LA FAYE Antoine de - Vie de Théodore Bèze

De Calvinisme
Aller à : navigation, rechercher

Published by S. Guers, 1830

Théodore de BÈZE (1519-1605), réformateur et successeur de Calvin

Théodore de Bèze naquit à Vezel en Bourgogne, le 24 Juin 1519. Son père qui était juge de cette ville-là s'appelait Pierre de Bèze et sa mère Marie Bourdelot. L'un et l'autre étaient issus d'une famille noble et qui avait toujours tenu un rang considérable dans cette province. Dès que leur fils fut sevré, Nicolas de Bèze, conseiller au parlement de Paris, son oncle , se chargea de son éducation. Depuis l'âge de cinq ans jusqu'à sa douzième année, il eut pour précepteur Melchior Wolmar, qui prit un soin extrême de former ses mœurs et son esprit. Pendant ce temps-là il fit de si grands progrès en son école, qu'il n'y avait point d'auteur grec et latin dont il n'eût goûté, ni de science dont il n'eût quelque teinture ; mais son précepteur s'appliqua principalement à lui faire connaître la religion qui est conforme à la parole de Dieu, et à lui inspirer une véritable piété.

Après que Wolmar se fut retiré en Allemagne, Bèze suivant le désir de ses parents alla étudier en droit à Orléans. Or parce que l'on y enseignait la jurisprudence sans ordre et sans méthode , il eut du rebut pour cette science, et il s'attacha aux belles-lettres et à la lecture des auteurs grecs et latins ; et comme il avait un furieux penchant pour la poésie, il ne se contenta pas de lire les poètes , mais il tâcha de les imiter ; et avant qu'il eût atteint l'âge de vingt ans, il avait composé presque tous les vers qui sont compris dans le recueil qu'il fit ensuite imprimer, et qu'il dédia à son précepteur. Catulle et Ovide étaient ceux qu'il avait pour modèle, et à leur exemple il employa dans ses épi- grammes diverses expressions qui n'étaient pas aussi honnêtes et aussi modestes qu'f/ eût été à souhaiter. Mais il les a condamnées et il a fait ce qu'il a pu pour supprimer entièrement ces poésies ; et si elles se trouvent encore dans des bibliothèques , c'est par un destin contraire à celui des autres livres ; car au lieu que d'ordinaire les hommes font tous leurs efforts pour détruire et pour abolir les écrits de leurs ennemis, la haine de ceux de Bèze a fait vivre ces malheureuses épigrammes et en a procuré diverses éditions, à dessein de conserver le souvenir des fautes de sa jeunesse. Mais leur malice n'a pas été capable de ternir l'éclat de sa réputation, et comme depuis il donna un emploi plus honnête et plus noble à sa muse, et qu'il l'occupa à chanter les louanges de Dieu , parce moyen il répara si heureusement les désordres de sa vie passée, que sa conversion lui attira l'estime et l'amour des gens de bien sur la terre, et réjouit les anges dans le ciel.

A l'âge de vingt ans il prit ses degrés de licence, et étant retourné à Paris, il y fut reçu par ses parents, et surtout par l'abbé de Fremont, son oncle, avec mille témoignages d'amitié. Alors son autre oncle, qui était Conseiller au parlement de Paris était mort, et celui-ci avait déjà résigné à Bèze deux bénéfices de sept cents écus de revenu, et il le regardait comme son successeur en son abbaye, dont il retirait cinq mille écus toutes les années. Bèze avait aussi un autre oncle, accablé d'une infinité de maux, qui lui avait destiné deux autres bénéfices dont il était pourvu. Quoique Bèze fût dans la fleur de sa jeunesse et qu'il manquât d'expérience et de conseil, il ne laissa pas de connaître que le monde ne lui offrait tous ces biens et tous ces avantages que pour le perdre et pour le retenir dans la religion où il était né. Mais comme il aimait les plaisirs, qu'il avait un extrême attachement pour la poésie, et que même l'édition de ses épigrammes lui avait déjà attiré l'estime des savants, il avait peine de renoncer à ses divertisse- mens, et à la gloire que ses occupations lui pouvaient acquérir dans le monde, pour se donner à la véritable piété.

II résolut pourtant de surmonter tous les obstacles qui s'opposaient à sa conversion et de suivre généreusement la voix du ciel qui l'appelait à faire profession de la créance qui lui avait été inspirée dès ses tendres années, par son illustre précepteur; et parce qu'il appréhendait de tomber dans le péché que la jeunesse a tant de peine à vaincre, il se maria : mais il tint son mariage secret et ne le communiqua qu'à Laurent de Normandie et à Jean Crispin , qui étaient deux fameux jurisconsultes et ses intimes amis. Il crût qu'il devait en user ainsi pour ne pas scandaliser ceux qui le voyaient pourvu de quelques bénéfices , et pour ne pas perdre le bien d'église dont il jouissait.

Cependant il promit à sa femme qu'il l'épouserait publiquement dès que l'occasion s'en présenterait , et qu'il ne prendrait jamais les ordres de l'église romaine, et il lui tint la parole qu'il lui avait donnée, car il rejeta avec tant de force et de générosité tous les honneurs et tous les biens qu'on lui offrit, que ses amis qui ne savaient pas les sentiments de son cœur, s'étonnant de lui voir refuser de si grands avantages, se moquaient de lui et l'appelaient en raillant, le nouveau philosophe.

Mais quelque convaincu qu'il fût des erreurs de l'église romaine, il n'avait pas la force de rompre les liens qui l'y retenaient. Gomme il était dans ce malheureux état, Dieu eut pitié de lui et le ramena dans le bon chemin, car il lui envoya une grande maladie, qui l'obligea de penser à sa conscience ; de sorte que profitant des châtiments du ciel et détestant sa conduite passée , il renouvela le vœu qu'il avait fait de se donner tout entier à Dieu , et d'embrasser ouvertement la véritable religion. Il disait à ses amis, qu'au milieu de ses maux il versait sa douleur dans le sein de Dieu, lui adressant ces paroles de David : Tire mon âme de cette prison afin que je bénisse ton nom.

Dès qu'il put quitter le lit, méprisant les biens immenses que son oncle lui offrait, et rompant toutes les chaînes qui l'attachaient au monde et au péché; il renonça à ses amis, à ses parents, à sa patrie et à toutes les grandeurs de la terre pour suivre Jésus-Christ et s'alla retirer à Genève où il arriva au mois de Novembre 1548 et où son mariage fut béni en présence de toute l'église.

Or comme Jean Crispin, dont nous avons déjà parlé, peu de temps auparavant était aussi venu demeurer à Genève, ils firent dessein tous deux de s'attacher à quelque occupation qui put leur donner le moyen de subsister, et dans cette vue ils s'associèrent pour acquérir une imprimerie et pour exercer la professai d'imprimeur. L'un et l'autre avaient. Unîtes tes qualités nécessaires pour s'acquitter dignement de cet emploi ; car non-seulement ils étaient extrêmement savants, mais encore très-industrieux. Crispin dans sa jeunesse avait été le secrétaire de cet illustre jurisconsulte, Charles de Moulin, et depuis avocat au parlement de Paris. Aussi a-t-il tenu un rang honorable parmi les célèbres imprimeurs, et il a mis au jour plusieurs livres des auteurs grecs et latins, et il en a composé lui-même d'admirables ; car c'est à ses soins que le public doit l'histoire des martyrs, ce livre incomparable qui est le chef-d'œuvre de ses excellents travaux. Mais quant à Bèze, Dieu l'appelait à des emplois plus considérables ; car avant que de mettre à exécution leur projet, Bèze voulut aller à Tübingen rendre visite à Wolmar qui était alors Conseiller du duc de Wiltemberg. Il ne fut pas plutôt de retour de ce voyage qu'il fut recherché par l'Académie de Lausanne pour remplir la chaire de professeur en la langue grecque, et comme les Seigneurs de Berne approuvèrent ce choix, Bèze jugeant que la providence de Dieu le destinait à cette charge, s'en alla à Lausanne.

Il y avait alors en cette ville-là plusieurs excellents hommes, savoir: Pierre Viret, Jean Ribbit, Jean Raimond Merlin, Quin- tin Claude, François Hottoman, Jean Tagaut, Claude Prévost, François Béraut, Jean Randon et Mathurin Cordier. Tous ces grands personnages conçurent une si parfaite estime et une amitié si tendre pour Bèze, que comme il ne vivait qu'en eux, il semblait aussi qu'ils ne vivaient qu'en lui.

Or parce que la vie de tous les hommes, et surtout des fidèles, est exposée à une infinité de misères, de troubles et de chagrins, il s'attacha à méditer l'histoire d'Abraham afin qu'elle lui fût une leçon de constance et de fermeté ; et pour s'in> primer plus profondément dans l'esprit toutes les aventures de ce grand patriarche, il en fit le sujet d'une tragédie qu'il composa en vers français, à laquelle il donna le titre du Sacrifice d'Abraham. Ce poème fut reçu du public avec tant d'applaudissements qu'on ne saurait compter toutes les diverses éditions qui en ont été faites. En i5g8, il fut traduit en latin par Jacques Jacomot et depuis par Jacques Brunot.

Il faisait autant de visites à Calvin que son loisir et ses occupations le lui pouvaient permettre; et comme Calvin l'exhortait continuellement d'employer à la gloire de Dieu et à l'édification de son église, les talents qu'il avait reçus du ciel, il s'attacha, suivant son désir, à achever de mettre en vers français, les psaumes qui n'avaient pas été traduits par Marot , et il les donna au public en l'année 1561 , et même ils furent imprimés en France arec permission et privilège du roi.

Quelque temps après qu'il fut à Lausanne, il fut attaqué de la peste ; mais comme Dieu avait résolu de se servir de lui pour avancer son règne, il ne voulut pas alors le retirer à soi. Dès qu'il fut relevé de cette dangereuse maladie, il ne se contenta pas de remercier Dieu de ce grand bienfait en son particulier, mais il voulut que toute l'église fut témoin de sa reconnaissance, et pour cet effet il fit imprimer une ode en vers français, qui depuis fut mise en musique et qui a été longtemps en la bouche de toutes les églises de France ; Etienne Tolède, l'un des plus fameux poètes de la Pléiade, a marqué cet événement de la vie de Bèze, dans ces quatre vers :

Bèze fut lors de la peste accueilli,
Qu'il retouchait celte harpe immortelle :
Mais pourquoi fut Bèze d'elle assailli?
Bèze assaillait la peste à tous mortelle.

