ROMEROVSKI Sylvain - La soumission de l’épouse au mari en Ephésiens 5 : un cas particulier de soumission mutuelle ?

De Calvinisme
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Peut-on encore parler de soumission de l’épouse à son mari en ce début de IIIe millénaire? Le sujet paraît suranné dans notre monde moderne1. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est explosif, dans nos Eglises notamment. Il ne peut en tout cas manquer de remuer en nous bien des choses et de réveiller bien des émotions. Chacun réagit, ici, en fonction de son vécu, de ses expériences, heureuses ou malheureuses, de l’image que lui ont laissé ses parents et de l’image qu’il nourrit de lui-même et de sa vie de couple… Le texte qui suit se veut avant tout étude exégétique. A cet égard, il pourra paraître bien sec, touchant à un tel sujet. Mais il est nécessaire d’en passer par là, de mettre un moment entre parenthèses les problèmes existentiels, pour rechercher, à froid, le sens des textes: ils sont l’expression de la volonté de notre Seigneur. En même temps, et pour cette même raison, parce qu’elle est Parole du Seigneur, on ne peut se contenter de traiter l’Ecriture comme un simple terrain d’exercice intellectuel. Nous ébaucherons donc, en fin de parcours, quelques lignes pratiques et pastorales (dans le cadre des deux derniers volets).

L’exhortation par laquelle l’apôtre Paul demande aux épouses de se soumettre à leur mari appartient à ce que Luther a nommé les «tables domestiques» (Ep 5.22-6.9; cf. Col 3.18-4.1). Cette appellation a été reprise par les biblistes pour désigner un genre d’enseignement éthique qui, dans le Nouveau Testament, suit une forme établie pour adresser aux membres des communautés chrétiennes des recommandations concernant les relations entre les maris et leur épouse, les parents et leurs enfants, les maîtres et leurs esclaves ou serviteurs, en reprenant les principes de la société contemporaine, mais sur la base de motivations spécifiquement chrétiennes (voir encore 1Tm 2.8-15, 6.1-10; Tt 2.1-10; 1P 2.18-3.7)2. Dans le monde d’alors, ces recommandations visaient à maintenir un certain ordre dans les divers rapports entre gens vivant dans la domus, ce qu’on pourrait appeler la «maisonnée», ou la famille élargie.

La fréquence de ces exhortations rédigées sur le même modèle donne à penser que le contenu de ces tables domestiques a pu être un enseignement traditionnel dans les Eglises, que Paul aurait repris dans ses épîtres, ainsi que Pierre. En outre, on a remarqué que, dans l’épître aux Colossiens notamment, on pourrait retrancher les tables domestiques (Col 3.17-4.1) et passer des versets 3.17 à 4.2 sans percevoir de rupture: les tables apparaissent donc à bien des spécialistes comme un morceau de tradition antérieure inséré là par l’auteur, avec un développement ajouté dans la partie concernant les maîtres et les esclaves3. Et l’on peut dire la même chose de l’insertion des tables dans l’épître aux Ephésiens, où le développement est cette fois ajouté à la partie concernant les relations entre épouses et maris. Bien que la thèse soit fort plausible, on ne peut cependant pas exclure que Paul ait été le premier à reprendre ce genre d’enseignement pour les communautés chrétiennes et que Pierre l’ait imité. Ceci dit, même dans ce dernier cas, cet enseignement ne devait pas être nouveau pour les lecteurs ou auditeurs des deux épîtres, car on peut imaginer qu’ils l’avaient déjà reçu oralement de l’apôtre Paul et de ses disciples. Il y a donc bien des chances pour que les tables domestiques reprennent des formules devenues traditionnelles dans l’Eglise primitive.

L’origine de ces tables est discutée. On retrouve un enseignement semblable concernant les rapports entre les diverses catégories de personnes chez divers auteurs grecs, à commencer par Aristote, ainsi que dans la littérature juive (Philon, Josèphe)4. On ne doit donc pas s’étonner de voir les apôtres et l’Eglise primitive reprendre une forme d’enseignement qui était commune aux deux mondes culturels au sein desquels est né le christianisme: ils ont jugé que cet enseignement correspondait à l’éthique chrétienne et l’ont justifié par des motifs spécifiquement chrétiens.

Ce que nous venons de dire s’applique aussi aux exhortations à la soumission aux autorités politiques et judiciaires, qui reviennent dans le Nouveau Testament sous la plume de plusieurs auteurs (Rm 13.1-7; Tt 3.1; 1P 2.13), et qu’on retrouve dans le monde gréco-romain aussi bien que dans le monde juif.

Dans la traduction Segond de l’épître aux Ephésiens, dans l’édition de 1910, la section ayant débuté en 4.17 se terminait au verset 21 du chapitre 5: «… vous soumettant les uns aux autres dans la crainte de Christ.» Les versets 5.22 à 6.9 se présentaient comme formant une unité, avec un titre placé au-dessus du verset 5.22: «Les devoirs domestiques». La nouvelle section commençait en ces termes: «Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur…» (5.22) La Bible à la Colombe avait adopté la même présentation, en modifiant simplement le titre de section et en apportant quelques corrections mineures à la traduction du verset 22: «Femmes, soyez soumises chacune à votre mari…»

Depuis, il est fréquent d’entendre que, dans le texte grec, le verbe rendu par «se soumettre» ou «être soumis» n’est pas répété au verset 22, mais qu’il est simplement sous-entendu. On va même souvent plus loin, en alléguant que le verset 22 constituerait la suite de la phrase du verset 21, et non pas une nouvelle phrase. Ainsi traduit-on:

… et parce que vous révérez le Christ, vous vous soumettrez les uns aux autres, vous femmes, en particulier, chacune à son mari, et cela par égard pour le Seigneur. (Bible du Semeur, éd. 2000)

Soumettez-vous les uns aux autres dans la crainte du Christ; ainsi les femmes à leur mari, comme au Seigneur. (Nouvelle Bible Segond)

On en a tiré la conclusion que la soumission demandée à l’épouse au verset 22 devait être un cas particulier de la soumission mutuelle recommandée au verset 21. Il faudrait alors comprendre que cette attitude appelée soumission n’est pas la particularité de l’épouse au sein du couple, mais que le mari doit lui aussi adopter envers son épouse la même attitude. Que le verbe soit sous-entendu au verset 22 est exact. Divers manuscrits rajoutent cependant le verbe dans ce verset (le même qu’au verset 21), mais ils ne s’accordent pas entre eux: certains mettent le verbe à la deuxième personne du pluriel (hupotassésthé), d’autres à la troisième personne (hupotassésthôsan). En outre, chacune de ces deux formes se trouve en deux endroits différents de la phrase suivant les manuscrits. Il y a ainsi, à côté de la leçon sans verbe, quatre variantes qui sont signalées dans l’édition du Nouveau Testament grec de la Société Biblique Universelle. Ces quatre variantes représentent des leçons «facilitantes». Leur nombre suggère que divers scribes ont suppléé une forme verbale, chacun à sa manière, là où l’original ne répétait vraisemblablement pas le verbe du verset 21 mais le laissait sous-entendu. Peut-être a-t-on ressenti le besoin d’ajouter un verbe à partir du moment où l’on a sélectionné le passage allant de 5.22 à 5.33 ou 6.9 pour la lecture publique lors du culte chrétien.

Que le verset 22 appartienne à la même phrase que le précédent est moins assuré. Ainsi, malgré l’absence de verbe, bien que l’auteur se soit contenté de laisser sous-entendue la reprise du verbe du verset 21, notre édition du Nouveau Testament grec (la troisième de la Société Biblique Universelle) met un point à la suite du verset 21 et débute une nouvelle phrase au verset 22. Nous aurons à revenir sur la question de l’articulation entre les versets 21 et 22.

Doit-on alors considérer la soumission requise de l’épouse envers son mari comme un cas particulier de la soumission mutuelle demandée au verset 21? C’est ce que nous nous proposons d’explorer ici.

