LONGEIRET Maurice - Que tous soient un? L’unité protestante hier et aujourd’hui

De Calvinisme
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Mon intention n’est pas de méditer l’article de la confession de foi chrétienne selon lequel l’Eglise est UNE et catholique. Car, de même qu’il n’y a qu’un seul troupeau, une seule maison où Dieu habite, il n’y a qu’un seul corps de Christ. Pour confirmer cette proposition, je cite un texte de l’Ecriture: «Puisqu’il y a un seul pain, nous qui sommes plusieurs, nous sommes un seul corps, car nous participons tous à un même pain.» (1Co 10.17)

Je n’ai pas non plus l’intention de m’attarder sur cette prière de Jésus: «Qu’ils soient UN afin que le monde croie», prière toujours répétée dans toutes les rencontres œcuméniques.

Mon projet est tout autre. Je désire simplement examiner la manière dont les protestants français au cours du XXe siècle se sont efforcés d’exprimer concrètement cette unité de foi que tous confessent. Mon rôle est d’être observateur de ce qui se passe historiquement.

  • Or, voici une première constatation qui structure mon exposé: l’histoire de l’Eglise, quelle que soit la période étudiée, ne peut pas être disjointe de l’histoire tout court.

S’il est, en effet, nécessaire de distinguer la sphère du spirituel et celle du temporel, il ne faut pas les isoler. Ce sont deux réalités qui s’interpénètrent et qui, en même temps, se différencient précisément en se confrontant. Leur rapport est infiniment complexe. C’est, à mes yeux, une évidence qui détermine et oriente la recherche dans l’histoire de l’Eglise.

Sébastien Fath, dont personne aujourd’hui ne peut ignorer les travaux, note: «On ne peut étudier l’histoire évangélique en France en faisant abstraction de l’évolution de la culture globale dans laquelle elle s’insère.»1

  • En deuxième lieu, le travail historique m’a amené à conclure qu’à une même question posée, il existe des réponses différentes selon les époques. C’est ainsi que je vous propose d’examiner, tout d’abord, le comportement, par rapport à notre sujet, des protestants français au cours des deux premiers tiers du XXe siècle et, ensuite, au cours des dernières décennies de ce siècle.

Mon exposé comprend donc deux parties. J’ai intitulé la première «L’unité ‹institutionnelle» et la seconde «L’unité ‹communionnelle». Qu’on pardonne cette barbare épithète pour décrire ce qui se passe aujourd’hui! Je n’ai pas trouvé mieux.

Cette judicieuse remarque est vraie pour l’histoire de l’Eglise en général.

I. L’unité «institutionnelle»

Dans toute la première moitié du XXe siècle et jusqu’aux années 1960, la seule façon, pour les protestants, d’envisager l’unité des Eglises est de constituer une structure ecclésiastique où tous se retrouvent. L’unité ne peut être qu’institutionnelle.

Déjà le XIXe siècle finissant voit éclore plusieurs organisations mondiales dont, par exemple,

  • l’Alliance réformée mondiale en 1875;
  • la Fédération universelle des associations chrétiennes d’étudiants en 1895;
  • l’élection d’un comité de continuation à la suite de la Conférence internationale des missions à Edimbourg, en 1910.

Et puis, en 1948, la mise en place du Conseil œcuménique des Eglises (COE), retardée par la Seconde guerre mondiale.

Cette effervescence pour rapprocher et unifier se situe dans un monde en mutation où tous les problèmes se posent au niveau planétaire. Les Eglises protestantes, en France, ne peuvent pas rester en marge.

J’ai eu la curiosité de jeter un coup d’œil sur l’histoire du mouvement ouvrier en France.

Au commencement, dans ce XIXe siècle, marqué par la révolution industrielle où la condition ouvrière accumule misère et désespoir, des hommes, souvent animés de sentiments évangéliques, s’insurgent contre cette situation et développent des idées réformatrices ou, pour certains, révolutionnaires. Sans m’attarder, je cite quelques noms, les plus connus: le comte de Saint-Simon (1760-1825), Charles Fourier (1772-1837), Robert de La Mennais (1782-1856), Frédéric Ozanam (1813-1853), Auguste Blanqui (1805-1881), Louis Blanc (1811-1882). Loin d’être complète, cette liste fait apparaître l’extrême diversité des courants de pensée, des projets élaborés. Or, il est clair que, pour être efficace, l’unité dans l’action est une nécessité. Faut-il rappeler le Manifeste du parti communiste publié en France en février 1848, qui commence par cette déclaration: «L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes» et qui se termine par cet appel: «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!»