Or parce que Lélius Socin et Sébastien Castellion décriaient étrangement Calvin et les Seigneurs de Genève et soulevaient le ciel et la terre contre eux, de ce qu'ils avaient fait brûler l'impie Servet, qui avait enseigné de vive voix et par écrit les exécrables hérésies des Ariens, des Sabelliens et des Samosaténiens, et qui avait vomi une infinité de blasphèmes contre la Sainte Trinité et contre notre Seigneur Jésus-Christ , Bèze écrivit un livre des peines que l'on doit faire souffrir aux hérétiques , où il justifia la conduite de la république de Genève, et il réfuta les erreurs de Socin et de Castellion , qui sous les noms supposés de Belliuset de Montfort, soutenaient qu'en matière de religion il était permis à chacun de raisonner à la mode des Académiciens, de croire ce que l'on trouvait de plus vraisemblable, et d'embrasser le parti que Ton voulait. Il fit aussi une briève explication de la doctrine de la prédestination. Il répondit à Joachim Westphal pour défendre la véritable doctrine de la Cène du Seigneur. .11 s'opposa à l'entreprise de Castellion, qui voulait détruire le dogme de l'élection éternelle; et composa deux dialogues sur celte même matière contre Tilleman Heshusius.

Or comme il était naturellement gai, et enjoué dans ses dialogues, il avait mêlé parmi ses raisonnements certaines railleries qui ne convenaient pas à la majesté du sujet auguste qu'il traitait. Mais étant dans un âge plus mûr, il corrigea ces écrits et tous les autres de cette nature et il en ôta tous les jeux "d'esprit, et tous les bons mots qui lui étaient échappés dans sa jeunesse.

Au reste, environ quatre cents personnes de la religion s'étant assemblées de nuit à Paris le 4 de Septembre i55j pour ouïr la parole de Dieu et pour célébrer la Sainte Gène, leurs ennemis les découvrirent, en prirent un grand nombre et en firent brûler quelques-uns, et destinaient au même supplice les autres malheureux dont ils s'étaient saisis.

Comme on crût qu'il n'y avait point d'autre remède à ce mal que d'exhorter les princes protestants d'Allemagne d'intercéder en leur faveur auprès de Henri II ; Farel, Bèze et Jean Budé furent envoyés à l'électeur Palatin, au landgrave de Hesse et au duc de Wittemberg, et ils les obligèrent de dépêcher incessamment leurs ambassadeurs au roi, pour tâcher de garantir ces infortunés prisonniers du péril qui leur pendait sur la tète. Mais la haine implacable que la plupart des courtisans avaient conçue contre la véritable piété, empêcha le bon effet que l'on pouvait espérer de cette ambassade. Quoique le voyage de Bèze n'eût pas le succès qu'il souhaitait, il ne fut pas fâché de l'avoir fait, surtout parce qu'il lui avait donné le moyen de voir Melanchthon et de s'entretenir avec lui.

Apres que Bèze eut exercé pendant dix ans la charge de professeur en grec à Lausanne, il quilla cet emploi du consentement des Seigneurs de Berne, qui eurent toujours beaucoup d'estime et d'amour pour lui. Bèze de son côté ne manqua jamais de leur rendre tout le respect qui leur était dû, et conserva une extrême affection pour Lausanne, où il avait des amis qui lui étaient si chers, qu'il les allait voir aussi souvent que ses occupations le lui pouvaient permettre ; et ses visites étaient un si grand sujet de joie pour tous les habitants de cette ville-là, que le jour de son arrivée ils allaient au-devant de lui en foule et comme en procession.

Bèze ayant quitté Lausanne vint à Genève, et il s'attacha si fort à Calvin, qu'il ne le quittait presque jamais ; la conversation de ce grand homme lui fut si avantageuse, qu'il y fit des progrès incroyables et en la doctrine, et en la connaissance de la discipline ecclésiastique. Mais cela ne l'empêchait point de faire des leçons en la langue grecque ; car il expliqua publiquement quelques oraisons de Démosthène et quelques livres d'Aristote.

Peu de temps après qu'il fut arrivé à Genève, il fut choisi pour remplir la place de Claude Dupont, ministre de cette église, et pour enseigner la théologie, et on le nomma recteur de la nouvelle Académie qui y avait été établie par le conseil et les soins de Calvin.

A peine Bèze eut-il commencé à faire les fonctions de ces charges, qu'il fut prié par des seigneurs français, de la première qualité, de se transporter auprès d'Antoine, roi de Navarre, pour lui communiquer des affaires de la dernière conséquence, et surtout pour lui inspirer le dessein d'embrasser la véritable religion. Car comme ceux qui en faisaient profession étaient condamnés à être brûlés tout vifs et que l'on exerçait d'horribles cruautés contre eux dans tous les endroits de la France, on espérait que cette persécution pourrait cesser, si le premier prince du sang royal se rangeait de leur parti et s'il se réveillait de la profonde léthargie où il semblait enseveli, et qui lui faisait mener la vie d'un simple particulier.

L'événement répondit au dessein de ceux qui avaient employé Bèze à un ouvrages si important. Car François II étant mort à Orléans le 5 Décembre i56r , le roi de Navarre, assisté du prince de Condé son frère, de l'amiral de Chatillon, d'Andelot et de plusieurs autres Seigneurs , obtint de Charles IX son successeur, des édits qui mettaient ses sujets de la religion à couvert de la rage de leurs ennemis, et des supplices qu'on leur faisait endurer de tous côtés ; et comme la diversité des sentiments sur les articles de la religion avait causé tous les désordres de l'Etat, il fut résolu que des personnes choisies de l'une et de l'autre créance , s'assembleraient à Poissy pour convenir de quelque accommodement, qui fût capable de réunir et de satisfaire les deux parties.

Pour assister à ce colloque, Bèze se rendit à Paris le 20 d'Août i56r. Suivant le désir du roi de Navarre et du prince de Conde, Nicolas Gallas, Augustin Marlorat, Jean Raymond Merlin, François de St. Paul, Jean Malot, Jean de l'Epine, Claude de la Buissière, Nicolas Folius, Matthieu Virel, Jean Tournay et Nicolas Barbast y arrivèrent en même temps avec sauf-conduit, et enfin Pierre Vermil dit Martyr, professeur en théologie à Zurich, ayant été mandé par la reine, s'y rendit aussi.

Avant que le colloque commençât, Bèze fut introduit dans la chambre du roi de Navarre, où étaient la reine, le prince de Condé et les cardinaux de Bourbon et de Lorraine. Il fut fort bien reçu de la reine, qui lui dit avec un air obligeant qu'elle souhaitait qu'il travaillât à rétablir l'union et la concorde dans le royaume. Mais le cardinal de Lorraine lui parla avec hauteur et avec fierté ; car après l'avoir exhorté de faire tous ses efforts pour terminer les différends de la religion, comme vous avez causé, lui dit-il, tous les troubles de l’Etat, employez-vous de bonne foi à calmer l'orage que vous avez, excité. A quoi Bèze répondit , qu'il était trop peu de chose dans le monde pour être capable d'exciter des émotions dans un aussi grand et aussi puissant royaume que la France, que bien loin d'être un instrument de discorde, son plus grand soin avait toujours été de l'éteindre et de l'étouffer ; et il protesta qu'après s'être acquitté de ce que la piété envers Dieu exigeait de lui, il ne manquerait jamais de rendre au roi et à sa patrie te qu'il leur devait.

Ensuite la reine ayant demandé à Bèze s'il avait mis au jour quelque livre en français : rien, lui dit-il, hormis les psaumes et un petit Traité que j’ai fait pour répondre à la confession du duc de Sommerset; sur quoi le cardinal prit occasion de reprocher à Bèze qu'en quelque endroit de ses livres il avait écrit qu'il ne fallait chercher Jésus-Christ en la Cène, que comme il était avant qu'il naquit de la vierge, et qu'on ne le trouverait pas plutôt dans ce sacrement que dans la boue. Mais Bèze détestant la dernière partie de cette accusation comme un blasphème, répondit qu'il n'y eut jamais aucun chrétien qui fût capable d'écrire ni de penser une semblable impiété, et quant à l'autre proposition, il soutint qu'elle était véritable pourvu qu'on l'expliquât comme il faut. Car, dit- il, puisqu'il est certain que Jésus-Christ a été le chef de T église depuis le commencement du monde, il est visible que la communion qu'elle a avec Jésus-Christ ne doit pas être restreinte au temps qui s1 est écoulé depuis son incarnation. En effet sa mort a sauvé également les anciens fidèles et les chrétiens, et a toujours été présente aux yeux de la foi. Abraham a vu le jour du Seigneur et s'en est réjoui. Et les Juifs ont tous mangé d'une même viande spirituelle, et tous bu d'un même breuvage spirituel, car ils buvaient de l'eau de la pierre spirituelle, qui les suivait et Jésus-Christ était cette pierre.

Le cardinal témoigna qu'il consentait à la doctrine de Bèze, et y ajouta ce passage de l'Apocalypse : l'agneau a été immolé depuis la création du monde. Bèze ayant ensuite repris son discours s'étendit sur les différences qu'il y avait entre l'ancienne et la nouvelle alliance, et comme il fut tombé sur l'explication decès paroles : ceci est mon corps; je sais, lui dit le cardinal, que nous ne sommes pas d'accord sur cet article et qu'on ne convient pas du sens de ce passage. Cette diversité de sentiment, répondit Bèze ,. est le sujet de la douleur de tuus les gens de bien. Mais puisque Dieu a permis que cette question nous divisât les uns des autres, il vaut bien mieux avouer ce malheur que de le dissimuler, et Je trahirais maçons- cience, si je faisais semblant que nous sommes d'accord , quoique notre doctrine soit si opposée. Je crois, répliqua le cardinal, que le pain de la Sainte Cène est le corps du Seigneur; c'est ainsi, répartit Bèze, que notre Seigneur a parlé, mais la difficulté consiste à savoir en

quelle manière le pain est appelé le corps de Jésus-Christ, car le verbe être , a diverses significations. Ensuite Bèze ayant parlé des expressions sacramentaies , le cardinal fit connaître qu'il n'était pas extrêmement éloigné de l'explication que Bèze donnait à cette matière.

Après quoi Bèze continuant son discours, toute la controverse, dit-il, de la Cène du Seigneur se peut réduire à quatre articles, car on dispute premièrement des signes; en second lieu, de la chose signifiée; en troisième lieu, de l’union des signes avec la chose signifiée ; en quatrième lieu, de la participation des signes et de la chose signifiée. Nous ne sommes pas d'accord en ce qui regarde le premier point, car vous croyez que dans le sacrement il n'y a point d'autres signes que quelques accidents sans substance, et nous soutenons que la substance du pain et du vin demeure dans le pain et dans le vin de la Cène.

En cet endroit le cardinal ayant interrompu Bèze, lui dit, qu'il ne lui serait pas mal aisé de prouver la Transsubstantiation, ratais il ajouta que leurs théologiens y avaient eu recours sans aucune nécessité, et qu'il ne croyait pas que l'on dût se diviser pour si peu de chose.