I. Soumettez-vous les uns aux autres (verset 21)

Le verbe hupotassomai, qui apparaît au verset 21, et qui est laissé sous-entendu au verset 22, peut être pris ici comme une forme moyenne, «se soumettre», ou passive, «être soumis», ce qui, dans le présent contexte, ne fait pas grande différence. La forme moyenne est souvent considérée comme insistant davantage sur l’aspect volontaire de la soumission recommandée, mais, même dans le cas d’une forme passive, le mode impératif suppose que l’on fait appel à la volonté des lecteurs.

A la forme active, le verbe hupotassô désigne l’action de soumettre ou d’assujettir quelque chose ou quelqu’un à une personne: ainsi, par exemple, Dieu le Père a soumis ou assujetti toute la création à Jésus-Christ (1Co 15.27-28). A la forme moyenne, le verbe signifie «se soumettre». La forme passive fonctionne comme passif des deux autres formes. Elle peut servir de passif à la forme active, pour dire que quelqu’un ou quelque chose est ou a été soumis ou assujetti par une tierce personne: par exemple, la création a été soumise à la futilité, sans doute par Dieu (Rm 8.28). Ou bien elle sert de passif à la forme moyenne pour dire que quelqu’un est soumis, ou doit être soumis, à quelqu’un d’autre. Les formes qui nous intéressent ici sont la forme moyenne, et la forme passive lorsqu’elle sert de passif à la forme moyenne.

A ces deux formes, le verbe désigne toujours en grec l’attitude que l’on a, ou que l’on doit avoir, envers un supérieur hiérarchique, envers une personne ayant autorité sur celle qui lui est soumise, ou exerçant sur elle une responsabilité du type de celle d’un chef ou d’un dirigeant. Il désigne donc la soumission, ou la subordination à une autorité: il s’agit de reconnaître l’autorité de quelqu’un sur soi, et de laisser ce quelqu’un exercer cette autorité. Il s’emploie par exemple, en contexte militaire, pour la soumission à un officier de rang supérieur5.

Dans la Septante, notre verbe s’emploie pour parler de la soumission du croyant à Dieu (Ps 36.7; 61.2, 6, ce qui correspond, dans le texte hébreu et les versions françaises basées sur celui-ci à Ps 37.7, 67.2, 6; c’est un verbe hébreu signifiant «faire silence» qui est ainsi traduit par notre verbe grec), ou encore de la soumission d’Antiochus Epiphane à Dieu (2 Maccabées 9.12). Dans le Nouveau Testament, on le rencontre pour la soumission des démons à Jésus-Christ (Lc 2.51; 10.17, 20), la soumission à la loi divine (Rm 8.7), la soumission aux autorités politiques (Rm 13.1, 5; Tt 3.1; 1P 2.13s), aux responsables de la communauté chrétienne (1Co 16.16), la soumission de l’Eglise à Jésus-Christ (Ep 5.24), celle des esclaves ou serviteurs à leur maître (Tt 2.9; 1P 2.18), celle des croyants à Dieu le Père (Hé 12.9; Ja 4.7), celle des jeunes chrétiens à leurs aînés ou leurs anciens dans l’Eglise (1P 5.5). Il est dit que l’esprit des prophètes leur est soumis (1Co 14.32), pour souligner que ceux-ci doivent exercer un contrôle sur eux-mêmes lorsqu’ils prophétisent. Les femmes doivent être soumises dans les réunions de la communauté chrétienne, ce qui se traduit concrètement par le fait qu’elles doivent garder le silence, sans doute, à notre avis, pour écouter ce qui se dit dans l’assemblée et ne pas gêner le déroulement de la réunion par leurs bavardages (1Co 14.34).

Il n’y a pas d’exception à cet usage de la forme moyenne et de la forme passive qui lui est associée, en dehors de notre texte. L’usage du verbe implique toujours l’existence d’un supérieur hiérarchique ou d’une personne ayant autorité, que l’on reconnaît comme tels et auxquels on se soumet. La relation qui est impliquée par le verbe et l’action qu’il désigne sont donc à sens unique: qu’un individu X se soumette ou doive se soumettre à un individu Y suppose que Y est le supérieur hiérarchique de X, ou qu’il a autorité sur X. Si c’est le cas, X n’est pas le supérieur hiérarchique de Y, il n’a pas autorité sur Y et Y n’a pas à se soumettre à X. Le sens habituel du verbe exclut toute réciprocité.

Et pourtant, ce verbe est utilisé en Ephésiens 5.21 avec, pour complément, le pronom allèlôn «les uns les autres», qui indique la réciprocité. Il y a là une difficulté que l’on a tenté de résoudre de diverses manières.

1. En jouant sur le sens du verbe

Une première voie consiste à donner au verbe un autre sens. Elle est empruntée par G. Bilézikian, qui argue que la présence du pronom allèlôn «les uns les autres» modifie totalement le sens du verbe: il ne peut plus être, ici, question de rapports hiérarchiques ou de subordination à quelqu’un ayant autorité sur ceux à qui l’impératif est adressé. Il s’agirait donc simplement de se mettre au service les uns des autres, par amour les uns pour les autres. Le verbe sous-entendu du verset 22 conserverait alors le même sens: l’épouse serait appelée, non pas à se soumettre à son mari comme ayant autorité sur elle, mais à se mettre à son service avec amour, tout comme le mari doit se mettre au service de son épouse avec amour6.

Le problème est que le verbe n’a jamais ce sens-là. Si Paul voulait exprimer cette idée, il avait d’autres termes pour le faire. Le verbe diakonéô «servir», «se mettre au service de», est utilisé ailleurs précisément à cet effet (Mc 10.45). Paul avait lui-même déjà utilisé d’autres termes pour dire ce que l’on veut lui faire dire ici: dia tès agapès douleuété allèlois «mettez-vous par amour au service les uns des autres» (Ga 5.13). Il n’est donc pas vraisemblable que l’apôtre ait tout d’un coup forgé un nouveau sens au mot, si éloigné de l’usage habituel. On ne peut pas se satisfaire d’une interprétation qui invente un nouveau sens au verbe, sans aucune attestation par ailleurs.

En outre, si le verbe hupotassomai pouvait prendre le sens proposé, on s’attendrait à avoir des exemples où s’inverse le rapport entre la personne qui a ou doit avoir l’attitude exprimée par ce verbe et celle envers qui elle a ou doit avoir cette attitude. Or, le rapport impliqué par ce verbe va toujours ailleurs dans le même sens, et toujours dans le sens auquel on s’attend pour un rapport de subordination. Dans notre texte, Paul l’utilise pour indiquer l’attitude que l’épouse doit avoir envers son mari, il ne l’utilise pas pour l’attitude du mari envers son épouse (verset 22). Il l’emploie aussi pour l’attitude de l’Eglise envers Christ, et pas l’inverse (verset 24). Paul respecte, ici, l’usage normal du terme. Il n’a jamais écrit: hoi andrés hupotassésthé tois idiais gunaixin, «Maris, soumettez-vous à votre épouse».

2. En jouant sur le sens du pronom

Une autre voie consiste à donner au pronom allèlôn un autre sens que «les uns les autres» pour lui ôter l’idée de réciprocité. Bien que la plupart des exégètes maintiennent ce sens pour le pronom en cause, c’est la solution proposée par H. Maillet7, W. Grudem8 et P. O’Brien. Ce dernier reconnaît que le pronom en cause véhicule souvent l’idée d’une pleine réciprocité (Ep 4.25; Jn 13.34-35, 15.12, 17; Rm 1.12). Mais il allègue que ce n’est pas toujours le cas et que, dans certains contextes, le pronom n’implique pas une pleine réciprocité.

Par exemple, en Apocalypse 6.4, «afin que les hommes s’abattent les uns les autres» ne peut pas vouloir dire que chacun a tué l’autre exactement au même moment où il a lui-même été tué. De même, en Galates 6.2, «Portez les fardeaux les uns des autres» ne signifie pas que chacun doive échanger ses fardeaux contre ceux de tous les autres, mais que certains, qui sont plus forts, doivent aider d’autres qui le sont moins à porter leurs fardeaux (cf. 1Co 11.33; Lc 2.15, 21.1 [sic, pour 12.1], 24.32)9.