Toute l’histoire du mouvement ouvrier est faite de séparations et de tentatives unitaires. Par exemple, lors du congrès de la IIe Internationale, tenu à Amsterdam (14-20 août 1904), est votée une motion affirmant qu’il ne doit y avoir «qu’un parti socialiste comme il n’y a qu’un prolétariat», afin de «donner à la classe des travailleurs toute sa force dans la lutte contre le capitalisme»2. Que dire de la IIIe Internationale, dont les conditions d’adhésion relèvent de la dictature!3

Cette incursion dans un domaine qui nous est peu familier est intéressante parce qu’elle fait apparaître des similitudes avec ce qui se passe dans les Eglises, malgré un léger décalage dans le temps.

En 1938, l’Eglise réformée unie est constituée. Elle est opérante à partir du 1er janvier 1939. Le besoin d’avoir une Eglise unie est tel qu’aucune autre voie ne semble possible, même si certains estiment préférable la formule fédérative. C’est la position du Synode national des Eglises réformées évangéliques qui, réuni à La Rochelle en 1930, comme au synode précédent à Dieulefit, en 1929, affirme sa préférence pour une union fédérative «de toutes les Eglises qui proclament le même Evangile et adhèrent à la même confession de foi». C’est aussi ce que les Eglises méthodistes préconisent. C’est encore la proposition défendue avec force par l’Union des chrétiens évangéliques4. Mais jamais, au cours des discussions, cette éventualité n’est examinée. Pour la grande majorité, l’unité institutionnelle est la seule façon de réaliser l’union du protestantisme réformé. Il n’y en a pas d’autre et cela pour quatre raisons, me semble-t-il.

  1. Il s’agit d’affirmer l’identité protestante en reconstituant l’Eglise réformée primitive, celle du XVIe siècle, qui ne connaissait pas de divisions.
  2. Avoir une seule institution ecclésiastique, c’est être fort, «l’union fait la force».
  3. De plus, une Eglise unie centralisée est seule en mesure de planifier les moyens en hommes et en argent pour faire face aux besoins.
  4. Enfin, une Eglise unie unifie. Ce n’est pas un paradoxe. La coexistence de conceptions diverses émousse les arêtes grâce à l’esprit de tolérance selon lequel chacun se nourrit de sa propre conviction, puisque la Vérité ne peut être que celle qui anime «le vécu» de chacun.

Ainsi, pour toutes ces motivations, les hommes chargés d’élaborer la constitution de cette Eglise unie ont une obligation de réussite. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que le pacte unitaire soit scellé par l’adoption du principe du «non-conformisme doctrinal», ce qui, plus tard, s’appellera le pluralisme.

***

Cependant, l’histoire de l’unité institutionnelle ne s’arrête pas en 1938. La réunification du protestantisme réformé n’est qu’une étape. La prochaine est la création d’une «Eglise évangélique en France» qui, cette fois-ci, englobera les Eglises luthériennes. L’organisme générateur n’est autre que la Fédération protestante.

L’assemblée du protestantisme de Montbéliard (1960) a pour thème: «Jésus-Christ, unité de l’Eglise». Le projet est clairement signifié. Marc Bœgner, dans son sixième et dernier rapport, a le mérite de la franchise.

.«Une grande ombre qui ne cesse d’accompagner la Fédération protestante de France dans l’accomplissement de sa mission, c’est – me jugerez-vous paradoxal de le penser et de le dire? – qu’elle soit encore la Fédération des premiers jours (…) Etait-il doctrinalement, spirituellement impossible que tout cela entraînât, dans l’ordre des rapprochements, des ré-unions ecclésiastiques, de l’unité organique, des résultats semblables à ce dont l’Inde du Sud, par exemple, a offert à toutes les Eglises chrétiennes l’émouvant spectacle?»5