Quant au second chef, continua Bèze, nous croyons que le corps de notre Seigneur qui a été crucifié pour nous, nous est représenté par le pain, et son sang qui a été répandu pour notre salut, nous est figuré par le vin ; et que par conséquent nous devons chercher Jésus-Christ dans te ciel par la foi, et qu'il nous est donné aussi véritablement que la communion que nous avons avec les signes, est réelle et véritable. Car non- seulement nous participons aux mérites de Jésus-Christ, mais à Jésus-Christ lui-même. En vérité, dit alors le cardinal, j'ai beaucoup de joie de vous entendre parler de cette façon, car je m'étais persuadé que vous n'aviez pas des sentiments si raisonnables sur cette matière. Après quoi Bèze reprenant son discours, pour le troisième point, dit-il, nous soutenons que la substance naturelle du pain n'est ni détruite, ni changée, en sorte que le pain et le vin ne cessent point d'être ce qu'ils sont, el que la prononciation de certaines paroles jointe à l'intention de celui qui les profère, n'est pas capable d'y introduire le corps et le sang de Jésus-Christ, et d'en faire évanouir la matière du pain et du vin. Mais en même temps, nous disons que par une vertu et une efficace divine, le pain et le vin sont des sacrements, qui signifient, représentent et communiquent le véritable sang de notre Sauveur qui nous a fait connaître sa volonté dans sa Parole. Lors donc que l'on célèbre la Sainte-Cène de la manière que le Seigneur nous la ordonné, le corps et le sang de Jésus-Christ s'y trouvent présents , et nous y participons par la foi ; et pour avoir communion avec lui, il n est pas nécessaire qu’il soit sous les accidents du pain et du vin, ni dans la substance du pain et divin, ni en quelque autre endroit que dans le ciel, où il est monté et où son humanité habite et est contenue jusques à ce qu'un jour il vienne pour juger les vit-ans et les morts.

Le cardinal tombant d'accord de ce qu'il -venait d'entendre, déclara qu'il n'approuvait nullement le dogme de la transsubstantiation, et assura qu'il ne fallait chercher Jésus-Christ que dans le ciel. Mais il fit connaître qu'il savait que plusieurs allemands n'étaient pas en ce point de notre avis. Il est vrai, répondit Bèze, qu'en Allemagne, il y en a plusieurs qui ne s'accordent pas avec nous sur la question de la Sainte Cène. Mais nous condamnons tous également la doctrine de la transsubstantiation. Eh quoi! répliqua le cardinal, reconnaissez- vous que vous participez véritablement et substantiellement au corps et au sang de Jésus-Christ? C'est, reprit Bèze, le dernier point qu'il me restait à expliquer. Nous croyons que les signes visibles sont touches par la main et mangés par la bouche; et quant à la chose signifiée, c'est-à-dire, au corps et au sang de Jésus-Christ, qui est véritablement offert à tous et reçu par la foi, aussi véritablement que si nous étions joints à Jésus Christ naturellement. Après cet entretien, le cardinal ayant témoigné à la reine qu'il était extrêmement satisfait de toute la doctrine et des sentiments de Bèze, dit qu'il espérait que le colloque produirait tous les avantages que l'on en pouvait souhaiter, pourvu que les choses s'y traitassent doucement et raisonnablement.

Lorsque Bèze se retira , j'ai bien de la joie, lui dit le cardinal, de vous avoir oui parler, et j'espère que le colloque qui a été convoqué, trouvera sans peine quel- que accommodement, qui mettra fin à tous les différends que la religion a fait naître. Ensuite, Bèze prenant congé de lui , je vous remercie , lui dit-il, de la bonté que vous m'avez témoignée' ,je vous conjure de vouloir persévérer dans les bons sentiments que vous avez, et je vous promets que j'emploierai tous les dons que J'ai reçus de Dieu, pour faite réussir la saint ouvrage auquel je suis appelé.

Le 4 de Septembre l'assemblée commença dans le grand réfectoire des Nonains, à Poissy. Le roi y assista avec la reine mère, le duc d'Orléans, son frère, Marguerite, sa sœur, le roi de Navarre, le prince de Condé, et divers autres seigneurs et les conseillers d'état. Il y avait environ quarante prélats avec des théologiens choisis, et les cardinaux de Bourbon, de Tournon, de Châtillon, de Lorraine, d'Armagnac et de Guise. D'autre part, les ministres des églises réformées que nous avons déjà nommés, s'y trouvèrent aussi. Après que le roi eut proposé en peu de mots le sujet pour lequel il avait convoqué cette assemblée et que le chancelier de l'Hôpital eut déclaré plus au long l'intention de S. M., Bèze ayant eu ordre de parler dit au roi, que puisque le bon succès de toutes sortes d'entreprises dépendait de l'assistance du Seigneur , il croyait que sa majesté ne trouverait pas mauvais que l'on commençât cette conférence par l'invocation du nom de Dieu ; et s'étant mis à genoux et ayant fait la prière, il exalta le bonheur de ses sujets de la religion, qui non-seulement avaient l'avantage de pouvoir s'approcher de leur prince, après avoir été privés pendant si longtemps d'un bien qu'ils avaient souhaité avec tant d'ardeur, mais encore qui espéraient d'être regardés d'un œil favorable par sa majesté, et d'en être écoutés en la plus illustre compagnie qui fût au monde. Ensuite il témoigna combien ils souhaitaient que leurs services lui fussent agréables, et qu'il plût à Dieu de se servir de son autorité royale pour mettre fin à tous les troubles qui avaient causé la mort à un si grand nombre de personnes dans son royaume ; et il fit voir combien l'on agissait injustement contre eux, de les vouloir faire passer pour des séditieux, des ambitieux, et des perturbateurs de la tranquillité publique. Mais que quelques efforts que l'on fit pour les noircir et les perdre, et quelques vils et méprisables qu'ils fussent, comme leur conscience les assurait de la justice de leur cause, ils étaient persuadés que Dieu les garantirait de tous les dangers dont ils étaient menacés, et que sa majesté aurait -

la bonté de les prendre sous sa protection. Et s'étant tourne du côté de la reine, il lui fit connaître qu'il avait confiance en sa justice aussi bien qu'en celle des princes du sang et des autres seigneurs et conseillers d'état, qui composaient cette auguste assemblée.

Puis s'adressant aux prélats, il leur dit, qu'il espérait qu'ils s'efforceraient plutôt d'éclaircir la vérité que de l'obscurcir, et d'empêcher que le mal ne gagnât plus avant que de le rendre incurable. C est l’opinion que nous avons de vous, Messieurs, ajouta-il, vous conjurant au nom de ce grand Dieu (fui nous a assembles en ce lieu et qui sera le juge de nos pensées et de nos paroles, que vous ensevelissiez dans un profond oubli tout ce qui a été écrit ou fait pendant quarante ans, et que vous travailliez de tout votre pouvoir à établir la concorde parmi nous. De notre coté nous nous sommes rendus ici dans le dessein d achever cette louable et sainte entreprise, et nous n'y apporterons qu'un esprit traitable et prêt à recevoir tout ce

qui sera prouvé par la Parole de Dieu, et à condamner toutes les doctrines fausses, soit de noire côté soit du vôtre. Ne croyez pas que nous prétendions régner, ni même être égaux à vous. Nous ne désirons autre chose si ce n'est que les ruines de Jérusalem soient réparées , que son temple spirituel soit relevé, que la maison de Dieu, qui est bâtie de pierres vices , soit remise en son entier, que les troupeaux épars soient ralliés et recueillis en la bergerie de ce souverain , et unique Pasteur ; voilà notre dessein, voilà tout notre désir, Messieurs, et si vous ne lavez pas crû, nous espérons que vous en serez persuadés , quand nous aurons confère' amiablement ensemble , et plût à Dieu qu'au lieu d'entrer en dispute et de nous attaquer les uns les autres par des arguments contraires, nous puissions tous d une commune voix , chanter un cantique au Seigneur, et nous tendre les mains les uns aux autres, comme il est arrivé quelquefois entre les armées prêtes à donner bataille.

Puis ayant déclaré en quoi nous étions d'accord avec les catholiques romains, et en quoi nous leur étions contraires, il expliqua et prouva les principaux articles de notre créance, d'une manière convenable au lieu et au temps où il parlait. Et surtout il s'attacha à montrer que notre religion nous apprend le respect et l'obéissance qui est due aux rois et aux souverains, et que les rebelles aux ordres de leurs princes n'ont pas de plus grands ennemis que nous. Enfin, après avoir souhaité que Dieu fît une pareille grâce à sa majesté , que celle qu'il fît au petit roi Josias, et que la reine imitant l'exemple de Clotilde, établit dans le royaume la connaissance de la véritable religion, il mit fin à son discours. Et parce que en parlant, il dit que Jésus-Christ est aussi éloigné du pain et du vin de la Cène que le ciel est éloigné de la terre, les prélats en murmurèrent étrangement. Mais enfin le tumulte étant apaisé, il s'approcha du roi, avec un profond respect, et lui présenta la Confession de foi des églises de France qui avait été dressée dès l'année 1555.

Le cardinal de Tournon tout indigne et avec une voix tremblante, et qui marquait une grande colère, s'emporta fort contre les ministres, qu'il appelait les nouveaux évangélistes, et pria le roi de ne se laisser point gagner par leurs persuasions, de demeurer ferme dans la religion de ses ancêtres, et de suspendre son jugement jusqu'à ce que les prélats eussent répondu à ce qu'il avait ouï, disant qu'alors le roi et toute l'assemblée reconnaîtraient combien il y avait de différence entre la vérité et le - mensonge. Voilà de quelle manière l'on commença le colloque.

Or d'autant que le discours de Bèze avait extrêmement irrité les prélats, il écrivit depuis à la reine en son particulier, et lui rendit raison des doctrines qui pouvaient les avoir choqués, et qu'il n'avait pas eu le temps d'éclaircir. Dans cette lettre il lui déclara qu'il ne croyait pas que Jésus- Christ fût exclus du sacrement de la Cène, et qu'au contraire, il reconnaissait que ce mystère vénérable a été établi par le Fils de Dieu, afin que nous fussions faits participants de la substance de son vrai corps et de son vrai sang ; et que par ce moyen, nous fussions unis plus étroitement avec lui dans la vie éternelle. Mais il soutenait que quoique Jésus-Christ fût véritablement dans la Cène, son corps qui est dans le ciel borné d'un li.-u et d'un espace ne se joignait pas avec le pain ; parce qu'après sa résurrection, il avait conversé avec ses disciples sur 'a terre pendant quarante jours, et que depuis ce temps-là, il n'était plus descendu en ce bas monde. Que St. Augustin est de ce sentiment, lorsqu'il dit que l'humanité de Jésus-Christ est au ciel, mais que sa divinité est partout; et il prouvait la même chose par l'autorité de Vigilius, évêque de Trente, qui a écrit, il y a plus de mille ans, contre Eutiches en ces termes : Le Fils unique de Dieu, qui a aussi été fait homme, est contenu en un lieu seul, quant à ce qui regarde la nature de la chair, mais il n’est contenu en aucun lieu, quant à la nature de la divinité.

