MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome III - Livre 9 - Chapitre 2)

De Calvinisme
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Luther à la Wartbourg - Buts de la captivité - Angoisses - Maladie - Travail de Luther - Sur la confession - A Latomus - Promenades

Luther arrive à la Wartburg

Cependant le chevalier George, c'était le nom de Luther à la Wartbourg, vivait solitaire et inconnu. « Si vous me voyiez, écrivait-il à Mélanchton, vous croiriez voir un chevalier, et « c'est à peine si vous-même me reconnaîtriez 2. » Luther prit d'abord quelque repos, goûtant un loisir qui ne lui avait pas été accordé jusqu'à cette heure. Il circulait librement dans la forteresse, mais il ne pouvait en franchir les murs3. On satisfaisait à tous ses désirs, et jamais il n'avait été mieux traité 4. Beaucoup de pensées venaient remplir son âme ; mais nulle ne pouvait le troubler. Tour à tour il abaissait ses regards sur les forêts qui l'entouraient, et il les élevait vers le ciel. « Singulier captif! s'écriait-il, moi qui le suis « avec et contre ma volonté 5! »

« Priez pour moi, écrivait-il à Spalatin; vos « prières sont la seule chose dont j'aie besoin. Je ne m'embarrasse point de tout ce qu'on dit et « fait de moi dans le monde. Je suis enfin en « repos 1. » Cette lettre, ainsi que plusieurs autres de la même époque, est datée de l'île de Pathmos. Luther comparait la Wartbourg à cette île célèbre, où la colère de l'empereur Donatien relégua autrefois l'apôtre saint Jean.

Le réformateur se reposait, au milieu des sombres forêts de la Thuringe, des luttes violentes qui avaient agité son âme. Il y étudiait la vérité chrétienne, non pour combattre, mais comme moyen de régénération et de vie. Le commencement de la réforme avait dû être polémique ; de nouveaux temps demandaient de nouveaux travaux. Après avoir arraché avec le fer les épines et les broussailles, il fallait semer paisiblement la Parole de Dieu dans les cœurs. Si Luther avait dû livrer sans cesse de nouvelles batailles, il n'eût point accompli une œuvre durable dans l'Église. Il échappa par sa captivité à un danger qui eût peut-être perdu la réforme, celui de toujours attaquer et détruire, sans jamais défendre et édifier.

Cette humble retraite eut un résultat plus précieux encore. Élevé comme sur un pavois par son peuple, il était à deux doigts de l'abîme; et un vertige eût suffi pour l'y précipiter. Quelques-uns des premiers acteurs de la Réformation, en Allemagne et en Suisse, vinrent se briser contre l'écueil de l'orgueil spirituel et du fanatisme. Luther était un homme très-sujet aux infirmités de notre nature, et il ne sut pas échapper complètement à ces dangers. Cependant la main de Dieu l'en délivra pour un temps, en le dérobant subitement à d'enivrantes ovations, et le jetant au fond d'une retraite ignorée. Son âme s'y recueillit près de Dieu ; elle y fut retrempée dans les eaux de l'adversité; ses souffrances, ses humiliations le contraignirent à marcher, quelque temps du moins, avec les humbles, et les principes de la vie chrétienne se développèrent dès lors dans son âme, avec plus d'énergie et de liberté.

La paix de Luther ne dura pas longtemps. Assis solitairement sur les murs de la Wartbourg, il restait des jours entiers plongé dans de profondes méditations. Tantôt, l'Église se présentait à son esprit et étalait à ses yeux toutes ses misères *. Tantôt, portant avec espérance ses regards vers le ciel, il disait : « Pourquoi, ô Seigneur! au- « rais-tu en vain créé les hommes ?...(Ps. 89, 48). » Tantôt encore, laissant cet espoir, il s'écriait dans son abattement : « Hélas! il n'est personne, dans « ce dernier jour de sa colère, qui se tienne comme un mur devant le Seigneur pour sauver Israël!... »

Puis, revenant à sa propre destinée, il craignait qu'on ne l'accusât d'avoir abandonné le champ de bataille'; et cette supposition accablait son âme. «J'aimerais mieux, disait-il, être couché « sur des charbons ardents, que de croupir ici à « demi mort *. »

Se transportant ensuite en imagination à Worms, à Wittemberg, au milieu de ses adversaires, il regrettait d'avoir cédé aux conseils de ses amis, de n'être pas demeuré dans le monde, et de n'avoir pas offert sa poitrine à la fureur des hommes 3. « Ah! disait-il," il n'y a rien que je « désire plus que de me présenter devant mes « cruels ennemis 4. »

Quelques douces pensées venaient cependant faire trêve à ces angoisses. Tout n'était pas tourment pour Luther; son esprit agité trouvait de temps à autre un peu de calme et de soulagement. Après la certitude du secours de Dieu, une chose surtout le consolait dans sa douleur; c'était le souvenir de Mélanchton. « Si je péris, lui écrivait-il, l'Evangile ne perdra rien 5 : vous me succéderez comme Élisée à Élie, ayant une double « mesure de mon esprit. » Mais se rappelant la timidité de Philippe, il lui criait avec force « Ministre de la Parole ! garde les murs et les tours « de Jérusalem, jusqu'à ce que les adversaires t'aient atteint. Seuls, nous sommes encore de- « bout sur le champ de bataille; après moi, c'est « toi qu'ils frapperont '. »

