DAVIS Reed - «Le dessein intelligent»: une nouvelle critique de l'évolution darwinienne

De Calvinisme
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Longtemps considérée comme scientifiquement réglée, l’évolution darwinienne a été ébranlée, ces dernières années, par les découvertes d’une nouvelle génération de scientifiques. Des chercheurs appartenant à un grand nombre de disciplines scientifiques ont présenté des éléments nouveaux qui montrent que le naturalisme darwinien ne peut pas rendre compte de certaines caractéristiques de la vie biologique. Non seulement les découvertes actuelles de fossiles ne se bornent pas à confirmer le fait que la vie ne s’est pas développée comme l’évolution darwinienne l’a prédit, mais des découvertes récentes en biologie cellulaire suggèrent que la vie au niveau moléculaire et microscopique n’aurait pas pu apparaître comme le darwinisme l’a dit avec insistance.

Nombre de ces critiques – mais pas toutes – ont été formulées par un groupe de scientifiques et de philosophes qui défendent ce que l’on appelle le «dessein intelligent» (intelligent design), l’idée que certaines caractéristiques du monde vivant sont mieux prises en compte par l’existence d’une cause intelligente que par celle d’un processus aléatoire, non dirigé, comme la sélection naturelle. Les défenseurs du dessein intelligent soutiennent que Darwin a inversé la séquence des événements: la «vie» n’émerge pas par hasard, d’une manière ou d’une autre, d’un substrat matériel ou non vivant, mais semble avoir été présente durablement dans la matière sous forme d’information, ce qui suggère que la matière peut être une réalité dérivée ou seconde. De plus ces défenseurs soutiennent que le réseau d’informations contenu dans les plus simples ou les plus petits systèmes vivants est si sophistiqué et «irréductiblement complexe» qu’il témoigne de l’existence d’un type d’intelligence, ce qui ébranle les présupposés matérialistes de l’évolution darwinienne.

L’objectif de cet article est de présenter les idées fondamentales et les arguments du dessein intelligent. Nous soutenons que, par rapport au concept de l’«irréductible complexité» qui est au centre du dessein intelligent, le darwinisme échoue en tant qu’outil explicatif et ne réussit pas à rendre compte de l’origine de la vie ou de la complexité de certains systèmes biologiques. Comme nous le verrons, le darwinisme échoue parce qu’il est bridé par son matérialisme dogmatique, une présupposition qui colore non seulement sa façon de comprendre les systèmes qu’il analyse, mais également sa façon d’envisager la nature de la science.

Etant donné le matérialisme explicite du darwinisme, les chrétiens doivent, croyons-nous, rejeter de manière catégorique la logique de l’évolution darwinienne. Le darwinisme devrait être rejeté non pas uniquement parce que son matérialisme s’oppose à une théologie chrétienne, mais parce que son matérialisme dogmatique suscite une mauvaise science. En fait, les défenseurs du dessein intelligent font partie d’un groupe grandissant de chercheurs (incluant plusieurs éminents savants français) qui se plaignent que le darwinisme est, dans une certaine mesure, scientifiquement incohérent. Bien que certains de ces critiques n’acceptent pas toutes les affirmations du dessein intelligent, ils s’accordent avec ses défenseurs pour dire que l’évolution darwinienne, considérée comme rendant compte scientifiquement de l’origine de la vie et du développement des systèmes biologiques complexes, pose de sérieux problèmes.

Cet article est divisé en trois parties. Tout d’abord, comme il existe une certaine confusion, même parmi les scientifiques, sur la nature du darwinisme, nous commencerons par clarifier les concepts fondamentaux de l’évolution darwinienne. Deuxièmement, nous présenterons les critiques principales adressées au naturalisme darwinien, en particulier celles que formulent et avancent les défenseurs du dessein intelligent. Plus spécifiquement, nous passerons en revue les dernières découvertes en biologie cellulaire et en paléontologie et nous explorerons leurs implications pour l’évolution darwinienne. En conclusion, nous montrerons comment la possibilité d’un dessein intelligent place les chrétiens devant un choix. Phillip Johnson, professeur de droit à Berkeley, a expliqué que «la Parole (information) n’est pas réductible à la matière et, même, la précède. Si seule la matière existait au commencement, le premier verset de l’évangile de Jean – même la perspective de la Bible – serait erroné. Au commencement étaient les particules et tout vient d’elles. Une compréhension réductionniste de l’univers ne laisse pas de place à Dieu et encore moins à la Parole de Dieu.»1 Si Johnson a raison, il n’y a pas place pour une synthèse entre la théologie chrétienne et le naturalisme darwinien.

Puisque le mouvement du dessein intelligent est pratiquement inconnu en Europe, une courte présentation est utile. Comme la plupart des mouvements, ses limites sont parfois un peu floues et ambiguës. Il existe néanmoins un groupe central de penseurs dont le mouvement tire ses idées et sa force. C’est vers eux que nous nous tournons, maintenant.

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L’ouvrage le meilleur et le plus complet sur l’histoire du mouvement du dessein intelligent est, peut-être, celui de Larry Witham, By Design2. Witham considère l’émergence de ce mouvement au début du XXe siècle comme une expression parmi les plus récentes de la permanente recherche scientifique d’un dessein dans la nature. En fait, comme Witham le montre, cette recherche existe depuis des siècles et a concerné pratiquement chacune des disciplines scientifiques.

Plus proche de nous, Witham fait remonter le mouvement du dessein intelligent aux découvertes révolutionnaires faites en microbiologie et aux recherches sur l’ADN dans les années 1950 et 1960. Parmi les révélations les plus intéressantes se trouve la découverte que l’ADN contient une information sur un processus incroyablement complexe et sophistiqué. Etant donné cette complexité remarquable, l’éminent chimiste et philosophe Michael Polanyi a pu déclarer, en 1967, que «les machines sont irréductibles à la seule physique et chimie» et que «les structures mécaniques des êtres vivants semblent elles aussi irréductibles»3, déclaration qui visait directement le réductionnisme darwinien.