L'on recommença le colloque le 18 de Septembre, et le roi, la reine, le roi de Navarre, le prince de Condé et plusieurs autres y assistèrent, mais en plus petit nombre. Le cardinal de Lorraine y fit un long discours, où il soutint de tout son pouvoir la religion romaine et tâcha de montrer qu'elle n'avait point d'abus ni d'erreurs qu'il fallût réformer et qu'elle devait retenir constamment toutes les doctrines qui étaient enseignées dans sa communion. Le cardinal ayant fini, Bèze demanda qu'il lui fût permis de répondre sur-le-champ, car les ministres appréhendaient qu'après ce jour-là l'on ne voulût plus s'assembler ni les entendre. En effet, le bruit courut que bien loin que les catholiques romains voulussent continuer la conférence avec ceux de la religion, les prélats devaient lancer sur eux les foudres de leur excommunication. Outre que comme quelques-uns des ministres croyaient que Bèze avait mêlé dans son discours des choses qui pouvaient choquer les théologiens d'Allemagne, ils craignaient que le catholiques romains ne voulussent éluder la conférence, se contentant d'en avoir remporté cet avantage, que les choses qui s'y étaient passées étaient capables d'allumer la guerre et la discorde entre lés églises de France et celles d'Allemagne. Mais Bèze ne pût pas obtenir ce qu'il demandait, et le roi remit l'action à un autre jour.

Mais d'autant que l'on traînait les choses en longueur, les ministres demandèrent au roi, qu'il leur fût permis de continuer la conférence qui avait été commencée ; ce qui, leur ayant été accordé le 24 de Septembre, ils se présentèrent au nombre de douze devant la reine, (car le roi n'y était pas) , le roi de Navarre, la reine sa femme , et quelques autres, et l'on tint alors le colloque non pas en public, mais en particulier. Le cardinal de Lorraine ayant dit que cette assemblée n'avait été convoquée , qu'afin que les ministres pussent répondre au discours qu'il avait fait à la dernière conférence, Bèze parla avec beaucoup de clarté et d'éloquence, de l'église et de la Gène du Seigneur, qui étaient les deux points où le cardinal avait le plus insisté. Après quoi Claude d'Epense, docteur de Sorbonne, ayant eu ordre de répondre à ce que Bèze avait dit, prit la parole et s'étendit sur la vocation ordinaire et extraordinaire des pasteurs, et ensuite traita la matière des traditions et la controverse de la Cène du Seigneur.

Comme Bèze se mettait en état de réfuter le discours d'Epense , Claude de Saintes s'étant levé, répéta en des termes injurieux, les mêmes choses que d'Epense avait proposées et soutint que les traditions étaient plus assurées que l'Ecriture-Sainte , et pour le prouver, il allégua un passage de Tertullien. Bèze ayant fait voir que des discours semblables à ceux qui venaient d'être prononcés, n'étaient pas propres à procurer l'union et la concorde qui était le but du colloque, pria la reine qu'elle eût la bonté d'empêcher un pareil désordre et d'imposer silence à ceux qui les attaqueraient avec tant d'emportement.

Après quoi il répondit à ce qui avait été allégué par d'Epense, et dit que quant à la vocation légitime, l'imposition des mains n'en était pas une marque nécessaire. Que les principales marques étaient l'élection et l'information touchant les mœurs et la doctrine ; qu'il ne fallait pas trouver étrange , s'il» n'avaient pas reçu l'imposition des mains de l'église romaine ; qu'ils ne l'auraient pas reçue de ceux dont ils n'approuvaient pas les mœurs dépravées , la superstition et la fausse doctrine, et que même ils ne pouvaient pas espérer d'être approuvés par le parti qui attaquait la vé- ritéqu'ils défendaient ; que sous l'ancienne loi Dieu avait suscité des Prophètes pour condamner la conduite des Sacrificateurs ordinaires; et qu'ainsi il ne fallait pas s'étonner qu'en ce temps il eût envoyé ex- traordinairemen t ses serviteurs, puisque les ministres ordinaires négligeaient de faire leur devoir; qu'il n'était pas toujours besoin de miracles pour confirmer la vocation extraordinaire , comme les exemples d'Esaïe, d'Aggée et de Zacharie et de plusieurs autres le faisaient voir clairement. Enfin H montra qu'ils n'annonçaient point un évangile nouveau, mais le même évangile qui a été prêché par les Apôtres et ratifié par une infinité de miracles ; et que comme il avait demeuré dans les ténèbres pendant plusieurs siècles, ils l'avaient retiré de l'obscurité, pour le produire à la lumière et pour le faire connaître à l'univers.

Pour ce qui regarde les traditions, il prouva que c'était un crime de les égaler à l'Ecriture-Sainte. Que l'autorité de Tertullien était alléguée mal à propos, Tertullien ayant affaire à des hérétiques qui étaient convaincus par des témoignages de la Parole de Dieu, et qui , pour soutenir leurs erreurs , se servaient de quelques passages qu'ils avaient altérés , leur opposait avec raison les traditions de l'église, qu'il disait être d'un plus grand poids que les visions de ces esprits corrompus ; que quant à eux, on ne pouvait pas prouver par la parole de Dieu, que leur doctrine fût fausse et erronée, et qu'ainsi il n'y avait pas lieu de leur opposer des traditions qui ne fussent pas apostoliques. Car lors que Tertullien disait que les hérétiques croyaient contre l'Ecriture sans l'Ecriture, il donnait à connaître que l'on doit les convaincre par l'Ecriture ; et en effet, Tertullien lui-même, blâmait ceux qui soutenaient que les Apôtres n'avaient pas compris dans leurs écrits tous les dogmes nécessaires pour le salut. Enfin, il montra que l'on ne pouvait juger de la doctrine des Apôtres que par les livres des Apôtres, et que les traditions des catholiques romains n'étaient pas apostoliques, puisque l'on savait et par qui, et en quel temps elles avaient été introduites dans l'église.

Claude de Saintes, ayant repris la parole avec beaucoup de chaleur et avec de grands cris, le cardinal appréhenda que cette contestation, qui ressemblait plutôt à une querelle qu'à une conférence, n'ennuyât la reine ; c'est pourquoi il fit faire silence, et proposa la question de la Cène du Seigneur, protestant que les prélats, et les théologiens qui étaient présents ne passeraient pas outre que l'on n'en eût convenu. Puis il demanda aux ministres, s'ils étaient prêts de souscrire à la Confession d'Augsbourg. Bèze ayant demandé à son tour si tous les prélats y souscriraient aussi, le cardinal ne fit aucune réponse, et ayant montré un écrit qui contenait le sentiment de quelques ministres d'Allemagne sur cette matière, il pressa extrêmement les ministres qui étaient en l’assemblée, de vouloir se ranger à cette opinion Le cardinal en leur faisant cette proposition, croyait leur tendre un piège où ils tomberaient infailliblement. Car, en cas qu'ils ne voulussent pas embrasser la Confession d’Augsbourg, il espérait que ce refus ferait naître la division entr'eux et les Allemands : que si les ministres l’approuvaient, il s'imaginait que ce serait avoir remporté la victoire sur ses ennemis. Mais Bèze évita ces écueils en lui répondant qu'ils n'étaient envoyés de leurs églises que pour défendre la Confession qu'ils avaient présentée au roi, et qu'il semblait à propos de commencer par les choses les plus faciles ; et que comme les sacrements dépendent de la doctrine, il fallait premièrement convenir des dogmes de la religion.

Mais parce que le cardinal pressait toujours qu'on lui donnât une réponse précise, et que les ministres appréhendaient, que s'ils le refusaient absolument, il ne les accusât d'avoir rompu le colloque, ils demandèrent qu'on leur Communiquât l'écrit qui leur avait été montré, et qu'on leur donnât du temps pour le lire et pour l'examiner. Alors on leur présenta l'article de la Cène, que le cardinal dit être tiré de la Confession d'Augsbourg, et on le mit entre leurs mains avec une consultation des ministres de Saxe, qui avait été faite sur le même sujet. Après quoi le colloque se sépara.

Le vingt-sixième de Septembre on revint au colloque, et Bèze ayant parlé encore de la vocation des pasteurs, et de la sainte Cène, le cardinal ne put souffrir ce qu'il avait dit contre la vocation des ecclésiastiques de l'église romaine, et s'écria qu'il manquait au respect qu'il devait à la majesté royale; mais Bèze montra clairement que son discours ne devait choquer personne, car il fit remarquer que les rois ne s'étaient attribué le droit de nommer aux bénéfices vacants, et ne lavaient ôté aux ecclésiastiques que parce qu'ils avaient longtemps abusé de leur vocation.

Le cardinal ayant interrompu Bèze, demanda de nouveau aux ministres pourquoi ils refusaient de souscrire à la Confession d'Augsbourg; à quoi ils répondirent, que si les catholiques romains la voulaient recevoir, ce serait le moyen de terminer bien tôt tous les différends qui les divisaient les uns des autres, et ainsi ils prièrent le cardinal de dire s'il proposait cela de lui-même, ou au nom de tous les prélats. Pour moi, repartit le cardinal, je ne règle pas ma créance sur telle des autres, et je fais profession d’embrasser toujours la vérité, sans considérer la main qui me la présente. Mais, répliqua Bèze, si vous refusez d’approuver cette Confession n’est- il pas injuste d'exiger de nous que nous ï approuvions ?

Alors d'Epense reprit le 'discours de la Cène que l'on avait commencé, et employa contre les ministres le mot de substance, dont Calvin s'était servi en l'explication de ce mystère ; à quoi il fût répondu qu'en se servant du terme de substance on ne prétendait pas enseigner que le corps de Jésus-Christ fut mangé d'une manière grossière, et corporelle, mais seulement distinguer la manducation imaginaire, de la vraie et de la spirituelle; et Martyr ayant continué cette matière l'expliqua fort au long en la langue de son pays. Mais le cardinal l'interrompit à diverses fois, disant qu'il ne voulait pas disputer avec des gens qui ne parlaient pas français. Cependant d'Epense fut si satisfait de l'érudition de Martyr, qu'il lui donna ce témoignage qu'il n'y avait point de théologien de son temps qui eût éclairci la Cène du Seigneur avec autant de netteté et de savoir que lui.

Comme les ministres se préparaient pour répondre à d'Epense , un certain Espagnol, que l'on disait être le général des Jésuites s'étant levé, parla près d'une heure en italien et dit beaucoup de choses injurieuses aux ministres , les appelant singes , renards et monstres, et il remontra qu'ils ne devaient pas être ouïs, mais qu'il fallait les renvoyer au concile de Trente; ensuite passant à la controverse de la Cène, il dit que Jésus-Christ était présent dans l'eucharistie , comme un roi qui ayant ordonné que l'on célébrât une fête, et que Ton fît tous les ans des jeux et des réjouissances solennelles en mémoire d'une victoire qu'il aurait remportée sur ses ennemis , y voudrait assister lui-même et y présider. Et enfin ayant fait tous ses efforts pour irriter la reine contre les ministres, il attira sur lui la moquerie des uns et la colère des autres.