O’Brien conclut :

Dans le présent contexte donc, puisque le verbe «se soumettre» implique un rapport de soumission unilatéral à une autorité, et puisque le pronom n’indique pas toujours une relation symétrique, il est préférable de comprendre la proposition «vous soumettant les uns aux autres» comme se référant à la soumission aux autorités appropriées, et non pas à une soumission mutuelle.

Autrement dit, il donne à notre verset le sens suivant: «Que chacun de vous se soumette à ceux qui ont autorité sur lui.»

Cette solution, rejetée par Lincoln et Best10, ne nous convainc pas non plus. Car, s’il est vrai que dans les exemples cités le pronom allèlôn n’indique pas une totale réciprocité, il véhicule néanmoins une certaine forme de réciprocité, même si c’est une forme amoindrie, ou plus lâche. Ainsi, dans le texte de l’Apocalypse, il n’est pas nécessaire de comprendre que chacun tue celui qui le tue pour conserver une certaine idée de réciprocité. Mais il y a une forme plus lâche de réciprocité dans ce sens que bien des gens tuent un certain nombre de personnes, puis sont tués à leur tour par d’autres. Bien des personnes en cause sont susceptibles d’être tour à tour en position de tueur, puis de tué. En outre, il y a réciprocité du fait que bien des adversaires pris deux à deux tentent mutuellement de se tuer, et que chacun est susceptible de tuer l’autre, même si, finalement, seul l’un des deux y parvient. On pourrait aussi parler de réciprocité de groupes: s’il y a deux ou plusieurs groupes et que des membres de chacun de ces groupes tuent des membres des autres groupes. En français, le verbe «s’entretuer» fonctionne précisément de cette manière: on ne peut pas l’employer pour dire simplement que certaines personnes en tuent d’autres, mais on l’utilise lorsque des personnes cherchent à se tuer mutuellement, et que certains tuent d’autres puis sont tués à leur tour par d’autres, ou lorsqu’il y a réciprocité de groupes.

De même, en Galates 6.2, il n’est pas nécessaire de considérer que les uns et les autres doivent s’échanger leurs fardeaux au même moment. Mais ceux qui sont aidés sont susceptibles d’aider à un autre moment, y compris d’aider ceux qui les ont aidés; et, réciproquement, ceux qui aident sont susceptibles d’être aidés à un autre moment, y compris par ceux qu’ils ont aidés. Ainsi le rapport entre gens qui aident et gens aidés peut s’inverser et va effectivement s’inverser pour certains des membres de la communauté. On comparera avec l’usage du verbe «s’entraider» en français.

Dans les autres textes mentionnés, il n’y a pas réciprocité de chaque individu envers chaque autre individu, mais il y a le même genre de réciprocité lâche, chaque individu étant susceptible de jouer tour à tour les deux rôles opposés, certains au moins jouant effectivement tour à tour les deux rôles, et les rôles étant susceptibles de s’inverser entre deux mêmes individus.

Tous les cas d’usage du pronom allèlôn mentionnés par O’Brien satisfont au moins cette condition. Mais elle ne se trouve pas réalisée de la même manière en Ephésiens 5.21 si on adopte l’interprétation qu’il en propose. Certes, un même individu peut se trouver tour à tour dans les deux rôles: un individu X peut être soumis à un individu Y, et Y peut avoir lui-même à se soumettre à un individu Z. Mais un individu ne peut pas se trouver dans les deux rôles par rapport à la même personne; le rapport entre deux individus donnés ne s’inverse pas. Dans cette interprétation, il n’y a aucune forme de réciprocité et l’usage du pronom réciproque allèlôn ne serait donc pas légitime pour dire ce que Maillet, Grudem et O’Brien font dire à notre texte.

En outre, le même pronom apparaît trois autres fois dans l’épître aux Ephésiens, en 4.2, 25, 32, où il a toujours le sens de la réciprocité. De surcroît, nous verrons plus loin que sa présence en 5.21 sert de marqueur structurel et lie ce verset à ce qui précède, alors que, dans l’interprétation qui exclut la réciprocité, on en fait l’introduction de ce qui suit.

Jusqu’à preuve du contraire, nous suivrons la grande majorité des exégètes, qui attribuent à allèlôn le sens de la réciprocité. Il peut s’agir d’une forme de réciprocité lâche, mais le pronom implique toujours une forme minimale de réciprocité.

3. Une exhortation à caractère paradoxal

Nous ne jugeons donc pas possible de résoudre la difficulté posée par le verset 21 en donnant au verbe un autre sens que celui de la subordination à une personne ayant autorité, ou en privant le pronom allèlôn du sens de réciprocité.

Si l’on maintient ainsi pour le verbe et pour le pronom leur sens normal et habituel, l’exhortation à la soumission mutuelle prend un tour paradoxal. Nous croyons que ce caractère paradoxal est voulu par l’auteur. Ce n’est en effet pas le seul cas d’exhortation paradoxale que l’on rencontre chez Paul. Il écrit par exemple aux chrétiens de Philippes: «Considérez les autres comme étant plus importants que vous-mêmes.» (Ph 2.3) Il est évident que si chacun considère les autres comme plus importants que lui-même, personne ne sera finalement plus important que d’autres.

De même, dans notre texte, on doit certainement comprendre que chacun est appelé à considérer les autres, en quelque sorte, comme ses supérieurs hiérarchiques. C’est la seule manière de comprendre qui respecte le sens des termes employés. Paul use ici d’une expression très forte, hyperbolique, paradoxale: si on prend cette exhortation de manière très littérale, elle est impossible à réaliser11. L’apôtre a forgé une formule choc, pour frapper ses lecteurs, mais il ne faut pas la prendre au pied de la lettre. On peut, ensuite, tenter d’imaginer le genre de chose qu’il vise par cette formule: que personne ne cherche à dominer les autres, à imposer ses propres avis, que chacun respecte les autres, tienne compte d’eux, accorde un grand poids à ce que les autres pensent et disent, estime ce qu’ils font, et même que chacun honore les autres. Il se pourrait même que la formule aille dans le sens d’un fonctionnement démocratique de l’Eglise (dans la soumission à l’Ecriture, et sans que cela annule le rôle spécifique des dirigeants de l’Eglise).

II. Les femmes à leur mari (verset 22)

Si l’on accepte l’idée que l’exhortation du verset 21 est formulée de manière paradoxale, comment doit-on prendre ensuite l’exhortation adressée aux épouses?

Une option consiste à y voir un exemple particulier de cette soumission mutuelle (paradoxale) recommandée au verset 21. Ceux qui adoptent cette ligne interprétative relèvent, comme nous l’avons déjà signalé, que le verset 22 ne répète pas le verbe du verset 21 mais le laisse sous-entendu, et ils considèrent généralement le verset 22 comme faisant partie de la même phrase que le verset 21. Dans ce cas, l’amour qu’il est demandé au mari de témoigner à son épouse (verset 25) engloberait l’attitude recommandée au verset 21. C’est là la ligne adoptée par M. Barth: «La subordination des épouses est un exemple de la même subordination mutuelle qui se manifeste par l’amour du mari…»; «[la subordination du mari à son épouse]… consiste en un amour à la mesure de l’amour de Christ qui s’est donné pour l’Eglise». Celle de l’épouse ressemble «à la préséance qu’un sénateur peut aimablement accorder à un collègue sénateur»12.

J.P. Sampley va même jusqu’à affirmer que le verset 21 a été inséré, par l’auteur de l’épître, avant le code domestique dans le but de critiquer sa ligne principale selon laquelle il est requis de certains individus qu’ils se soumettent à d’autres comme ayant autorité sur eux. Ce code représenterait ainsi un point de vue avec lequel l’auteur n’est pas pleinement d’accord13. Comme l’écrit Lincoln, si l’auteur de l’épître n’était pas d’accord avec le point principal du code domestique, on se demande pourquoi il en fait un si large usage dans sa lettre.

