CARDINAL Siri - La Culture

De Calvinisme
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Nous voici maintenant en présence d’un autre sujet qui demande des éclaircissements importants et sans timidité. En effet, la culture, ou ce qu’on appelle parfois à tort la culture, est devenue comme le bois d’Éphraïm dont il est dit au IIe livre de Samuel – à propos d’une célèbre et malheureuse bataille entre frères – que « ce jour-là, la forêt dévora plus de gens que n’en dévora l’épée » (II Samuel 18 : 8).

C’est en effet au plan de la culture que, tant du point de vue intellectuel que du point de vue pratique, on voit paraître des fléchissements. Et nous avons le devoir de mettre en garde nos confrères à leur égard. Il s’agit là d’un sujet que, pour l’instant, nous entamons seulement.

1. – Qu’est-ce donc que la culture ?

Pour être plus systématique, il nous faut distinguer la culture au sens subjectif et la culture au sens objectif.

Sens subjectif

Au sens subjectif, la culture est une qualité que l’esprit humain acquiert, soit par l’étude ou, tout au moins, par la connaissance tirée de la nature, de la pensée d’autrui, des lettres, des sciences, des arts, des faits. Cette étude, ou cette connaissance ne sont qu’une phase nécessaire pour acquérir la qualité susdite. En effet, il ne suffit pas d’apprendre, il faut assimiler les éléments appris, il faut s’exercer sur ces mêmes éléments de manière à acquérir – par l’intelligence elle-même, par l’intuition, par le goût et le sentiment, par les capacités d’expression respectives – une perfection nouvelle, une finesse plus grande et même supérieure, une puissance créatrice plus féconde, des dons de valeurs diverses, une harmonie plus nette, la sagesse enfin. En effet, c’est bien là ce que les hommes pensent, peut-être même indistinctement, quand ils appellent « cultivé » un de leurs semblables.

Pour nous, dans cette qualité spirituelle que nous appelons la culture, il y a évidemment union entre les éléments venant de l’extérieur et l’exercice [qui vient] avec la maturation intérieure. Non moins évidente est la répercussion de tout cela à l’extérieur, sur la vie sociale avec cette irradiation sur le milieu ambiant et sur les choses, qui nous permet d’apprécier l’homme cultivé et le niveau [culturel] social.

Sens objectif

Au sens objectif, la culture est formée de tout un patrimoine de pensée, de science et d’art, de moyens d’expression que l’on trouve, ou bien fixé dans des documents et monuments de tout genre, ou bien vivant dans les institutions, les coutumes, les usages, les ressources croissantes de l’emploi de la nature, ou encore dans le train de vie et dans les rapports entre particuliers, ainsi que dans le niveau spirituel de leur existence. La culture est formée également de l’ensemble des instruments grâce auxquels se maintient et s’accroît le patrimoine lui-même.

Ce patrimoine assimilé et vivant et cette très vaste instrumentation concourent à déterminer un niveau de plus en plus élevé, d’activité spirituelle et de situation matérielle. Il importe de noter que dans la culture, tant au sens subjectif qu’au sens objectif, entre toujours la liberté humaine, même désordonnée, avec ses variations, avec le jeu de ses obscurités, de ses illusions, de ses erreurs, avec le poids de ses passions et la succession de ses fautes. Le jeu de la liberté est réciproque, c’est-à-dire qu’il va de la culture subjective à la culture objective et vice-versa. Dans cette réciprocité, il est difficile de déterminer la valeur des rapports.

Cela suffit pour établir clairement que la culture n’est pas une abstraction spirituelle. C’est seulement un champ dans lequel tout peut être net, ou bien souillé, suivant le comportement des hommes, puisque généralement, parmi eux, le bien et le mal sont souvent mêlés, comme cela se voit en tout milieu humain.

C’est donc une grave erreur de parler de la culture comme d’une entité particulière, exempte de toute faute originelle et de déformation. C’est une grande chose à la façon dont l’homme est grand, et c’est une chose corruptible comme l’homme lui-même.

2. Les confusions sur le mot « culture »

Nous avons cherché à décrire clairement et méthodiquement un concept, attendu qu’il est inutile de discourir sur un sujet dont les contours précis sont ignorés ou n’existent pas. Cependant, il en va bien autrement avec les acceptions et les confusions courantes. Il ne s’agit pas de définitions (au moins dans la majeure partie des cas). En effet, la mode déteste frénétiquement les définitions, et la marge d’incertitude due à l’omission des définitions – outre qu’elle permet à chacune de dire ce qui lui convient, sans se soumettre aucunement la vérité –, produit un certain halo assez étendu d’incertitude, d’insaisissable, de changeant qui fait essentiellement partie de la culture officielle d’aujourd’hui. Nous savons fort bien que nous nous exposons à de violentes condamnations, non seulement pour ce que nous disons, mais pour avoir dû établir le sujet en dehors de l’incertain commode et versatile. De toute manière, les choses sont ainsi.

Les modes

Quand on veut recenser les divers concepts de « culture », il faut regarder aux faits. Ce sont les faits qui fournissent l’équivalent des définitions bien ou mal composées. Voyons les faits.

On taxe d’adversaires de la culture ceux qui ne suivent pas les modes courantes, littéraires, artistiques et philosophiques. Les modes courantes sont le fait d’un petit nombre de « centres », surtout d’entreprises industrielles, d’éditions, de « petits salons », de revues, de prix littéraires et artistiques. Le point le plus important est que, dans la plupart des cas, on découvre une affaire financière, comme moteur auxiliaire, ou comme moteur unique. Les modes courantes font avancer ou reculer les astres. Parfois, elles rencontrent des figures ou des initiatives qui ont une réelle valeur ; souvent ce sont elles qui produisent les valeurs, là où elles n’existent pas. Depuis que le monde est monde, les modes ont toujours été associées à la frivolité, au fanatisme et à des réactions. Cela est certain, mais pas toujours dans la même mesure. En observant cela on peut en venir à la définition suivante :

« La culture est ce qu’un certain nombre de modes, plus ou moins organisées entre elles, déposent dans les âmes et dans leur milieu ambiant. »

Ce n’est pas là une définition encourageante.

Idéalisme, marxisme, existentialisme

On taxe d’adversaires de la culture ceux qui ne boivent pas, avec des signes nombreux d’approbation intime, aux sources de l’idéalisme, du marxisme, de l’existentialisme, du laïcisme. Nous n’avons aucunement l’intention de disserter ici du mérite de ces mouvements intellectuels.

Il nous importe seulement de tirer de cette attitude la définition de la culture, telle qu’elle est évidemment « sentie », au moins dans le subconscient, par de graves lanceurs d’anathèmes.

Cette définition est la suivante :

« La culture est l’état de l’esprit humain et de la société où l’esprit végète, quand l’un et l’autre ne se laissent pas imprégner profondément par l’idéalisme, le marxisme, l’existentialisme, etc… »[1].

Une telle définition est moins encourageante que la précédente, parce que, après tout, elle est affectée d’un étroit particularisme dans le temps et dans les choses, avec des signes de rapide caducité.

L’évolution universelle, la science imaginaire

On taxe d’adversaires de la culture ceux qui n’acceptent pas le dogme de l’évolution universelle, peut-être même avec la pensée secrète que (seule) compte l’évolution en elle-même, mais que ne comptent pas les choses en évolution. Si d’un milieu plus sérieux on descend à un milieu qui l’est moins, comme si d’une grande salle on passe à un petit théâtre de marionnettes, on trouve comme classés comme adversaires de la culture ceux qui ne croient pas à la science imaginaire [l’évolutionnisme panthéiste et théiste, le teilhardisme]. La science, quand elle est vraie, est autre chose, elle est pleinement respectable. Il faut ranger avec la science imaginaire toute conception et tout écrit qui soutiennent que, avec le développement des connaissances physiques et des applications techniques, l’homme lui-même change ainsi que les principes qui, jusqu’ici, ont servi à le conduire.