Indépendamment de Polanyi, deux importants scientifiques français ont commencé à lancer, de façon soutenue, des défis sérieux au darwinisme. Dans un symposium, désormais célèbre, qui s’est tenu en 1966 à l’Institut Wistar d’anatomie et de biologie de Philadelphie, le professeur Marcel-Paul Schützenberger, un mathématicien français, membre de l’Académie des sciences, ainsi que le Dr Eden Murray, du Massachusetts Institute of Technology, ont montré qu’il était mathématiquement impossible que les minuscules variations incrémentales de Darwin aboutissent à un nouvel organisme. Schützenberger, qui est agnostique, a été traité de créationniste, accusation qu’il a récusée vigoureusement et de manière répétée. Pierre Grassé (1895-1985), le plus grand naturaliste français, a également été hostile au darwinisme. En 1972, au sommet de sa carrière, il a rédigé un livre qui a tenté de démolir le «mythe de l’évolution comprise comme un phénomène aisé à comprendre et à expliquer». En ce qui concerne l’explication de l’origine des espèces, il a affirmé: «Il est possible que, dans ce domaine, la biologie impuissante cède le pas à la métaphysique.»4

Bien que Schützenberger ait été acclamé, plus tard, par le mouvement du dessein intelligent comme «un pionnier courageux de l’antidarwinisme moderne»5, c’est Polanyi qui a influencé le livre avant-gardiste de Charles Thaxton, Walter Bradley et Roger Olson, des scientifiques appartenant à d’éminentes universités américaines, Le mystère des origines de la vie6. Thaxton, qui a conçu le projet, est un produit de la communauté de L’Abri, en Suisse, et a été très influencé par la philosophie réformée de Francis Schaeffer. Thaxton était fermement attaché à l’idée réformée selon laquelle chaque sphère de la vie – y compris la sphère scientifique – est soumise à la souveraineté de Dieu, ce qui l’a amené à se demander comment il se faisait que le théisme chrétien trouve son expression dans les sciences dures. La caractéristique originale et intéressante du Mystère des origines de la vie est son souci d’étudier l’existence possible, dans la nature, d’un dessein libre de tout présupposé religieux. Un autre scientifique, Dean Kenyon, qui s’est consacré à l’étude de l’origine de la vie et est l’auteur de l’ouvrage Biochemical Predestination7, a salué la caractéristique de ce livre, écrivant que sa recherche se fondait exactement sur le même principe:

«Ma manière de faire a toujours été d’étudier cette question d’un point de vue strictement scientifique. J’ai abandonné le matérialisme scientifique en considérant le résultat des expériences sur l’origine de la vie, y compris celui des miennes. Mon revirement s’est opéré dans un contexte de science expérimentale par une analyse des données empiriques de la science relative à l’origine de la vie, incluant celles de la paléontologie. Il m’est devenu de plus en plus difficile de présenter à mes étudiants des conclusions qui ne reposaient plus sur des données expérimentales.»8

En 1985, Michael Denton, un microbiologiste, a publié Evolution: A Theory in Crisis9, qui partageait beaucoup des présupposés de Dean Kenyon et arrivait aux mêmes conclusions, bien qu’il ne se décrive pas lui-même comme un théoricien du dessein intelligent. «La référence à un dessein, écrivait Denton, est une pure déduction a posteriori basée sur l’application constante et rigoureuse du raisonnement par analogie. La conclusion peut avoir des implications religieuses, mais elle ne dépend pas de présupposés religieux.»10

Selon Witt, cette affirmation permet de distinguer le dessein intelligent du «créationnisme». Le créationnisme dépend d’une lecture particulière du livre de la Genèse, explique Witt, qui pousse à insister, entre autres choses, sur une théorie dite de la «terre jeune». Le dessein intelligent refuse non seulement de défendre le récit biblique de l’origine de la vie mais également d’en désigner le concepteur. Bien que de nombreux théoriciens du dessein intelligent soient d’authentiques chrétiens convaincus que Dieu est le concepteur de l’intelligence, d’autres considèrent la possibilité que la vie sur terre ait été conçue par une forme immanente d’intelligence vivant au-delà de notre univers11. De toute façon, explique Witt, «il faut regarder au-delà de la science» pour découvrir l’identité du concepteur, chose que les théoriciens du dessein intelligent préfèrent laisser aux théologiens et aux philosophes12.

Dès le départ, les idées du mouvement du dessein intelligent, qui étaient en train de se cristalliser, ont gravité autour des notions jumelles d’«information» et d’«irréductible complexité». C’est Thaxton qui a remarqué que personne, dans la communauté scientifique, n’a osé aborder la question de l’information biologique. «Ce qui a le plus frappé Thaxton, écrit Witham, c’est qu’apparemment aucun membre de la communauté scientifique n’a osé poser la question de l’information.»13 Il semble que le problème relatif à l’information comme concept biologique, explique Witham, est qu’il suggère une intention et un dessein et non le hasard et des lois scientifiques. «Si vous êtes un matérialiste, a précisé une fois Thaxton, il ne peut pas y avoir, par définition, d’autre source d’information que celle du processus matériel.»14 Si Schützenberger a raison – c’est-à-dire si de minuscules changements incrémentaux15 ne peuvent, en aucun cas, s’additionner pour donner un nouvel organisme complet –, alors seule la préexistence d’information peut expliquer la complexité des systèmes biologiques.

Un jeune scientifique, Stephen Meyer, géophysicien – qui a obtenu plus tard son doctorat à l’Université de Cambridge en histoire et philosophie des sciences – se concentrant sur les problèmes de l’origine de la vie, a trouvé attirantes les idées de Thaxton. Il a fait, ensuite, équipe avec Bruce Chapman et le Dr John West, du Discovery Institute de Seattle, pour y créer le Centre de renouveau de la science et de la culture, un centre dédié à l’avancement de la science et de la philosophie du dessein intelligent. Dès 1996, ce centre a rassemblé et fait la promotion des travaux d’un remarquable groupe d’érudits, parmi lesquels on trouve Philip Johnson, le Dr William Dembski, un jeune mathématicien et philosophe des sciences, détenteur d’un doctorat des deux Universités de Chicago et de l’Illinois, et le Dr Michael Behe, un biologiste moléculaire de l’Université Lehigh. Le livre de Johnson, Darwin sur la sellette16, qui analyse les preuves et la logique du darwinisme, est devenu, durant les premières années du mouvement sur le dessein intelligent, «un paratonnerre» pour les conférences sur l’origine de la vie. Néanmoins, c’est à Behe et à Dembski qu’il est surtout revenu de fournir les bases scientifiques nécessaires. Le livre de Behe, La boîte noire de Darwin17, est encore, à ce jour, l’analyse la plus complète expliquant pourquoi les processus biochimiques «irréductiblement complexes», allant de la coagulation du sang aux réactions chimiques qui permettent la vision, semblent être le résultat d’un dessein intelligent plutôt que le résultat d’une sélection naturelle ou de l’évolution par petits incréments. Tandis que Behe utilisait la biologie moléculaire et la biochimie pour promouvoir le dessein intelligent, Dembski a mis en œuvre les mathématiques18.