Toutefois, il appartient au pasteur Georges Casalis d’enfoncer le clou, si je peux me permettre cette expression. La troisième partie de son exposé a pour titre «Hâter le Royaume» et comprend un paragraphe sur «la marche vers l’unité» où on peut lire:

«Il n’y a plus aujourd’hui entre les diverses branches du protestantisme français de problème doctrinal fondamental qui puisse être invoqué valablement comme une justification de nos divisions persistantes… Il suffirait que dans l’humilité nous fassions ensemble le geste raisonnable qui aboutirait à l’Eglise évangélique de France.»6

Le message final de l’assemblée exhorte les protestants de France «dans un approfondissement constant de (leur) foi, dans une prière pour (leur) unité, dans une union toujours plus étroite avec le Seigneur de l’Eglise (d’atteindre) cette Unité pour laquelle Il a prié: ‹Qu’ils soient UN.»7

Il faut maintenant attendre 1966, l’assemblée de Colmar, pour qu’un nouveau pas soit franchi, à savoir l’examen d’un avant-projet de confession de foi rédigé par la Commission d’études et de recherches théologiques, nouvellement mise en place par le Conseil de la Fédération8. Le débat s’organise autour d’une table ronde présidée par Roger Mehl. Les critiques sont vives et diverses. Le résultat est le vote d’un texte qui «invite la commission à continuer son travail en tenant compte des remarques qui ont été formulées»9.

En fait, 1966 est la dernière année où il est question de l’Eglise évangélique en France. La commission mourra de sa belle mort et plus personne ne reviendra sur le sujet. Faute d’une grande Eglise protestante, il y aura le Comité protestant luthéro-réformé (CPLR), qui considère comme acquise la «communion de chaire et d’autel».

Pourquoi cet échec? L’impossibilité de se mettre d’accord sur une déclaration de foi? Très certainement! La méfiance non exprimée vis-à-vis de nouveaux courants théologiques qu’autorise le pluralisme statutaire de quelques Eglises? C’est probable! Mais ce qui me paraît être tout aussi déterminant est que, en 1960-1966, l’idée d’une unité institutionnelle ne s’impose plus de la même façon qu’auparavant.

Je dois maintenant aborder la deuxième partie de mon exposé.

II. L’unité «communionnelle»

En effet, les années 1960 marquent un tournant dans la société française. Le sociologue Henri Mendras n’hésite pas à intituler un de ses livres La seconde révolution française (1965-1984)10. Ecoutons-le:

«Cette année (1965) marque la fin d’une première étape, celle de la reconstruction et du rattrapage… Mai 1968, resitué par rapport à 1965, apparaît comme l’expression symbolique d’une transformation profonde en cours depuis trois ans.»11

L’essentiel de ce changement réside dans la désacralisation des grandes institutions, qu’il s’agisse, selon les titres de quelques chapitres de son ouvrage, du «sabre et du goupillon», de «la faucille et du marteau», de «l’instruction et de l’éducation», du glissement de l’idéologie à l’économie. Ce bouleversement touche également les structures traditionnelles familiales.

Un autre sociologue, Alain Touraine, va dans le même sens.

«Nous sommes passés à un nouveau type de société caractérisé par l’éclatement du modèle rationaliste et libéral. Depuis la chute du mur de Berlin (1989), il n’est plus possible de taire une réalité qui s’impose de tous côtés avec une force brutale. Que des institutions, des coutumes, des croyances, des programmes donnent encore un semblant d’unité ne doit pas empêcher de voir l’essentiel: notre modernité part en lambeaux. Les deux aspects principaux et complémentaires de la démodernisation sont la désinstitutionnalisation et la désocialisation.»12

Or, il m’apparaît que l’analyse de notre société actuelle est rejointe par celle de ceux qui observent la vie religieuse.