Une autre option consiste à voir l’exhortation adressée aux épouses, et non seulement cette exhortation mais l’ensemble formé par les versets 5.22-6.9, comme indiquant que la recommandation paradoxale du verset 21 n’a pas pour but d’annuler la différenciation des rôles au sein de la sphère domestique, plus précisément pour ce qui concerne le couple, la famille (parents-enfants) et ce qu’on pourrait appeler la domesticité, mais que des rapports de subordination et d’autorité y subsistent. Ainsi, l’exhortation du verset 21 est une exhortation générale, adressée aux membres de la communauté chrétienne de manière très générale. Mais, ensuite, l’auteur considère certaines relations spécifiques et précise que celles-ci doivent fonctionner selon un ordre qui suppose des rapports de subordination et d’autorité entre les personnes concernées.

Avant d’aller plus loin, il est sans doute utile de préciser comment nous employons les mots «hiérarchie», «autorité» et «subordination» dans cet article: dans un sens purement fonctionnel, pour parler du rapport qui existe entre une personne et d’autres personnes envers lesquelles la première exerce une responsabilité et un rôle de direction. Ce type de rapport n’implique aucunement que ces dernières soient considérées comme de moindre valeur que celle qui dirige, ou que leur rôle soit tenu pour moins important que celui de la personne qui dirige.

Pour trancher le débat, on peut faire valoir un certain nombre de considérations.

1. L’analogie avec la soumission de l’Eglise à Christ

Paul établit dans notre texte une analogie entre la soumission que les épouses doivent manifester envers leur mari et la soumission de l’Eglise à Jésus-Christ (5.24). Or, il est indéniable que, dans le cas de la relation entre l’Eglise et Christ, on a bien un rapport de subordination et d’autorité. Christ est bien le Seigneur de l’Eglise. L’Eglise l’adore, lui obéit et le sert, comme cela est dû à un seigneur, et même au Seigneur, Dieu. Ce rapport n’est en aucune façon réversible: l’Eglise n’est pas le Seigneur de Jésus-Christ, c’est l’Eglise qui obéit à Jésus-Christ et non pas l’inverse. La soumission que l’Eglise rend à Jésus-Christ, et que Paul mentionne, découle de l’autorité que celui-ci exerce sur elle en tant que son Seigneur. Le parallèle entre la relation Christ-l’Eglise et la relation mari-épouse, la comparaison entre la soumission demandée à l’épouse et celle de l’Eglise envers Jésus-Christ indiquent que l’épouse se trouve vis-à-vis de son mari dans une position analogue à celle de l’Eglise vis-à-vis de Christ. L’épouse est donc bien considérée par Paul comme étant subordonnée à son mari, et le mari comme ayant une position d’autorité vis-à-vis d’elle.


On tente parfois d’atténuer la portée de cette analogie en mettant en avant le fait que Christ s’est mis au service de l’Eglise. Il en est en effet le Sauveur (verset 23), il a donné sa vie pour elle (verset 25). Il faut cependant ici maintenir certaines distinctions et se garder de confondre service, mutualité et égalité de rôles. Il est indéniable que Christ exerce sa seigneurie sur l’Eglise, non comme un tyran despotique, mais comme un service, pour le bien de l’Eglise, un service pour lequel il a payé de sa personne et de sa vie (Mc 10.45). Mais cela reste le service du Seigneur, de celui qui a autorité sur son Eglise et qui requiert d’elle l’obéissance à sa volonté.

De même, lorsque Jésus s’est mis au service de ses disciples en leur lavant les pieds, il n’a pas cessé pour autant d’être leur Maître et Seigneur (Jn 13.13-14), ayant une position d’autorité et exerçant son autorité sur eux. Cette autorité se manifeste d’ailleurs dans le dialogue avec Pierre: c’est Jésus qui décide souverainement ce qu’il y a lieu de faire pour lui et ses disciples (Jn 13.6-10).

En outre, lorsque Dieu sauve son peuple, c’est d’abord pour sa propre gloire, pour se faire reconnaître, honorer et adorer comme Dieu par ses créatures (Ez 36.21-23). Il peut paraître humiliant pour nous d’entendre que c’est d’abord pour lui-même que Dieu nous sauve. Mais, parce qu’il est Dieu, sa gloire prime sur tout autre intérêt. Ainsi, lorsque Jésus donne sa vie pour son peuple, il se met au service de celui-ci, mais il se met en même temps et avant tout au service de Dieu, pour œuvrer à sa gloire et à la sienne propre: on sait que Jean dans son Evangile présente la mort de Christ (et sa résurrection) comme sa glorification (7.39, 12.16, 23, 13.31, 17.5). De la sorte, lorsqu’il donne sa vie pour son peuple, c’est en tant que le Seigneur œuvrant à la gloire de Dieu le Père et à la sienne propre qu’il le fait, et pour faire reconnaître sa seigneurie par toute créature (Ph 2.9-11). D’ailleurs, c’est le Père et lui-même qui décident, d’autorité, de quelle manière il va servir son peuple, et non pas ce dernier. Son service de l’Eglise fait partie de son rôle de Seigneur à qui revient l’autorité suprême.

Ainsi, là où il y a rapport de subordination et d’autorité entre deux personnes, celle qui est subordonnée va se soumettre à l’autre et cela impliquera un certain service de sa part, et celle qui a autorité peut assumer son rôle comme un service de la personne qui se trouve placée sous son autorité. Les deux vont servir l’autre, mais cela n’annule pas la différence des rôles. L’un sert comme subordonné, l’autre comme ayant autorité. Et ce dernier va exercer certaines responsabilités sur l’autre et il aura, de par sa position d’autorité, certaines prérogatives que l’autre n’a pas. Il peut et, selon l’Ecriture, il doit assumer ces responsabilités et exercer ces prérogatives pour le bien de l’autre, mais cela n’enlève rien à celles-ci.

De même, dans le couple, le mari, à l’exemple de Christ vis-à-vis de son Eglise, est appelé à exercer une autorité sur son épouse, qui implique certaines responsabilités et prérogatives qui lui sont propres. Comme Christ, il devra exercer cette autorité, assumer ces responsabilités et user de ses prérogatives avec le souci du bien de son épouse, et donc comme un service qu’il lui rend, mais ce rôle, cette position d’autorité sont les siens propres, tandis que l’épouse se trouve placée dans une relation de subordination par rapport à lui, tout comme l’Eglise par rapport à Christ.

C’est ainsi que l’épouse doit se soumettre à son mari comme elle se soumet au Seigneur (5.22), lequel exerce sur elle son autorité non réversible de Seigneur.

En même temps, faut-il le souligner, l’analogie avec la relation entre l’Eglise et le Seigneur n’est qu’une analogie et elle a ses limites: le mari n’est pas le seigneur de son épouse et n’a pas à se comporter comme un seigneur vis-à-vis d’elle.

2. L’exhortation du verset 33

Au verset 33, qui clôture la section consacrée aux rapports entre épouse et mari en reprenant les exhortations adressées à chacun des deux conjoints, Paul emploie un verbe très fort pour désigner l’attitude qu’il recommande aux épouses envers leur mari, le verbe phobéomai «craindre», le verbe fréquemment utilisé pour l’attitude que l’on doit avoir vis-à-vis de Dieu ou du Seigneur (Ac 10.2; Col 3.22; 1P 2.17; Ap 14.7), le verbe encore utilisé pour dire qu’on n’a pas à craindre les dirigeants humains si l’on fait le bien, mais seulement si l’on agit mal (Rm 13.3-4; 1P 3.14), et pour dire qu’il ne faut pas craindre les hommes (Pr 29.25, LXX). Certes, il est utilisé dans la LXX pour l’attitude à avoir envers son père et sa mère (Lv 19.3), et le substantif phobos apparaît dans notre épître à propos de l’attitude des esclaves ou serviteurs envers leur maître (Ep 6.5), mais rares sont les cas d’usage de ce verbe pour recommander la crainte d’une personne autre que Dieu dans la Bible! Ce verbe est beaucoup plus fort que hupotassomai pris dans le sens de la subordination à quelqu’un exerçant l’autorité. Il est probable que Paul l’introduit, ici, dans la ligne de la comparaison entre la soumission de la femme à son époux et celle de l’Eglise à Christ: comme les chrétiens craignent Christ, la femme doit craindre son mari. L’occurrence de ce verbe confirme l’idée que le mari a, vis-à-vis de son épouse, un rôle de «superordonné» (nous employons, ici, ce terme comme l’antonyme de «subordonné»). A la lumière du verset 33b, réduire la soumission de l’épouse au mari à un cas particulier de soumission mutuelle, ou la considérer comme entrant dans le cadre d’une soumission réciproque paraît bien incongru.