Mais Bèze ne daignant pas répondre à toutes ses injures, lui fit connaître que la reine n'avait pas besoin des conseils d'un moine, et qu'elle saurait bien gouverner le royaume sans qu'il se mêlât de lui donner ses avis. Après quoi Bèze montra qu'il avait parlé de la Cène du Seigneur comme d'un jeu et d'une comédie dont Jésus-Christ faisait le premier personnage. Puis s'étant tourné du côté de d'Epense, il lui dit, que comme on lit dans l'Ecriture ces paroles : Ceci est mon corps , l'on y trouve semblablement celles-ci : Ce calice est le nouveau Testament, et ceci est le calice du nouveau Testament, qui ne peuvent s'entendre sans figure ; et il lui fit voir , que les sacrements ne seraient pas des sacrements, s'ils n'avaient du rapport et de la ressemblance avec les choses dont ils sont les signes et les sacrements, ainsi que l'enseigne St. Augustin dans une épître à Boniface.

Mais répondit d'Epense, s'il y avait quelque figure dans nos sacrements, ils ne seraient guère différents de ceux de l'ancienne alliance, et ils seraient des figures, se gui est absurde. A quoi Bèze répliqua, qu'il n'y avait aucune absurdité en la doctrine qu'il enseignait, puisque -St. Paul comparait la Circoncision à notre baptême, et il fit remarquer, ce que le même apôtre écrit de la manne et du passage de la mer ; et qu'autre chose est une figure, autre chose un sacrement ; que sous l'Evangile les figures ont disparu, mais que nous avons besoin des signes visibles, auxquels on donne le nom des choses qu'ils signifient. Que les sacrements que Dieu a institués, ne sont jamais séparés de la vérité qu'ils représentent, et que les pères sous la loi avaient été participants de cette vérité, mais d'une manière moins avantageuse que nous.

Et comme un autre docteur de Sorbonne eut demandé , ce qu'il fallait entendre par le pronom, ceci, dans cette proposition, ceci est mon corps, Le pain, lui répondit Bèze, et ce pain représente le corps de Jésus-Christ. Le docteur de Sorbonne se mit à crier que les règles de la grammaire ne souffraient pas que, ceci, se rapportât au pain, mais que c'était un individu vague. Mai s Bèze montra que l'explication du docteur ne pouvait pas s'accorder avec la nature du signe et du sacrement , que le signe n'était point détruit, lorsqu'il était joint à ce qu'il signifiait, et que cet individu vague était une chose inconnue à toute l'antiquité savante. Ainsi cette journée se passa presque toute à corn- Lattre ces docteurs de Sorbonne. Comme la dispute fut finie, l'un d'entr'eux, le menaçant avec la main, Oh ! si nous pouvions, lui dit-il, te tenir enfermé entre les murailles de la Sorbonne.

Cependant les catholiques romains dressèrent une formule où leur créance touchant le point de la Cène était expliquée t et ils la communiquèrent aux ministres. Mais comme l'on vit qu'on n'avançait rien par ce chemin, on en prit un autre, et l'on choisit des personnes de chaque côté, pour conférer à l'amiable des articles qui étaient en controverse. Du côté des catholiques romains, on prit Jean Monluc, évêque de Valence, qui n'était pas éloigné de notre créance, et d'Epense qui passait pour un homme qui avait une égale inclination pour l'une et pour l'autre religion ; et du côté des ministres, Bèze et Gallas furent nommés. Ils s'assemblèrent donc à St. Germain le 27 de Septembre dans la maison d'un particulier. D'abord les catholiques romains dirent qu'ils avaient ordre de la reine de dresser une formule de la cène du Seigneur qui fut au gré des deux partis. A. quoi les ministres répondirent, que quelque désir qu'ils' eussent de procurer la concorde r ils ne donneraient jamais les mains à aucun accord qui put choquer le sentiment, et la créance de leurs frères. Ils ne laissèrent pourtant pas de chercher avec un, grand soin un milieu, qui put satisfaire tout le monde, et enfin après une longue dispute on conçut en ces termes l'article de la cène. Nous crayons que dans la cène, le vrai corps, et le vrai sang de Jésus-Christ est exhibé, et pris de tous les fidèles communiants, d'une manière spirituelle, et ineffable, réellement, véritablement, et substantiellement.

Cette formule ayant été communiquée aux autres ministres, ils jugèrent qu'elle- n'avait rien qui ne s'accordât avec leur doctrine, mais que ce mystère n'y était pas assez clairement expliqué, et que si elle subsistait de cette manière, il serait libre à chacun de la recevoir comme elle était conçue, ou d'en faire une nouvelle à sa fantaisie. C'est pourquoi les évêques de Valence et de Seez d'Epenses , Salignac, et Boutillier du côté des catholiques romains , et Martyr, Bèze, Galas, Marlorat, et l'Epine , de la part des ministres, s'étant assemblés le 29 de Septembre, on demanda aux ministres s'ils voulaient admettre la présence corporelle de Jésus- Christ en la cène : A quoi Martyr répondit , que pour lui ; il croyait que le corps de Jésus-Christ n'était véritablement, et substantiellement, en aucun autre lieu, que dans le ciel ; mais qu'il ne niait pas, que son véritable corps et son véritable sang qui avait été répandu pour le salut des hommes, ne fut mangé par la foi de ceux qui communient à la Sainte-Cène, Quoique tous les ministres eussent approuvé ce que Martyr avait dit; D'Epense ne laissa pas de publier qu'ils n'avaient pas été d'un même sentiment.

Le lendemain , les mêmes personnes se rassemblèrent au même lieu, et Salignac ayant produit un exemplaire grec de Saint Cyrille Evêque de Jérusalem, où ces mots étaient écrits, le pain de l’Eucharistie après l'invocation du Saint Esprit, n'est plus du pain commun, mais le corps de Jésus-Christ; Martyr fit voir avec beaucoup de clarté, que cet auteur détruisait également la transsubstantiation et la consubstantiation, celle-là, parce qu'il ne disait pas, que le pain ne fut plus du pain , mais qu'il n'était plus du pain commun, Et celle-ci, parce qu'il n'avait pas enseigné que le pain commun fit un sacrement avec Je corps de notre Sauveur, ayant seulement opposé au pain commun, le pain qui est appelé le corps de Jésus-Christ, à cause qu'il est le signe. Mais qu'on rite pouvait pas tirer de là cette conséquence, que le corps du fils de Dieu fut présent en tous les endroits, où se trouve le signe, et le sacrement de son corps.

Après quoi sans entrer en contestation, on dressa une formule, en ces mots, parce que la foi rend présentes les choses, que Dieu nous a promises, et reçoit véritablement le corps et le sang de notre Seigneur, par l'efficace. du Saint-Esprit, nous confessons, et reconnaissons par cette raison, la présence du corps et du sang de Jésus-Christ en la cène en laquelle il nous présente, et nous donne véritablement la substance de son corps, et de son sang par la vertu de son Saint Esprit, et que nous recevons et mangeons 'spirituellement, et par la foi, le même corps qui est mort pour nous, afin que nous soyons- os de ses os et chair de sa chair, pour être vivifies par lui et recevoir tout ce qui est nécessaire à notre salut.

D'Epense n'approuvait point cette formule, parce qu'il soutenait que ce n'était pas à la toute-puissance de Dieu, qu'il fallait attribuer la vertu de rendre présentes, les choses qui étaient absentes. Mais Bèze lui fit voir, qu'il n'y avait point d'ab- surdité en cela, et que la foi est comme t'œil, et la main de l'âme qui voit et qui reçoit ce que Dieu lui offre. On fut pourtant d'avis le jour suivant, de coucher la formule de cette sorte. Nous confessons que Jésus-Christ nous donne dans la Cène et nous communique véritablement la substance de son corps et de son sang T par la vertu de son Saint Esprit, et que nous recevons et mangeons spirituellement et par la foi, le vrai corps qui a été offert et immolé pour nous , afin que nous soyons os de ses os et chair de sa chair pour être vivifiés par lui et recevoir tout ce qui est nécessaire à notre salut : Et parce que la foi appuyée de la parole de Dieu, rend présentes les choses reçues t nous confessons que c'est par cette foi que nous mangeons et buvons le vrai et naturel corps de Jésus-Christ par l'efficace du Saint-Esprit, et à cet égard nous reconnaissons la présence du corps et du sang de Jésus-Christ en la Sainte-Cène. Il avait été convenu, que l'on ne publierait pas cet écrit qu'il n'eût été communiqué à tous les prélats qui étaient à Poissy. Mais il en arriva autrement; car il n'eut pas plutôt été dressé, que l'on en sema plusieurs copies à la cour, qui le reçut avec un applaudissement universel comme ne doutant pas qu'on ne fut tombé d'accord du plus important de tous les articles qui étaient en contestation.

Cependant la reine ayant su ce qui s'é- tait passé en cette conférence, manda Bèze et lui fit connaître qu'elle en était infiniment satisfaite, et parce que dans le temps qu'elle parlait à Bèze, le cardinal de Lorraine entra dans sa chambre, elle lui montra cet écrit, comme une chose qui lui donnait beaucoup de plaisir. Le cardinal l'ayant lu témoigna qu'il n'avait jamais eu 'd'autre croyance, et dit qu'il ne doutait pas, que cette formule ne fût approuvée de tous les prélats qui étaient à Poissy. Mais il se trompa dans son sentiment. Car leur ayant été présentée, ils la condamnèrent, et blâmèrent extrêmement D'Epense, d'y avoir consenti, et le cardinal de ne s'y être point opposé. Après quoi ils en dressèrent un autre, déclarant que si Bèze et les autres ministres refusaient d'y souscrire, on ne s'assemblerait plus avec eux, et qu'on ne les regarderait que comme des personnes obstinées dans leurs erreurs, séparées de l'Eglise et qui mériteraient d'être punies avec la dernière rigueur.

Voilà comment finit le fameux colloque de Poissy, qui ne produisit pas tout le fruit que l'on avait espéré. L'assemblée ne fut pas plutôt séparée, que Bèze se mit en état de retourner à Genève. Mais il en fut empêché par la reine, qui le retint en France lui disant que comme il était français, il était juste qu'il donnât ses soins à ce Royaume qui implorait son secours, dans le malheureux état ou les différends de la religion l'avaient réduit. Quoique Bèze prévît les troubles qui s'élevèrent peu de temps après, et que l'amour de son église qui l'attendait avec impatience, l'attirât puissamment à Genève, il fut contraint d'obéir à la reine, et de différer son départ.

Au reste, le nombre des personnes de la religion augmentait de jour en jour, et ils commençaient à faire des assemblées publiquement en toutes les provinces du royaume. En certains endroits on s'empara des églises des catholiques romains qui leur furent restituées ensuite, suivant les ordres du roi, et par le conseil des ministres.