Danièle Hervieu-Léger et Françoise Champion proposent 1962 comme date charnière pour le protestantisme. Cette année-là:

«Le pasteur Bœgner interrompt, après trente ans, ses conférences de carême. Le Conseil national de l’ERF renouvelle en trois ans les trois quarts de ses membres et enregistre le départ des ‹fondateurs› de l’unité de 1938. Une nouvelle génération de pasteurs et de théologiens entreprend de secouer le joug barthien.»13

Les théologies du monde tiennent le haut du pavé. L’herméneutique suit une méthode inductive, c’est-à-dire que la Bible est lue, interprétée à partir de la situation de l’homme dans son environnement social, économique, politique. C’est le temps où le ministère pastoral est remis en question parce qu’il est considéré comme une sorte de chapellenie de la bourgeoisie. De 1968 à 1973, l’Eglise unie enregistre le départ de 38 pasteurs qui s’engagent dans des activités sociales. La Fédération protestante s’inscrit dans le mouvement. Les thèmes abordés lors de ses assemblées générales sont, à cet égard, significatifs:

1963, Aix-en-Provence: «Une Eglise pour le monde»;

1966, Colmar: «Formes nouvelles d’une Eglise pour les autres»;

1969, Grenoble: «Quel développement pour quel homme?»;

1972, Caen: «Notre espérance et ses engagements».

C’est au cours de cette dernière assemblée que, par un coup de force de la tendance «révolutionnaire», Danièle Hervieu-Léger dixit, le document Eglise et pouvoirs est publié. Le même auteur ajoute:

«Le protestantisme ne semble plus avoir de message à portée universelle» et, citant Jean Baubérot, elle écrit: «Il ne fait plus partie des lieux reproducteurs de sens… Il tend à devenir reproducteur de sens élaboré à l’extérieur.»14

Il ne faut pas, cependant, être focalisé sur cette agitation menée par un groupe d’intellectuels qui parviennent à mettre la main sur les organes directeurs de l’institution ecclésiastique. En réalité, l’événement religieux se passe ailleurs. L’organisation bureaucratique de la structure héritée du mouvement unitaire des précédentes décennies est incapable de répondre à l’attente des hommes dont les exigences sont existentielles. Face à l’éclatement sociétal, à la dissolution des repères traditionnels, beaucoup, esseulés et meurtris, aspirent à trouver dans l’Eglise une communauté apaisante. L’unité attendue, recherchée, la voici: elle est «communionnelle».

Pour décrire cette nouvelle façon d’être en unité de vie, j’emprunte au sociologue Michel Maffesoli un découpage en trois niveaux: d’abord le groupe, ensuite le réseau et, enfin, la tribu15.

A) Le groupe

Le besoin de proximité est impérieux. Michel Maffesoli parle de «proxémie».

«Il est des moments où c’est moins l’individu qui compte que la communauté dans laquelle il s’inscrit. De même importe peu la grande histoire événementielle mais les histoires vécues au jour le jour, les situations imperceptibles qui constituent justement la trame communautaire. Ce sont ces deux aspects qui me paraissent caractéristiques de ce qui peut être rendu par le terme de ‹proxémie.»16

Je propose quatre approches de la vie du groupe.

  1. Le groupe «communauté» apporte chaleur et protection, ce que l’on ne trouve pas aisément dans la famille et dans la société inhumaine. Là, dans le groupe, se nouent des liens affectifs, semblables à ce que l’on attend de la famille. Personnellement, en visitant les Eglises, je suis frappé par le climat qui existe dans les communautés qui, précisément, développent la joie d’être ensemble. Dans ces Eglises, le nouveau est accueilli, dès l’arrivée, dans les lieux de rencontre et de célébration; le tutoiement et l’usage du prénom vont de soi; le baiser et les repas fraternels se pratiquent; l’atmosphère se veut réjouie; les cantiques sont souvent accompagnés du balancement des corps et du battement des mains. Chacun peut prendre la parole et des temps de prière libre sont prévus. On est loin de la solennité des cultes d’autrefois dont les orgues et harmoniums sont remplacés par des guitares et des percussions.
  2. La communauté est un lieu de socialisation. Celui qui pratique les rites – parce que cet apparent désordre s’inscrit dans un rituel précis – est reconnu dans son identité et accède à un ensemble dont il devient partie prenante et active17.
  3. La communauté se soude autour d’un message structurant. La communion est possible parce qu’elle repose sur une parole fondatrice, acceptée par tous, porteuse de certitudes. Sébastien Fath caractérise la prédication de ces Eglises de communion (qu’il appelle de «conversion») autour de quatre pôles:
    • centralité de la Bible, Parole de Dieu, source unique d’autorité;
    • centralité du thème de la croix;
    • confession de la Trinité;
    • nécessité de la nouvelle naissance18.
  4. La communauté est militante non pas uniquement pour attirer à elle d’autres individus, mais pour signifier que, par son existence et son rayonnement, le Royaume de Dieu est une réalité à la fois présente et à venir.