3. L’image de la «tête»

Un autre élément est à prendre en compte ici: le rôle que Paul attribue au mari lorsqu’il fait de lui la képhalè de sa femme (5.23). Ce mot, qui désigne ordinairement la tête (du corps) est employé ici métaphoriquement ou avec un autre sens. Une grande confusion règne à l’heure actuelle concernant sa portée. Traditionnellement, on considérait que Paul l’utilisait pour attribuer au mari le rôle de chef de son épouse. Cela a été contesté à une époque récente, bien des spécialistes préconisant le sens de source ou d’origine pour ce terme. Mais il a été montré que cette dernière thèse découle d’un manque de rigueur linguistique14. A l’issue d’une étude consacrée à cette question, nous concluions: «Les arguments linguistiques sur la base desquels on donne à notre terme [képhalè] le sens de source ou d’origine sont sans validité et de simples exemples pris dans le français ou l’anglais d’aujourd’hui permettent souvent de s’en rendre compte.»15

Les données linguistiques ne laissent que deux possibilités pour rendre compte de l’usage paulinien. Soit l’apôtre donne ici au mot képhalè le sens de chef, en commettant un sémitisme et en calquant l’usage du terme hébreu ro’sh qui signifie «tête» mais sert aussi très souvent à désigner un chef, un dirigeant. Soit, plus probablement, il utilise le mot képhalè en son sens ordinaire de tête, mais reprend une métaphore courante dans la littérature hellénistique et par laquelle des dirigeants, des monarques ou des chefs militaires, par exemple, sont comparés à la tête du corps humain. Les Grecs considéraient, en effet, la tête comme la partie dirigeante du corps. Un texte d’Aristote est, à cet égard, particulièrement éclairant: «La maisonnée se gouverne comme une monarchie, car chaque maison est placée sous une tête.»16 On voit bien qu’il y a ici métaphore sur la tête mentionnée pour sa fonction dirigeante. De même dans notre texte.

Or, le fait que le mari soit le chef de son épouse (la tête vue comme la partie dirigeante) ne peut pas être mentionné par Paul pour motiver une soumission mutuelle entre les deux époux. Ce fait implique, au contraire, qu’il pense à un rapport de subordination et d’autorité et que le verbe hupotassomai prend au verset 22 son sens ordinaire: l’épouse est appelée à se soumettre à son mari comme à son chef, à lui reconnaître ce rôle et l’autorité qu’il implique.

4. Les autres rapports interpersonnels dans la table domestique

Le rapport entre mari et femme est envisagé, ici, en parallèle avec le rapport entre parents et enfants (6.1-4) et avec le rapport entre maître et esclaves ou serviteurs (6.5-9). La soumission envers leur époux, à laquelle les femmes sont exhortées, vient en parallèle avec l’obéissance demandée des enfants envers leurs parents et des esclaves ou serviteurs envers leur maître (6.1, 5). Si la soumission de l’épouse à son mari n’est ici qu’un cas particulier de la soumission mutuelle du verset 5.21, il faut aussi comprendre que ce qui est demandé aux enfants et aux esclaves ou serviteurs entre dans ce même cadre de la soumission mutuelle. Or, les deux derniers types de rapports considérés par l’apôtre ne sont pas réversibles: on ne peut pas demander aux parents d’obéir à leurs enfants, ni aux maîtres d’obéir à leurs esclaves. Le rapport entre mari et épouse ne doit donc pas être réversible: ce que Paul demande aux épouses n’est pas ce qu’il demande aux maris.

5. Le texte parallèle de l’épître aux Colossiens

On sait les affinités entre l’épître aux Ephésiens et l’épître aux Colossiens. Elles présentent de nombreux parallèles et ont de nombreux thèmes en commun. En particulier, on retrouve dans la lettre aux Colossiens, quoique de manière beaucoup moins développée, les mêmes tables domestiques, avec les mêmes exhortations adressées aux mêmes paires de catégories de personnes: femmes et maris, enfants et parents, esclaves ou serviteurs et maîtres (Col 3.18-25). Dans cette épître, l’exhortation à la soumission adressée aux épouses n’est pas précédée d’une recommandation de soumission mutuelle comme celle d’Ephésiens 5.21. Une telle recommandation est totalement absente dans le contexte des tables domestiques colossiennes. Ainsi, le lecteur de l’épître aux Colossiens ne pouvait aucunement comprendre la soumission de l’épouse comme un cas particulier de soumission mutuelle du type de celle qui est recommandée en Ephésiens 5.21, et il n’était pas en droit de le faire. Il ne pouvait que donner au verbe hupotassomai son sens habituel de la subordination envers une personne ayant autorité et comprendre l’exhortation paulinienne comme impliquant que la femme se trouvait dans un rapport de subordination vis-à-vis de son mari. Le parallélisme avec le texte de l’épître aux Colossiens implique qu’en Ephésiens 5.22 le verbe hupotassomai sous-entendu doit être pris de la manière normale, et non pas de manière paradoxale: il faut le comprendre comme servant à appeler l’épouse à la subordination envers son mari auquel est reconnue une position d’autorité par rapport à elle.

6. Le contexte socioculturel

Comme nous l’avons déjà signalé, les recommandations qui constituent l’élément essentiel des tables domestiques des épîtres pauliniennes rappellent des principes qui se retrouvent dans le monde juif et le monde gréco-romain et qui ne sont donc pas spécifiquement chrétiens. La conception hiérarchique des relations entre les catégories de personnes auxquelles s’adressent les tables domestiques néotestamentaires est affirmée dans la littérature gréco-romaine ainsi que dans la littérature juive, et en particulier la subordination de l’épouse vis-à-vis de son mari. On y attribue à l’homme le rôle de direction de la maisonnée ou de la famille; on affirme que l’épouse doit obéir à son mari. Josèphe déclare même que la femme est en tout point inférieure à l’homme et qu’elle doit donc lui obéir, ou Philon qu’elle doit être dans une position de servitude vis-à-vis de son mari17. Paul ne s’exprime pas de la même manière: il ne va pas aussi loin et sa formule employant le verbe hupotassomai n’implique aucune infériorité de l’épouse et aucune servitude ou servilité; il ne recommande pas aux maris de tenir leur épouse assujettie, mais s’adresse aux épouses pour les exhorter à une soumission volontaire. De plus, l’apôtre ajoute à ses exhortations des motivations théologiques spécifiquement chrétiennes, qui sont d’ailleurs particulièrement élaborées dans l’épître aux Ephésiens, notamment pour ce qui concerne le rapport entre épouse et mari. Mais, dans la mesure où il était largement admis, dans toutes les parties du monde d’alors, que l’épouse se trouvait dans un rapport de subordination vis-à-vis de son mari (même si l’on rencontrait, déjà, d’autres points de vue)18, les chrétiens d’Asie Mineure, lisant ou entendant la recommandation adressée par Paul aux épouses dans la table domestique de l’épître aux Ephésiens, ne pouvaient pas la comprendre autrement que comme reprenant à son compte cette opinion commune.

Certains ont bien émis l’idée que l’exhortation du verset 21 serait destinée à transformer la conception courante dans le monde d’alors, en préconisant que la soumission soit le fait aussi bien du mari que de l’épouse et qu’elle se vive dans la réciprocité. Mais si l’apôtre avait voulu dire qu’il devait en être autrement dans le couple chrétien que dans le monde d’alors, s’il avait voulu recommander une soumission mutuelle impliquant la disparition du rapport de subordination entre épouse et mari, s’il avait voulu souligner que la soumission mutuelle dont il parle au verset 21 valait aussi à l’intérieur du couple, il ne se serait certainement pas contenté d’utiliser le verbe hupotassomai pour les épouses, il l’aurait adressé aussi aux maris. Ou peut-être aurait-il plutôt évité tout à fait d’employer ce verbe à partir du verset 22, car, si exhorter à la soumission mutuelle comme il le fait au verset 21 est déjà paradoxal, demander aux maris de se soumettre à leur épouse risquait de paraître plutôt incongru, étant donné l’usage normal du verbe.