Cette pensée de la dernière attaque que Rome allait livrer à l'Église naissante, le jetait dans de nouveaux tourments. Le pauvre moine, prisonnier, solitaire, livrait à lui seul de rudes combats. Mais tout à coup il croyait entrevoir sa délivrance. Il lui semblait que les attaques de la papauté soulèveraient les peuples de l'Allemagne, et que les soldats de l'Evangile, vainqueurs, et entourant la Wartbourg, rendraient la liberté au prisonnier. «Si « le pape, disait-il, met la main sur tous ceux qui « sont pour moi, il y aura du tumulte en Allemagne; « plus il se hâtera de nous écraser, plus aussi « sa fin et celle de tous les siens sera prompte.

« Et moi... je -vous serai rendu '. Dieu réveille l'esprit de plusieurs et il émeut les peuples. Que « nos ennemis serrent seulement notre cause dans « leurs bras, et cherchent à l'étouffer; elle grandira sous leurs étreintes et en sortira dix fois « plus redoutable. »

Mais la maladie le faisait retomber de ces hauteurs où relevaient son courage et sa foi. Déjà il avait beaucoup souffert à Worms; son mal s'accrut dans la solitude3. Il ne pouvait supporter la nourriture de la Wartbourg, un peu moins grossière que celle de son couvent; on dut lui rendre les chétifs aliments auxquels il était accoutumé. Il passait des nuits entières sans sommeil. Les angoisses de son âme venaient se joindre aux souffrances de son corps. Nulle œuvre ne s'accomplit sans douleur et sans martyre. Luther, seul sur son rocher, endurait alors dans sa puissante nature, une passion que l'affranchissement de l'humanité rendait nécessaire. « Assis la nuit dans ma chambre, je poussais des cris, dit-il, comme « une femme qui enfante; déchiré, blessé, sanglant... ' » Puis interrompant ses plaintes, pénétré de la pensée que ses souffrances sont des bienfaits de Dieu, il s'écriait avec amour : « Grâces « te soient rendues, ô Christ ! de ce que tu ne « veux pas me laisser sans les reliques précieuses « de ta sainte croix a ! » Mais bientôt il s'indignait contre lui-même. « Insensé, endurci que je « suis, s'écriait-il. O douleur! je prie peu, je lutte « peu avec le Seigneur, je ne gémis point pour « l'Église de Dieu 3. Au lieu d'être fervent d'esprit, ce sont mes passions qui s'enflamment; je « demeure dans la paresse, dans le sommeil, dans « l'oisiveté... » Puis ne sachant à quoi attribuer cet état, et accoutumé à tout attendre de l'affection de ses frères, il s'écriait, dans la désolation de son âme : « O mes amis! oubliez-vous donc « de prier pour moi, que Dieu s'éloigne ainsi de « moi?... »

Ceux qui l'entouraient, ainsi que ses amis de Wittemberg et de la cour de l'Électeur, étaient inquiets et effrayés de cet état de souffrance. Ils tremblaient de voir cette vie arrachée au bûcher du pape et au glaive de Charles-Quint, déchoir tristement et s'évanouir. La Wartbourg serait-elle destinée à être le tombeau de Luther! «Je crains, «disait Mélanchton, que la douleur qu'il ressent « pour l'Église ne le fasse mourir. Un flambeau a « été allumé par lui en Israël; s'il s'éteint, quelle « espérance nous restera-t-il? Plût à Dieu que je « pusse, au prix de ma misérable vie, retenir dans « ce monde cette âme qui en est le plus bel orne- « ment M... » «Oh! quel homme! s'écriait-il, comme « s'il était déjà sur le bord de sa tombe ; nous ne « l'avons pas apprécié assez! »

Ce que Luther appelait l'indigne oisiveté de sa prison, était un travail qui surpassait presque toutes les forces d'un homme. «Je suis ici tout le « jour, disait-il le 14 mai, dans l'oisiveté et dans les « délices (il faisait allusion sans doute à la nourriture un peu moins grossière qu'on lui donna « d'abord ). Je lis la Bible en hébreu et en grec ; je « vais écrire un discours en langue allemande sur « la confession auriculaire ; je continuerai la traduction des psaumes, et je composerai un sermonnaire, quand j'aurai reçu de Wittemberg ce « dont j'ai besoin. J'écris sans relâche '. » Encore n'était-ce là qu'une partie des travaux de Luther.