Cependant Bèze prêchait souvent, tantôt chez la reine de Navarre, tantôt chez le prince de Condé, et tantôt aux faubourgs de Paris, car en ce temps-là, fut publié l'Edit de Janvier qui permettait l'exercice de la religion réformée, hors de toutes les villes du royaume. Mais on ne jouit pas longtemps de cet avantage. Car le connétable de Montmorenci, le duc de Guise et le maréchal de Saint-André, les plus cruels et les plus redoutables ennemis de la religion réformée, et qui en avaient juré la destruction, résolurent d'empêcher à force ouverte l'exécution de cet édit. Mais comme ils virent qu'ils viendraient plus aisément à bout de leur dessein, s'ils pouvaient attirer à leur parti le roi de Navarre, ils employèrent toute leur adresse pour se rendre maîtres de son esprit. Et] afin de surmonter toute la résistance qu'il pouvait leur opposer, ils se servirent de François Baudouin jurisconsulte, lequel ayant changé trois ou quatre fois de religion, était très-propre à persuader ce prince de renoncer à celle qu'il professait, et d'en embrasser une nouvelle.

Bèze de son côté, qui avait l'honneur d'approcher souvent le roi de Navarre, n'oublia rien pour le confirmer dans notre créance, et pour l'empêcher de prendre le parti de nos ennemis. Mais tous ses soins furent inutiles : car le roi de Navarre, lui témoigna qu'il était vrai qu'il s'allait embarquer dans une mer dangereuse, mais il l'assura qu'il saurait bien s'en retirer toutes les fois qu'il le voudrait. Ainsi il abandonna notre religion, et Bèze cessa de le voir et d'aller chez lui.

Au mois de Mars de la même année, par l'ordre la reine, les docteurs de l'une et de l'autre religion , s'assemblèrent à Saint-Germain , pour conférer touchant le culte des images. Les catholiques romains étaient Nicolas Maillard, doyen de la Sorbonne, Salignac, d'Epense , Boutillier , Démochares, Vigor, Former, le général des Jésuites, Justinien, Moine de l'ordre de Saint François, et Pierre Picherel, qui était un très-savant homme. Les ministres furent Bèze, Marlorat, Pérusel et Barbast.

La reine assista à cette conférence, accompagnée du roi de Navarre, de la reine sa femme, des cardinaux de Ferrare, de Bourbon, de Tournon et de Châtillon. Le premier jour, Bèze parla, durant deux heu- heures, contre les images. Les jours suivants, chacun discourut à son tour et l'on soutint son sentiment de part et d'autre, avec beaucoup de modération et de douceur.

Au reste, Démochares et le général des Jésuites, attirèrent sur eux la risée, et la moquerie de toute l'assemblée. Car celui-ci allégua deux raisons pour montrer que toutes les doctrines, qui sont nécessaires au salut ne sont pas comprises dans la parole de Dieu ; l'une, parce que si elles y eussent été insérées, il aurait fallu faire un livre d'une grosseur excessive ; et l'autre, à cause que l'on n'aurait jamais pu faire le moindre changement dans l'Eglise.

Quant à Démochares, ayant dessein de prouver qu'il y avait des images dans les temples, du temps de Saint Denis, que l'on dit avoir été disciple de Saint Paul, il se servit de la peinture qui se trouve sur les vitres de deux églises de Paris, dont l'one porte le nom de Saint Benoit, et l'autre, celui de Saint Etienne. Or comme un argument ei ridicule ne méritait pas une réponse sérieuse, Bèze en fit voir l'impertinence, en disant que son raisonnement n'avait ni force, ni solidité, et qu'il était aussi faible et aussi fragile que le verre qu'il avait employé pour appuyer son opinion.

Cependant les ministres d'un commun consentement soutenaient qu'on devait ôter toutes les images des temples. Au lieu que les docteurs de Sorbonne étaient divisé» entre eux ; car l'évêque de Valence, d'Epense , Boutillier, Salignac et Picherel condamnaient les images de la sainte Trinité, et n'en voulaient point souffrir d'autres dans leurs églises que la figure de la croix, à laquelle même ils croyaient que l'on ne devait rendre aucun culte. Les autres disaient, qu'à la vérité, il fallait retrancher quelques abus qui s'étaient glissés dans le culte des images, mais qu'on ne devait point abolir une pratique aussi religieuse que celle-là. Ainsi cette conférence ne produisit pas de plus grands fruits que la première.

Dans ce temps-là le duc de Guise fit un cruel massacre des fidèles à Vassi, car il en fit égorger quarante-cinq dans leur temple, outre qu'il y en eut une infinité de blessés. Bèze et Francour furent envoyés à Monceaux, où la cour était alors, pour porter plainte au roi de cet horrible attentat, et pour demander qu'on punît les perturbateurs de la tranquillité publique. Et parce que plusieurs excusaient cette action, et accusaient ceux de Vassi d'avoir donné sujet à ce désordre, en attaquant les premiers les domestiques du duc de Guise, Bèze réfuta cette calomnie, ajoutant qu'il avait été envoyé au nom de l'église, dont c'était le propre de ne point faire d'injures, mais de les souffrir; et qu'au reste, elle était plus dure et plus solide qu'une enclume, et que non-seulement elle avait résisté à tous les marteaux qui l'avaient frappée, mais qu'elle les avait usés.

Après que Bèze eut défendu la cause des fidèles de Vassi, le cardinal de Ferrare, qui était avec le roi, lui reprocha ce que œux de la religion avaient fait, depuis peu, à St. Médard. Mais Bèze ferma la bouche à ce cardinal, en lui faisant voir qu'ils n'avaient pas été les auteurs de ce désordre, mais les prêtres de cette église- là. Car il lui représenta qu'un grand nombre de personnes de la religion s'étant assemblées au lieu qui leur avait été destiné dans le faubourg St. Marcel, auprès de l'église St. Médard, et Malot ayant commencé sa prédication, les prêtres de cette église avaient fait sonner toutes les cloches afin de troubler le ministre et d'empêcher ses auditeurs de l'entendre. C'est pourquoi on leur avait envoyé deux hommes pour prier le curé de ne point faire sonner avec tant de bruit, mais qu'il les avait massacrés, et que celte action cruelle avait obligé ceux de la religion de courir à la vengeance de leurs frères ; et qu'enfin l'impétuosité de ce peuple avait été réprimée tant par lui que par les autres ministres, qui avaient fait cesser ce combat, sans que pas un des catholiques romains y eût été tué.

Or comme ce carnage de Vassi avait allumé la guerre civile en France, le prince de Condé pria Bèze de ne le point abandonner en un temps où sa présence lui était si nécessaire. Quoique Bèze vit qu'il allait s'exposer à un orage bien dangereux, et qu'il eût un grand déplaisir de demeurer si longtemps éloigné de sa chère église, il ne voulut pas refuser son secours et ses consolations à un prince si illustre et si pieux. Il s'attacha donc auprès de sa personne pendant toute cette première guerre, et non-seulement il lui fut utile par ses prédications, mais encore par ses avis, par ses conseils, par ses exhortations, et par ses enseignements.

Durant ce temps calamiteux, Orléans fut la retraite du prince de Condé, et l'asile de tous ceux dont les catholiques romains avaient juré la perte. Et parce que pendant les troubles de l'Etat, plusieurs esprits déréglés tâchaient de corrompre la discipline ecclésiastique et d'introduire la licence parmi les personnes de la religion, l'on tint un synode national à Orléans où Bèze assista et où l'on fit de nouveaux règlements, après avoir confirmé ceux qui étaient en usage dans l'église.

Quelque temps après, la peste se répandit dans Orléans, et emporta un grand nombre de personnes, et entr'autres Conrard Badius, ministre de cette ville-là. Cependant Bèze ne cessa jamais de prêcher en public et de visiter en particulier toutes sortes de malades.

Ensuite, le prince s'étant mis en campagne, Bèze le suivit, et il se trouva à la célèbre bataille de Dreux, non pas pour prêcher la sédition et la discorde, comme un impertinent poète l'a voulu assurer, mais pour combattre les ennemis de la vérité par sa foi et par ses prières, et pour fortifier le courage de ceux qui soutenaient la cause de Jésus-Christ. Et comme le prince fut pris à celte bataille, il le consola par ses lettres, et il exhorta l'armée de ne se laisser point abattre par un coup si funeste, mais d'espérer en la protection de Dieu, et d'attendre le secours du ciel avec une constance chrétienne. Apres la prise du prince, l'amiral de Châtillon, ayant été chargé du commandement de l'armée, Bèze passa avec lui en Normandie, et l'accompagna toujours jusqu'à ce qu'il fût de retour à Orléans.

Enfin, la paix ayant été faite le treizième de Mars l'an mil-cinq-cent-soixante-trois, Bèze obtint son congé du prince et quitta la France, après y avoir passé vingt-deux mois, avec beaucoup de peine et de chagrin, et s'y être exposé à diverses fatigues et à de grands périls.

Etant de retour à Genève, il reprit les fonctions de son ministère et de sa charge de professeur en théologie. La première fois qu'il parla en public, il remplit l'âme de ses auditeurs d'une douleur inconcevable, car il leur représenta toutes les misères et les calamités de la France, qu'il avait vues de ses propres yeux, et il leur fit cette triste peinture, pour les obliger à secourir leurs frères, et de leurs prières et de leurs charités.

Bèze étant en repos dans son église, et dans son cabinet, répondit à Sébastien Castalion , qui avait attaqué sa version latine du Nouveau Testament, se défendît contre les injures et les calomnies de Baudouin , combattit le dogme de la toute- présence du corps de Jésus-Christ qui était soutenu par Brentius et par Jaques André, et, enfin, écrivit un petitlivre de demandes et de réponses chrétiennes.

La guerre civile s'étant rallumée en France, comme il avait extrêmement à cœur le salut et le bien des églises de ce royaume, il les consolait, les exhortait, les fortifiait et les assistait de ses conseils, ne pouvant pas leur donner de plus grands secours. Quelque temps après, il composa son livre de la polygamie et des divorces, pour réfuter les erreurs de Bernardin Ochin de Sienne, et il fit un écrit contre Matthieu Flaccius Illiricus.

La troisième guerre civile qui s'était élevée en France ayant été terminée par une troisième paix, à la prière de la reine de Navarre, de l'amiral de Chatillon, et de plusieurs autres seigneurs de la religion , il assista au synode national des églises réformées de ce royaume là, qui avait été convoqué à la Rochelle, et il y présida comme modérateur. On y confirma la confession de foi des églises de France, qui fut approuvée, et signée par la reine de Navarre, par le prince sou fils et par le prince de Condé ; et en ayant été fait deux originaux, l'on en remit un dans les archives de l'église de la Rochelle, et l'autre fut porté dans celles de la république de Genève.

L'année suivante, Bèze se trouva aussi au synode national de Nîmes, y ayant été conduit par un des consuls de cette ville-là, qui lui fut envoyé à Genève. On traita encore dans cette assemblée de la discipline ecclésiastique, et comme un certain Jean Morel, parisien, voulait en introduire une nouvelle et changer divers règlements qui étaient en usage parmi nous, il s'opposa à ses efforts , et renversa tous ses desseins, malgré les oppositions de plusieurs personnages savants, qui s'étant laissé charmer par l'amour de la nouveauté, soutenaient cet homme avec beaucoup d'éloquence et avec un grand appareil de faux raisonnements. Ainsi, selon l'opinion de Bèze, les erreurs de Morel furent condamnées d'un commun consentement, et le synode confirma l'ancienne discipline.

