et persévérance des saints

De Calvinisme
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Introduction

L’expression «la persévérance des saints» trouve son origine dans l’Apocalypse johannique (13.10, 14.12). L’emploi au cours du livre du mot hupomonè – qu’on peut traduire par «persévérance», «endurance», «constance» ou même «patience» – n’est certes pas fréquent, mais cette statistique ne doit pas tromper, car la charge théologique de ce vocable comme de ses synonymes s’avère considérable pour ce qui est du message du livre.

Notre exploration de ce qu’entend l’Apocalypse par «persévérance des saints» (13.10, 14.12) passera par trois étapes distinctes. En premier lieu, nous récolterons et examinerons brièvement les données textuelles ayant trait à la question. Puis, nous enrichirons le dossier à l’aide de quelques énoncés pertinents de Jésus, recueillis par les évangiles. Enfin, nous chercherons, au moyen d’une double mise en perspective, à préciser quelle peut être la visée rhétorique du langage de l’endurance dans l’Apocalypse.

Les données textuelles

1. Apocalypse 1.91

«Moi, Jean, votre frère et collaborateur en les tribulations, la royauté et la persévérance [qui sont] en Jésus, je fus en l’île appelée Patmos à cause de la Parole de Dieu et du témoignage de Jésus.»2 (Cf. 1.2)

Le contexte de ce premier texte est celui de l’introduction à la vision et à l’audition reçues par le voyant. Il permet d’identifier la persévérance comme une caractéristique essentielle d’une situation partagée par le voyant et les destinataires de son livre, mais aussi connue par le Seigneur Jésus lui-même dans son propre témoignage jusqu’à la mort. En effet, une triple description de Jésus-Christ, en 1.5a, établit le contexte interprétatif pour celle de notre texte (1.9), tri-partite également, qui s’applique maintenant à ses fidèles: leur persévérance dans la détresse prolonge son fidèle témoignage jusqu’à la mort3 et leur participation à la royauté (cf. 1.6) prend sa signification par rapport à la sienne, qui le fait régner, en Ressuscité et Vainqueur, sur le péché et la mort (1.5b).4

Ainsi, tribulations5, royauté6 et persévérance s’interprètent-elles mutuellement: régner dès maintenant, ou participer en tant que rois-prêtres à ce que le Messie a fait, c’est, par solidarité avec l’expérience du Messie, endurer fidèlement les tribulations qu’entraînera une adhésion sans faille au Crucifié-Ressuscité. Autrement dit, persévérance sous-entend souffrances.

Voici, maintenant, une série de textes tirés du septénaire des oracles aux Eglises:

2. Apocalypse 2.2-3

«Je connais tes œuvres, ton labeur et ta persévérance… tu as de la persévérance, tu as souffert à cause de mon nom et tu ne t’es pas fatigué.» (Cf. Semeur/NBS: lassé; TOB: perdu courage.)

Avec son labeur, c’est la persévérance de la première Eglise des sept qui est citée avec approbation, et même soulignée. Mais comment l’Eglise d’Ephèse peut-elle être à la fois persévérante et, en même temps, abandonner son premier amour et manquer d’accomplir les actes qui doivent en découler (cf. 2.4)? On a interprété l’inconstance dont il est question comme un témoignage dépourvu de zèle et devenu inefficace7, mais cela semble contredire l’impression, palpable en ce qui précède, d’une «Eglise confessante»8, accrochée, pourrait-on dire. L’Eglise d’Ephèse, semble-t-il, risque plutôt de perdre le sens de toute persévérance chrétienne, qui est de vivre et de ne vivre que de l’amour que Dieu donne.

3. Apocalypse 2.9-10

«Je connais tes tribulations… Ne crains pas les souffrances que tu vas avoir. Le diable va jeter quelques-uns en prison pour que vous soyez mis à l’épreuve (Semeur/TOB: pour vous tenter) et vous aurez dix jours de tribulations. Sois fidèle jusqu’à la mort et je te donnerai la couronne de la vie.»

L’absence d’exhortation explicite à l’endurance dans le second oracle à Smyrne ne pose pas problème quand on tient compte du fait qu’être «fidèle à la mort» n’en est que la paraphrase. Le contexte est celui des souffrances et des tribulations de la foi en Jésus, et même de l’ultime épreuve qu’elle peut connaître. Il s’agit donc même, dans ce cas précis, de persévérance finale, couronnée par la mort et, en association à Jésus Vainqueur de la mort (cf. 2.8), par la vie au-delà de la tombe.

