MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome IV - Livre 14 - Chapitre 3)

De Calvinisme
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Grand concours à Augsbourg - Prédications évangéliques - L'Empereur interdit la prédication - Avis pacifique des théologiens - Réponse ferme de l'Electeur - Melanchthon prépare la confession - Le Sinaï de Luther - Mort de son père; épreuves - La diète des corbeaux à Cobourg - La Saxe paradis terrestre - Travail spirituel de Luther - Efforts des adversaires - L'Eglise libre quant à la Parole - Les zwingliens et le Landgrave

Augsbourg se peuplait davantage de jour en jour. Des princes, des évêques, des députés, des gentilshommes, des cavaliers, des soldats richement vêtus, entraient par toutes les portes, et remplissaient les rues, les places, les auberges, les églises et les palais. Tout ce que l'Allemagne avait de plus magnifique allait y être réuni. Les circonstances graves où se trouvaient l'Empire et la chrétienté, la présence de Charles-Quint et ses manières bienveillantes, l'amour des choses nouvelles, des grands spectacles et des émotions vives, arrachaient les Allemands à leurs foyers domestiques; et tous ceux qui avaient des intérêts à débattre, sans compter une foule d'oisifs, accouraient des diverses provinces de l'Empire, et se dirigeaient en hâte vers cette illustre cité.

Graves et recueillis au milieu de cette foule bruyante, l'Électeur et le Landgrave étaient décidés à confesser Jésus- Christ, et à profiter de la convocation des princes de l'Empire pour l'évangéliser et le convertir. A peine arrivé, Jean ordonna que l'un do ses théologiens prêcherait chaque jour, à huis ouverts, dans l'église des dominicains. Le dimanche 8 mai, on commença à prêcher dans l'église de Sainte-Catherine; le 13, Philippe de Hesse ouvrit les portes de la cathédrale, et son chapelain Snepf y annonça la parole du salut ; le dimanche suivant, 15 mai, ce prince ordonna à Cellarius, ministre d'Augsbourg et disciple de Zwingle, de prêcher dans le même temple. Plus tard, le Landgrave s'établit décidément dans l'église de Suint-Ulrich, et l'Électeur dans celle de Sainte-Catherine. Telles furent les deux positions que prirent ces illustres princes. Chaque jour l'Évangile était annoncé à une foule immense et attentive '.

Les partisans de Rome étaient ébahis. Ils s'attendaient à voir des coupables s'efforçant de dissimuler leur faute, et ils rencontraient des confesseurs de Jésus-Christ, à la tête haute et à la parole puissante. L'évêque d'Augsbourg, voulant contrebalancer ces prédications, ordonna à son suffragant et à son chapelain de monter en chaire. Mais les prêtres romains s'entendaient mieux à dire la messe qu'à prêcher l'Evangile. « Ils crient, ils vocifèrent, » disait-on. « Ce sont des hommes stupides, ajoutaient leurs auditeurs « en haussant les épaules. »

Honteux de leurs propres prêtres, les romains s’irritent, et, ne pouvant se soutenir par la parole, ils ont recours au bras séculier. « Les sacrificateurs font jouer des « machines merveilleuses pour s'emparer de l'esprit de a César, » dit Melanchthon. Ils réussirent, et Charles fit connaître le mécontentement que lui inspirait la hardiesse des princes. Puis les amis du pape, s'approchant des protestants, leur insinuèrent à voix basse « que l'Empereur, « vainqueur du roi de France et du pontife de Rome, reparaissait en Allemagne pour broyer les évangéliques. » L'Électeur, inquiet, demanda l'avis de ses théologiens.

Avant que la réponse fût prête, les ordres de Charles arrivèrent, portés par deux de ses ministres les plus influents, les comtes de Nassau et de Nuenar. On ne pouvait faire un choix plus habile. Les deux comtes, dévoués à Charles, étaient pourtant favorables à l'Évangile, qu'ils professèrent plus tard; aussi l'Électeur était tout disposé à prêter l'oreille à leurs avis.