Il résulte de ces observations que l’unité «communionnelle» est la base actuelle dans l’accomplissement de la prière «Qu’ils soient un». L’unité ne passe plus par une institution unique, englobante. Celle-ci est franchement hors des préoccupations de notre temps.

B) Le réseau

Michel Maffesoli définit ainsi le réseau:

«Un ensemble inorganisé et néanmoins solide, invisible et pourtant servant d’ossature à quelque ensemble que ce soit… Le phénomène de réseaux échappe à toute espèce de centralité et parfois même de rationalité. Les modes de vie contemporains, il est nécessaire de le rappeler, ne se structurent plus à partir d’un pôle unifié.»19

C’est le cas dans l’univers protestant. Il est facile de donner des exemples de réseaux constitués parfois sans caractère officiel pour établir des ponts et des solidarités entre les groupes, les communautés de base. Je pense aux pastorales évangéliques qui fonctionnent dans plusieurs grandes villes. Ce sont des lieux de rencontre, mais aussi d’action pour des manifestations, en général tournées vers l’évangélisation. Toutefois, ces réunions de responsables se font sur la base de chartes préconisant le respect mutuel et rappelant les fondements de la prédication évangélique. Certaines pastorales exigent un temps de présence plus ou moins long avant d’intégrer de nouveaux collègues.

Il n’est pas possible de dresser la liste exhaustive des réseaux existants. Je ne peux pas, néanmoins, oublier de citer l’Alliance évangélique française (AEF), relancée en 1953, la Fédération évangélique de France (FEF), le Conseil national des évangéliques de France (CNEF), créé en 2002, le Centre évangélique d’information et d’action (CEIA), qui, depuis 1948, se réunit chaque année dans la région parisienne et constitue le principal lieu de rencontre interconfessionnel20.

Je veux, ici, faire une remarque que Sébastien Fath souligne dans son ouvrage sur les réseaux:

«Avant 1938, l’Eglise était d’abord l’assemblée locale suivant une pratique qui remonte aux débuts de la Réforme calviniste du XVIe siècle. D’où l’usage du pluriel pour qualifier les deux grands groupements réformés qui préexistent à la réunification21. Avec l’unité de 1938, une centralisation accentuée conduit à une petite révolution culturelle… Malgré les explications et les nuances apportées par les partisans de l’unité, cette évolution sémantique a fait craindre aux tenants de la tradition, jusque-là en vigueur, un dirigisme ecclésiastique ou une ankylose institutionnelle.»22

Emile Guillaume Léonard a toujours enseigné cet aspect «congrégationaliste» de la Réforme. C’est la confession de foi acceptée sans aucune restriction qui crée le lien.

«Cette grande assemblée (celle de 1559) dota… les huguenots d’une Confession de foi… et d’une Discipline où s’exprimaient son congrégationalisme et son souci d’égalité des pasteurs, mais qui instituaient entre les communautés le lien fédératif de synodes provinciaux et nationaux.»23

Cette méfiance des protestants à l’égard du pouvoir central se vérifie à plusieurs reprises dans l’histoire. C’est seulement en novembre 1879 qu’il est procédé, pour la première fois dans les ERE (Eglise Réformée Evangélique), à la nomination d’une commission permanente. A mes yeux, l’Union des Eglises est une forme de réseau qui doit rester tel quel, une affirmation du congrégationalisme contrôlé par le jeu synodal.

C) La tribu

Au-delà des réseaux, il existe le «réseau des réseaux», ce que j’appelle la tribu. La Fédération protestante me paraît occuper, aujourd’hui, cet espace. Elle n’est pas une Eglise. Elle n’est pas attachée à un courant spirituel et théologique particulier. Elle est protestante et rassemble tous ceux qui estiment faire partie de cette galaxie. Citons une fois encore Maffesoli:

«La constitution des tribus qui, ponctuant la spatialité, se fait à partir du sentiment d’appartenance en fonction d’une éthique spécifique et dans le cadre d’un réseau de communication.»24

Etre membre de la Fédération n’est pas seulement un label de légitimité vis-à-vis du pouvoir politique à l’affût des dérives «sectaires», c’est aussi revendiquer le droit d’exister, à côté du catholicisme, du judaïsme et, maintenant, de l’islam, face à un laïcisme parfois agressif et de médias pas toujours respectueux des convictions religieuses, morales des citoyens que sont les chrétiens, dont les protestants.