4. Apocalypse 2.19, 25-26

«Je connais tes œuvres: ton amour, ta fidélité, ton service et ta persévérance; tes dernières œuvres sont plus nombreuses que les premières… ce que vous avez, tenez-le ferme (NBS: restez-y attachés) jusqu’à ce que je vienne… [je récompenserai] celui qui garde mes œuvres jusqu’à la fin.»

A la perte d’élan d’Ephèse correspond un regain de vitesse à Thyatire, où il y a non seulement persévérance, mais aussi amour. On notera surtout, à cet endroit, une première acception du couple que formeront encore, plus loin, «fidélité» et «persévérance» (cf. 13.10b et 14.12, examinés plus loin). D’une certaine manière, l’importance de la persévérance se trouve plus soulignée dans cet oracle à Thyatire – oracle central – que dans les six autres, avec pour exhortation à poursuivre «conservez ce que vous avez déjà» (2.25; cf. 3.11) puis, comme caractérisation du vainqueur dans ce cas précis, celui qui poussera jusqu’au bout (2.26).

5. Apocalypse 3.8b,10a

«Tu as gardé ma parole et n’a pas renié mon nom… tu as gardé la parole concernant9 ma persévérance.» (TOB: tu as gardé ma parole avec persévérance10; Semeur: le commandement de persévérer que je t’ai donné.)

Philadelphie, tout comme Smyrne, ne s’attire, rappelons-nous, aucun reproche. Avoir gardé fidèlement la parole (3.8b), comme d’ailleurs Antipas à Pergame (2.13) ou comme l’Eglise de Sardes, du moins dans un premier temps (3.3), ou avoir fidèlement confessé et non renié le nom du Christ, c’est précisément ce qu’au verset 10 se trouve exprimé comme une fidélité dans la transmission du témoignage de Jésus: entendons, une vie vécue en imitation de la sienne. Il n’est pas impossible que l’heure de l’épreuve ici (verset 10b) veuille rappeler celle de la Passion de Jésus.

6. Apocalypse 2.7, 11, 17, 26, 3.5, 12, 21

A la fin de chacun des oracles où le Ressuscité parle aux Eglises se trouve une promesse au vainqueur. Toujours en combinaison avec les sept exhortations à l’écoute («que celui qui a des oreilles entende ce que dit l’Esprit aux Eglises!»), à rapprocher des énoncés similaires dans les paraboles du Jésus terrestre, ces sept promesses constituent l’ultime élément de chacun des trois premiers oracles ou le pénultième énoncé des quatre derniers: nous les traitons ensemble. Puisque le vainqueur est par définition celui qui va jusqu’au bout, il n’est pas faux de dire que le septénaire des oracles est imprégné de bout en bout de la notion de persévérance. Mais, en plus, c’est chaque fois le Vainqueur, le Crucifié-Ressuscité, qui s’adresse aux futurs vainqueurs: seul, en effet, est habilité à parler d’aller jusqu’à la ligne celui qui a déjà remporté la victoire, figuré par l’Apocalypse en Agneau victorieux, immolé mais debout (Ap 5.5). Et c’est bien entendu la dernière de ces promesses au vainqueur qui prend la peine d’associer le fidèle victorieux à son maître, en anticipation du partage de son trône (3.21). Tout cela sera repris lors de la seule évocation explicite du vainqueur dans le dénouement, en 21.7, lorsque celui-ci sera devenu l’héritier de toutes les promesses de Dieu.

Avec deux textes supplémentaires, capitaux pour notre dossier, qu’il faut lire à présent, nous regroupons pour comparaison deux autres qui en offrent un parallèle formel, étant introduits par une même locution servant à aiguiser l’oreille et à interpeller directement le lecteur, hôdè estin («c’est ici»):

7. Apocalypse 13.9, 10b

«Si quelqu’un a des oreilles, qu’il entende.

C’est ici (TOB: c’est l’heure de; Semeur: c’est là que… doivent faire preuve de) la persévérance (Semeur (ici): endurance) et la foi/fidélité/11 des saints.» (Semeur: ceux qui appartiennent à Dieu.)