Ses ennemis pensaient que, s'il n'était pas mort, du moins on n'en entendrait plus parler ; mais leur joie ne fut pas de longue durée, et l'on ne put longtemps douter dans le monde de sa vie. Une multitude d'écrits composés à la Wartbourg se succédèrent rapidement, et partout la voix si chère du réformateur fut accueillie avec enthousiasme. Luther publia à la fois des ouvrages propres à édifier l'Église, et des livres de polémique qui troublèrent la joie trop prompte de ses ennemis. Pendant près d'une année, tour à tour il instruisait, il exhortait, il reprenait, il tonnait du haut de sa montagne ; et ses adversaires confondus se demandaient s'il n'y avait pas quelque mystère surnaturel dans cette prodigieuse activité. « Il ne pouvait « prendre aucun repos, » dit Cochlœus *.

Mais il n'y avait d'autre mystère que l'imprudence des partisans de Rome. Ils se hâtaient de profiler de l'édit de Worms, pour donner à la Réformation le dernier coup; et Luther, condamné, mis au ban de l'Empire, enfermé dans la Wartbourg, prétendait, défendre la saine doctrine, comme s'il eût été encore libre et victorieux. C'était surtout dans le tribunal de la pénitence que les prêtres s'efforçaient de river les chaînes de leurs dociles paroissiens^; aussi est-ce à la confession que Luther s'attaqua d'abord. « On allègue, dit-il, cette « parole de saint Jacques : Confessez vos péchés « l'un, à l'autre. Singulier confesseur ! 11 s'appelle « l'un à l'autre! D'où il résulterait que les confes- « seurs devraient aussi se confesser à leurs péni- « tents; que chaque chrétien serait à son tour « pape, évêque, prêtre; et que le pape lui-même « devrait se confesser à tous M »

A peine Luther avait-il terminé cet opuscule, qu'il en commença un autre. Un théologien de Louvain, nommé Latomus, déjà célèbre par son opposition à Reuchlin et à Erasme, avait attaqué les sentiments du réformateur. En douze jours la réfutation de Luther fut prête, et c'est l'un de ses chefs-d'œuvre. Il s'y lave du reproche qui lui était fait de manquer de modération. « La modération « du siècle, dit-il, c'est de fléchir le genou devant « des pontifes sacrilèges, des sophistes impies, et « de leur dire : Gracieux seigneur ! Excellent maître! Puis, quand vous l'avez fait, mettez à mort « qui vous voudrez ; renversez même le monde, « vous n'en serez pas moins un homme modéré.... « Loin de moi cette modération - là ; j'aime mieux « être franc et ne tromper personne. L'écorce est « dure peut-être, mais la noix est douce et tendre a. »

La santé de Luther continuant à être altérée, il songea à sortir de la Wartbourg, où il était renfermé. Mais comment faire? Paraître en public, c'était exposer sa vie. Le revers de la montagne sur laquelle s'élevait la forteresse, était traversé par de nombreux sentiers, dont des touffes de fraises tapissaient les bords. La pesante porte du château s'ouvrit, et le prisonnier se hasarda, non sans crainte, à cueillir furtivement quelques-uns de ces fruits '. Peu à peu il s'enhardit et se mit à parcourir, sous ses habits de chevalier, les campagnes environnantes, avec un garde du château, homme brusque, mais fidèle. Un jour, étant entré dans une auberge, Luther jeta son épée qui l'embarrassait, et courut vers des livres qui se trouvaient là. La nature était plus forte que la prudence. Son gardien en frémit, craignant qu'à ce mouvement, s^étrange chez un homme d'armes, on ne se doutât que le docteur n'était pas un vrai chevalier. Une autre fois, les deux soldats descendirent dans le couvent de Reichardsbrunn, où peu de mois auparavant Luther avait couché en se rendant à Worms *. Tout à coup un frère convers laisse échapper un signe de surprise. Luther est reconnu.. Son gardien s'en aperçoit; il l'entraîne en toute hâte, et déjà ils galopent tous deux loin du cloître, que le pauvre frère interdit revient à peine de son étonnement.

La vie chevaleresque du docteur avait parfois quelque chose de très-théologique. Un jour, on prépare des filets, on ouvre les portes de la forteresse; les chiens, aux oreilles longues et pendantes, s'élancent. Luther avait voulu goûter le plaisir de la chasse. Bientôt les chasseurs s'animent; les chiens se précipitent; ils forcent les bêtes fauves dans les broussailles. Au milieu de ce tumulte, le chevalier George, immobile, avait l'esprit rempli de sérieuses pensées; à la vue de ce qui l'entourait, son cœur se brisait de douleur1. « N'est-ce pas là, disait-il, l'image du diable, qui « excite ses chiens, c'est-à-dire, les évêques, ces « mandataires de l'Antechrist, et les lance à la poursuite des pauvres âmes. » Un jeune lièvre venait d'être pris; heureux de le sauver, Luther l'enveloppe soigneusement dans son manteau, et le dépose au milieu d'un buisson ; mais à peine a-t-il fait quelques pas, que les chiens sentent l'animal et le tuent. Luther, attiré par le bruit, pousse un cri de douleur. «O pape! dit-il; et toi, Satan! " c'est ainsi que vous vous efforcez de perdre les « âmes mêmes qui ont déjà été sauvées de la « mort3 ! »