Des érudits appartenant à un large éventail de disciplines ont maintenant commencé à joindre leurs voix au débat sur le dessein intelligent. Fred Hoyle, physicien théorique éminent et agnostique, a écrit L’univers intelligent19 avec des titres de chapitre comme «L’univers riche en information» et «Que cherche à faire l’intelligence?». Il soutient qu’«une composante a évidemment été oubliée dans les études de cosmologie. L’origine de l’univers – comme la solution du Rubik’s cube – nécessite de l’intelligence.»20 Un autre agnostique, David Berlinski, professeur de mathématique et de philosophie dans des institutions aussi prestigieuses que Stanford ou l’Université de Paris-Jussieu, écrit que «les structures de la vie sont complexes et les structures complexes sont faites ici, dans un monde purement humain, uniquement par le processus d’un dessein délibéré. Un acte d’intelligence est nécessaire pour produire ne serait-ce qu’un dé à coudre; pourquoi en irait-il autrement des composants de la vie?»21 On notera que la France n’a cessé de produire des scientifiques sceptiques à propos de l’évolution darwinienne. A cet égard, on peut mentionner Rémy Chauvin, éthologue et professeur émérite à la Sorbonne, Jean Dorst, directeur du Muséum d’histoire naturelle et membre de l’Académie des sciences, Anne Dambricourt-Malassé, une paléoanthropologue de l’Institut de paléontologie, et Rosine Chandebois, une embryologiste expérimentale de l’Université de Marseille. Bien que ces chercheurs ne se considèrent pas comme des «théoriciens du dessein intelligent», ils ont tous publié des articles critiques sur le naturalisme darwinien, critiques que les théoriciens du dessein intelligent applaudissent22. Les critiques français de Darwin et les théoriciens du dessein intelligent semblent donc se situer sur le même terrain.

En attaquant le darwinisme, certains critiques ont parfois l’impression de viser une cible mouvante, qui échappe à toute définition précise. Nous devrions donc commencer par comprendre ce qu’est l’évolution darwinienne23. Après tout, l’évolution darwinienne prétend être une hypothèse scientifique susceptible de projection et de vérification, une hypothèse que la plupart des scientifiques affirment avoir été vérifiée dans un nombre incalculable de cas. En quoi consiste donc ce que la communauté scientifique croit avoir été annoncé, expliqué et confirmé par la théorie de l’évolution? Définition du darwinisme

L’évolution darwinienne est, pour faire simple, l’hypothèse que tous les êtres vivants descendent d’un «ancêtre commun». Pour cette théorie, de nouvelles espèces sont créées au cours du temps selon un changement génétique que Darwin appelle «la descendance avec modification». «Je considère tous les êtres vivants», écrivait Darwin, «non comme des créations spécifiques mais comme des descendants en droite ligne d’un petit nombre d’ancêtres» qui ont existé à une époque reculée24. De plus, l’évolution darwinienne soutient que tous les êtres vivants se sont différenciés parce qu’ils ont été modifiés par une sélection naturelle ou par ce qui est généralement reconnu comme le processus «de la survie du mieux adapté»25.

Il est important de comprendre que l’évolution darwinienne n’est pas simplement l’idée que «tous les êtres vivants changent au cours du temps», comme le prétendent certains de ses défenseurs26. Comme Jonathan Wells l’a souligné: «Aucune personne ayant toute sa tête ne niera l’existence de changements, et nous n’avons pas eu besoin de Charles Darwin pour nous en convaincre. Si ‹évolution› signifie seulement cela, il n’y aurait aucune controverse. Personne ne croit que l’évolution biologique consiste en un simple changement au cours du temps.»27 Le point controversé, comme le défend Jonathan Wells, est de «savoir si la descendance avec modifications explique l’origine de nouvelles espèces – en fait, de toutes les espèces»28.

Vu la notion darwinienne de «spéciation»29, deux points relatifs à la nature du changement génétique ou mutation doivent être soulignés ici. Premièrement, selon Darwin, un changement génétique est le résultat d’un processus naturel aléatoire. Comme l’explique Phillip Johnson: «Avec suffisamment de temps et des mutations favorables en assez grand nombre, des organes extrêmement complexes et des types de comportement d’adaptation peuvent être produits… sans l’assistance d’aucune intelligence préexistante.»30 Deuxièmement, ces changements doivent être incrémentaux. Darwin a dit avec insistance que les «saltations» – des mutations soudaines et énormes suscitant l’émergence d’un nouvel organisme – sont éliminées de la théorie de l’évolution. Comme Johnson l’a souligné: «Pour arriver à une théorie purement matérialiste, Darwin a dû expliquer que toute caractéristique complexe ou toute transformation majeure résultait de l’accumulation d’éléments ou d’un grand nombre de minuscules petits pas.»31

En défendant cette idée que l’évolution darwinienne peut effectivement rendre compte de la création d’espèces entières, les darwinistes font souvent appel à la technique de la sélection artificielle qu’utilisent les éleveurs et les producteurs pour tenter de créer de nouvelles variétés d’animaux et de plantes. Laissant de côté le problème évident que pose l’utilisation de l’intelligence pour effectuer la sélection artificielle des animaux et des plantes, il apparaît que les variations possibles, en ce domaine, sont réellement limitées. C’est, en fait, Grassé qui a contre-attaqué en disant que les résultats de la sélection artificielle infirmaient, en réalité, la théorie de Darwin:

«Malgré l’intense pression générée par la sélection artificielle (par l’élimination de tous les parents ne répondant pas aux critères choisis) durant plusieurs millénaires, aucune espèce nouvelle n’a surgi. Une étude comparative du sérum, de l’hémoglobine, des protéines du sang, de l’infertilité, etc., prouve que la souche conserve la même définition spécifique. Ceci n’est pas une question d’opinion ou de classification subjective, mais une réalité mesurable. En fait, la sélection donne une forme tangible et rassemble toutes les variétés qu’un génome est capable de produire, mais elle ne constitue pas un processus évolutif innovant.»32

Si l’exemple favori de Darwin – c’est-à-dire l’élevage et la sélection artificielle – ne fournit pas la preuve désirée, alors qui la fournit? Quelle preuve avance-t-on pour confirmer la vérité et la validité de l’hypothèse évolutionniste?

Philip Johnson a analysé la littérature biologique consacrée à ce problème et a conclu que c’est Douglas Futuyma qui a le mieux rassemblé les preuves à ce sujet33. Chose étonnante, Futuyma ne propose que six exemples confirmant, selon lui, l’efficacité créatrice de la sélection naturelle. Johnson résume l’analyse de Futuyma en une phrase abrupte: «Aucune de ces ‹preuves› ne fournit de raison contraignante de croire que la sélection naturelle peut produire de nouvelles espèces, de nouveaux organes ou d’autres changements majeurs ou même mineurs, qui soient importants.»34 Grassé n’a pas été non plus impressionné et il a écrit:

«L’évolution en action› de J. Huxley et d’autres biologistes est simplement l’observation de faits démographiques, de fluctuations locales d’un génotype, de répartition géographique. Bien souvent, les espèces concernées sont restées pratiquement inchangées pendant des centaines de siècles! Une fluctuation due aux circonstances, avec une modification préalable du génome, n’implique pas qu’il y ait eu évolution et nous avons la preuve tangible de cela dans les nombreuses espèces panchroniques [c’est-à-dire des fossiles vivants qui restent inchangés durant des millions d’années]…» 35

Harvey Mansfield, Jr., un philosophe politique de Harvard, soulève ici ce qui est peut-être la question la plus claire et la plus importante à propos de l’évolution des espèces. «En parlant de survie, il est toujours nécessaire de spécifier de quelle survie il s’agit.»