Le fait est que le verbe est utilisé pour l’attitude recommandée aux épouses, dont on attendait couramment dans le monde d’alors la subordination au mari, et qu’il ne l’est pas pour l’attitude recommandée aux maris. L’apôtre Paul ne fait rien pour que ses lecteurs comprennent la recommandation adressée aux épouses dans sa table domestique d’une manière autre que selon la conception qui leur était familière. L’exhortation du verset 21 ne suffit pas à cet égard. Celle-ci a un caractère paradoxal et hyperbolique qui ne pouvait pas échapper à des lecteurs de langue grecque. Et ils ont certainement compris les recommandations adressées aux épouses, aux enfants et aux esclaves ou aux serviteurs, dans la table domestique qui suit, comme indiquant, entre autres, qu’il ne fallait pas pousser trop loin la portée du verset 5.21, et que celui-ci ne visait pas à contester les rapports de subordination et d’autorité généralement reconnus dans la société de l’époque.

7. Le reste du Nouveau Testament

En réalité, dans le reste du Nouveau Testament, et notamment dans d’autres épîtres pauliniennes, ces rapports de subordination et d’autorité généralement acceptés dans le monde d’alors sont maintenus, en particulier au sein du couple. Les apôtres attendent des chrétiens qu’ils reconnaissent l’autorité de ceux auxquels ils sont subordonnés et qu’ils se soumettent à eux: les épouses à leur mari (Tt 2.5; 1P 3.1-6), les enfants à leurs parents (1Tm 3.4), et les esclaves ou serviteurs à leur maître (Tt 2.9).

Si l’épître aux Ephésiens peut donner l’impression à certains aujourd’hui que Paul voulait remplacer le rapport de subordination-autorité entre l’épouse et son mari au sein du couple chrétien par une égalité de rôle dans une totale réciprocité, les autres textes du Nouveau Testament sont là pour le démentir: ils maintiennent les rapports habituels de soumission et d’autorité, notamment pour ce qui concerne le couple chrétien.

Ceci confirme que Ephésiens 5.21 a un caractère paradoxal, qu’il traite des rapports entre chrétiens au sein de la communauté chrétienne d’une manière générale, mais qu’ensuite Paul considère des cas particuliers dans lesquels existe un rapport de subordination et d’autorité.

8. La question du verbe sous-entendu

En faveur de la thèse selon laquelle la soumission de l’épouse à son mari (verset 22) serait un cas particulier de la soumission mutuelle recommandée juste avant (verset 21), on fait valoir que le verset 22 a pour verbe celui du verset 21 qu’il laisse sous-entendu. Il semble qu’on considère qu’à cause de ce fait, le verbe sous-entendu du verset 22 doit avoir le même sens et fonctionner exactement de la même manière qu’au verset 21, et donc que le verset 22 doit aussi parler de soumission mutuelle et réciproque. Mais cette déduction s’impose-t-elle?

Il est vrai qu’en français une construction elliptique dans laquelle un terme qui apparaissait précédemment reste sous-entendu sera jugée inélégante, et sans doute même incorrecte, si le sens de ce terme n’est pas le même dans les deux cas. On suppose que cela doit être la même chose en grec. Mais est-ce exact? Cette règle stylistique que l’on s’impose en français et dans d’autres langues vaut-elle pour toutes les langues?

On a un exemple du contraire en hébreu. Dans le Psaume 1, au verset 5, le verbe de la première ligne est laissé sous-entendu dans la seconde. Il s’agit de qûm, qui peut prendre des sens divers comme «se lever», «se tenir debout», «subsister», «être stable», «tenir bon», «demeurer ferme», etc. A la première ligne, il est utilisé pour dire que les criminels ne tiendront pas lors du jugement, c’est-à-dire qu’ils ne pourront pas présenter de défense qui soit recevable et qu’ils seront condamnés. Dans la seconde ligne, la portée du verbe sous-entendu est différente: cette ligne signifie que les pécheurs ne se maintiendront pas dans la communauté des justes, autrement dit qu’ils seront retranchés du peuple de Dieu (ce qui sera la conséquence de leur condamnation). Le psalmiste joue, ici, sur le registre sémantique étendu du verbe et ne se sent pas obligé de lui donner la même signification dans les deux lignes. Or le psaume appartient au genre poétique et est composé avec soin. Varier le sens du verbe dans cette construction elliptique n’était sans doute pas jugé inélégant en hébreu. Etait-on plus rigoureux en grec? C’est possible, mais cela reste à prouver.

Et quand bien même ce serait le cas, quand bien même, en bon style grec, on jugeait inélégante une construction elliptique dans laquelle le terme sous-entendu n’était pas utilisé de la même manière que là où le verbe était exprimé, cela ne veut pas dire pour autant que Paul ne se serait pas permis une telle construction. Il nous surprend parfois par les allures embrouillées de ses compositions. Une péricope de l’épître aux Romains (5.12-21) en fournit un bon exemple, dans un autre registre que celui de la construction elliptique.

L’apôtre y débute une phrase qui devait établir une comparaison entre Adam et Christ (verset 12), mais il la laisse inachevée. Il ne la reprendra qu’au verset 18, qui donne une bonne idée de la manière dont la phrase du verset 12 aurait continué si Paul ne l’avait pas laissée en plan. Mais, après avoir évoqué le rôle d’Adam au verset 12, l’apôtre éprouve le besoin d’apporter des explications sur ce qu’il vient d’affirmer (versets 13-14). Puis, au lieu de reprendre sa phrase et d’énoncer sa comparaison entre Adam et Christ, il intercale trois versets dans lesquels il apporte des nuances à cette comparaison et en trace les limites, avant même de l’avoir énoncée: la comparaison porte sur le fait que l’acte d’Adam et celui de Christ ont des conséquences respectives pour les hommes qui sont en union avec eux (verset 18), mais les versets 15-17 soulignent la différence entre les effets des deux actes, celui d’Adam ayant des conséquences négatives et celui de Christ des conséquences éminemment positives. Ce n’est qu’après tous ces détours que Paul en vient à exprimer ce qu’il avait commencé à dire au début de la péricope, et qu’il énonce sa comparaison entre Adam et Christ (verset 18). On le voit, Paul se montre parfois très libre quant à la syntaxe du discours; il ne s’embarrasse pas toujours de ce qui nous apparaîtrait comme des principes de bon style.

Si donc, en Ephésiens 5, l’usage du verbe sous-entendu est différent de l’usage du verbe exprimé au verset 21, cela peut nous sembler peu élégant, mais l’apôtre n’était pas toujours à cela près.

En outre, dans notre texte, la construction elliptique, faisant varier l’usage du verbe hupotassomai au verset 22 par rapport à son usage au verset 21, était facilitée par plusieurs facteurs. Tout d’abord, le verset 22 appartient à la table domestique et use sans doute d’un langage traditionnel, comme nous l’avons signalé, de sorte que les lecteurs étaient capables de comprendre de quoi il s’agissait. Ils étaient à même, non seulement de suppléer le verbe parce qu’il venait d’apparaître au verset précédent, mais aussi de lui donner une portée différente de celle qu’il a au verset 21, parce qu’ils avaient sans doute l’habitude d’entendre la recommandation de la soumission de l’épouse à son mari. De plus, comme nous l’avons soutenu plus haut, le sens lexical du verbe n’est pas différent au verset 21 et au verset 22. Dans le verset 21, le verbe conserve bien son sens lexical habituel, celui de la subordination à une personne ayant une position d’autorité. Ce n’est pas qu’il ait un sens inhabituel, mais c’est la proposition dans laquelle il apparaît qui a un aspect paradoxal, parce qu’elle combine ce verbe, employé dans son sens normal, avec le pronom allèlôn. Puis, au verset 22, le verbe hupotassomai a toujours son sens habituel. Ce qui change, c’est qu’il se trouve inséré, de manière sous-entendue, dans une phrase qui ne présente cette fois plus aucun caractère paradoxal, mais dans laquelle il a l’usage le plus naturel. Par la suite, il reparaît encore une fois, dans un usage tout à fait normal et habituel (verset 24).