Au terme de tout cela, on peut établir ainsi une définition :

« La culture est atteinte au moment où on s’abandonne à un courant qui s’avance vers un monde dépourvu de tout élément commun avec celui dans lequel, hélas ! nous sommes nés trop tôt ».

Abolition de Dieu et de tout absolu

On traite d’adversaires de la culture ceux qui refusent d’abolir, en toute manifestation de la pensée, de l’art ou de l’activité humaine, le droit suprême de la Loi éternelle, de la vérité, de Dieu. De fait, quand on ose dire que la morale et la vérité sont avant et au-dessus de la culture et de ses instruments, de ses loisirs et de ses triomphes, on se voit assailli par des hurlements effrayants. Voici donc la définition qui découle de cela :

« La culture est l’état d’évolution intellectuelle et technique de l’homme qui a aboli tout absolu et, par conséquent, qui a supprimé Dieu. »

Cette définition est celle qui correspond le mieux au temps actuel de confusion mentale.

Aussi doit-on faire appel à la pénitence. Il s’agit en effet du cri de Lucifer « non serviam » [Je ne servirai pas]. Il s’agit de l’outrage de Babel envers le Ciel et de la possible et terrible confusion des langues.

Rationalisme

À certains qui se disent chrétiens et qui en vérité le sont fort peu, nous voudrions rappeler qu’ils taxent d’adversaire de la culture quiconque qui rejette le rationalisme. Devrons-nous donc dire qu’ils définissent la culture comme chose identique au rationalisme, c’est-à-dire à ce qui peut être hérésie et apostasie ? Il faut donner aux choses le nom qu’elles méritent.

Nous pourrions continuer à parler des faits et des définitions relatifs à la culture. Nous demandons à nos confrères de prendre acte de la confusion qui règne sur ce sujet.

Prendre acte de la confusion et de la misère qui lui sert d’appui, est un autre point important pour le but dans lequel nous écrivons.

Culture technique

Par là [cette volonté de rationalisme] on comprend pourquoi on parle follement d’abolir la culture classique grecque et latine, la plus haute qu’ait eue la vie civile ; [c’est] pourquoi on se propose de donner seulement, ou presque uniquement, une culture technique laquelle deviendra difficilement culture par l’absence de l’aspect le plus humain, mais qui, en revanche, rendra les hommes esclaves des tyrans. En effet, les tyrans savent comment utiliser les techniques et ils tremblent devant toute manifestation de la pensée ou de l’humanité.

En tout cela ce qui est le plus atteint, c’est l’intelligence, qui est niée ou bien anesthésiée, et la vérité que l’on passe presque toujours sous silence. Pendant ce temps, le thermomètre baisse.

Conclusion

Le passé ne devrait plus exister : tradition, patrimoine classique, autorité… tout cela n’est que friperie au nom de la culture. Une orgie du même genre a eu lieu en un autre temps au nom de la liberté. C’était l’époque où fut inventée la guillotine et où elle servit plus qu’en tout autre temps.

Quand on parle de culture, qu’on observe bien le panorama. Nous sommes ici en train de défendre la culture. Mais, pour ce faire, nous devons en dénoncer les contrefaçons.

En effet, une conclusion générale est maintenant possible : tandis que par culture on devrait entendre une somme d’éléments positifs et vrais et leur assimilation pour le meilleur rendement, surtout spirituel, de l’homme, beaucoup, et peut-être en trop grand nombre, entendent plutôt par culture un choix de méthodes négatives, réactionnaires et anarchiques.

Ainsi la culture leur semble être le cri suprême de la liberté contre toute loi, fut-ce même, en fait, contre Dieu Lui-même. Le fait ainsi présenté tente des âmes qui se croient catholiques.

La véritable interprétation historique de ce qu’aujourd’hui on appelle « culture »

Nous avons voulu insister sur le concept objectif, même vu à contre-jour, parce que la « culture » est en soi une chose sérieuse et souverainement utile, comme aussi pour indiquer le critère qui permet de la distinguer de toutes ses formes aberrantes.

Revoyons maintenant comment procèdent les faits et quelle a été l’âme qui les mène, de façon à considérer l’aspect surtout permanent et qui revient sans cesse sous diverses formes dans ce qu’on appelle « culture » et qui peut être ou ne pas être réellement telle.

Renaissance

Après l’épuisement du Moyen-Âge à son déclin, survint l’humanisme, et alors, par réaction, par la splendide acquisition d’éléments de l’antiquité, par un besoin de nouveauté mal comprise et par la faute de ceux qui entretenaient des pensées trop terrestres, il se forma une conception particulière, qui n’était pas éloignée de reprendre, après mille ans, une certaine tendance pélagienne.

Voici comment. L’homme de lettres et d’étude et parfois l’homme de science et l’homme du monde, s’est cru capable d’organiser par ses seules forces tout son destin et tout son bonheur terrestre. Parfois il a continué à croire à la Révélation, mais il a commencé à croire que celle-ci valait pour la vie éternelle, sans être absolument nécessaire pour régler et diriger les réalités mouvantes de la terre.

C’était, plus ou moins explicitement, la négation du surnaturel élevant la nature, et la méconnaissance de l’union de ces deux ordres, en vue de donner à la vie une base équilibrée et salutaire. L’antique gnose docète n’admettait pas que le Christ eût un vrai corps humain, parce qu’elle était incapable de concevoir la céleste union d’une chose matérielle et terrestre avec ce qui la dépasse infiniment, une réalité divine. Le point qui sert à tout qualifier dans la révélation du divin sauveur, c’est l’Incarnation, le mystère de l’union hypostatique, type de toutes les autres dispositions de la Providence pour le monde racheté.

Protestantisme et laïcisme

L’homme de lettres, qui se croyait capable de faire toutes choses par lui-même en ce monde, opérait, en quelque sorte et comme sans s’en rendre compte, une séparation entre la Rédemption et la terre, entre le chrétien et l’homme. Il a fait plus encore : sous la poussée protestante, qui tente de supprimer l’Église – continuation historique du Christ[2] – par cette séparation il a introduit l’indépendance totale, et même en fonction de l’indépendance, l’opposition. Puis l’indépendance se répandit partout contre les principes mêmes et les valeurs qui, au sein de la nature correctement employée, auraient fini par faire donner raison à Dieu. Ainsi, souvent, aujourd’hui l’homme de lettres et le savant, l’artiste et le philosophe, non seulement se sent indépendant d’une révélation, mais il est devenu indépendant d’une intelligence logique, d’une vérité objective, d’un sentiment d’harmonie universelle, d’une noblesse morale, qu’il aurait pourtant trouvés de quelque manière, fut-ce même imparfaitement, dans le champ de la nature. Il dit qu’il fait ce qu’il veut ; il traite de niais celui qui est croyant. Comme s’il ne devait pas mourir et ne portait pas en lui-même le témoignage de sa mortalité ! Il ne se doute pas qu’il ne fait que répéter une assez vieille histoire dont, avec quelques renvois, nous avons décrit les raisons et les phases. C’est pour cela qu’existe le laïcisme : la lutte contre l’Église n’est qu’un aspect de la lutte pour l’indépendance contre le surnaturel de la révélation. La vieille histoire a eut son plus retentissant succès en nos temps modernes avec l’illuminisme en tant que celui-ci parut enregistrer des victoires. Une des pages les plus grandes de cette lutte, sous cet aspect, en raison de la richesse des grands esprits et de l’élan de vives audaces, se déroula en France sous Louis XIV, et il suffit de voir ce que représentait d’une part le « Tartuffe » de Molière et d’autre part les prédications de Bossuet, la splendeur de Versailles et la fondation de la Trappe, accomplie par réaction. Par l’ex petit-maître, l’abbé de Rancé. Épisodes sans doute, mais épisodes pleinement révélateurs de la véritable issue de la culture et de sa signification intime.