«La survie d’un mastodonte n’est pas vraiment assurée si celui-ci se change en éléphant. Il s’agit là de survie dans un sens perverti. On suppose que quelque chose est sauvé, mais le principal est perdu. Mais, naturellement, il ne peut pas disparaître. Les espèces ne sont pas seulement fixes, elles ont aussi une hiérarchie. Le fait que les éléphants, sans parler des cancrelats, ne peuvent pas entrer en compétition avec l’homme dans le combat pour la survie ne signifie pas qu’ils disparaissent. L’évolution n’élimine pas toutes les espèces pour ne conserver que celle qui s’adapte le mieux – que cela soit l’homme ou le cancrelat – celle qui a la plus haute capacité de survie.»
«En résumé, conclut Mansfield, Darwin n’explique pas l’existence des espèces lorsqu’il prétend expliquer l’‹origine des espèces›. Il considère leur existence comme allant de soi.»36

L’insistance de Darwin sur le fait que le hasard aveugle est le mécanisme de la sélection naturelle suscite le scepticisme. David Berlinski résume, de façon éloquente, ce qui est nécessaire pour accepter l’idée que le hasard est la force directrice du développement évolutionniste; ce résumé vaut la peine d’être cité en entier:

«Si l’univers est condamné par pure chance à finir dans un état d’immobilisme cosmique, c’est aussi par pure chance que la vie est apparue sur terre, les composants chimiques des mers prébiotiques, ou soupe primitive, étant illuminés puis activés par l’éclat fatal d’un éclair. C’est, de nouveau, par pure chance que les premiers systèmes d’autoreproduction ont été créés. Les filaments denses et torsadés de l’ADN ont été créés par pure chance et c’est encore par pure chance que les composants chimiques primitifs de la vie ont formé une cellule vivante. C’est par pure chance que le message génétique a été modifié de telle façon qu’en un instant de l’infernal non-sens surgisse le sens; et de nouveau une pure chance… a donné à la vie ses opportunités, cet espace de possibilités sur lequel joue la sélection naturelle, une pure chance, encore une fois, qui a doté l’éléphant d’une trompe sensible avec ses nerfs et l’orchidée de pétales translucides et colorés. Incroyable, par pure chance.»37

Belinski admet, cependant, que ceci n’est pas un argument convaincant, mais simplement l’expression d’un malaise intellectuel. Il faut se tourner vers William Dembski pour avoir des arguments de type mathématique. Résumer les formules mathématiques complexes et sophistiquées de Dembski sort du cadre limité de cet article. Etant donné le manque de place, nous pouvons seulement dire que Dembski a souhaité fournir, non seulement une critique mathématique de la confiance que les darwiniens ont dans le hasard comme outil de sélection, mais aussi un outil mathématique permettant de détecter l’existence d’un dessein. Plus spécifiquement, Demski affirme que les algorithmes évolutionnistes évoqués dans les années récentes pour défendre la probabilité d’une évolution darwinienne sont totalement incapables de fournir une justification mathématique de la sélection naturelle et des variations aléatoires. De plus en «affirmant que les explications naturalistes sont incomplètes ou, ce qui est équivalent, que les causes naturelles ne peuvent pas rendre compte de toutes les caractéristiques du monde naturel, écrit Dembski, je mets en opposition les causes naturelles et celles qui sont dues à une intelligence»38. Ce faisant, Dembski essaie de créer un outil capable de détecter la présence de causes intelligentes. Cet outil, explique-t-il, «dépend des progrès de la théorie des probabilités, de la science informatique, du concept de l’information, de la biologie moléculaire et de la philosophie des sciences», pour n’en nommer que quelques-uns39.

Ce n’est pas seulement le hasard qui est devenu suspect, mais également cet autre pilier de la «spéciation», à savoir l’incrémentalisme. Mansfield explique que «le caractère graduel du changement par petites adaptations est une exigence non pas tellement des faits que de la théorie elle-même, par la compréhension scientifique de ce qu’est une cause; chaque effet doit être provoqué par une cause le précédant». Si les changements étaient effectivement soudains et dramatiques, «on devrait alors admettre un saut d’une espèce à une autre par une création spéciale, concept qui suggère une intervention divine à laquelle Darwin s’est opposé»40. En d’autres termes, comme l’explique Johnson, les sauts évolutionnistes de la «saltation» ressemblent beaucoup trop à des miracles41.

Les darwinistes eux-mêmes se sont profondément divisés sur cette question d’incrémentalisme et de saltation. Stephen Jay Gould, l’éminent paléontologue de Harvard, a proposé sa théorie de l’«équilibre ponctué» pour rendre compte d’un fait assez inconfortable, à savoir que, souvent, les espèces ne changent pas mais restent dans un état de «stase», parfois durant des millénaires. De plus, Gould a essayé de tenir compte du fait qu’il est extrêmement difficile d’«inventer des séquences raisonnables de formes intermédiaires – c’est-à-dire des organismes viables et actifs – entre ancêtres et descendants aux principales étapes structurelles»42.

A première vue, le débat entre «incrémentalistes» et «saltationistes» semble facile à résoudre, du moins en principe. Si on veut savoir si la vie s’est développée de manière incrémentale ou par sauts et par bonds, n’est-il pas relativement simple de consulter les fossiles découverts à ce jour? La réponse à cette question n’est-elle pas, en quelque sorte, fixée dans la pierre? Nous allons examiner de plus près, maintenant, les éléments que la science nous fournit. Il y a là bien des choses qui embarrassent les darwiniens et qui encouragent les défenseurs du dessein intelligent. Commençons par les fossiles et terminons par le flagelle43. A propos des fossiles et des flagelles

A l’époque de Darwin, remarque Johnson, ses adversaires les plus sérieux n’étaient pas des hommes d’Eglise mais des paléontologues, car les paléontologues savaient aussi bien que Darwin ce qui manquait à son explication évolutionniste. «Si les espèces étaient descendues d’autres espèces par d’insensibles et fines gradations, se demandait Darwin, pourquoi ne voyons-nous pas partout d’innombrables formes transitoires? Pourquoi la nature entière n’est-elle pas dans la confusion alors que nous observons des espèces bien définies?»44 La théorie de Darwin nous a amenés à nous attendre, non seulement à ce que ces formes transitoires se retrouvent dans les couches fossilifères, mais à ce que ces formes constituent la majorité des fossiles retrouvés, puisque les espèces étaient supposées être le résultat d’un processus de changement continuel. Gould a résumé le problème des darwiniens: «L’histoire de la plupart des espèces fossiles comporte deux caractéristiques qui sont assez visiblement en opposition avec le gradualisme.»