L’occasion de cette première interpellation du lecteur, dont l’entende-qui-peut de 13.9 rappelle les exhortations finales des oracles, est celle d’une apparente reprise des déclarations elliptiques de Jérémie 15.2 et 43.11, dont la difficulté a laissé des traces dans la transmission textuelle: on subit la captivité ou on la donne, on est tué par l’épée ou on la brandit pour tuer; il est difficile de trancher. Peut-être y a-t-il également, derrière cet appel, une parole de Jésus qu’on trouve dans Matthieu 26.52: «Tous ceux qui prennent l’épée, par l’épée périront.» Mais quel qu’en soit le sens précis, le pourquoi de l’évocation de la persévérance et de la fidélité qui lui fait suite (cf. 2.19) n’est pas loin à chercher: ne pas se prosterner, dans une situation d’oppression, devant un monstre qui obtient une adoration quasi universelle (13.7-8), c’est tenir ferme!

8. Apocalypse 14.12

«C’est ici (TOB: l’heure de; Semeur: c’est là que… doivent faire preuve de) la persévérance (Semeur (ici): endurance) des saints (Semeur: les membres du peuple de Dieu), ceux qui gardent les commandements de Dieu et la foi/fidélité de (TOB: en) Jésus.»

Le contexte est cette fois-ci celui du jugement et du châtiment sans répit que doivent attendre ceux qui se sont prosternés devant le monstre et qui en portaient le tatouage (14.9b-11). Etant donné la référence au monstre dans les deux textes et que 14.12 est la reprise et l’expansion de 13.10, il est probable que le lecteur doit comprendre cette expansion comme un renforcement de l’avertissement précédent donné en 13.9, 10b: comme réponse aux défis de l’heure, persévérer est toujours de mise!

Sans évocation explicite, cette fois, du thème de la persévérance, voici les deux autres textes parallèles évoqués plus haut:

Cf. 9. Ap 13.18: «C’est ici12 (TOB: c’est le moment d’avoir de) la sagesse (TOB: discernement).»

Le contexte est ici celui de l’interprétation ou du calcul du nom et du nombre du monstre (chiffre d’homme, chiffre 666). Vu la proximité contextuelle avec la description du monstre marin, face auquel il fallait user de persévérance, le besoin d’endurance reste implicite face au faire de son assistant, le monstre terrestre, aux capacités à tromper, à asservir et même à assassiner (13.14-16). Peut-être pourrait-on dire que persévérer, ici, c’est ne pas se laisser prendre à son jeu.

Cf. 10. Ap 17.9: «C’est ici (TOB: c’est le moment d’avoir de; NBS: qu’intervient) l’intelligence [de] celui qui a de la sagesse.» (Semeur: une intelligence éclairée par la sagesse.)

Ce texte intervient dans le contexte du récit de l’histoire du monstre bis relatée par le chapitre 17 et de l’interprétation des sept têtes-sept montagnes-sept rois où est assise la femme portée par le monstre. Par parallélisme avec les trois autres textes, un même état d’alerte du lecteur est encore à présupposer ici.

Au vu de ces quatre textes parallèles, nous pouvons dire en somme que si, pour les deux derniers (13.18 et 17.9), c’est de l’intelligence ou de la sagesse du lecteur qu’il s’agit, dans le cas des deux premiers qui nous intéressent particulièrement (13.9, 10b et 14.12), l’appel à la vigilance vise la constance des premiers destinataires et, par extension, interpelle tout lecteur chrétien dans ce sens.

En dernier lieu, évoquons hors série un texte où l’allusion à la persévérance, bien qu’indirecte, nous semble suffisamment claire pour justifier son inclusion ici:

11. Ap 6.11: «Il leur fut donné à chacun une robe blanche et il leur fut dit de patienter (Semeur: se tenir en repos) encore quelque temps jusqu’à ce que fût au complet [le nombre] de leurs compagnons de service (Semeur: d’esclavage) et de leurs frères qui allaient être mis à mort comme eux.»

Dans ce seul discours indirect de l’Apocalypse («il leur fut dit…»), où le passif signifie Dieu qui parle, il s’agit d’une réponse adressée à ceux qui, ayant fini de rendre leur témoignage et dont le combat de la persévérance dans la fidélité jusqu’à la mort a pris fin (cf. 6.9), ont demandé «Souverain saint et véritable, jusqu’à quand tarderas-tu à juger et à venger notre sang…?» (6.10) Le laps de temps pendant lequel ils auront encore à faire preuve de patience est celui de la poursuite du témoignage fidèle par ceux – destinataires ou lecteurs y compris – qui auront à marcher dans leurs pas et dans ceux du Messie. C’est dire qu’ici, en plein septénaire des sceaux, ce scénario éclaire à nouveau à sa manière l’enjeu de la persévérance présente à l’esprit du lecteur dès le début. En particulier, il convient de relier la fidélité jusqu’à la mort des martyrs et de leurs successeurs à la même idée, synonyme comme nous l’avons vu de la persévérance, en 2.10.