Lutte entre le Christ et le monde

Les faits se reproduisent aujourd’hui, et chose aussi singulière que significative, alors que le grand monde cherche à entrer dans l’Église (ou bien se tient à proximité), il ne reprend pas la thèse de Sartre, mais reprend en partie le langage de l’Action française et, plus éloigné dans le temps, celui de l’illuminisme[3]. Il s’agit en effet de la théorie des deux plans séparés, plan terrestre et plan céleste. « Que le monde s’occupe du premier plan en pleine indépendance de toute loi et de tout principe surnaturel ; et que l’Église s’occupe du second : que les hommes soient seulement hommes dans le monde et se mêlent à toutes ses vicissitudes, à ses pensées et ses passions, mais qu’ils soient chrétiens dans l’Église ». Pour certains catholiques, la culture est là tout entière : dire et répéter, peut-être sans aucune grâce littéraire – comme il arrive souvent – cette grande chose terriblement vieille, vieille comme le docétisme, comme le pélagianisme.

En résumé, il s’agit de la lutte entre le Christ et le monde, entre Dieu créateur et l’homme qui tente l’aventure de l’enfant prodigue qui veut absolument jouir de sa liberté et qui finit par manger des glands. Toute l’histoire est déjà racontée dans l’évangile de Luc, chapitre 15.

Il peut arriver que le catholique entre, jusqu’à un certain point, dans cette lutte, sans s’en apercevoir (et que Dieu lui accorde le bénéfice de l’ignorance invincible) tout en acceptant bien des conséquences dont il aurait horreur s’il en connaissait l’origine.

La vraie culture continue, comme continue la mission de l’homme en ce monde, et pour rester ce qu’elle est, grande et unie à la science et aux découvertes, elle n’a nullement besoin de s’abaisser jusqu’à se mettre en opposition avec son Seigneur[4]. Nous écrivons cela pour que vous soyez avertis et à même d’avertir les autres.

Culture et Technique

Voici un autre point sur lequel il peut y avoir des fléchissements nuisibles et, surtout, faux.

Il y a une présentation, effectuée avec les moyens propres aux milieux culturels, qui peut être ainsi résumée :

« On doit considérer l’ensemble des notions scientifiques (mathématiques, physiques, naturelles de tout genre) comme étant vraiment efficaces pour le bien-être terrestre à venir, comme nettement distincte et nettement supérieures à l’autre ensemble de notions résumées sous le nom d’humanisme et qui comprennent : pensée philosophique, littérature, art, droit, histoire, etc.[5] »

Donc : deux ensembles.

Donc : attribution d’une supériorité absolue à l’ensemble scientifique, technique, sur l’ensemble humaniste.

Donc : prévision d’une franche inutilité dans l’avenir pour l’ensemble humaniste, condamné nécessairement, sinon à disparaître, du moins à n’assumer qu’une fonction marginale et quelconque ; puis dans l’humanisme survivant, prédominance absolue du donné positif, érudit, statistique, ainsi que de la critique (surtout bibliographique) sur tout le reste (ce qui d’ailleurs se fait déjà dans une large mesure).

Donc : nécessité d’abolir autant que possible les deux bases de la culture classique qui sont la culture grecque et latine et de leur substituer une institution essentiellement technique, pédagogiquement et didactiquement adéquate aux nouvelles conceptions du néopositivisme.

Cette question nous regarde à plusieurs titres, et en son fond même. Afin que vous soyez, chers confrères, en état d’en juger, nous vous soumettons diverses considérations qui semblent opportunes.

Caractère partiel des notions scientifiques

A. – Les notions scientifiques (en entendant scientifique comme il vient d’être dit) s’obtiennent expérimentalement seulement à travers l’« accidens quantitatis » [« les accidents quantitatifs »], qui est une caractéristique fondamentale de la matière et, pour nous, la porte d’accès aux autres caractéristiques de la matière elle-même[6]. Cette donnée expérimentale peut donner lieu dans l’intelligence à des développements et des synthèses, mais elle ne perd jamais entièrement l’unilatéralité du fondement d’où elle jaillit.

Il s’agit donc toujours de notions partielles, en ce qui regarde l’homme.

B. – Les notions scientifiques (toujours au sens susdit) ne concernent directement que la matière ; elles concernent indirectement les phénomènes psychologiques, mais seulement en tant que ceux-ci sont contrôlables par l’expérience.

Il s’agit donc de notions qui sont encore partielles à un autre titre, lié au premier tout en étant distinct.

C. – La « partialité » concerne évidemment l’homme dans les cas suivants :

  1. quand, par l’intelligence, il dépasse la marge, pour lui non infranchissable, de l’accident quantité, pour atteindre des objets en nombre indéfini dans toutes les directions ;
  2. quand, par le sentiment, il a ouvert un champ à tout ce qui dépasse la quantité, même si celle-ci peut en mesurer certaines manifestations ;
  3. quand, par l’intuition, il est capable de dépasser beaucoup de procédés de la pure expérience scientifique, ou d’arriver avant eux (comme cela a eu lieu pour les plus grandes découvertes).
  4. quand, par l’activité religieuse, morale, artistique, il atteint des réalités et des représentations, par ailleurs inaccessibles ;
  5. quand, par la « vie », dont le principe mystérieux est en lui unitaire et continu, il atteint une souveraine indépendance à l’égard du monde qui l’entoure.

Au-delà du monde [cosmos en grec] représenté par les notions scientifiques, existe un monde incroyablement plus vaste et plus varié. La chose la plus curieuse et la plus mystérieuse

de l’expérience humaine reste la liberté de l’homme et, par suite, l’histoire qui résulte du concours direct de cette même liberté.

D. – La « partialité »[7] dont nous avons parlé indique clairement que l’ensemble de toutes les notions scientifiques et techniques, présentes et futures, ne sera jamais apte à constituer pour l’homme une « culture » qui lui convienne parfaitement. La partie[8] n’égale jamais le tout.

E. – Si l’on voulait insister pour obtenir une évaluation de toute cette « partialité » et en établir le rapport avec le « reste » (en plus ou moins), il suffirait de rappeler une chose déjà dite. Un ensemble de notions, limité par les possibilités offertes par un seul accident de la matière elle-même [la quantité], ne sera jamais égal à l’ensemble fourni par tous les accidents et par la substance même des choses [ensemble que le seul accident de « quantité » ne saurait jamais saisir]. Ceci appartient au plan purement matériel. Qu’on y ajoute le plan spirituel [entre autres, tout ce qui concerne Dieu], immense, divin, éternel, et l’on comprendra combien sont petites proportionnellement – même si elles sont très importantes – les valeurs culturelles de l’élément en question.

Ici nous renvoyons simplement à ce que nous avons déjà écrit dans notre précédente pastorale « Orthodoxie, erreurs et dangers », où nous avons analysé, à propos des conquêtes scientifiques, ce qu’est pour les hommes le « moins » et ce que sera éternellement pour eux le « plus ».

Peut-être certains ne s’aperçoivent-ils pas qu’en défendant certaines applications et oppositions, en fait, ils adoptent des principes positivistes, matérialistes, marxistes, [aussi ceux, évolutionnistes, panthéistes, universels et monistes de Teilhard de Chardin] en incurable opposition avec leur foi mais aussi en opposition avec le plus élémentaire bon sens et avec la poésie qui a toujours, grâce à Dieu, soufflé sur le monde bien avant et bien au-delà de toutes les formules.