  1. La stase45. La plupart des espèces ne manifestent aucune propension au changement durant le temps de leur présence sur terre. Elles apparaissent dans les couches fossilifères presque sous la même forme qu’au moment de leur disparition; le changement morphologique est généralement limité et sans orientation particulière.
  2. L’apparition soudaine. Dans quelque lieu que ce soit, une espèce n’apparaît pas graduellement par modification régulière à partir de ses ancêtres; elle apparaît d’un coup «complètement formée»46.

Ces problèmes sont particulièrement aigus pour les darwiniens à la lumière de l’«explosion cambrienne». Lorsque Darwin écrivit L’origine des espèces, les couches fossilifères connues les plus anciennes dataient de l’époque dite cambrienne. Bien que Darwin ait été convaincu que de plus amples explorations mettraient au jour des fossiles confirmant la descendance avec modification, le contraire s’est exactement produit. Depuis son époque, les explorations ont mis au jour de nombreux organismes fossiles antérieurs au cambrien. Les couches fossilifères du Canada (les schistes de Burgess) et de Chine (la faune de Chengjiang) ont également fourni une beaucoup plus riche moisson de fossiles que ce qui était disponible à l’époque de Darwin.

Maintenant, selon les paléontologues James Valentine, Stanley Awramik, Philip Signor et Peter Sadler, «le phénomène isolé le plus spectaculaire observé dans les couches fossilifères est l’apparition abrupte et la diversification d’un grand nombre de phyla47 éteintes ou encore vivantes» au début de l’ère cambrienne, soit il y a 500 ou 600 millions d’années48. Autrement dit, au lieu de trouver une poignée d’espèces qui auraient évolué graduellement pendant des millions d’années pour donner successivement des familles, des ordres, des classes et des phyla, les paléontologues ont découvert que l’ère cambrienne commence avec l’apparition soudaine de nombreuses phyla (divisions) et classes d’animaux complètement développées. Fort étonnant, également, sont «les niveaux très élevés de la hiérarchie biologique apparus dès le début»49. Valentine et ses collègues ont trouvé qu’«il n’a pas été possible de suivre les transitions» entre les phyla (divisions) et les faits suggèrent qu’une «explosion» cambrienne – ou ce que certains appellent «un big bang de la biologie» – «a été encore plus abrupte et étendue que ce que l’on pensait auparavant». Ces auteurs concluent que «l’explosion métazoaire est réelle; elle est trop grosse pour être masquée par des défauts dans les couches fossilifères».

Ainsi, l’explosion cambrienne met l’évolution darwinienne sens dessus dessous. Si l’idée de Darwin de descendance avec modification était vraie, les différences au niveau du phylum (de la division) et de la classe n’émergeraient qu’après une longue histoire de divergences d’avec les niveaux inférieurs de la classification comme les espèces, les genres, les familles et les ordres. Mais ce n’est pas ce que révèlent les couches fossilifères. Ce qui se passe au contraire, comme l’a une fois dit le théoricien évolutionniste Jeffrey Schwartz, est que les groupes d’animaux les plus importants «apparaissent dans les couches fossilifères comme Athéna est sortie de la tête de Zeus – complètement développés et prêts à s’élancer»50.

Il est difficile d’exagérer la signification des fossiles pour l’évolution darwinienne. Le biologiste évolutionniste Jeffrey Levinton, qui est fermement convaincu du bien-fondé de l’idée de Darwin sur la «descendance avec modification», a néanmoins reconnu, en 1992, que l’explosion cambrienne demeure «le paradoxe le plus profond de la biologie évolutionniste»51. Un biologiste de l’Université de Californie, Malcom Gordon, a écrit en 1999 que «les résultats de recherches récentes rendent improbable le fait qu’il y ait eu une unique forme de base pour un grand nombre des plus hautes catégories de la différentiation évolutionniste», telles que les règnes, les phyla et les classes. En fait, conclut Gordon, «la version traditionnelle de la théorie d’une descendance commune ne s’applique apparemment pas aux règnes (c’est-à-dire les plantes, les animaux, les champignons, les bactéries), comme on le considère aujourd’hui. Elle ne s’applique probablement pas à de nombreuses, voire à toutes les phyla et vraisemblablement pas à bien des classes à l’intérieur des phyla.»52 En fait, Stephen Jay Gould a une fois évalué, avec une candeur brutale, ce que montre l’ensemble des fossiles: «L’extrême rareté des formes intermédiaires est le secret de fabrication de la paléontologie.»53

Bien que l’apparition soudaine d’organismes complexes dans les couches fossilifères ne constitue pas une preuve définitive en faveur du dessein intelligent, le terme «apparition soudaine» pose la question qui est au cœur du mouvement du dessein intelligent, à savoir comment se fait-il que des organismes d’une complexité aussi extraordinaire en soient venus à exister? Est-il vraiment possible de croire que les organismes et les systèmes biologiques qui donnent l’impression d’avoir été «conçus» soient apparus par pur hasard, par accident? Bien que Darwin ait été profondément troublé par ce qu’on connaissait des fossiles, il n’a pas considéré l’absence de formes intermédiaires comme une preuve définitive contre sa théorie de la «spéciation». Darwin a pourtant décrit avec assez de détails ce qu’il considérerait comme un coup de grâce pour sa théorie. «S’il pouvait être démontré qu’il existait au moins un organisme complexe qui ne pouvait aucunement avoir été formé par une succession de petites modifications, alors ma théorie s’effondrerait totalement.»54

Michael Behe a été l’un des premiers théoriciens à relever le défi de Darwin. Biologiste moléculaire de profession, il a pensé que le flagelle de l’humble bactérie serait un excellent candidat pour tester l’idée de Darwin sur les modifications successives. En fait, Behe a proposé trois tests: le flagelle de la bactérie, le processus de coagulation du sang et le mécanisme de la vision. Je me bornerai ici à un court aperçu du travail de Behe sur le flagelle de la bactérie55.