Ainsi, après avoir rencontré la proposition à caractère paradoxal du verset 21, le lecteur (ou l’auditeur), prenant connaissance du verset 22 dans lequel le verbe hupotassomai intervient de manière sous-entendue, dans son usage normal, et de surcroît peut-être dans une recommandation traditionnelle, comprenait ce verset comme un appel à la subordination de l’épouse à son mari ayant autorité sur elle, et le verset 24 ne pouvait que le confirmer dans cette compréhension, s’il en était besoin.

Il sera, sans doute, utile d’apporter, ici encore, quelques précisions. Les mots «hiérarchie», «autorité» et «subordination» peuvent facilement être affublés de connotations négatives. Ils sont fréquemment associés à l’idée d’une infériorité du subordonné: nous montrerons que ceci relève d’un malentendu. Subordination n’implique pas non plus servilité. On parle habituellement de hiérarchie dans le contexte militaire et dans celui du monde du travail. Mais il y a d’autres manières de vivre des rapports hiérarchisés que ce qui se vit dans l’armée ou dans la vie professionnelle, et cela doit être le cas du rapport entre épouse et mari. Il y a aussi différentes manières d’exercer l’autorité. Il y en a de mauvaises, parfois abusives, il y en a de bonnes. L’exercice de l’autorité n’a pas besoin d’être autoritaire ou aliénant. De plus, la manière d’exercer l’autorité qui convient au mari n’est pas celle qui convient aux parents, ni celle qui convient au patron d’entreprise, et encore moins celle des maîtres envers leurs esclaves dans l’antiquité. Nous avons déjà souligné que Christ exerce son autorité sur l’Eglise d’une façon qui est bénéfique à celle-ci, et qui l’a conduit jusqu’au sacrifice: c’est là le modèle suprême de l’exercice de toute autorité, et en particulier pour le mari, comme Paul l’écrit dans notre texte. Il nous faut donc chercher à comprendre comment Dieu veut nous voir vivre le rapport entre épouse et mari sans nous laisser piéger par des connotations négatives que l’on peut mettre spontanément sur certains mots à cause d’expériences malheureuses ou de mauvais exemples que la vie nous a apportés, et nous aurons à revenir là-dessus dans les deux dernières sections de cet article.

III. Tentatives de conciliation

On a tenté de concilier ou d’articuler l’exhortation à la soumission mutuelle du verset 21 avec la vision hiérarchisée du code domestique dont découlent les exhortations à la soumission ou à l’obéissance pour les épouses, les enfants et les esclaves ou serviteurs.

Ainsi, G.W. Knight écrit que la section constituée des versets 22-24 «ne peut pas enseigner seulement la soumission mutuelle, mais [qu’]elle enseigne bien plutôt la soumission spécifique des épouses à leur mari dans le contexte plus général de la soumission mutuelle»19. Lincoln cite avec approbation E. Schüssler Fiorenza, qui a écrit: «L’injonction générale adressée à tous les membres de la communauté chrétienne: ‹Soyez soumis les uns aux autres dans la crainte de Christ› est clairement énoncée pour l’épouse chrétienne en termes requérant la soumission et l’inégalité.»20

A. Kuen nous livre une synthèse élaborée de ces deux aspects du texte, en maintenant à la fois que Paul parle de soumission mutuelle et qu’il y a un ordre institué par Dieu avec des rapports de soumission et d’autorité. Ainsi, il écrit tout d’abord:

«Soumettez-vous les uns aux autres» signifierait donc: «Femmes, soyez soumises à vos maris» et…: «Maris, soyez soumis à vos femmes»? – Mais ce n’est pas possible: se soumettre signifie bien, comme le dirait M. de La Palice, se mettre sous, se subordonner. Si donc les femmes doivent se placer sous les ordres de leurs maris, l’inverse ne saurait être vrai en même temps! Vraiment?

Et Kuen d’expliquer, pour montrer que cela est possible:

Etienne de Greef… définit l’amour comme une valorisation extrême de l’être aimé et une subordination de toutes choses au bien de cet être. Ainsi, des parents qui aiment véritablement leurs enfants subordonnent bien souvent leur plaisir actuel, l’emploi de leur temps, de leur argent, au bien présent et futur de leurs enfants…

Ainsi, lorsque Paul écrit: «Maris, aimez chacun votre femme», il veut dire en fait: «Subordonnez votre bien à celui de votre épouse…»

L’employé doit obéir aux ordres de son patron (6.5), mais combien de fois le patron devra-t-il subordonner l’emploi de son temps, ses désirs, ses loisirs au bien de ses employés pour leur assurer du travail et le salaire convenu?21

Kuen cite ensuite les recommandations de 1 Corinthiens 7.3-5 comme un exemple, dans le domaine des relations conjugales, de subordination réciproque. Un peu plus loin, il mentionne le fait de se soumettre à la critique réciproque, etc. Et il écrit encore:

La soumission réciproque peut aussi passer par des phases d’alternance, suivant les temps et les compétences. Dans la plupart des foyers, le partage des domaines où chacun exerce librement son autorité se fait selon la compétence de chacun.22

Mais, ensuite, dans une autre section intitulée «Les structures normales d’autorité et de soumission», après avoir «considéré la soumission des ‹supérieurs› aux ‹inférieurs› pour montrer que ‹soumettez-vous les uns aux autres› n’est pas à sens unique», il aborde la question de la soumission de l’épouse au mari, des enfants aux parents et des employés aux patrons23. Dans cette section, il parle d’un ordre institué par Dieu24, il affirme que Dieu «a établi dans son univers certaines structures, comprenant des lignes d’autorité et de soumission»25, et que «l’apôtre Paul en donne un exemple lorsqu’il écrit: ‹Je veux que vous sachiez que le Christ est le chef de tout homme, que l’homme est le chef de la femme, et que Dieu est le chef du Christ.»26 Plus loin, il écrit encore que «l’homme est chef dans son foyer» et que «la femme est subordonnée à son mari»27. Il indique bien ce que cela signifie concrètement: en cas d’avis divergents entre les époux, il revient au mari de prendre la responsabilité de la décision. Il s’empresse d’ajouter que, dans un foyer normal, ces cas sont rares et que la règle générale est la concertation, le dialogue jusqu’à l’accord, parfois la solution de compromis respectant les priorités et les sensibilités de l’un et de l’autre28.

On voit ainsi comment Kuen maintient, à la fois, une soumission mutuelle et un ordre dans lequel le mari est le chef de son épouse qui lui est subordonnée. Son approche est louable en ce qu’elle tente de rendre compte du texte en donnant toute leur place à ces deux aspects, mais est-elle appropriée? En effet, pour pouvoir parler de soumission à propos du mari, Kuen est obligé de donner aux mots «soumission» et «se soumettre» un sens qui n’est pas le leur, et qui n’est en tout cas pas le sens du verbe grec hupotassomai. La confusion apparaît bien dans les exemples qui sont donnés.