La Fédération protestante a des statuts qui définissent son objet:

  1. rendre, au sein de notre peuple, un témoignage commun à la souveraineté du Christ vivant;
  2. contribuer au rapprochement des Eglises et des œuvres, institutions et mouvements, les aider à assumer leurs responsabilités et à coordonner leur action;
  3. veiller à la sauvegarde des libertés religieuses et défendre, le cas échéant, les intérêts communs du protestantisme français;
  4. représenter le protestantisme auprès des pouvoirs publics, des institutions étrangères et internationales.

Il existe aussi une charte qui précise les «Conditions spirituelles d’appartenance à la Fédération», adoptée en 1979, en renforçant ce qui est écrit dans les statuts sans, toutefois, rechercher la fusion institutionnelle, comme cela a été le cas jusqu’en 196625.

Conclusion

Il est temps, à présent, de conclure.

A la question posée: «Comment les protestants français ont-ils cru pouvoir manifester l’unité qu’ils confessent tous dans leur credo?» j’ai été amené à distinguer deux périodes. Jusqu’aux années 1960, l’unité n’a été envisagée que sous la forme d’une institution unique, centralisée, fusionnelle. Actuellement, depuis l’époque charnière, l’unité n’est perçue que dans le vécu «communionnel» du groupe, susceptible de s’intégrer dans un réseau plus ou moins structuré.

Or la mutation ainsi observée dans la vie des Eglises correspond à la transformation de la société française. Ainsi se vérifie ce qui, pour moi, est une évidence. Les Eglises, tant au niveau de leur théologie que de leur comportement, ne peuvent pas s’extraire du milieu dans lequel elles baignent. Il n’est pas possible de raconter l’histoire de l’Eglise sans tenir compte de celle des hommes, une histoire attentive aux conditions de la vie humaine et pas seulement aux événements qui la ponctuent, une histoire globale où, dans une relation complexe, se tissent les fils nombreux et divers de l’existence.

Mais, et ce mais est important, cela ne signifie pas qu’il faille occulter la spécificité du message évangélique. Si les Eglises sont dans le monde, elles ne sont pas du monde. La méthode inductive mise en place par les théologies du monde est dangereuse. C’est pourquoi les Eglises, à partir de leur être, de leur raison d’être doivent prendre du recul par rapport aux situations qu’elles vivent, exercer une critique salutaire sur ce que la société qui les enveloppe leur fait subir. Pour exercer ce jugement qui les distancie de leur environnement, il faut à la fois être lucides et courageux, deux vertus qui échappent au grégarisme.

  • Lucides et courageux ont été ceux qui ont discerné, dans le pacte unitaire de 1938 fondé sur le principe du non-conformisme doctrinal, la porte ouverte à d’autres «non-conformismes» qui, en fait, sont des «conformismes» aux idées et mœurs ambiantes.
  • De même, il faut aujourd’hui être lucides et courageux pour dénoncer l’excessive prédominance de l’émotion et du sentimental. Je dis bien «l’excessive prédominance», parce qu’il ne s’agit pas de les bannir radicalement.

Avec juste raison, me semble-t-il, Paul Wells a écrit:

«L’expérience chrétienne étant coupée de sa racine objective perd son vrai sens. Elle risque de devenir égocentrique et sentimentale. Elle hypertrophie la sentimentalité et oublie que la vie chrétienne est, avant tout, conformité à la sainteté de Dieu. Son caractère fondamental est éthique, non émotionnel.»26
  • Lucides et courageux pour dire que le Seigneur doit être célébré avec dignité, avec respect, loin d’une familiarité de bon aloi, sans doute, mais déplacée.
***

Lucides et courageux! Ce n’est pas le chemin de la facilité mais, en même temps, il faut l’être pour ne pas confondre la bonne attitude présente avec un attachement stérile à d’antiques traditions.