F. Tout cela étant précisé, nous reconnaissons que l’ensemble scientifique et technique constitue un instrument important pour la vie et pour les activités humaines autres que l’activisme scientifique. Cela permet de développer l’aisance, la recherche, l’expérience, la justice, les ressources. Par là il devient possible de délivrer de la fatigue bestiale et de faire une plus large et plus équitable distribution des biens de la terre. Par là il est possible de rendre chaque individu économiquement et donc humainement indépendant. Par là se présentent indéfiniment des objets qui assureront une meilleure connaissance de la Providence et du Créateur[9]. Mais cela constituera toujours une part, et non la meilleure part, ni la seule qui soit constitutive de la culture.

Restons attentifs : pour le bien des hommes les divers aspects de la culture doivent être totalisés et non supprimés[10]. Supposé que le monde soit entièrement technique et toute pensée raffermie [rendue quantitativement objective], alors rien ne pourrait plus libérer l’homme des tyrannies ; anesthésié et malheureux, l’homme serait un prisonnier. L’accident quantité est toujours un rideau[11] ; l’âme seule a la liberté de voyager en tous lieux et c’est à cela que lui sert avant tout l’humanisme. En outre, il y a la parole et la grâce de Dieu. Celles-ci qui sont le « plus » entrent en ligne de compte et n’appartiennent certes pas aux notons dites scientifiques. Du moins pour ceux qui sont et se disent chrétiens[12].

L’attentat qui se réalise aujourd’hui, (qui atteint même les institutions juridiques) est en réalité un attentat contre l’humanité, sans compter que le latin est répudié surtout parce qu’il est pour l’Église un instrument et un lien d’unité à travers les temps et les espaces.

5. Rapports entre la foi catholique et la « culture »

Ce rapport est basé sur des principes qui doivent être clairs et bien compris.

A. – Le but du règne de Dieu sur terre et, partant de l’Église, de continuer la mission rédemptrice de Jésus-Christ[13] et, donc, de rendre gloire à Dieu, en conduisant les âmes au ciel.

B. – Tout autre but est non seulement secondaire, mais doit être ordonné en tout à celui-là qui est le but suprême.

C. – Le règne de Dieu utilise avant tout et surtout les moyens établis par Jésus-Christ pour conduire au but éternel qui reste but suprême aussi bien pour les hommes individuellement, qu’en société. Ces moyens sont la foi, la grâce, la loi avec tous les instruments relatifs bien déterminés dans la révélation divine[14].

Les autres moyens et instruments sont secondaires : ils doivent être employés et ordonnés selon la raison de ceux qui restent les moyens principaux.

D. – La foi a pour objet les vérités que Dieu a révélées. Ces vérités attestent avant tout qu’il existe une vérité absolue et celle-ci étant manifestée à travers des formes intellectuelles accessibles à l’usage de l’esprit humain, irradie une lumière qui donne sécurité et valeur aux vérités de droit naturel[15]. La foi impose ainsi le primat de la vérité dont, par suite, aucune activité humaine ne peut faire abstraction.

E. – La grâce est opposée à la déchéance du péché dont elle procure relèvement et délivrance et aussi à la faiblesse propre de la nature humaine, en tant que conséquence du péché lui-même ; c’est-à-dire que la grâce affirme l’existence du péché et de la faiblesse, ces deux choses envisagées, non comme objet de divertissement humain, mais comme deux termes desquels et contre lesquels on doit se relever.

F. – La loi impose des devoirs proportionnés au fait de l’adoption divine (l’état le plus élevé dans lequel l’homme puisse entrer et croître). À la loi tout le reste est soumis. Donc la loi, qu’elle qu’elle soit, – naturelle ou surnaturelle[16] – oblige tout acte humain et ne laisse par conséquent aucune zone neutre où n’entrerait pas la raison de moralité.

G. Avec la foi (acceptation des vérités suprêmes), avec la grâce (dignité et secours d’ordre surnaturel), avec la loi (principe d’ordre des actes vers une fin éternelle et par conséquent disposition des actes selon une intelligence supérieure, en harmonie supérieure et en beauté suprême) le règne de Dieu donne et constitue par lui-même une culture humaine essentielle, supérieure, irremplaçable.

H. – Si l’on considère que le règne de Dieu sur terre est entièrement spécifié et valorisé par sa fin propre et éternelle, on voit nettement qu’il n’a pas comme fin essentielle et directe de promouvoir « la partie humaine de la culture des hommes ». Celle-ci a été l’objet du N° 1 du présent chapitre.

Tout cela signifie que :

a) le règne de dieu pourrait même ne pas s’en soucier, si cela n’était pas requis par d’autres justes considérations,

b) de toute façon, la partie « humaine » de la culture n’occuperait qu’un rang secondaire et totalement subordonné[17]. Cela pour les raisons susdites : d’abord le salut des âmes dans la gloire de Dieu, puis tout le reste.

I. – Le règne de Dieu sur terre, soit par la force directe de la Vérité et de la Loi qu’il porte avec lui, soit par discrimination opérée par confrontation, met à découvert tout ce qu’il y a ou ce qu’il peut y avoir d’erreur, de déformation, de faiblesse, de mauvais usage de la liberté dans la partie « humaine » de la culture des hommes. Cette fonction illuminatrice et discriminatrice a le caractère net, solennel et très vif du Christ lui-même quand il s’élevait contre les déformations de tout genre existant en son temps au milieu de son peuple.

Donc tout n’est pas bon dans la « culture » humaine et rien ne peut être accepté par le seul fait d’appartenir, à titre vrai ou apparent, à la culture. C’est-à-dire : ce qui est ou qui paraît être culture ne dispense nullement de la grande distinction entre le bien et le mal et n’autorise pas à accepter, au titre de la culture, ce qui, en soi, est un mal.

Le premier grand rapport entre le royaume de Dieu et la culture humaine consiste dans cette illumination, cette discrimination, cette classification qui rentrent dans la distinction entre le Christ et le monde. Ce qui est vrai et honnête, vraiment scientifique, vraie et pure expression de l’art, ne tombera pas sous cette condamnation ou discrimination.

J. – La culture propre au règne de Dieu, dont il a été parlé plus haut (G) implique et inspire une sympathie particulière, un intérêt profond, une aimable sollicitude pour la partie purement humaine de la culture : à la condition que celle-ci ne comporte pas contamination de l’erreur, attentat à ce qui est faible, ou provocation au désordre et au péché. Cette culture est d’une nature particulière, car la révélation divine, entrant en l’homme par un acte de foi (donc, d’intelligence) suscite la sympathie pour tout ce qui est usage et élévation de l’intelligence humaine et de l’ensemble où l’intelligence est maîtresse et reine.

Ce qui veut dire :

Étant admise une nette et claire distinction et évaluation, le Règne de Dieu sur terre est principe d’amour, non de haine ; il ne déprécie pas mais favorise la culture intégrale des hommes. En outre, il lui apporte le don divin et le divin critère de la parole de Dieu.

K. – L’œuvre du Règne de Dieu tire certainement un avantage de la culture humaine, quand celle-ci est honnête et honnêtement mise en œuvre.

Jusqu’ici nous n’avons pas invoqué la vérité historique comme nous pouvions le faire. En réalité, c’est à l’Église que le monde doit la conservation de la culture antique et la mise en train de toute la culture moderne. Malgré toutes les réformes, l’ordre même des études secondaires s’appuie encore aujourd’hui sur la « Ratio studiorum » [« Ordre des études »] composée par saint Ignace pour ses fondations[18].