L’influence de la tradition évangélique

Les énoncés concernant la persévérance dans les deux premiers oracles à Ephèse (2.2-3), puis à Smyrne (2.10), dans la bouche du Messie ressuscité, font assez spontanément penser à quelques propos de Jésus prononcés à l’orée de sa Passion et de sa mort. En effet, dans chacune des versions du discours eschatologique ou de la «petite apocalypse» évangélique, Jésus, dans le contexte de dures épreuves qu’il prévoit pour ses disciples, relie persévérance et salut de sorte que celle-là s’avère une condition de celui-ci:

Matthieu 24.13 (parallèle: Mt 10.22b)

«Mais celui qui persévère jusqu’au bout, celui-là sera sauvé.»

Chez Matthieu, cet énoncé accompagne une parole qui prévoit le surgissement de faux prophètes trompeurs, la multiplication du mal et le refroidissement de l’amour de beaucoup, mais aussi la proclamation à toute l’humanité de la Bonne Nouvelle du royaume. Dans Matthieu 10.22b, la même parole revient une seconde fois dans une évocation des difficultés de la mission que Jésus confie à ses disciples, épreuves qui anticipent jusque dans le détail les conditions évoquées lors du discours eschatologique.

Marc 13.13 (parallèle: Mt 10.22)

«Tout le monde vous haïra à cause de moi.

Mais celui qui persévère jusqu’au bout, celui-là sera sauvé.»

Dans Marc, le contexte est d’abord celui du témoignage inspiré par l’Esprit, rendu devant les autorités, celui aussi des divisions allant à la trahison que cette même Bonne Nouvelle provoquera entre les membres d’une même famille.

Luc 21.19

«Mais pas un cheveu de votre tête ne se perdra.

Par votre persévérance, vous gagnerez [variante: impératif gagnez !] vos âmes.»

Dans la version lucanienne de la parabole des sols, la «persévérance» qui consiste à porter du fruit a déjà été évoquée (Lc 8.15); ici, soucis, richesses et plaisirs cèdent la place aux épreuves et tribulations en toile de fond.

Ajoutons, enfin, un énoncé du Jésus johannique dans le discours de la chambre haute.

Jean 16.33

«Dans le monde vous avez des tribulations; mais prenez courage: moi, j’ai vaincu le monde.»

Cette parole dominicale, retenue par la seule tradition johannique, offre le meilleur commentaire qui soit de la figure et des actions de l’Agneau-Vainqueur de l’Apocalypse ainsi que des fidèles vainqueurs – destinataires implicites du livre – qui lui sont associés.

Qu’est-ce que persévérer, selon l’Apocalypse?

Le moment est venu de rassembler toutes ces données en un tout cohérent en vue d’en faire la synthèse. Deux questions en particulier attendent notre réponse, la deuxième plus spécifique que la première:

  • Comment doit-on interpréter l’accentuation dans l’ouverture, puis dans tout le septénaire des oracles aux Eglises, d’une «persévérance» dont font preuve les fidèles – constance qui leur permet de traverser les souffrances et les épreuves qu’implique inévitablement leur chemin d’obéissance, par la foi, au Crucifié-Ressuscité?
  • Comment, dans le contexte des chapitres 13 et 14, faut-il comprendre la double évocation d’une «persévérance des saints» (Ap 13.10, 14.12), dont la seconde acception paraît développer la première?

Pour répondre à ces questions, nous ferons appel à quelques-uns de nos travaux antérieurs qui permettent une double mise en perspective. Premièrement, nous reprendrons une série de deux articles publiés dans la revue Théologie évangélique, sous le titre «Fidèles de l’Agneau, esclaves du monstre: identités rivales dans l’Apocalypse de Jean»13; ces articles s’intéressent à l’une des thématiques fondamentales qui traverse tout l’Apocalypse et qui fournit une toile de fond contre laquelle il est utile de resituer le motif de la persévérance. En second lieu, un autre article paru, en anglais, dans le Westminster Theological Journal14 nous aidera à nuancer plus encore le propos en replaçant l’enjeu de la persévérance dans le cadre d’un audit: cet article lit le premier septénaire des oracles aux Eglises comme un rigoureux examen, par le Messie médiateur de l’alliance nouvelle, de l’état de l’alliance en cours, dont le mécanisme et le langage de procès s’inspirent du rîb, ou réquisitoire prophétique15.