Le 24 mai, ces deux seigneurs remirent leurs lettres à Jean de Saxe, et lui déclarèrent que l'Empereur était très irrité de voir les controverses religieuses troubler la bonne intelligence qui, depuis tant d'années, unissait les maisons de Saxe et d'Autriche  ; qu'il était étonné de voir l'Électeur s'opposer à un édit (celui de Worms) qui avait été rendu à l'unanimité par tous les États de l'Empire ; qu'une telle conduite déchirait l'unité germanique, et pouvait inonder de sang toute l'Allemagne. Ils demandèrent en conséquence que l'Électeur fit cesser immédiatement les prédications évangéliques, et ajoutèrent, d'un ton confidentiel, qu'ils tremblaient à la pensée des suites prochaines et déplorables qu'aurait certainement un refus de l'Électeur, a Ceci, « dirent-ils, n'est que l'expression de nos sentiments personnels. » C'était une pratique diplomatique, l'Empereur leur ayant enjoint de faire entendre quelques menaces, mais en leur propre nom.

L'Électeur fut vivement ému. « Si Sa Majesté interdit la « prédication de l'Évangile, s'écria-t-il, je retournerai aussitôt chez moi. » Cependant il attendit l'avis de ses théologiens.

La réponse de Luther fut la première prête. « L'Empereur est notre maître, dit-il; la ville et tout ce qui s'y « trouve est à lui. Si Votre Altesse ordonne à Torgau que « l'on fasse ceci ou que l'on laisse cela, on ne doit pas lui résister. J'aimerais que par de sollicitations humbles et « respectueuses on cherchât à changer la décision de Sa « Majesté; mais si elle persiste, force fait loi; nous avons « fait notre devoir i. » Ainsi parlait l'homme que l'on représente souvent comme un rebelle.

Melanchthon et les autres théologiens opinèrent à peu près de même ; seulement ils insistèrent davantage sur ce qu'il fallait exposer à l'Empereur que dans leurs discours ils ne parlaient pas de controverse, mais se contentaient d'enseigner simplement la doctrine de Christ Sauveur. « Gardons-nous surtout d'abandonner la place, continuaient-ils; que Votre Altesse, d'un cœur intrépide, con- « fesse, en présence de Sa Majesté et de tous les États de e l'Empire, par quelles voies merveilleuses elle est parvenue à la droite intelligence de la vérité ; et qu'elle ne se e( laisse point épouvanter par ces Coups de tonnerre qui « s'échappent des lèvres de nos ennemis. » Confesser la vérité, tel était, selon les réformateurs, le but auquel tout devait être subordonné.

L'Électeur cédera-t-il à cette première demande de Charles, et commencera-t-il ainsi, même avant l'arrivée de l'Empereur, une série de sacrifices dont on ne saurait prévoir la fin?

Personne dans Augsbourg n'était plus ferme que Jean. En vain les réformateurs représentaient-ils qu'ils étaient dans la ville de l'Empereur, et qu'ils n'y étaient que des étrangers, l'Électeur branlait la tête. Aussi Melanchthon, désespéré, écrivait-il à Luther : « Oh ! que notre vieux est « difficile ! » Néanmoins il revint encore à la charge. Heureusement qu'à la droite de l'Électeur se trouva un homme intrépide, le chancelier Bruck. Celui-ci, convaincu que la prudence, la politique, l'honneur, mais surtout le devoir, obligeaient les amis de la Réformation à résister aux menaces de Charles, dit à l'Électeur : « La demande de l'Empereur n'est qu'un honnête acheminement à l'abolition « définitive de l'Évangile. Si nous cédons maintenant, on « nous écrasera plus tard. Prions donc très humblement « Sa Majesté de permettre que les sermons continuent. » Ainsi un homme d'État se trouvait alors en avant des autres confesseurs de Christ. C'est là l'un des traits caractéristiques de ce grand siècle, et il ne faut pas l'oublier, si l'on veut en bien comprendre l'histoire.

Le 31 mai, l'Électeur remit sa réponse par écrit aux ministres de l'Empereur. « Il n'est point vrai, y disait-il, « que l'édit de Worms ait été approuvé de six électeurs : « comment l'Électeur mon frère et moi-même, en l'approuvant, nous serions-nous opposés à la Parole éternelle « du Dieu tout-puissant? Quant aux relations d'amitié que « j'ai formées, elles n'ont eu pour but que de me mettre à « l'abri d'actes de violence. Que mes accusateurs fassent « connaître à Sa Majesté les alliances qu'ils ont formées : « je suis prêt à produire les miennes, et l'Empereur nous « jugera. Enfin, quant à la demande de suspendre nos « prédications, l'éclatante vérité de Dieu y est seule annoncée, et jamais elle ne nous fut si nécessaire. Nous ne « pouvons donc nous en passer. »