Il y a eu des oppositions dont il n’y a pas lieu de parler ici, mais à la lumière des principes indiqués on est en mesure d’en saisir la logique intime.

Pour l’Église, l’œuvre divine du salut des âmes passe toujours avant tout, et si l’on comprend ce que c’est que sauver les âmes, personne, par manière de principe, ne voudra [manquer de] lui donner tout. Souvent les événements particuliers découlent plutôt des défauts des hommes que des « lignes » suivies par l’Église. Ce n’est donc pas seulement à ces événements qu’on doit regarder pour formuler un jugement d’ensemble.

Conclusions

Motifs de cet examen

Nous avons écrit ces lignes sur a culture dans l’intention de rendre service aux confrères de notre diocèse, en ayant des objectifs bien définis, qui deviendront clairs dans les conclusions suivantes, et l’on verra clairement aussi pourquoi le sujet traité se présente sous le titre général de « Orthodoxie, fléchissements, compromis ».

Rapprocher l’Église de la culture moderne

Dans la volonté de porter l’Église vers la « culture moderne », une dangereuse équivoque se cache peut-être.

Cela signifie qu’on peut dire des choses vraies et des choses fausses ; qu’on peut adopter des orientations raisonnables ou déraisonnables. L’équivoque sera évitée si l’on discerne soigneusement entre elles dans cette alternative. C’est un fait que certains catholiques paraissent investis de cette mission : porter l’Église vers la « culture moderne ». Nul ne met en doute les intentions. Mais il s’agit d’apprécier ce que valent les actes.

Jeunesse de l’Église

a) – Si dans l’intention de porter l’Église vers la « culture » se cache, comme cela arrive parfois, l’idée que, sans un bain de « culture moderne », l’Église ne peut pas rester jeune ou remplir sa mission, on se trompe.

L’Église tient de son divin fondateur tous les moyens nécessaires pour accomplir sa tâche. Elle peut se servir de tout, sans faute. Mais une chose est de dire que quelque chose lui est utile et une autre de dire que quelque chose lui est nécessaire ou bien est la condition pour qu’elle agisse.

Quelle genre d’« évolution » propose-t-on à l’Église

b) – Il est hors de doute que par « bain de culture moderne », quelques-uns entendent une certaine évolution ; sinon une évolution complète, du moins une adoption partielle du relativisme, une façon d’interpréter le dogme et la parole de Dieu qui se rapproche du libre examen, une nouvelle élaboration de la morale, propre à faire accepter l’odeur immonde de beaucoup d’expressions écrites et figurées dans la « culture moderne » elle-même. C’est là qu’est vraiment l’équivoque grossière, le dangereux fléchissement.

Il n’en manque pas qui formulent l’évolution en termes étrangers à la vraie doctrine. Cependant, dans la plupart des cas, on parle en termes généraux qui ne permettent pas un jugement précis. Mais c’est précisément ce qui est à craindre quand on parle en général d’évolution. En effet, si l’on parle d’une façon trop générale c’est, ou bien parce qu’on ne sait pas, ou bien parce qu’on dissimule le pire. Dans l’hérésie la plus insidieuse de l’histoire chrétienne, Pélage et Célestins [Celestius], avec leurs termes généraux, parvinrent à éluder pour quelque temps les condamnations, et pour tirer les questions hors des nuées il fa[ll]ut un synode palestinien. Ainsi donc, parler en général d’une évolution, ou – si l’on veut – d’une culture moderne qui libère l’Église et qui la mette sur la voie d’une évolution en général ne permet pas de ne rien trancher mais n’autorise que trop à suspecter tout. Même le pire, déjà dûment condamné par l’encyclique « Pascendi » et le Décret « Lamentabili » de saint Pie X.

Il en va de même si le rapprochement de l’Église avec la culture moderne a pour but de lui faire absorber le relativisme, l’idéalisme, l’amoralisme.

Quand on cultive des expressions littéraires ou philosophiques propres à certaines zones en tendant vers elles, n’y a-t-il pas là, peut-être, un effort pour attirer les catholiques et l’Église elle-même sur un terrain qui n’est plus celui de Jésus-Christ ?

Vers les fausses liberté et démocratie

c) – Par « culture moderne » on entend aussi certaines requêtes, qui réveillent aussitôt, et pour des motifs passagers, un intérêt de type déterminé. La liberté et la démocratie peuvent être de tous les temps. Mais aujourd’hui elles représentent pour beaucoup un idéal qui a des nuances intéressantes. Dans ce cône d’ombre, la liberté apparaît comme un affranchissement de toute loi, de toute supériorité, de toute autorité. C’est la vengeance de celui qui ne peut être que petit contre celui qui reste grand. La démocratie qui est une très digne chose, dans le langage et les coutumes de certains, est une manière de se sentir supérieur à tout ordre nécessairement constitué, sans limites ni freins.

Or, à lire certains écrits et à examiner certaines attitudes, on doit conclure qu’amener l’Église à la culture moderne signifie proprement l’amener à ce concept de liberté et de démocratie. Ils rêvent du temps où les évêques seront des salariés et où le Pape se remettra à pêcher avec les filets de saint Pierre. Ce serait un beau succès.

Qu’on ne croie pas que nous voulons plaisanter.

Il s’agit d’anarchie, d’indiscipline, d’incapacité à observer une loi, d’envie, de rancœur, d’esprit de revanche. Il s’agit de créer des mythes pour suppléer à ce qui n’existe pas.

La « culture » n’entre plus là, mais son enseigne s’y maintient, car son enseigne est arborée partout où il y a un imprimé, une réunion, un attroupement, là où quelque hâbleur, quel qu’il soit, « suspendens omnia naso » [« Se moquant de tout » (Horace)], fait un peu de rhétorique. Elle se trouve toujours là où il y a des journaux, des concours et des prix.

Diminution de la vérité pour plaire aux artistes et gens de lettres

d) – Dans la soi-disant culture moderne, les premières places sont pour la forme, l’art entendu comme forme expressive ou intuitive, l’originalité, l’ardeur de l’indépendance, l’audace de jugement sans préventions, le risque des négations, « l’angoisse du doute ». Demain, peut-être, certaines de ces premières places seront classées hors de la « culture » et peut-être même dans la pathologie. Mais pour aujourd’hui c’est ainsi. Dans ce cas « porter l’Église vers la culture moderne », signifie tenter de l’endormir, parce que sous la forme et dans l’art, on ne se met plus en peine pour la substance, pour la fin éternelle, pour le péché commis, pour le dépouillement de l’intelligence et de la vie.

Il vaut la peine de s’arrêter un peu et de réfléchir.

La forme (soit littéraire, soit artistique) n’est jamais une forme séparée, à moins qu’on ne nous ramène à une rhétorique décadente qui parle sans rien dire. Toute « forme » vraie, littéraire ou artistique, est ce qu’elle est parce que transparaît en elle une substance intérieurement exprimée et sentie. C’est pourquoi la question de la « forme » dans la culture est une question grave et difficile, qu’il faut traiter avec respect et avec mesure. Et il peut arriver que par l’effet d’une haute intelligence et d’une vive émotion, la « forme » soit remarquable et précieuse alors qu’elle recouvre une substance vile.

Devant une forme qui recouvre et exprime une substance vile ou qui suscite un attentat à l’honnêteté des âmes (soit littéraire, cinématographique ou autre) on ne peut pas faire semblant de ne pas voir.