Au cours des deux articles consacrés au thème d’identités rivales, nous traçons l’itinéraire qu’empruntent, dans le complot de l’Apocalypse, les destinées de deux peuples à l’identité différenciée. Arguant du parallélisme antithétique qui conditionne tous les grands thèmes du livre, selon une contribution à La Revue réformée16, nous y décrivons un peuple saint17 qui suit fidèlement l’Agneau, mais qui évolue à contre-courant d’une horde impie aveugle qui se rue vers le service d’un monstre rival. Il s’agit, en somme, de «l’histoire de deux camps opposés rassemblant d’un côté les fidèles de l’Agneau, et de l’autre les dupes du monstre qui en est la caricature»18. Comment fonctionne la persévérance dans ce contexte?

Au cœur de l’Apocalypse, le lecteur rencontre les inconditionnels du monstre et s’aperçoit que leur parcours est au strict opposé de celui des fidèles qui, malgré leur fragilité et leurs épreuves, suivent l’Agneau partout où il va dès le premier septénaire. Relevons le double aspect, positif et négatif, de la persévérance ici. Positivement, c’est à l’évidence par rapport au premier groupe, aux adeptes de Jésus, que l’Apocalypse évoque une endurance forgée au creuset de l’épreuve. Pour Jean comme pour ses destinataires, la constance est un élément caractéristique de la condition chrétienne (1.9), ce qui explique son accentuation explicite par le Ressuscité, Témoin fidèle, dans chacun des volets de son message aux Eglises et, comme nous l’avons vu, par diverses formules.

Si l’enjeu, c’est la fidélité, face au risque de l’abandon de l’amour qu’on avait au départ – trahison dont est justement accusée la toute première Eglise d’Ephèse (2.4) – alors la persévérance constitue le moyen de résister en gardant jusqu’au bout les œuvres du Christ (2.26). Positivement, donc, la persévérance fait l’objet d’une exhortation aux fidèles à avancer toujours plus vers le but en suivant résolument les pas de leur Seigneur.

Mais tout ne va pas toujours si bien et c’est pourquoi, plus négativement, la persévérance joue également un rôle de garde-fou. On conviendra que dans un monde de gris où bien choisir n’est pas toujours chose évidente, focaliser la nécessité de persévérer est une manière d’empêcher que, par lassitude ou lâcheté, les fidèles abandonnent leur condition de disciple et basculent dans le camp des asservis du monstre, dont le comportement est en tous points la caricature de ce qu’il faut. Dans l’Apocalypse, cet anti-peuple incarne carrément l’apostasie et une conclusion s’impose: «aux fidèles de ne jamais prendre [ce] virage»19, mais, au contraire, de se laisser avertir et sans cesse rappeler qu’il existe une voie de l’impiété menant tout droit à la ruine.

C’est là une stratégie rhétorique double qui, tout en orientant le regard des fidèles sur la persévérance de Jésus, les prévient contre la tentation de l’apostasie. Ce double discours ainsi que le fait que sont envisagées les circonstances d’un spectaculaire retour d’«une partie très importante de la foule humaine déchue et séparée de son Dieu»20 nous alertent à la présence d’une logique d’alliance, familière à tout lecteur du Deutéronome ou des prophètes d’Israël: dans ces écrits, on rencontre souvent un discours responsabilisant fait d’encouragements au peuple de Dieu à poursuivre sur un chemin de fidélité, mais aussi d’avertissements contre tout abandon avec, le cas échéant, de cuisants rappels à l’ordre.

Qu’une même logique régisse l’Apocalypse ressort de l’examen ne serait-ce que du premier septénaire21 où l’on remarque des actions qui accompagnent traditionnellement l’établissement ou le renouvellement d’une alliance, comme recevoir un vêtement (3.4, 5, 3.18; cf. 1S 18.4) ou un nom nouveau (2.17, 3.12), et où se trouve une première évocation du livre portant le nom des participants à l’alliance (3.5).