Il ne fut pas plutôt de retour à Genève, qu'on l'obligea de mettre la main à la plume pour répondre à Jaques André, et à Jean Pappe. Il donna aussi au public les psaumes traduits en vers latins.

Après le massacre de la Saint-Barthélemy, Genève fut l'asile d'un nombre incroyable de Français, qui s'y retirèrent pour se mettre à couvert de la fureur de leurs ennemis. Parmi ces malheureux, il se trouva cinquante ministres dépouillés de tous leurs biens, et réduits à la dernière nécessité. Bèze prit tant de soins pour exciter la charité des églises d'Allemagne, d'Angleterre et même de France , que l'on ramassa une somme d'argent assez considérable pour faire subsister commodément tous ces étrangers pendant trois années, qu'ils demeurèrent à Genève.

Henri de Bourbon prince de Condé, fils du grand Louis de Bourbon, étant échappé de ce carnage comme par miracle, se retira à Strasbourg, où il demeura quelque temps. Durant le séjour qu'il y. fit, il manda Bèze et il se servit de lui pour traiter une affaire importante qu'il avait avec Jean Casimir, administrateur de l'électeur Palatin. Après quoi, ce prince s'en retournant en France, passa par Genève, et s'y arrêta plusieurs jours pendant lesquels il eut de longues conférences avec Bèze et il lui fit connaître combien il prenait à cœur les intérêts des églises de France, et combien il souhaitait de pouvoir apporter quelque remède à leurs calamités.

Peu de temps avant la mort de Charles neuvième, un certain personnage, qui se disait avoir été envoyé par le roi, vint à Genève, pour consulter Bèze sur une affaire importante, que ce prince l'avait chargé de lui communiquer. Bèze ayant examiné avec beaucoup d'attention la demande du roi, répondit à cet envoyé, qu'un homme aussi chétif que lui n'était pas capable de donner conseil à un aussi grand monarque et s'excusa de faire ce qu'il exigeait de lui. Cet homme ne s'en fut pas plutôt retourné, que la nouvelle vint de la mort de Charles neuvième.

Cependant, quoique Bèze continuât de s'acquitter avec assiduité de toutes les fonctions de son ministère et de sa charge de professeur en théologie, il ne laissait pas de travailler pour le public. Car il revit pour la quatrième fois son interprétation et ses notes du Nouveau Testament. Il fît un traité de l'union hypostatique contre Pappe. Il écrivit contre Holder, contre Jaques André et contre Jodoch Harchius. Il composa l'harmonie da la loi de Dieu, tirée des livres de Moïse. Il mit au jour le recueil de ses lettres, et un livre de l'autorité et des marques de l'église catholique.

Au reste, d'un côté le misérable état des églises de France lui causait une douleur extrême, et de l'autre les malheurs de l'église de Genève, tenaient son esprit dans une agitation continuelle. Car alors la peste rasageait la ville de Genève, et elle était menacée de tant de maux et de tant de dangers, que l'on ne peut attribuer sa subsistance qu'à une protection miraculeuse du ciel. Et c'est ce que Bèze représenta, par un excellent emblème qu'il fit en ce temps-là. Car l'on y voit Genève, qui n'est soutenue que par un filet attaché à la toute puissante main du Seigneur. Ainsi, quel- nue sensible et quelque vive que fût l'affliction dont il était pénétré, il se consolait en la confiance qu'il avait en la bonté de Dieu. D'ailleurs, l'amitié qu'il avait pour ses collègues et celle qu'ils avaient pour lui, adoucissaient toutes ses amertumes. Et il ne faut pas douter que la concorde qui a toujours régné parmi eux, n'ait été le plus ferme appui de cette église et ne l'ait rendue invincible à toutes les attaques des ennemis du dehors et à tous les efforts que les ennemis du dedans ont fait pour la détruire. Tant il est vrai que l'amour que Dieu porte au peuple de Genève, est au-dessus de toutes nos expressions, et de toutes nos pensées.

Or pendant que la persécution désolait les églises de France, plusieurs personnes de ce royaume, de la première qualité, s'allèrent réfugier à Montbéliard : et comme l'on y agitait souvent la controverse de l’eucharistie, qui divise les Allemands et les Français, le comte de Montbéliard convoqua une assemblée des théologiens de Wittemberg et des Suisses, afin qu'ils tâchassent de terminer ce différend. Du côté des Suisses, Abraham Mu s cule, ministre de Berne, et Pierre Hubner, professeur en langue grecque y assistèrent. Bèze s'y trouva aussi suivant le désir des Français qui s'étaient retirés à Montbéliard. L'on y envoya encore de Genève, Antoine de La Faye, et de Lausanne, Claude Alberi, professeur en philosophie. Ceux qui y comparurent de la part des théologiens de Wittemberg, furent Jacques André, chancelier de l'Académie de Tübingen, ministre et professeur en théologie, Luc Osiander et quelques autres ; Bèze et Jacques André furent les principaux acteurs de cette conférence. Quoique Bèze et presque tous ceux qui composaient celte assemblée, souhaitassent que chacun prouvât son sentiment par des syllogismes et des arguments en forme, on n'en usa pourtant pas de cette manière. Car comme Jacques André fit un long discours suivant les règles de la rhétorique , Bèze fut obligé de l'imiter, et cela fut cause que la dispute dura plus longtemps, et qu'elle ne se fit pas avec tout l'ordre et toute la clarté qu'il eût été à souhaiter.

L'on se sépara pourtant avec beaucoup de douceur, et pendant toute la contestation, on ne remarqua jamais aucune aigreur ni aucun emportement de part ni d'autre. Mais cette conférence ne produisit pas plus de fruit qu'en produisent d'ordinaire les disputes ; car en ces occasions chacun se propose, non pas de découvrir la vérité, mais d'acquérir de la gloire.

Cependant il fut .convenu de ne pas publier l'histoire de cette conférence, afin de ne pas donner lieu à de nouvelles disputes. Mais parce que les théologiens de Wittemberg firent voler de tous côtés des lettres qui exaltaient la victoire d'André et la défaite de Bèze; et que de plus, ils firent imprimer cette conférence avec des notes, Bèze fut contraint de mettre au jour un court et véritable récit de tout ce qui s'y était passé.

Il assista aussi à un synode qui se tint à Berne, où diverses erreurs de Samuel Huber et du même Claude Alberi, qui s'était trouvé au colloque de Montbéliard, furent condamnées, et il ajouta à ses questions chrétiennes, la partie qui regarde les sacrements. Ensuite il écrivit contre Hofman ; il donna au public ses sermons sur la passion de notre Seigneur Jésus- Christ et sur le Cantique des Cantiques, lequel il mit aussi en vers lyriques, et il répondit aux calomnies de Genebrard. Enfin il revit son interprétation du Nouveau-Testament.

L'année suivante, toute la France étant en armes, comme la république de Genève avait le bonheur d'être depuis longtemps du nombre des alliés de cette couronne , elle fut obligée d'entrer dans cette guerre civile et de se déclarer pour le roi. Et parce que pendant ces désordres l'on résolut de faire deux fois la semaine des prières extraordinaires, Bèze se chargea de ce fardeau avec beaucoup de plaisir. Il est vrai qu'on le dispensa de toutes les prédications qu'il devait faire à son tour, pendant une semaine, hormis de celle du dimanche.

Ce fut alors que François de La Noue vint à Genève et y fit quelque séjour. Comme c'était un seigneur dont la vertu héroïque gagnait l'estime et l'admiration de tout le monde, et que d'ailleurs on remarquait en lui une piété admirable, Bèze prenait un extrême plaisir à sa conversation, aussi bien qu'à celle d'Antoine de Chandieu, ministre du St. Evangile, qui n'était pas moins illustre par son savoir et par sa vertu, que par sa noblesse. Il voyait aussi souvent deux seigneurs de Genève, dont l'un s'appelait Michel Roset, l'autre Jacques Lect, et Antoine Desmarets, Pompée Diodati et Jean Favre, sans parler de tous les pasteurs et professeurs de l'Académie.

Quelques années après , il se plaignit d'une espèce de vertige, qui le même jour de la Pentecôte de l'année 1597, le contraignit de descendre de chaire après avoir fait la première prière, par où l'on commence les actions publiques dans nos églises; de sorte qu'Antoine de La Faye suppléa à son défaut, et fut obligé de prêcher sur-le-champ. Le même accident lui prit l'année suivante, et David Claude acheva la prédication qu'il avait commencée.

Depuis ce temps-là, il monta rarement en chaire. Mais comme il ne voulait pas languir dans l’oisiveté, il ne laissait pas de remplir tous les devoirs que sa charge de professeur en théologie pouvait exiger de lui. Il est vrai que parce qu'il était un peu sourd, il n'assista plus aux disputes publiques, ni au Consistoire.

Il vécut de cette manière jusqu'à l'automne de l'année 1528, qu'il cessa entièrement de faire des leçons en théologie. II ne discontinua pourtant pas tout-à-fait de prêcher jusqu'au i3 Janvier, car ce jour- là, il fit son dernier sermon sur cette demande de la prière du Seigneur : ta volonté soit faite en la terre comme au ciel. Et comme alors les forces lui manquèrent, pour parler proprement, il faut dire, non pas qu'il se reposa de ses travaux, mais qu'il fut contraint malgré lui d'y mettre fin. Car il avait d'ordinaire en la bouche, ces paroles de Vespasien : il faut qu'un Empereur meure debout. Mais quoiqu'il fût extrêmement cassé, ses sens, excepté l'ouïe n'étaient nullement affaiblis ; sa mémoire n'était pas tout-à-fait mauvaise, et il raisonnait avec beaucoup du jugement.

En effet, le roi Henri quatrième, étant venu camper devant le fort Sainte Catherine qui appartenait au duc de Savoie , à deux lieues de Genève, Bèze l'alla voir par un tems extraordinairement froid, et ayant été présenté par le duc de Sully à ce grand prince, il lui fit un compliment en ces termes :« Sire, l'éloquence des paroles humaines n'étant pas capable d'exalter vos « louanges jusques au sommet de vos actions admirables ; et mon style étant trop « rampant et ma voix trop faible pour célébrer l'éclat des vertus de V. M. que « l'univers publiera sans cesse, puisqu'elle « ne cesse jamais de produire des actions dignes de gloire et de louange, je lais« serai aux saints Anges la célébration « des éloges qui lui sont dus, pour avoir « tiré les églises du Seigneur de l'oppression et acquis aux enfants de Dieu, une « ample liberté pour le servir selon ses divins préceptes, et pour l'invoquer uniquement en Trinité de personnes. Je me « contenterai de dire et d'appliquer aux « choses humaines, ce que Siméon disait « pour les divines : or laisse créateur! aller en paix ton serviteur, puisque mes yeux « ont eu le crédit d'avoir vu avant que de « mourir, le libérateur, non-seulement de « nous, vos très-humbles serviteurs, mais « de toute la France, et des fidèles en général qui ont ressenti l'effet de vos précieuses bontés.