On pourra faire comprendre qu’avec des réserves et des réprobations de la substance [vile], on apprécie l’intelligence et la sensibilité. Le jugement ne doit pas être stupide, mais fait avec discernement. On pourra adoucir par des moyens honnêtes un jugement vrai et réservé et ainsi on pourra faire de l’apostolat à l’égard de ceux qui sont éloignés. Avec ceux-ci, quand il n’y a pas obligation d’exprimer sa pensée, on pourra aussi se taire. Quelquefois. Mais envisager un apostolat auprès des gens de lettres et des artistes comme une perpétuelle diminution de la vérité, pour leur plaire et mieux les persuader, cela n’est pas honnête.

Non sunt facienda mala ut veniant bona ! [Le bien ne peut pas venir du mal.] Du reste, notre expérience personnelle de trente années sur ce terrain nous montre que les penseurs, littérateurs ou scénaristes, etc., peu d’accord avec la vérité de la loi divine, s’ils apprécient notre sincère amabilité envers eux, apprécient surtout en nous la cohérence.

Aucun d’eux, s’il est vraiment intelligent, n’estime celui qui cache quelque chose. Mesure, courtoisie, exquise charité, compréhension sont des armes puissantes pour l’apostolat (surtout la patience), mais cela n’a que peu de valeur, si l’on se forge une vérité éphémère, autre que la vérité objective, tirée pour l’occasion dans le lit de Procuste[19]. Le jeu reste toujours découvert, de moins pour ceux qui sont vraiment intelligents. Pour les autres, il est malhonnête [d’agir ainsi]. Les maximes erronées à la mode

a) Dans la soi-disant culture moderne, ont valeur d’axiomes certaines maximes très discutables ou même franchement erronées. Elles n’ont surtout que la durée des choses éphémères. En voici un exemple.

« La philosophie doit être originale. Les répétitions ne sont pas admises. »

Personne ne nie que l’originalité soit indice de talent. Mais si l’originalité devient la règle suprême, elle l’emporte sur la vérité et rend valable tout ce qui est original, même si cela ne répond à aucune vérité objective. La philosophie a encore du chemin à parcourir ; mais personne ne peut lui imposer de renier ce qui est sérieusement acquis, surtout si cela concerne les principes suprêmes, les bases universelles, les problèmes de fond.

« La problématique et la critique ont des droits illimités. »

Ceci est faux pour des raisons évidentes. Avant tout, ce qui est évident ou sérieusement démontré ne peut être problématique. En second lieu, la critique n’est justifiée que là où un jugement reste encore possible : soit parce qu’il s’agit d’une affirmation particulière, soit parce qu’il s’agit d’aspects différents, soit parce que restent pendants des doutes sérieux, soit parce qu’on se trouve sur le terrain de la simple opinion. En résumé : on juge seulement quand il y a lieu de juger, si on en a la compétence et les moyens requis. Au delà de cette limite on tombe tout au moins dans l’arbitraire et probablement dans le faux et l’injuste.

« La démolition du passé et de toute tradition fait partie du renouvellement de l’esprit humain. »

On ne démolit pas pour démolir, mais on démolit seulement ce qui n’a pas droit d’exister et pas de raison d’exister. Donc l’axiome, entendu absolument, est faux, car il requiert plusieurs distinctions et il doit être limité à des cas particuliers et avec pièces à l’appui. En second lieu, sans aucune solution de continuité, notre vie elle-même et ses moyens appartiennent au passé qui continue d’être le centre sur lequel se déroulent les faits et sur lequel peu à peu se posent les acquisitions nouvelles.

En troisième lieu, les éléments essentiels par lesquels l’homme vit en tant qu’homme restent invariables : la famille, la société, l’amour, la morale, l’instinct, le donné biologique, le cosmos avec sa matière et ses lois, les besoins fonciers de la lumière, du bien, du beau, de l’ordre, de l’avenir et enfin la mort, laquelle reste seule maîtresse de ceux qui ne se soumettent pas à Dieu.

Il faut ajouter que la volonté de démolir est l’effet d’une colère sans discernement ni distinction qui, à son tour, est le signe d’une déformation et d’une peine inutile.

Étant donné que les choses sont ce qu’elles sont, le renouvellement de l’esprit humain se réalise en acquérant et en combinant de nouvelles expériences, en se dépouillant de ce qui a durci et appesanti l’âme ; en rétablissant continuellement un équilibre sans cesse compromis. Le renouvellement est, en somme, un acte positif et non pas négatif. L’homme ne vit pas de rage contre lui-même, contre le ciel et contre la terre.

Pour beaucoup de personnes, la culture consiste à lire les livres qui exposent de telles fables. Pour d’autres, la culture consiste à faire semblant de prendre au sérieux de tels livres, au moyen de critiques élogieuses.

À ce propos, n’oublions pas que pour certains milieux la « culture » s’acquiert en lisant et commentant chaque année cette douzaine de livres qui enrichissent un certain nombre de salons grâce à l’appui d’une propagande organisée et toute orientée vers le seul gain.

« La culture est essentiellement subjective et doit refléter les états de l’esprit humain. »

Ainsi formulée, cette affirmation est fausse. La raison en est que si la culture ne devait représenter que les états de l’esprit humain (par quoi on entend toujours positivement le raisonnement) on devrait mettre de côté l’histoire, la science positive et tous les moyens dont les hommes se servent pour passer de l’état d’ignorance à l’état de culture. Tous les maîtres devraient se borner à aider leurs élèves à interpréter leurs propres états d’âme. Dans ce cas, la différence serait bien minime entre le monde de la culture et une triste clinique de psychanalyse.

Est-ce là une exagération ? C’est seulement le développement logique d’une affirmation qui a une signification bien précise.

C’en est assez pour montrer que la proposition ne tient pas, même si par hasard elle soutenait quelque élément acceptable.

De fait elle en contient, car la culture à plusieurs sources, les unes subjectives, les autres objectives. Vouloir nier le côté subjectif de la littérature et de l’art serait se charger d’un tort évident. Cependant entre donnée subjective et état d’âme il y a distinction : les deux choses ne coïncident qu’en partie.

La donnée subjective inclut tout ce qui est à l’intérieur ; l’état d’âme se borne à un secteur d’émotivité.

L’art tout entier est lui-même pénétré de subjectivité. Qui pourrait le nier ? Mais si le monde subjectif dédaigne certaines de ses manifestations et tend seulement à exprimer l’intérêt (quel qu’il soit), assurément il s’appauvrit. Il pourra continuer à fournir quelque chose au monde de la culture : mais il reste bien éloigné de le constituer à lui seul et surtout il reste incapable de bien le constituer. Les anciens ont parfois conté des fables, même avec beaucoup de sagesse ; mais les fables se racontent aux petits enfants dans la période de croissance de leur innocente imagination. On les raconte aussi aux grands, mais alors non plus comme des fables ; quoique ce soit sous l’aspect d’un riche habillement.

La formule [la culture est essentiellement subjective], qui a ses heures de prospérité méritée, vit exclusivement de rêve idéaliste et soustrait aux hommes peut-être la meilleure partie de leur complexe expérience terrestre.

Elle pose pour la culture ne limite funeste.

L’homme ne vit pas un songe aboutissant naturellement au néant. Ce songe est pourtant celui de toute la population moderne de culture anticatholique.

Aucun de nous ne peut réciter le « Credo » et ensuite, même seulement indirectement, tricher avec la partie catégoriquement opposée au « Credo ».

Pour le même motif, personne ne peut tenir pour terrain neutre celui sur lequel se tiennent – ouvertement ou secrètement – sinon toutes les affirmations, du moins toutes les prémisses d’une totale négation de la foi. Nous savons, au contraire, que la vie n’est pas un songe, mais une réalité d’épreuves de grand prix, mais dangereuse. De même que la vie ne se résout pas en un songe, la vérité non plus ne se résoud pas en une illusion. Vérité, bien, beauté continuent d’être les grandes lignes d’orientation de la culture, quelle qu’elle soit.