L’analyse de Behe sur le flagelle de la bactérie est assez facile à résumer. Certaines bactéries possèdent un dispositif leur permettant de nager, appelé «flagelle», qui ne semble pas exister dans des cellules plus complexes. C’est un long filament, ressemblant à un cheveu, fixé sur la membrane de la cellule et que l’on pense être la seule structure dans la nature qui soit apte à effectuer un mouvement rotatif. C’est ce que les biologistes appellent une «organelle», petite partie spécialisée de la cellule qui, ici, est le propulseur de la cellule, faisant avancer ou reculer la bactérie. Behe constate qu’en fonctionnant comme les autres moteurs rotatifs, le flagelle possède les mêmes éléments mécaniques que les autres machines rotatives: un rotor (élément rotatif) et un stator (élément fixe). Son «moteur» – car c’est exactement comme cela qu’il apparaît et qu’il fonctionne – est alimenté par des protons et complété par un axe et un manchon cylindrique qui traverse la membrane de la bactérie. Finalement, remarque Behe, le flagelle de la bactérie utilise un mécanisme de pale, le filament se coudant. Contrairement à d’autres systèmes qui génèrent un mouvement mécanique (comme les muscles), le moteur bactérien n’utilise pas l’énergie stockée sous forme de molécule comme l’ATP56. Pour faire bouger le flagelle, il se sert plutôt de l’énergie générée par un flux d’acide à travers la membrane de la bactérie. En réalité, le flagelle de la bactérie a besoin d’une cinquantaine de protéines pour fonctionner. Ces protéines semblent mettre en route ou arrêter le moteur, permettre au flagelle de traverser la membrane de la cellule, aider à constituer la structure et à réguler la production de protéines qui composent le flagelle.

Au total, observe Behe, ce flagelle de la bactérie est une petite machine très compliquée. Alors que les biologistes moléculaires et les biochimistes ont commencé à examiner de plus près les cils et les flagelles considérés comme de simples structures moléculaires, «ils ont découvert une complexité effarante faite de douzaines, voire de centaines de pièces différentes ajustées avec précision». Et c’est là, comme le dit Behe, que se trouve le talon d’Achille de l’évolution darwinienne: «Alors que le nombre des pièces nécessaires augmente, la difficulté de les assembler devient progressivement vertigineuse et la probabilité d’un scénario indirect sombre dans les profondeurs.»57 C’est ce que Behe identifie comme le défi «de la complexité irréductible». Pour lui, un système est «irréductiblement complexe» s’il est «composé de plusieurs éléments bien agencés agissant les uns sur les autres pour assurer la fonction de base de telle façon que la suppression de n’importe quel élément provoque l’arrêt de l’ensemble. Un système irréductiblement complexe ne peut pas être produit directement (c’est-à-dire par un procédé continu qui améliore la fonction initiale sans que le système cesse de fonctionner) par de légères modifications successives à partir d’un système initial, parce que n’importe quel précurseur d’un système irréductiblement complexe auquel il manque une pièce est, par définition, incapable de fonctionner.»58

La complexité de systèmes biologiques tels que le flagelle de la bactérie implique que le système fonctionne s’il est complet ou ne fonctionne pas du tout. Si on laisse de côté la capacité que le flagelle a de pagayer par exemple, on n’a pas un flagelle «inférieur», on n’a rien du tout; sans sa pagaye, le flagelle ne peut ni fonctionner ni même exister59. Un flagelle handicapé ou inexistant n’est pas vraiment un bon candidat pour la sélection naturelle.

En relevant le défi de Darwin, Behe a remarqué une orientation suggestive dans la définition que celui-ci donne de la modification incrémentale. Pour satisfaire le défi de Darwin, «les scientifiques devraient réfuter toutes les façons possibles et imaginables pour un flagelle de se placer dans la fenêtre temporelle convenable – quelque massives que soient les objections contre chacune d’elles»60. Or, comme Behe l’écrit: «On devrait montrer qu’aucun des processus inintelligents au nombre presque infini ne pouvait former le système.»61 Puisque c’est impossible, le défi de Darwin rend finalement impossible un test scientifique. Autrement dit, le darwinisme «rate le test qui en ferait une science vérifiable»62. C’est un état de chose très bizarre et de nombreux scientifiques se sont demandé si le naturalisme darwinien était vraiment une science ou s’il n’était pas, en fait, une sorte de croyance religieuse63. La science et l’univers darwinien

En soulignant l’existence de systèmes irréductiblement complexes, les théoriciens du dessein intelligent soulignent avec insistance qu’ils n’essaient pas de remplacer des causes surnaturelles par des causes naturelles. Pour eux, la distinction décisive n’est pas entre causes naturelles ou surnaturelles, mais entre des causes naturelles et intelligentes. En d’autres termes, comme Stephen Meyer l’a avancé, étant donné l’irréductible complexité de bien des organismes vivants, la science devrait reconnaître l’«information» comme un composant autonome et indépendant de l’univers, comme le sont la matière et l’énergie64.

Nous en arrivons maintenant à ce qui est peut-être le point de discorde central entre les darwinistes et les théoriciens du dessein, à savoir la nature même de la «science». Si Meyer a raison, si l’information doit effectivement être traitée comme une réalité indépendante et autonome comme la matière et l’énergie, la science, alors, ne peut plus traiter la nature comme un système fermé de causes et de connexions matérielles. Le darwinisme insiste lourdement sur le fait que la science, la vraie science, ne peut pas considérer la nature d’une autre manière. Pour les darwinistes, l’idée que des entités microscopiques comme le flagelle de la bactérie soient l’œuvre d’une intelligence est exclue d’avance, non parce que les faits l’exigent mais parce que, comme l’explique le célèbre généticien de l’Université de Harvard Richard Lewontin, «(notre) matérialisme est absolu, nous ne pouvons pas permettre à Dieu de mettre le pied dans la porte»65. La priorité la plus élevée du darwinisme, selon Philip Johnson, «est de maintenir une approche globale naturaliste et, avec elle, le prestige de la ‹science› comme source de toute connaissance importante». Sans le darwinisme, le naturalisme scientifique perd une «histoire de la création». Et une défaite sur quelque chose d’aussi important serait, remarque-t-il, «une catastrophe pour l’establishment darwinien» car, de son point de vue, «cela ouvrirait la porte à toutes sortes de faux prophètes et de plaisantins… qui essaieraient de profiter de la brèche». Afin d’éviter un tel désastre,

«les défenseurs du naturalisme doivent imposer des règles de procédure pour la science qui excluent d’autres points de vue. Ceci fait, le pas suivant délicat consiste à traiter la ‹science› comme synonyme de vérité et la ‹non-science› comme celui de fantasme. Les conclusions de la science peuvent, alors, être trompeusement présentées comme réfutant des arguments qui étaient, en fait, disqualifiés dès le départ. Aussi longtemps que ce sont les naturalistes scientifiques qui fixent les règles, les critiques qui demandent des preuves objectives du darwinisme n’ont pas besoin d’être pris au sérieux. Ces critiques ne comprennent pas comment fonctionne la science.»66

Richard Weaver, le sociologue bien connu, a remarqué une certaine circularité dans les prétendues explications de la puissance du naturalisme darwinien.