« A quoi le roi répondit, mon père, ce « peu de paroles qui signifient beaucoup, « étant dignes de la réputation que M. de Bèze s'est acquise à bien dire, je les reçois de très-bon gré et avec tous les tendres sentiments qu'elles méritent. Je vous dirai, que les rois mes devanciers « ayant toujours tenu votre ville en leur protection, je suis non-seulement résolu « de les imiter en cela et dans toutes les « autres choses dignes de la gloire d'un roi de France, mais aussi de répondre « à l'affection cordiale qu'elle a toujours « eue pour moi. En quoi je veux que celui « qui vous a présenté, que je tiens par la main et qui vous aime tant, serve de solliciteur et que vous parliez à lui des « choses que vous désirez de moi, car « elles seront bien difficiles si vous ne les « obtenez pas.

« Ensuite, le roi ayant dit à Bèze s'il n'avait point quelque grâce à lui demander, tout ce que je souhaite, sire, ré- « pondit-il, c'est que le Seigneur verse « ses plus précieuses bénédictions sur votre personne ; et comme elle semble avoir « été formée du ciel pour le bonheur de « la France, je prie Dieu que V. M. la « comble de toutes sortes de biens et fasse « vivre ses peuples dans une profonde et « éternelle paix.

Mais parce que l'église de Lyon n'avait pu encore jouir du bénéfice des édits à la sollicitation de ses députés, il supplia très-humblement le roi de la regarder d'un œil favorable et obtint tout ce qu'ils-pouvaient désirer.

Bèze étant retourné chez lui, composa à la louange de ce grand monarque, des vers latins qui furent comme le dernier chant de ce signe mourant, car depuis ce temps- là il ne fit jamais plus de vers.

Au reste, pendant sa vieillesse, il fut sujet à une insomnie fâcheuse et il passait des nuits entières sans fermer l'œil. Il adoucissait le chagrin que cette incommodité pouvait lui donner, par des méditations pieuses qu'il mettait quelquefois en vers. Lorsqu'il parlait avec ses amis de cette cruelle nécessité qui le contraignait de veiller, il avait accoutumé de rapporter ces paroles de David  : Toute la nuit mes reins m'enseignent et me mettent devant les yeux le Seigneur, dont la face est la source de la vie et de la santé. Et celles-ci: Mon âme est rassasiée comme de moelle et de graisse, et ma bouche te loue avec des chants de réjouissance, quand je me souviens de toi en mon lit, je médite de toi durant les veilles de la nuit.

Pendant le siège du fort Sainte Catherine, il Tenait tous les jours à Genève un très-grand nombre de personnes ; les tins pour acheter les provisions qui leur étaient nécessaires, les autres pour voir une ville aussi belle et aussi célèbre; la plupart pour s'entretenir avec Bèze, qui les recevait tous , avec beaucoup de douceur et de bonté, de quelque condition qu'ils fussent et qui leur tenait des discours dignes de son âge .et de son extrême piété. Ce qui était si agréable à ceux qui lui rendaient visite, qu'ils s'en allaient remplis d'une extraordinaire admiration pour la vertu de ce grand personnage, et louaient Dieu des grâces qu'il avait répandues sur son serviteur.

Lorsqu'il était avec ses amis, toute la conversation ne roulait que sur des matières saintes et pieuses, et dans ses discours ordinaires, il mêlait souvent ces paroles de St. Paul : Dieu nous a créés afin que nous marchions dans le chemin des bonnes œuvres, et celles-ci de Saint-Augustin : J'ai vécu longtemps; j'ai commis beaucoup de péchés, le nom du Seigneur soit béni. Il adressait souvent à Dieu celle courte prière, qu'il avait exprimée dans un vers latin : Oublie ce que j'ai fait et conduis ce que je ferai à l'avenir. Et celle-ci : Seigneur achève ce que tu as commencé, afin que je ne fasse pas naufrage au port. Il redisait aussi de temps en temps ces passages de Saint-Bernard : Seigneur nous voulons te suivre, nous voulons aller avec toi et par toi. Nous voulons te suivre, parce que tu es la vérité. Nous voulons aller par toi parce que, tu es le chemin, et à toi, parce que tu es la vie.

Comme l'on reconnut qu'il était près de sa fin, les ministres de Genève résolurent de ne laisser passer aucun jour sans que deux d'entre eux, pour le moins, l'allassent voir. Cependant il était quelquefois visité par tous ses collègues et cela arriva surtout le premier d'Octobre 1605. Car ce jour-là y ayant eu une éclipse du soleil, on remarqua que Bèze s'affaiblissait extra- ordinairement. C'est pourquoi ils accoururent tous chez lui avec diligence, et après qu'il leur eut témoigné sa résignation et sa piété par les discours qu'il leur tint, il fut recommandé à la grâce de Dieu par la prière de Jean Pinaut.

Le 12 d'Octobre ayant été visité par Antoine de La Faye et par Claude Perrot, ministres de Genève, d'abord il se mit à parler de la miséricorde de Dieu. Et comme La Faye eut allégué ce verset du psaume 130: Seigneur, si tu prends garde aux iniquités, qui pourra subsister devant toi? Bèze le pria de le répéter, parce qu'il ne l'avait pas bien entendu. Alors La Faye haussant la voix, lui redit les même paroles et s'étant un peu étendu sur cette matière, il finit son discours par ce passage de Saint Ambroise : Quelque énormes que soient nos péchés, nous ne devons pas rougir de notre vie passée, parce que nous avons un Dieu dont la miséricorde est infinie.

Ensuite après que Perrot eut parlé à son tour, La Faye ayant rapporté le verset du 5me chap. de l'épître aux Romains : Etant justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu, par notre Seigneur Jésus-Christ, représenta l'excellence de la véritable foi, des effets qu'elle produit dans nos cœurs et principalement de cette paix de la conscience, qui la comble de joie et de consolation, et enfin il fit remarquer à Bèze, autant que le temps et le lieu le permirent, la grandeur des bienfaits que Dieu communique à ses fidèles, par la justification, par la sanctification et par la glorification. Il faisait connaître le plaisir qu'il prenait d'entendre ces choses, par la satisfaction qui paraissait sur son visage ; et comme La Faye eut achevé son discours, Bèze joignant ses mains rendit à Dieu de très-humbles actions de grâce, après quoi il souhaita à ces ministres toute sorte de bonheur et de bénédictions.

Le lendemain il se leva sur les sept heures du matin et ayant prié Dieu en présence de toute sa famille, il fit quelques pas et il prit un peu de pain et de vin, et s'étant informé si tout était en paix dans la ville, après qu'on lui eut répondu qu'elle était en l'état qu'il pouvait souhaiter, il se mit au lit et il n'y fut pas plutôt, que l'on remarqua qu'il tombait en défaillance. Et quelques moments après, il rendit son âme à Dieu, sans aucune douleur et sans aucun hocquet, pendant que Perrot, que l'on avait appelé promptement faisait la prière.

Bèze vécut quatre-vingt-six ans, trois mois et dix-neuf jours. Il exerça la charge du St. Ministère pendant quarante-six ans. Il était d'une taille médiocre, et assez pleine. Il avait le visage bien fait, un maintien fort agréable, et une santé si bien établie, qu'il disait souvent qu'il n'avait jamais su ce que c'était que le mal de tête. Dieu lui avait donné un esprit élevé au- dessus du commun, un jugement exquis, une mémoire merveilleuse, une éloquence singulière, un air si obligeant, et une affabilité si engageante, qu'il gagnait le cœur de tous ceux qui le voyaient. Enfin il avait des qualités si extraordinaires , un savoir si sublime, une piété si exemplaire , que toutes ces choses, jointes à sa longue vie, ont obligé quelques-uns de l'appeler le phénix de notre siècle.

Bèze étant tel que je viens de le représenter, comment ses ennemis et ses envieux pourront-ils ternir l'éclat de sa réputation ? Lorsque les méchants voyaient Calvin accablé de maux et de douleurs ils disaient que Dieu était courroucé contre lui, et que ses maladies étaient la peine de ses crimes. Que diront-ils maintenant contre Bèze, dont la vie a été si longue et si heureuse, et qui a joui d'une santé si constante ? Ne doivent-ils pas tomber d'accord que l'on ne doit pas juger de l'amour et de la haine de Dieu par les biens et par les maux du corps ? mais reconnaître que ceux qui sont conduits par le St. Esprit, sont enfants de Dieu, quelques afflictions que Dieu leur fasse endurer en ce monde. C'est de ce divin Esprit que Bèze a été animé pendant sa vie, et c'est par son secours et sa grâce qu'il s'est toujours employé à faire du bien à tout le monde, qu'il n'a fait du mal à personne, et qu'enfin, il a terminé une vie si glorieuse par une si glorieuse mort ; heureux d'avoir écrit tant de livres qui méritent d'être lus, et d'avoir fait tant d'actions qui méritent d'être écrites. Plus heureux d'avoir conduit un grand nombre de fidèles, dans le chemin de la véritable piété ; mais infiniment heureux d'avoir eu l'avantage de mourir au Seigneur, de se reposer de ses travaux et de jouir de la félicité éternelle du paradis.

Ses plus grand ennemis ont été quelques défenseurs zélés de la religion romaine, et entr'autres Stapleton, Feuardent, Baudouin, Saintes et Génébrard. Mais comme leurs calomnies se détruisent d'elles-mêmes, il n'est pas nécessaire de les réfuter, et la meilleure réponse qu'on puisse y faire, c'est de leur opposer ces belles paroles de David, qui étaient le bouclier dont Bèze se couvrait contre les médisances de ses persécuteurs : Ils maudiront, mais tu béniras, Seigneur. Ps. CIX, 18.

On lui reproche les vers qu'il fit pendant sa jeunesse. Mais outre qu'il en retrancha tout ce qu'il y avait de libertin et de malhonnête, la confession de sa faute et le déplaisir qu'il en a témoigné, même dans ses écrits, le doivent mettre à couvert du blâme de toutes les personnes raisonnables.

On l'accuse d'avoir affecté l'empire sur ses collègues, et de s'être voulu ériger en pape parmi nous. Mais Bèze, écrivant à un de ses amis, ferme la bouche à ceux qui pourraient avoir celte pensée de lui : Si vous saviez, dit-il, tout ce qu'il me faut endurer en mon particulier, vous vous étonneriez qu'il se trouve quelqu'un qui puisse m'-envier cette souveraineté et cette papauté qu'on m'attribue.

On dit qu'il a été colère et implacable ; mais il est certain que naturellement il avait un si grand fond de bonté, qui depuis fut augmenté par la piété , que l'on peut assurer sans exagération, qu'il n'y eut jamais d'esprit plus modéré et plus doux que le sien.

Toutes les autres médisances dont ses ennemis ont voulu noircir son honneur, sont si grossières et si peu vraisemblables quelles ne méritent point de réponse, et qu'elles ne sont pas capables de donner la moindre atteinte à la gloire que ses longs et heureux travaux lui ont acquise, et dont Dieu lui donnera un jour la récompense à la face de tout l'univers.