Cette réponse devait hâter l'arrivée de Charles; il fallait donc être prêt à le recevoir. Exposer ce qu'ils croient, et puis se taire : tel est en deux mots le plan de campagne des protestants. Un seul homme, petit, frêle, timide, tout effrayé, était chargé de préparer cette machine de guerre. Philippe Melanchthon travaillait nuit et jour à la confession; il pesait chaque expression, adoucissait, changeait, puis revenait souvent à sa première idée. Il y consumait ses forces; aussi ses amis tremblaient-ils qu'il ne mourût à la peine, et Luther lui enjoignit dès le 12 mai, sous peine d'anathème, de prendre des mesures pour conserver « son « petit corps, et pour ne pas se suicider à la gloire de « Dieu. On sert aussi bien Dieu par le repos, ajouta-t-il, « et même on ne le sert jamais mieux qu'en se tenant « tranquille; c'est pourquoi Dieu a voulu que le sabbat fût « si strictement, et par-dessus tout, observé. »

Malgré ces sollicitations, Melanchthon multipliait ses peines et s'appliquait à faire une exposition de la foi chrétienne, douce, modérée, et qui s'éloignât le moins possible de la doctrine de l'Église latine. Déjà à Cobourg il avait mis la main à l'œuvre, et retracé, dans une première partie, les doctrines de la foi d'après les articles de Schwabach, et, dans une seconde, les abus de l'Église d'après les articles de Torgau, faisant du tout un nouveau travail. A Augsbourg, il donnait à cette confession une forme plus soignée et plus élégante.

L'apologie (comme on l'appelait alors) fut achevée le 11 mai, et l'Électeur l'envoya à Luther, en lui demandant de marquer ce qu'il fallait y changer. « J'ai dit ce que je « croyais le plus utile, ajouta Melanchthon, qui craignait « que son ami trouvât sa confession trop faible ; car Eck « ne cesse de répandre contre nous les plus diaboliques « calomnies, et j'ai voulu opposer un antidote à ses poisons. »

Luther répondit le 13 mai à l'Électeur : « J'ai lu l'apologie de maître Philippe; elle me plaît assez, et je n'ai « rien à y corriger. D'ailleurs, cela ne me siérait guère, « car je ne saurais marcher à pas si doux et si comptés. « Que Christ, notre Seigneur, fasse porter beaucoup et de « grands fruits à cette œuvre ! »

Pendant que la lutte se préparait à Augsbourg, Luther à Cobourg, au sommet du coteau, « sur son mont Sinaï, » ainsi qu'il l'appelle, élevait, comme Moïse, ses mains vers le ciel. Il était le vrai général de la guerre spirituelle qui se faisait alors; ses lettres ne cessaient d'apporter aux combattants les directions dont ils avaient besoin, et de nombreux écrits, partant de sa forteresse comme des décharges de mousqueterie, répandaient le trouble dans le camp ennemi. Suivons-le quelques moments dans l'intimité de sa retraite. Des détails sur le réformateur peuvent paraître appartenir à la biographie plutôt qu'à l'histoire; mais telle est l'importance de la figure de Luther, que si nous omettions ce qui la caractérise, nous craindrions de laisser un vide dans l'histoire de la Réformation-.

Le lieu où on l'avait placé était, par sa solitude, favorable à l'étude et au recueillement. « Je ferai une Sion « de ce binai', disait-il le 22 avril, et j'y bâtirai trois tentes; « une aux Psaumes, une aux Prophètes, et la troisième à Ésope ! » Ce dernier mot étonne. Cette association n'est ni du langage ni de l'esprit des apôtres. Il est vrai qu'Ésope ne devait pas être sa principale affaire, et que bientôt la fable fut laissée ; dès lors la vérité seule occupa Luther « Je pleurerai, je prierai et je ne me tairai pas, disait-il, « que je ne sache mon cri entendu dans le ciel. » D'ailleurs, pour se délasser, il avait mieux qu'Ésope; il avait ces affections domestiques dont la Réformation avait rouvert aux ministres de la Parole les précieux trésors. Ce fut alors qu'il écrivit cette charmante lettre à son fils, dans laquelle il décrit un délicieux jardin où des enfants, habillés d'or, s'ébattent, cueillent des pommes, des poires, des cerises et des prunes, chantent, sautent, sont dans la joie, et montent sur de jolis petits chevaux avec des freins d'or et des selles d’argent.