L’orientation de la culture moderne garde bien peu de rapports avec la vérité dont elle n’a même pas le sens, avec le bien que souvent elle méprise, avec le beau dont elle n’est jamais bien capable, dirait-on, quoique manifestant à chaque pas sa soif incommensurable pour lui.

Des formules qui semblent culturelles, dissimulent en fait un état d’altération et de maladie. De fait, le climat de catastrophes va croissant dans le monde, et avec le péché, la culture en est la première responsable.

Un cri d’alarme

Il nous importe de jeter un cri d’alarme.

  • Élément de la liste à puces

afin que le clergé et les vrais catholiques se rappellent que la mission de l’Église est première et au-dessus de la culture ;

  • Élément de la liste à puces

afin que la porte ne soit pas ouverte au complexe d’infériorité qui pousse à singer tout ce que fait le « monde » ;

  • afin qu’elle ne soit pas ouverte, même timidement, aux fantaisies, aux défaites, aux fraudes, à titre de culture, quand ce ne sont en fait que des corruptions de la valeur humaine elle-même ;

Nous voulons la culture, mais nous revendiquons intégralement le droit de juger si elle l’est vraiment ou si elle est toute autre chose.

Ce n’est pas contre la vraie culture que nous écrivons, mais seulement contre ses déformations qui tendent à diviser et à affaiblir le camp catholique. En certains secteurs l’entreprise diabolique a réussi ; nous le constatons avec une peine infinie.

L’Église, bien que n’étant pas chargée de faire d’elle-même une œuvre de culture humaine, comme il a été dit, a le droit d’intervenir et de prendre des initiatives, tout comme elle a le droit de veiller à l’éducation et de promouvoir en tous les secteurs, le bien des âmes et l’orientation chrétienne de la société.

Ce qu’il faut maintenir, c’est la distinction entre la vraie culture et ses déformations ou ses succédanés frauduleux, qui coïncident en fait avec les instruments de la fausseté et du péché. Des idées fixes étranges, des limitations artificielles, des illusions mises en avant pour maintenir dans l’ombre les réalités et les responsabilités éternelles, de purs fantômes et des chimères arrogantes semblent sillonner la soi-disant culture moderne. L’anarchie du raisonnement et de ses principes paraît y être en grand honneur. Elle construit une espèce de satellite artificiel, sur lequel, à son gré, rien ne retient plus l’explosion de l’instinct et l’irresponsabilité.

Qui veut la culture doit avoir la sagesse de chercher au delà du satellite artificiel, ou mieux encore, dois chercher sur la terre vierge, les linéaments avec lesquels Dieu l’a faite.

Le « monde » et la culture

C’est désormais chose claire ; nous ne parlons pas de ce qui mérite et méritera toujours le nom de culture. Nous parlons de la « soi-disant culture » qui résulte non des recherches, des bibliothèques, de la sagesse de tous les temps, de l’expérience, jugée responsable d’aujourd’hui, jointe à celle d’hier, mais [de celle] qui est le produit des salons, des revues à la mode, des ombres peccamineuses des coulisses, des prix, surtout des mauvais instincts politiques et des affaires de lucre.

Ceci étant posé et rappelé, nous invitons nos confrères à remarquer le rapport qui existe entre le « monde » et la « soi-disant culture ». Il s’agit du « monde » que le Seigneur a jugé sévèrement, comme un foyer de péché, de révolte, de négation et de vengeance.

Le « soi-disant culture » est l’expression de ce monde. Aujourd’hui elle en est l’instrument le plus direct et le plus pénétrant.

Écoutons maintenant la parole de Dieu.

Saint Paul écrit dans la Ire aux Corinthiens (1 : 18 ss ; 2 : 1 ss) :

« Le langage de la Croix est en effet folie pour ceux qui se perdent, mais pour nous qui sommes sur la voie du salut, elle est une puissance de Dieu, car il est écrit : « Je détruirai la sagesse des sages et j’anéantirai l’intelligence des intelligents. – Où est le sage ? où est le docteur ? où est le philosophe de ce monde ? Dieu n’a-t-il pas rendu folle la sagesse de ce monde ? En effet le monde avec sa sagesse n’ayant pas connu Dieu dans les œuvres de la sagesse divine, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication.

En vérité les Juifs demandent des miracles et les Grecs recherchent la sagesse ; nous, au contraire, nous prêchons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les Gentils ; mais pour ceux qui sont appelés de Dieu, qu’ils soient Juifs ou Grecs, le Christ est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Oui, la folie de Dieu est plus sage que toute la sagesse humaine, et la faiblesse de Dieu est plus forte que toute la puissance humaine. Mes frères, considérez votre vocation : il n’y a parmi vous ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles ; mais ce sont les insensés aux yeux du monde que Dieu a choisis pour confondre les sages, et Dieu a choisi ceux qui sont sans noblesse et méprisés du monde – en somme les choses qui ne sont pas – pour réduire au néant celles qui sont, afin que nul ne puisse se glorifier devant Dieu. Or c’est par Lui que vous êtes dans le Christ Jésus, Celui qui, par l’œuvre de Dieu, est devenu pour nous sagesse, justice, et sanctification, rédemption… Moi aussi mes frères, quand je suis venu vers vous ce n’est pas avec une supériorité de langage ou de sagesse que je suis venu vous annoncer le message de Dieu, car je me suis proposé de ne pas savoir autre chose parmi vous que Jésus-Christ et Jésus crucifié… afin que votre foi ne soit pas fondée sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. Nous parlons bien de sagesse parmi les parfaits, mais non de la sagesse de ce monde, ni des princes de ce monde réduits à l’impuissance ; mais nous parlons de la sagesse de Dieu, tenue dans un mystère, sagesse cachée que Dieu avant les siècles a préordonnée pour notre gloire ».

Tout ce que nous avons écrit dans ce chapitre, chers confrères, nous l’avons écrit pour vous préparer à lire ce grand texte de la Sainte Écriture. En lui il devient clair que nous devons tout sacrifier pour sauver la vérité divine (quand l’occasion s’en présente). Et il est clair que celle-ci ne peut être remplacée par aucune « culture humaine ». Il est clair, enfin, que si la culture se proclame indépendante de Dieu, « elle est réduite à l’impuissance ».