«L’évolution darwiniste exige une acceptation initiale de la doctrine du naturalisme avant toute explication. Lorsqu’un biologiste doit affronter, par exemple, l’énorme différentiation et spécialisation qu’il trouve dans la nature, il dit qu’elle est due à la méthode la plus évidente qu’utiliserait la nature, supposant que la nature est la seule force créative existante. Par exemple, il est admis, par les biologistes, que manquent des données empiriques complètes concernant la descente de l’homme d’animaux inférieurs. Le problème est maintenant d’intégrer cela dans une vision globale où rien ne peut exister si ce n’est par des causes naturelles. On en déduit donc que si l’homme possède le plus gros cerveau trouvé dans la nature, c’est parce que le développement de son cerveau lui a été utile. Mais comment cela peut-il être prouvé si ce n’est par le postulat posé a priori que rien ne se développe si ce n’est parce que cela correspond à un besoin organique?»67

Voilà pourquoi les chrétiens devraient résister aux efforts visant à accommoder le naturalisme darwinien. Nous croyons que le problème fondamental que soulèvent les stratégies «conciliantes» est qu’elles tendent à masquer les différences fondamentales qui existent entre les approches globales chrétienne et matérialiste. Une autorité, et non des moindres, Richard Rorty, l’un des plus grands philosophes vivant aux Etats-Unis, une autorité, a écrit: «L’idée qu’une des espèces d’organisme, contrairement aux autres, soit uniquement orientée non vers l’augmentation de sa propre prospérité mais vers la vérité, est aussi antidarwinienne que l’idée que chaque être humain possède en lui un compas moral – une conscience indépendante à la fois de l’histoire et de la chance personnelle.»68 Même dans les sciences naturelles, les chrétiens doivent donc reconnaître que Dieu – et non un processus matérialiste aléatoire – est leur unique et vrai Créateur.

Si nous cédons devant la puissance du pur hasard dans la nature, il devient alors infiniment plus difficile de reconnaître la main de Dieu non seulement dans sa création mais aussi dans ses créatures. Comme C.S. Lewis l’a reconnu il y a de cela plus d’un demi-siècle, réduire l’homme à la matière revient à l’anéantir complètement.

Une «science régénérée» est-elle vraiment possible? L’objectif de cet article a été de montrer qu’un nombre croissant de savants et de scientifiques croient que c’est non seulement possible mais nécessaire. Vu les conséquences du naturalisme darwinien, non seulement pour la biologie et les sciences naturelles mais aussi pour la politique et les sciences sociales69, tenir compte de l’«intelligence» peut être non seulement la clé d’une science naturelle vigoureuse et robuste, mais aussi celle d’un ordre social sain et heureux.


  • R. Davis est professeur de Science politique à la Seattle Pacific University (Etats-Unis). Il est en train d’écrire un ouvrage sur Raymond Aron. La traduction de cet article est de Jean-Marc Bréchet.

Notes

1 Phillip Johnson, Defeating Darwinism by Opening Minds (Downers Grove: InterVarsity Press, 1997), 71.

2 Larry Witham, By Design (San Francisco: Encounter Books, 2003). Ce chapitre doit aussi beaucoup à l’article non publié de Jonathan Witt, senior fellow du Discovery Institute, «The Origin of Intelligent Design: A Brief History of the Scientific Theory of Intelligent Design». Tous les articles non publiés cités dans cet article peuvent se trouver sur le site internet du Discovery Institute, www.discovery.org.

3 J. Witt, op. cit, 1.

4 Witham, op. cit., 27.

5 Witham, op. cit., 24.

6 C. Thaxton, W. Bradley and R. Olsen, The Mystery of Life’s Origins (Dallas: Lewis and Stanley, 1984). Pour une discussion passionnante du contenu et de la signification historique de ce livre, voir Witham, op. cit., pp. 113-120.

7 Dean Kenyon, Biochemical Predestination (New York: McGraw-Hill, 1969).

8 Cité dans Witt, op. cit., 2.

9 Michael Denton, Evolution: A Theory in Crisis (Great Britain: Burnett Books, 1985).

10 Denton, op. cit., 341. Cité dans Witt, op. cit., 3.

11 La possibilité qu’une intelligence extraterrestre ait créé l’intelligence terrestre a sérieusement été avancée par Leslie Orgel et sir Francis Crick dans leur article «Directed Panspermia», rédigé en 1973. Cette idée n’est pas entretenue seulement par Crick et Orgel. Voir F. Hoyle et N.C. Wickramasinghe, Astronomical Origins of Life (Dordrecht, Boston: Kluwer Academic Publishers, 2000), pour l’arrière-plan historique sur les idées concernant l’origine extraterrestre de la vie.

12 Witt, op. cit, 3. A. Menuge et A. Plantinga sont deux philosophes chrétiens qui critiquent explicitement le matérialisme darwinien. Voir A. Menuge, Agents Under Fire: Materialism and the Rationality of Science (Lanham: Rowman & Littlefield, 2004), et A. Plantinga, The Nature of Necessity (Oxford: Clarendon Press, 1974).

13 Witham, op. cit., 116.

14 Witham, op. cit., 117.

15 Incrément: augmentation minimale d’une variable prenant des valeurs discrètes.

16 P. Johnson, Darwin on Trial (Washington, DC: Regnery Gateway, 1991). Voir aussi Reason in the Balance (Downers Grove: InterVarsity Press, 1995).

17 M. Behe, Darwin’s Black Box: The Biochemical Challenge to Evolution (New York: The Free Press, 1996).

18 W. Dembski, The Design Inference: Eliminer la chance par des probabilités trop faibles (Cambridge: Cambridge University Press, 1998). Voir aussi Dembski, No Free Lunch: Pourquoi la complexité spécifiée ne peut être obtenue sans intelligence (Lanham: Rowman & Littlefield, 2002).

19 F. Hoyle, L’univers intelligent (New York: Holt, Rinehart and Winston, 1983).

20 Hoyle, op. cit., 189. Cité dans Witt, op. cit., 5.

21 D. Berlinski, «Le Darwin que l’on peut réfuter», in W. Dembski, Uncommon Dissent: Des intellectuels qui ne sont pas convaincus par le darwinisme (Wilmington: ISI Books, 2004), 269.