Le discours du Messie ressuscité confirme amplement cette impression: à l’endroit de chaque Eglise s’exprime la promesse – mais pour cinq communautés sur sept, c’est aussi la menace – de sa venue (2.5, 16, 25, 3.3, 11, 20); de sa bouche vient une mise en accusation, pour défaillances relevées, de la plupart d’entre elles (2.4, etc.), assortie à une perspective de punition; dans l’important oracle central adressé à Thyatire, le Christ s’autodésigne comme scrutateur (2.23), ce qui rappelle le dire de l’Eternel en procès contre Juda (Jr 17:10); au cours des oracles l’accent tombe sur la force, la véracité, la fiabilité de ses jugements («l’épée de ma bouche», 2.16; «le Véritable», 3.7; «l’Amen», 3.14); un refrain constant retentit (voir ci-avant), «que celui qui a des oreilles fasse attention…», 2.7, 11, 17, 28, 3.6, 13, 22, et s’accompagne d’une série d’exhortations à la repentance (2.5, 16, 21, 22, 3.3) évoquant le Deutéronome (cf. Dt.30.1-10) ou la tradition prophétique (Jl 1.8-14, Za 1.1-6, Es 3.1-4.4, Ez 14.622, 18.30).

En somme, c’est au moyen d’un inventaire précis dressé pour chaque Eglise et d’une conclusion juridique qui en résulte que son Seigneur sait lui dire comment faire pour bien faire. Etant donné que l’Apocalypse, comme nous l’argumentons, emploie à la suite des Ecritures juives cette même logique, la question devient: comment fonctionne la persévérance dans le contexte du renouvellement de l’alliance?

Il faut répondre en disant que même s’il y a malédiction conditionnelle, c’est toujours la bénédiction attendant le persévérant qui prime. Le satisfecit qui est systématiquement promis aux «vainqueurs» (2.7, 10-11, 17, 28, 3.3-5, 12, 21), en rétribution de leur fidélité, est une récompense déclarée être à la portée même des délictueux, moyennant la repentance de ceux-ci, et les menaces (2.5, 16, 3.3) ne s’appliqueront en réalité qu’aux incorrigibles. Cette rhétorique s’apparente à celle des oracles conditionnels de jugement et de salut dans l’Ancien Testament, où le Seigneur de l’alliance appelle à la responsabilité ses partenaires. Selon le mécanisme qui sert à équilibrer la fidélité réciproque des deux partenaires, Dieu fait fidèlement grâce à son peuple en se montrant fidèle à ses promesses tandis que celui-ci, en retour, doit loyalement lui obéir – auquel cas son obéissance, sa fidélité, sa ténacité persévérante seront récompensées. Dans la vie des «vainqueurs», tout ce qui est promis conditionnellement lors du septénaire inaugural se trouvera accompli au cours des dernières visions23, de sorte que l’intrigue du livre, en soulignant l’importance de la persévérance et en renforçant la détermination des fidèles à suivre fidèlement l’Agneau, aura visé à rapprocher ceux-ci un tant soit peu de leur couronne.


  • Pasteur de l’Eglise presbytérienne en Irlande, W.G. Campbell a été professeur de Nouveau Testament à la Faculté libre de théologie réformée d’Aix-en-Provence.

Pour chaque texte de l’Apocalypse examiné ici, nous proposons notre propre traduction accompagnée, le cas échéant, de celle (donnée en italique) de l’une ou l’autre Bible en français.

2 On comparera 12.17, 14.12.

3 Jésus est «Témoin fidèle» (Semeur: digne de foi) jusqu’à la mort: 1.5, 3.14, 19.11. Le titre semble tirer son inspiration d’Es 55.4, où il s’agit d’un titre messianique. On comparera également le couple «fidèle et véridique» pour qualifier Jésus (3.14) ou ses paroles ( 21.5, 22.6).

4 La meilleure discussion à ce sujet se trouve dans G.K. Beale, The Book of Revelation (Grand Rapids/Carlisle: Eerdmans/Paternoster, 1998), 190ss et 200ss.

5 Pour celles-ci, voir encore 2.9-10 et noter, également, les «grandes tribulations» de 2.22, 7.14.

6 On comparera 1.6, 5.10, 20.6 où, chaque fois, le statut de «rois» se dédouble de celui de «prêtres».

7 Dans ce sens, Beale, op. cit., 230-231; mais gloser ainsi sur l’agapè perdu reste une démarche peu fondée exégétiquement parlant.