  1. Il est frappant de constater que dans ce texte, dont la publication française date de 1962, il n’est pas fait mention du communiste sarde, Antonio Gramsci, ni de son concept et de sa pratique de la « révolution culturelle » qui exerça une telle influence, en particulier en Italie, à cette époque. (Éditeur).
  2. Le Protestantisme rejetait cette notion de l’Église comme constituant une « continuation historique du Christ » et non, ce qu’enseigne la Bible, qu’elle est le « corps du Christ », corps uni à son humanité, participant ainsi à sa nature divine, mais non pas le prolongement infaillible de sa divinité. Car, en affirmant l’Église comme constituant, par sa nature même, une « prolongation du Christ », l’Église de Rome – dans la personne du pape, « vicaire du Christ » – en venait à nier les formulations essentielles de Chalcédoine distinguant le Créateur et ses créatures, la divinité de l’humanité en la Personne divine unique de Jésus-Christ, Dieu fait homme. On affirmait donc ainsi la divinisation effective de l’Église romaine, cela tout particulièrement dans la personne du pape ainsi que dans cette communion des évêques que constitue l’Église. En ce sens l’Église catholique romaine demeure jusqu’à ce jour une continuation certaine de l’autodivinisation des Empereurs et de l’Empire romain lui-même. Cette autodivinisation du pouvoir, en particulier celui de l’État, est une des caractéristiques majeures de la Modernité. (Note de l’éditeur.)
  3. Dans la tradition chrétienne, cet illuminisme remonte dans une assez grande mesure à la pensée dualiste de saint Augustin qui la recueillit de son héritage manichéen, neo-platonicien et plotinien, c’est-à-dire d’une influence gnostique. Pour ce qui concerne l’Action française, son dualisme tire sa source d’abord dans le positivisme empirique et scientiste d’Auguste Comte, puis, à plus long terme, d’une lecture par trop stricte d’Aristote. (Note de l’éditeur.)
  4. Il faut ici faire remarquer que c’est en partie en se voulant « grande et unie à la science et aux découvertes » que la pensée de l’Église romaine s’attache, dans une certaine mesure, au dualisme qui caractérise la science moderne. Ce fut le cas dès les ancêtres, Scot et Occam, puis chez leurs disciples lointains, Descartes et Galilée, puis Newton et Laplace eux-mêmes. Ces derniers – et la science moderne, même einsteinienne, qui, dans sa méthode elle-même, refuse le témoignage normatif des saintes Écritures pour son propre domaine – ont rejeté les causes finales (Dieu) et formelles (le sens de toutes choses que la Parole écrite de Dieu manifeste), en faveur des seules causes matérielles et efficientes de la science moderne. Thomas d’Aquin s’opposa de toutes ses forces à une telle notion (celle d’Averroés) d’une double vérité : une connaissance de la nature opposée et indépendante de la connaissance du monde spirituel. Galilée fut justement condamné par le Saint Office pour cette même hérésie lorsqu’il affirma, devant Robert Bellarmin, la supériorité – pour ce qui concernait le domaine de la nature – des mathématiques sur la Bible, Parole de Dieu, Parole qui est celle du Créateur et du Rédempteur tant des hommes que de l’univers. (Note de l’éditeur.)
  5. Il s’agit de l’actualisation de l’ancienne opposition entre l’intelligence et le sensible (« dissociation of sense and sensibility ») mise tout particulièrement en lumière par le poète anglo-américain, T. S. Eliot comme caractéristique essentielle de la révolution philosophique et scientifique du début du XVIIe siècle. Au XIXe siècle elle prit la forme de la lutte en faveur d’un utilitarisme conquérant associé au positivisme et au scientisme dominants, dont les figures déterminantes furent celles de Jeremy Bentham en Angleterre et d’Auguste Comte en France. Voyez ici l’ouvrage fondamental du juriste philosophe thomiste égyptien, Mohammed El Shakankiri, La philosophie juridique de Jeremy Bentham, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, Paris (L.G.D.G.), Paris, 1970. Pour le XXe siècle, le débat fondamental eut lieu au début des années soixante en Angleterre entre F. R. Leavis et C. P. Snow et dont on retrouve les pièces essentielles dans les ouvrages suivants : F. R. Leavis, Two Cultures ? The Significance of C. P. Snow, Chatto and Windus, London, 1962 et Nor Shall My Sword. Discourses on Pluralism, Compassion and Social Hope, Chatto and Windus, London, 1972. Voyez les documents publiés par David K Cornelius and Edwin St. Vincent, Cultures in Conflict : Perspectives on the Snow-Leavis Controversy, Scott and Foresman, 1964. Une des plus puissantes dénonciations de cet esprit scientiste, positiviste, utilitariste est le roman de Charles Dickens, Temps difficiles, Folio, Paris, 1985. (Note de l’éditeur.)
  6. Le caractère « objectif » de cette connaissance scientifique quantitative ne saurait aucunement être contesté. Ce que critique ici l’auteur est son caractère partiel, limité, insuffisant. (Note de l’éditeur.)
  7. Dans le sens du choix exclusif binaire d’une « partie » aux dépens du « tout ». (Note de l’éditeur.)
  8. La somme des parties, ne peut égaler le tout. (Note de l’éditeur.)
  9. L’appréciation du cardinal Joseph Siri est ici par trop optimiste ! En fait, l’historicisme et le naturalisme, fruit d’une entreprise scientifique et épistémologique qui a exclu de son horizon les causes finales et formelles, conduit – comme l’ont bien vu (parmi d’autres) Augusto del Noce et Jan Marejko – à un monde (un univers, un cosmos) sécularisé, c’est-à-dire, sans Dieu ni sens autre que mesurable. D’où la perte par les « modernes » de tout sens, tant de la Providence que de la Création. Voyez : Augusto del Noce, L’irréligion occidentale, Fac-éditions, Paris, 1995 ; L’époque de la sécularisation, Syrtes, Paris, 2001 ; The Crisis of Modernity, McGill-Queens University Press, Montreal, 2015 ; Marejko Jan, La Cité des morts. Avènement du technocosme, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1993 ; Dix méditations sur l’espace et le mouvement, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1994.
  10. Logique complémentaire cumulative et non logique binaire réductrice.
  11. L’accident variable est à distinguer de la substance immuable, l’espèce par exemple ; les universaux.
  12. Ceci est vrai pour les non chrétiens aussi, vu qu’ils sont tous créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. La Parole de Dieu, la Sainte Écriture, fidèlement transmise jusqu’à nous, est la mesure de toutes choses, non pas l’homme, ni la mesure, ni la quantité. Ces réalités secondes doivent toutes être soumises à la Parole Créatrice, Ordonnatrice et Sustentatrice première de la Providence divine.
  13. Il ne s’agit pas de « continuer la mission rédemptrice de Jésus-Christ », mission qui fut parfaitement accomplie par sa venue sur terre et, surtout, par son œuvre à la croix, mais de la manifester au monde par la prédication du témoignage à Jésus qui n’est autre que l’esprit de la prophétie, la prédication de la Loi et de l’Évangile (Matthieu 28 : 18-20 et Apocalypse 19 : 10).
  14. C’est principalement sur la nature de ces « instruments relatifs bien déterminés » – et de l’Église qui les communique – que réside le désaccord majeur entre les divers milieux chrétiens dits « confessants » (Orthodoxes d’Orient, Anglicans, Réformés, Luthériens, Évangéliques) et l’Église catholique romaine.
  15. Il s’agit des vérités relatives à l’ordre créationnel et à la conscience humaine droite.
  16. La loi naturelle est ordre de la création, établi et maintenu par Dieu, dès le commencement. La loi surnaturelle est la révélation de la loi de Dieu à travers toute l’Écriture. Les deux lois, naturelle et surnaturelle, sont complémentaires et ne se contredisent point.
  17. C’est-à-dire que la véritable « culture humaine » est le fruit d’une vie chrétienne authentique, unie et soumise au Christ, dans la grâce de Dieu et dans l’obéissance, de plus en plus fidèle, à ses lois.
  18. Il est frappant de constater que le modèle des écoles fondées par saint Ignace (et par ses successeurs) se trouve être le Collège Calvin de Genève, établi dans cette ville en 1559 et dont la source première se trouve dans les institutions scolaires et académiques établies à Lausanne vingt ans plus tôt, cela dès 1537. Les inspirateurs principaux en furent Mathurin Cordier et Pierre Viret, puis Théodore de Bèze. Mathurin Cordier fut le maître de Latin, tant de Pierre Viret que de Jean Calvin, au Collège Montaigu à Paris, institution des Frères de la vie commune, plus tard fréquentée par Ignace de Loyola lui-même.
  19. Procuste : brigand de l’Attique qui faisait étendre ses victimes sur un lit de fer, leur coupait les pieds lorsqu’ils dépassaient ou les tirait avec des cordages pour les amener à la dimension.