Quant à l’avenir, peut-on prévoir comment la société évoluera, dans quelle situation l’Eglise se trouvera? Echapperons-nous aux conflits mortels des civilisations et des économies?

Allons-nous vers des affrontements qui dresseront une «Eglise du silence», laquelle, dans ce cas, vivra d’autres formes de solidarité, d’autres façons de manifester son unité? Bien malin celui qui peut le dire. Avec sagesse, Danièle Hervieu-Léger conclut:

«La sociologie se résout difficilement à entrer sur le terrain de la prospective; à défaut de répondre à la question, elle peut au moins prendre acte que celle-ci est posée par les historiens du protestantisme eux-mêmes…»27


  • M. Longeiret est pasteur à la retraite de l’Union nationale des Eglises réformées évangéliques indépendantes (UNEREI), dont il a présidé la Commission permanente pendant bien des années.

S. Fath, Du ghetto au réseau (Genève: Labor & Fides, 2005), 19.

2 P. Bezbakh, Histoire du socialisme français (Paris: Larousse, 2005), 138.

3 Ibid., 176-177, voir les 21 conditions d’adhésion à la IIIe Internationale.

4 Je renvoie le lecteur à mon livre, Les déchirements de l’unité (Cléon d’Andran: Excelsis, 2004).

5 Actes de la Xe Assemblée générale du protestantisme français (Montbéliard), 11.

6 Ibid., 113.

7 Ibid., 136.

8 Cette commission est constituée par ce qu’on appelle le «groupe de Lyon», composé de dix pasteurs, deux par Union d’Eglises, qui, sans mandat, ont à cœur de liquider le contentieux créé par le pacte unitaire de 1938.

9 Sur l’ensemble du débat et le texte de l’avant-projet, il faut se reporter aux Actes de la XIIe Assemblée générale (Colmar, 1966), 23-36.

10 H. Mendras, La seconde révolution française (1965-1984) (Paris: Gallimard, 1994).

11 H. Mendras, ibid., 16-18.

12 A. Touraine, Pourrons-nous vivre ensemble? (Paris: Fayard, 1997), 67s.

13 D. Hervieu-Léger et F. Champion, Vers un nouveau christianisme? (Paris: Cerf, 1987), 274.

14 Ibid., 279.

15 M. Maffesoli, Le temps des tribus (Paris: La Table Ronde, 2000).

16 Ibid., 215.

17 A cet égard, voir l’article éclairant de Laurent Amiotte-Suchet, in La diversité évangélique, collection d’études sur le protestantisme évangélique, sous la direction de Sébastien Fath (Cléon d’Andran: Excelsis, 2003).

18 S. Fath, op. cit., 210.

19 M. Maffesoli, op. cit., 154s.

20 Pour plus de détails, voir S. Fath, op. cit., 163s.

21 Principe auquel adhèrent actuellement les EREI, qui maintiennent dans leur titre le pluriel. Il s’agit bien d’une union d’Eglises.

22 Op. cit., 155.

23 E. G. Léonard, Histoire du protestantisme (Paris: PUF Que sais-je?, n° 427, 1950), 72.

24 M. Maffesoli, op. cit., 245.

25 A leur synode de Cannes, en 1963, les Eglises évangéliques libres quittent la Fédération protestante parce qu’elles «refusent l’unification institutionnelle du protestantisme français». Elles la réintègrent en 1995. Cf. S. Fath, op. cit., 170. La même année 1963, le synode des EREI de Nîmes (Décision XI) se positionne également par rapport aux projets de la Fédération protestante: «Le synode… déclare qu’il ne lui est pas possible de reconnaître aux départements créés dans le cadre de la Fédération protestante de France un pouvoir exécutif. En effet, ce serait admettre que la Fédération protestante est déjà une Eglise ou, en tout cas, présupposer l’existence d’une Eglise organiquement une et rassemblée dans le sein de la Fédération protestante. Or, pour que la Fédération protestante soit une Eglise, il faudrait qu’elle ait préalablement confessé sa foi.»

26 P. Wells, L’itinéraire de la vie chrétienne (Genève: Maison de la Bible, 1991; réédité sous le titre Progresser avec Christ, 2000), 69.

27 D. Hervieu-Léger, op. cit., 287.