22 Voir R. Chauvin, Le darwinisme ou la fin d’un mythe (Editions du Rocher, 1997); R. Chandebois, Pour en finir avec le darwinisme (Editions Espaces, 1993); A. Dambricourt, La légende maudite du XXe siècle (Edition La Nuée Bleue, 2000). Pour un résumé utile de la science antidarwinienne en Europe, voir J. Staune, «Darwinism, Design and Purpose: A European Perspective», article non publié préparé pour Science et Religion: Perspectives globales, 4-8 juin 2005, dans Philadelphia, Pennsylvania, a program sponsored by the Metanexus Institute.

23 Pour une discussion des diverses significations du mot évolution, voir S. Meyer et M. Keas, «The Meanings of Evolution», in John Angus Campbell et Stephen Meyer (eds.), Darwinism, Design and Public Education (Lansing: Michigan State University Press, 2003), 135-156.

24 C. Darwin, The Origin of Species (New York: Random House, 1936), 373.

25 P. Johnson note que Darwin «n’a pas insisté sur le fait que l’évolution se faisait par sélection naturelle, ses successeurs non plus». Néanmoins, Johnson se dépêche de montrer que «Darwin est resté vague sur l’importance des alternatives, l’une d’elles étant ‹des variations qui nous semblent avoir lieu spontanément». Voir Johnson, Darwin on Trial, 16, note 1. Sur ce point, voir aussi M.-P. Schützenberger, «The Miracles of Darwinism», in W. Dembski, Uncommon Descent: Intellectuals Who Find Darwinism Unconvincing (Wilmington: ISI Books, 2004).

26 Voir, par exemple, le petit livre de l’Académie nationale des sciences, Teaching About Evolution and the Nature of Science (Washington, DC: National Academy Press, 1998), chap. 5, 1.

27 J. Wells, Icons of Evolution: Science or Myth? (Washington, DC: Regnery Publishing, 2000), 5.

28 Wells, ibid., 5.

29 Spéciation: formation d’espèces nouvelles par différentiation d’une espèce ancienne.

30 Johnson, Darwin on Trial, 17.

31 Johnson, ibid., 33.

32 Grassé, op. cit., cité dans Johnson, Darwin on Trial, 18.

33 Grassé, op. cit., cité dans Johnson, ibid., 18.

34 Johnson, op. cit., 27. Pour les preuves analysées par Johnson, voir Johnson, pp. 24-27. Johnson a passé en revue les preuves scientifiques de la sélection naturelle ainsi que sa logique et il affirme que ce n’est, bien souvent, qu’une tautologie. Voir le chap. 2, «Natural Selection».

35 Grassé, op. cit., cité dans Johnson, op. cit.

36 H. Mansfield, Jr., Manliness (New Haven and London: Yale University Press, 2006), 47.

37 Berlinski, «The Deniable Darwin», in Dembski, Uncommon Descent, op. cit., 271.

38 Dembski, No Free Lunch, xiii.

39 Dembski, ibid.., xiv.

40 Mansfield, op. cit., 46.

41 Johnson, Darwin on Trial, 32.

42 Cité dans Johnson, op. cit., 40.

43 Organe filiforme contractile qui assure la locomotion de divers organismes unicellulaires.

44 Darwin, Origin of Species, 133.

45 Ralentissement ou arrêt de la circulation d’un liquide dans l’organisme.

46 Cité dans Johnson, op. cit., 50. Pour une discussion par Johnson des prétendues formes intermédiaires, voir le chap. 6, «The Vertebrate Sequence», in Darwin on Trial.

47 Phylum (phyla au pluriel): série animale ou végétale constituée d’espèces, de genres, de familles, etc., descendant d’un ancêtre commun selon les lois de l’évolution.

48 Cf. note 47.

49 Wells, Icons of Evolution, 35.

50 Cité dans Wells, op. cit., 41. Voir aussi S. Meyer, M. Ross, P. Nelson and P. Chien, «The Cambrian Explosion: Biology’s Big Bang», in J.A. Campbell et S. Meyer (eds.), Darwinism, Design and Public Education (Lansing: Michigan State University Press, 2003).

51 Jeffrey Levinton, «The Big Bang of Animal Evolution», Scientific American, 267 (novembre 1992), 84. Cité dans «The Scientific Controversy over the Cambrian Explosion», article non publié, Center for Science and Culture, Discovery Institute, 2.

52 M. Gordon, «The Concept of Monophyly: A Speculative Essay», Biology and Philosophy, 14 (1999), 335. Cité dans «The Scientific Controversy over the Cambrian Explosion», 2.

53 Witham, op. cit., 159.

54 Darwin, Origin of Species, 154, édition de 1988.

55 Behe, Darwin’s Black Box, 69-73.

56 Dans la cellule, la molécule d’ATP est le transporteur d’énergie.

57 Behe, op. cit., 73.

58 Behe, op. cit., 39.

59 Voir Behe, op. cit., 39-48, pour une discussion sur la manière d’isoler les systèmes irréductiblement complexes.

60 Witham, op. cit., 134.

61 Cité dans Witham, ibid.

62 Witham, ibid.

63 P. Johnson, par exemple, voit l’évolution comme une espèce de «panthéisme du Nouvel Age». Voir P. Johnson, «Evolution as Dogma: The Establishment of Naturalism», in Uncommon Dissent: Intellectuals Who Find Darwinism Unconvincing (Wilmington: ISI Books, 2004), 34. Voir aussi C. Hunter, «Why Evolution Fails the Test of Science», in Dembski, Uncommon Dissent, op. cit., 195-214.

64Voir S. Meyer, «The Cambrian Information Explosion: Evidence for Intelligent Design», in W. Dembski et M. Ruse, Debating Design: From Darwin to DNA (Cambridge, New York: Cambridge University Press, 2004). Voir aussi M.J. Denton, «An Anti-Darwinian Intellectual Journey: Biological Order as an Inherent Property of Matter», in W. Dembski, Uncommon Dissent, op. cit., 153-176.

65 Cité dans Phillip Johnson, «The Intelligent Design Movement: Challenging the Modernist Monopoly on Science», in W. Dembski et J. Kushiner, Signs of Intelligence: Understanding Intelligent Design (Grand Rapids: Brazos Press, 2001), 31.

66 Johnson, Darwin on Trial, op. cit., 116.

67 R. Weaver, Visions of Order: The Cultural Crisis of Our Time (Baton Rouge: Louisiana State University Press, 1964), 139.

68 P. Johnson, Defeating Darwinism by Opening Minds, 89.

69 Pour les conséquences du «darwinism social» en France, voir Y. Conry, L’introduction du darwinisme en France au XIXe siècle (Paris: J. Vrin, 1974), et L. Clark, Social Darwinism in France (University: University of Alabama Press, 1984). Pour les conséquences du «darwinisme social» aux Etats-Unis, voir J.G. West, Darwin’s Public Policy: The Impact of Scientific Materialism on American Politics and Culture (Wilmington: ISI Press, Forthcoming Fall, 2007).