Mais le réformateur fut bientôt tiré de ces riantes images. Il apprit alors que son père venait de s'endormir doucement dans la foi en Jésus-Christ, et en fut tout ému. « Hélas ! s'écria-t-il en versant les larmes de l'amour filial, « c'est aux prix de ses sueurs qu'il m'a fait devenir ce que « je suis ! » D'autres épreuves l'assaillirent; et à des douleurs physiques se joignirent les fantômes de son imagination. Une nuit, en particulier, il vit trois flambeaux passer devant ses yeux, et, au même moment, il entendit dans sa tête des tonnerres, qu'il attribua au diable. Son domestique accourut à l'instant où il s'évanouissait, et, après avoir ranimé ses sens, lui lut l'épître aux Galates. Luther, qui s'était endormi pendant la lecture, dit en se réveillant : «Venez, et qu'en dépit du diable, nous chantions le « psaume : Je crie à toi des lieux profonds. » Ils chantèrent le cantique. Pendant que ces bruits intérieurs le tourmentaient, Luther traduisait les prophètes Jérémie et Ézéchiel; et pourtant il déplorait souvent son oisiveté, et assurait, en plaisantant, que sa tête s'en allait.

Bientôt il se livrait à d'autres préoccupations, et versait sur les pratiques mondaines des cours les flots de son ironie. Tl voyait Venise, le pape et le roi de France donner la main à Charles-Quint pour écraser l'Évangile. Alors, seul dans une chambre du vieux château de Cobourg, il lui prenait un fou rire « Monsieur Par ma foy (c'est ainsi « qu'il appelait François Ier), Monsieur In nomine Domini « (le pape), et la République de Venise engagent à l'Empereur leurs corps et leurs biens... Sanctissimum fœdus, « très sainte alliance! Vraiment cette ligue entre ces quatre pouvoirs appartient au chapitre Non credimus. Venise, le « pape et le Français devenus Impériaux!... Mais ce sont « trois personnes en une seule substance, remplies contre « l'Empereur d'une haine indicible. Monsieur Par ma foy ne peut oublier la défaite de Pavie. Monsieur In nomine « Domini est 1° un Velehe, ce qui est déjà trop; 2° un « Florentin, ce qui est pis; 3° un bâtard, c'est-à-dire un « enfant du diable; et 4° il n'oubliera jamais la honte du « sac de Rome. Quant aux Vénitiens, ils sont Vénitiens, « c'est bien assez; et ils ont quelques raisons pour se venger de la postérité de Maximilien. Tout cela appartient « au chapitre Firmitcrcrcdimus. Mais Dieu sauvera le pieux « Charles, qui est comme une brebis au milieu des loups.» L'ancien moine d'Erfurt avait le coup d'œil politique plus juste que bien des diplomates de son siècle.

Impatient de voir la diète renvoyée de jour en jour, Luther prit son parti, et finit par la convoquer à Cobourg même. « Nous sommes déjà en pleine assemblée, écrivit-il « le 28 avril et le 9 mai. Vous verriez ici des rois, des ducs « et d'autres grands délibérant sur les choses de leur «royaume, et, d'une voix, infatigable, publiant leurs « dogmes et leurs décrets dans les airs. Ils n'habitent pas « ces cavernes que vous décorez du nom de palais : le ciel « est leur lambris, les arbres verdoyants leur forment un « parquet de mille couleurs8, et leurs cloisons sont les « bouts de la terre. Ils ont en horreur le luxe insensé de « l'or et de la soie; ils ne demandent ni coursiers ni armures, et ont tous le même vêtement, la même couleur, « la même apparence. Je n'ai ni vu ni entendu leur empereur; mais je puis les comprendre, ils ont arrêté de faire « cette année une guerre impitoyable... aux fruits les plus « excellents de la terre. — Ah ! chers amis, dit-il à ses « compagnons de table auxquels il écrit, ce sont les sophistes, ce sont les papistes qui se sont assemblés devant « moi en un corps de bataille, pour me faire entendre « leurs discours et leurs cris. » Ces deux lettres, datées de l'Empire des corbeaux et des corneilles, se terminent par ces paroles plus recueillies, qui nous montrent le réformateur rentrant en lui-même après ce jeu de son imagination : « C'est assez de plaisanteries, plaisanteries toutefois nécessaires pour dissiper les ennuis qui m’accablent. »