8 Ainsi P. Prigent, L’Apocalypse de Saint Jean (Genève: Labor & Fides, 2000, 3e éd.), 120, pour qui les trois mots œuvres, peine et persévérance (2.2) «parlent d’engagement, de courage dans l’obéissance chrétienne et de graves difficultés rencontrées dans cette fidélité». On comparera J.-P. Charlier, Comprendre l’Apocalypse (t. I) (Paris: Cerf, 1991, 86: «Ces trois premiers traits – œuvres, fatigue, patience – forment un ensemble à rattacher globalement au témoignage en faveur de la foi.»

9 Littéralement «de ma persévérance» (cf. NBS); «concernant» rend plus explicite le génitif d’objet: ainsi comprise, la parole du Ressuscité dit que les fidèles de Philadelphie ont persévéré comme lui l’avait fait avant eux.

10 Traduction/interprétation finalement retenue malgré ses inconvénients par Prigent, op. cit., 153, 156.

11 Pour cette foi/fidélité de ou en Jésus, on comparera 2.13, où c’est Jésus ressuscité qui parle. Pour ce qui est de la traduction, nous préférons ne pas choisir entre deux nuances de pistis, «foi» et «fidélité», qu’il nous paraît capital d’avoir à l’esprit en lisant l’Apocalypse. On pourrait même y ajouter une troisième, «fiabilité».

12 Profitons de la troisième acception du «c’est ici» dans l’Apocalypse pour faire remarquer comment, chaque fois, Jean interpelle directement son lecteur. Si, pour 13.18 et 17.9, c’est de l’intelligence ou de la sagesse du lecteur qu’il s’agit, dans le cas des deux textes qui nous intéressent (13.10 et 14.12) leur, et notre, persévérance constitue un véritable enjeu.

13 Théologie évangélique 3 ( 2004/1), 41-54 et (2004/2), 113-122.

14 «Findings, Seals, Trumpets and Bowls: Variations upon the Theme of Covenant Rupture and Restoration in the Book of Revelation», WTJ 66 (2004), 71-96. En français, ce titre donnerait: «Audits, sceaux, trompettes et coupes: variations sur le thème de la rupture et du rétablissement de l’alliance dans le livre de l’Apocalypse.»

15 Ibid., 73-81.

16 «Pour lire l’Apocalypse de Jean: l’intérêt d’une approche thématique», La Revue réformée 224 (2003/4), surtout 45.

17 A cause d’Ap 13.10 et 14.12, on parle de la persévérance (finale) des saints. Pour ce qui est des autres utilisations de ce vocable dans le livre, il s’agit chaque fois d’une épithète: il faut noter 20.6, dans la quatrième des sept béatitudes de l’Apocalypse, et ajouter les références au Dieu saint (4.8, 6.10, 15.4), à Jésus le Saint (3.7), aux saints anges (14.10) et, enfin, à la ville sainte (11.2, 21.2, 10, 22.19).

18 «Fidèles de l’Agneau», partie deuxième, op. cit., 113.

19 Idem.

20 Ibid., 122. Pour notre lecture des données textuelles justifiant cette conclusion, nous renvoyons tout particulièrement aux pp.120-122 et à l’examen de la résolution de la tension narrative entre les deux identités rivales.

21 Nous ne pouvons reprendre, ici, l’argumentation détaillée et cumulative de notre article publié dans WTJ, qui permet de comprendre Ap 1-16 dans le cadre de l’alliance rompue et rétablie. Pour une prise en compte des chap. 17-22 aussi, et surtout pour la présentation en langue française de notre étude de la thématique de l’alliance dans l’Apocalypse, nous renvoyons à G. Campbell, Une lecture thématique de l’Apocalypse de Jean (Cléon d’Andran: Excelsis, à paraître).

22 De par sa forme et son contenu, Ez 14:3-8 offre un parallèle particulièrement proche des oracles aux Eglises et, notamment, dans l’importance charnière accordée à la repentance.

23 D.L. Barr, Tales of the End, Polebridge, Santa Rosa, 1998, 53, établit les corrélations suivantes: 2.7 = 22.2, 14; 2.11 = 20.6; 2.17 = 19.12; 2.26-28 = 20.4 (et 19.15) plus 22.16; 3.5 = 6.11 etc., plus 20.15 et 21.27; 3.12 = 19.12, 21.2 et, par contraste, 21.22; 3.21 = 20.4 (et 22.1).