Luther revenait bientôt à la réalité: détournant les regards d'Augsbourg et les portant sur les plaines de la Saxe, il tressaillait de joie à la vue des fruits que portait déjà la Réforme, et qui étaient pour lui une « apologie » plus puissante que la confession de Melanchthon. « Y a-t-il dans tout le monde « un seul pays comparable aux États de Votre Altesse, « écrivait-il à l'Electeur, et qui possède des prédicateurs « d'une doctrine si pure, et des pasteurs si propres à faire a régner la paix? Où voit-on, comme en Saxe, jeunes filles « et jeunes garçons, bien instruits par l'Écriture sainte et « le catéchisme, grandir en sagesse et en stature, prier, « croire, parler de Dieu et de Christ mieux que ne l'ont « fait jusqu'à présent toutes les universités, tous les couvents et tous les chapitres de la chrétienté?... Mon cher « duc Jean, vous dit le Seigneur, je te recommande ce paradis, le plus beau qui soit dans le monde, afin que tu « en sois le jardinier. » Puis il ajoutait : « Hélas ! la folie « des princes papistes change le paradis de Dieu en un « bourbier fangeux, et, corrompant la jeunesse, peuple « chaque jour de vrais démons leurs États, leurs tables et « leurs palais. »

Non content d'encourager son prince, Luther voulait aussi épouvanter ses adversaires. Ce fut à cet effet qu'il écrivit alors une adresse aux membres du clergé réuni à Augsbourg. Une multitude de pensées, semblables à des lansquenets armés de pied en cap, venaient alors, dit-il, le fatiguer et l'étourdir. En effet, il ne manque pas de paroles, armées de fer dans le discours qu'il adresse aux évêques. « En somme, leur dit-il en finissant, nous savons et « vous savez que nous avons la parole de Dieu, et que vous « ne l'avez pas. 0 pape ! si je vis, je te serai une peste ; et « si je meurs, je serai ta mort.

Aussi Luther était présent à Augsbourg, quoiqu'il y fût invisible ; et il y agissait par sa parole et par ses prières avec plus d'efficace qu'Agricola, Brentz ou Melanchthon. C'étaient alors pour la vérité évangélique les jours de l'enfantement. Elle allait paraître dans le monde avec une puissance qui devait éclipser tout ce qui s'était fait depuis les temps de saint Paul ; mais Luther annonçait seulement et manifestait les choses que Dieu faisait, il ne les faisait pas lui-même. Il fut, quant aux événements de l'Église, ce que Socrate voulait être quant à la philosophie. « J'imite « ma mère, avait coutume de dire ce philosophe (elle était «sage-femme); elle n'enfante pas elle-même, mais elle « aide aux autres. » Luther (il ne faut pas cesser de le répéter), Luther n'a rien créé, mais il a mis au jour les germes précieux cachés depuis des siècles dans le sein de l'Église. L'homme de Dieu n'est pas celui qui cherche à modeler son siècle sur les idées particulières, mais celui qui, discernant avec clarté la vérité de Dieu telle qu'elle se trouve dans la Parole, et qu'elle est cachée dans la chrétienté, l'apporte à ses contemporains avec décision et courage.

Jamais ces qualités n'avaient été plus nécessaires, car les choses prenaient un aspect alarmant. Le 4 juin, le chancelier Gattinara, qui était à Charles-Quint ce qu'était Ulpien à Alexandre Sévère, dit Melanchthon, était mort, et avec lui toutes les espérances humaines des protestants s'étaient évanouies. « C'est Dieu, avait dit Luther, c'est Dieu qui, à la cour du roi de Syrie, nous a suscité ce Naaman. » En effet, Gattinara seul tenait tête au pape. Quand Charles-Quint lui rapportait les objections de Rome : a Rappelez-vous, disait le chancelier, que vous êtes le maître ! » Aussi tous les protestants furent-ils dans le deuil à la nouvelle de sa mort, et dès lors tout sembla prendre une marche nouvelle. Le pape demandait que Charles se contentât d'être son « licteur, » comme s'exprime Luther, pour accomplir ses jugements contre les hérétiques. Eck, dont le nom selon Melanchthon, n'imitait pas mal le cri des corneilles de Luther, entassait les unes sur les autres une multitude de propositions soi-disant hérétiques, prises dans les écrits du réformateur; il y en avait quatre cent quatre : encore s'excusait-il de ce que, pris à l'improviste, il avait dû se borner à un si petit nombre ; et il demandait à grands cris une dispute avec les luthériens. On opposa à ses propositions des thèses ironiques sur « le vin, sur Vénus et sur le bain, « contre Jean Eck, » et le pauvre docteur devint la risée de tout le monde.

Mais d'autres s'y prirent plus habilement que lui. Cochlée, devenu en 1527 chapelain du duc George de Saxe, fit demandera Melanchthon un entretien; car, ajoutait-il, je ne puis m'entretenir avec vos ministres mariés. Melanchthon, regardé d'un mauvais œil à Augsbourg, et qui s'était plaint d'y être solitaire plus que Luther dans son château, fut sensible à cette courtoisie, et se pénétra encore plus de l'idée qu'il fallait dire les choses le plus doucement possible.

Les prêtres et les laïques romains faisaient grand bruit de ce que dans les jours maigres on mangeait de la viande à la cour de l'Électeur. Melanchthon conseilla à son prince de restreindre à cet égard la liberté de ses gens. « Ce désordre, dit-il, loin d'amener à l'Évangile les simples, les « scandalise. » Il ajouta, dans sa mauvaise humeur : «Belle sainteté vraiment, que celle de se faire conscience de « faire maigre, et non d'être nuit et jour plein de folie et « de vin. » L'Électeur ne se rendit pas à l'avis de Melanchthon : c'eût été une marque de faiblesse, dont les adversaires auraient profité.

Le 31 mai, la confession saxonne fut enfin communiquée aux autres États protestants, et ceux-ci demandèrent qu'elle fît présentée en commun au nom d'eux tous. Mais en même temps ils voulurent faire leurs réserves quant à l'influence de l'État, « C'est à un concile que nous en appelons, dit Melanchthon. Nous ne recevons pas l'Empereur « pour juge; les constitutions ecclésiastiques elles-mêmes « lui défendent de prononcer dans les choses spirituelles. « Moïse veut que ce soit, non le magistrat civil qui décide, « mais les fils de Lévi. Saint Paul dit (1 Cor. XIV) : Que les « autres en jugent ; ce qui ne peut être compris que d'une « assemblée des fidèles ; et le Sauveur lui - même nous « donne ce commandement : Dis-le à l'Église. Nous en- « gagerons donc à l'Empereur notre obéissance dans toutes « les choses civiles; mais quand il s'agit de la Parole de a Dieu, nous voulons être libres. »

Tous tombèrent ici d'accord ; mais le dissentiment (car il devait y en avoir) vint d'autre part. Les anciennes discordes menaçaient d'affaiblir les protestants au moment même où la force leur était si nécessaire pour soutenir le choc terrible de Charles-Quint. Les luthériens craignaient de compromettre leur cause, s'ils marchaient avec les zwingliens. « Ce sont des fureurs luthériennes, répondait Bucer; « elles s'abîmeront de leur propre poids. » Loin de laisser ces fureurs s'abîmer, les réformés augmentaient la désunion par des plaintes exagérées. « On recommence en Saxe à chanter des hymnes latines, disaient-ils; on reprend les vêtements sacrés, et l'on y redemande des oblations. « Nous aimerions mieux être conduits à la boucherie que « d'être chrétiens de cette façon-là. »

Le Landgrave, désolé, se trouvait, dit Bucer, « entre « l'enclume et le marteau, » et ses alliés l'inquiétaient plus encore que ses ennemis. Il s'adressa à Rhégius, à Brentz, à Melanchthon, mais en vain. « Si l'on ne s'oppose à ces « funestes doctrines, répondit le dernier de ces docteurs, il y aura des déchirements qui dureront jusqu'à la fin du « monde. Les zwingliens ne se vantent-ils pas d'avoir des « coffres pleins, des armées toutes prêtes, et des nations « étrangères disposées à les aider? Ne parlent-ils pas de « partager entre eux les droits et les biens des évêques, et « de proclamer la liberté?... Grand Dieu! ne penserons- « nous pas à la postérité, qui, si l'on ne réprime ces séditions coupables, se trouvera à la fois sans trône et sans autel?... »

« Non, non, nous sommes un, » répondit ce prince généreux, qui était si fort en avant de son siècle; « nous con- « fessons tous le même Christ; nous professons qu'il faut « manger Jésus-Christ par la foi dans la cène. Unissons-nous. » Tout fut inutile. Le temps où la vraie catholicité devait remplacer cet esprit sectaire, dont Rome est la plus parfaite expression, n'était pas encore arrivé. Charles était à deux pas, et l'on se disputait !