Car subordonner ses plaisirs, l’emploi de son temps et de son argent au bien de ses enfants, ce qui veut dire faire passer le bien de ses enfants avant ses propres plaisirs, et se fixer comme priorité le bien de ses enfants dans la gestion de son temps et de son argent, voilà qui est une chose. Se subordonner à ses enfants, ce qui voudrait dire reconnaître qu’ils ont autorité sur leurs parents, c’est chose toute différente. Il fait partie de la responsabilité parentale de se sacrifier pour ses enfants, ou de sacrifier diverses choses pour eux. Mais se sacrifier n’est pas faire acte de soumission, ce n’est pas reconnaître aux enfants une autorité sur leurs parents. De même, pour un mari, subordonner son bien à celui de son épouse n’est pas la même chose que de se subordonner ou se soumettre à son épouse, ce n’est pas lui reconnaître une autorité sur lui. Au contraire, en faisant ainsi, il agit en tant que chef de son épouse, responsable d’elle. Quant au patron qui subordonne l’emploi de son temps, ses désirs, et ses loisirs au bien de ses employés pour leur assurer du travail et le salaire convenu, il ne se soumet pas pour autant à ses employés, ce qui voudrait dire qu’il se laisserait donner des ordres par ses employés et leur obéirait. Il assume ses responsabilités de patron ayant la charge de l’entreprise et de ses employés. Ce n’est pas non plus parce qu’un mari est attentif aux besoins et aux attentes de son épouse, comme Paul le recommande aux deux époux en 1 Corinthiens 7.3-5, qu’il se soumet à elle: il entre dans sa responsabilité de chef de tenir compte d’elle. Il appliquera les exhortations de ce texte en tant qu’homme et chef, et son épouse en tant qu’épouse subordonnée à son mari29. Puis, Kuen a raison d’écrire qu’au sein du couple, il y a un partage des responsabilités en fonction des compétences de chacun. Mais, ici encore, il est erroné de parler de soumission. Ainsi, dans un autre type de relation, un patron va déléguer des responsabilités à ses contremaîtres en fonction de leurs compétences et il peut leur laisser une grande liberté de manœuvre. Cela ne veut pas dire qu’il se soumet à ses contremaîtres et qu’il va les laisser le commander. De même, ce n’est pas parce qu’un mari laisse son épouse prendre de nombreuses initiatives et qu’il lui délègue la responsabilité de certains domaines qu’il se soumet à elle. Enfin, recevoir les conseils ou les remarques de son épouse, ou d’un subordonné, et en tenir compte, n’est pas non plus la même chose que se soumettre à son épouse ou à ses subordonnés. Et répondre à la demande d’un supérieur hiérarchique qui sollicite un avis n’est pas prendre autorité sur lui: le supérieur hiérarchique garde en dernier ressort la prérogative de la décision, qui peut ou non suivre l’avis donné par le subordonné.

Que l’apôtre ait pu écrire: «Soumettez-vous les uns aux autres» n’implique pas du tout qu’il aurait pu écrire: «Maris, soumettez-vous à votre épouse.» La combinaison du verbe hupotassomai et du pronom allèlôn donne un tour paradoxal et hyperbolique au verset 21. Les premiers lecteurs, connaissant bien le grec, ne pouvaient que percevoir immédiatement qu’il était absurde de prendre ce verset au pied de la lettre. Ce qui est dit ainsi de manière générale avec le pronom allèlôn ne peut pas être décomposé pour être dit de manière spécifique à propos de l’attitude des maris envers leur épouse. Car si l’on dit simplement que le mari doit être soumis à son épouse, la phrase en elle-même n’a plus rien de paradoxal: elle implique que la femme a un rôle de direction sur son mari, ce qui n’est pas ce que Paul aurait voulu qu’on comprenne. Et si l’on dit: «Maris, soumettez-vous à votre épouse et vous de même, les épouses, à votre mari», on a bien une formule paradoxale, mais Paul ne pouvait pas écrire cela puisqu’il maintient que l’épouse doit se soumettre à son mari au sens normal du verbe hupotassomai qui implique une soumission unilatérale dans le cadre d’un rapport de subordination, le mari exerçant l’autorité de chef de son épouse, et donc que l’épouse doit être soumise à son mari dans un sens dans lequel le mari n’a pas à se soumettre à son épouse.

Parce que la formule du verset 21 est de nature paradoxale et hyperbolique, parce que c’est une formule choc, elle est plus suggestive que descriptive. Lorsque Paul écrit: «Soumettez-vous les uns aux autres», cela signifie que chacun doit considérer les autres comme ses supérieurs hiérarchiques (alors qu’il ne le sont pas nécessairement), mais cela ne peut pas être pris tel quel. On doit imaginer ce qu’il vise: il veut sans doute qu’on comprenne que nous ne devons pas nous poser en supérieur hiérarchique autoritaire des autres ou chercher à exercer sur eux un pouvoir ou une domination par lesquels nous nous imposerions à eux ou nous leur imposerions nos quatre volontés, mais qu’il nous faut au contraire savoir accepter que les avis ou les choix des autres puissent prévaloir sur les nôtres. Il nous invite encore à respecter les autres, à tenir compte d’eux, à accorder du poids à ce qu’ils pensent, disent et font, et à les honorer. Cependant, il serait erroné de décrire ces attitudes et de dire que c’est là ce que signifie hupotassomai «se soumettre»: ce n’est pas réellement le sens du verbe. De même, celui qui déclare: «Jacques est mort de rire» ne veut pas réellement dire que Jacques est mort. Dans son analyse du verset 21, Kuen fait un peu comme si l’on tirait de cette tournure idiomatique française la conclusion suivante: «Etre mort, c’est rire à ne plus pouvoir s’arrêter.»

D’un point de vue pratique et pastoral, Kuen écrit d’excellentes choses sur la manière de vivre les différentes relations en cause dans le code domestique. Mais il commet un abus de langage lorsqu’il parle de soumission du mari à son épouse, des parents à leurs enfants et du patron à ses employés. Le début du code domestique signifie bien: «Femmes, soyez soumises à votre mari.» Mais Paul n’a jamais écrit, et il n’aurait jamais pu écrire: «Maris, soyez soumis à votre épouse.»

On peut encore se demander si les difficultés posées par l’approche de Kuen ne proviennent pas aussi, en partie, de ce qu’il applique l’exhortation à la soumission mutuelle du verset 21 aux relations mentionnées dans le code domestique qui le suit. Bien qu’il ne le précise pas, Kuen donne l’impression de traiter le verset 21 comme l’introduction au code domestique, et il fait en tout cas comme si les exhortations adressées aux maris, aux parents et aux maîtres avaient pour but de spécifier ce en quoi consiste la soumission mutuelle pour chacun d’eux30. Mais cette approche correspond-elle à l’intention de l’apôtre? Voulait-il qu’on applique ainsi l’exhortation du verset 21 aux relations considérées dans le code domestique? Ou bien le verset 21 se situe-t-il, au contraire, dans une perspective tout à fait autre que celle du code domestique et ne faut-il pas dissocier davantage l’exhortation du verset 21, qui se situe dans le cadre de relations de réciprocité, du code domestique qui traite de rapports hiérarchisés? Il n’est plus question de soumission mutuelle dans les tables domestiques et l’exhortation qui y est adressée à l’épouse ne relève pas de la soumission mutuelle, mais invite celle-ci à reconnaître à son mari le rôle de chef ayant autorité sur elle et à le laisser jouer ce rôle. Ces remarques nous conduisent à l’examen plus approfondi de la fonction du verset 5.21 dans notre texte.

IV. La place et le rôle du verset 5.21 dans le texte

Nous revenons donc sur l’articulation du texte dans lequel vient s’insérer le code domestique. Beaucoup de commentateurs voient le verset 21 comme un verset de transition. Comme nous l’avons signalé, bien d’autres exégètes, ou parfois les mêmes, considèrent aujourd’hui que le verset 21 débute la nouvelle péricope et doit se rattacher aux versets suivants. C’est l’option adoptée dans la Nouvelle Segond révisée. En faveur de ce rattachement du verset 21 à la suite, on allègue essentiellement deux considérations. Tout d’abord, le fait que le verbe du verset 22 soit celui du verset 21 laissé sous-entendu. Ensuite, on peut discerner en la racine du nom phobos «crainte» et du verbe phobéomai «craindre» un marqueur structurel: le substantif apparaît en 5.21 et le verbe en 5.33, de sorte que cette racine semble faire inclusion pour délimiter la péricope 5.21-33. En outre, le substantif reparaît en 6.5, ouvrant ainsi l’unité consacrée aux rapports entre maître et esclaves ou serviteurs, comme il ouvrirait l’unité consacrée aux rapports entre mari et épouse.

Ces arguments ne sont pas négligeables, mais sont-ils suffisants? La portée de la disposition de la racine de phobos est-elle aussi évidente? Si l’auteur voulait lui faire jouer un rôle de marqueur structurel, pourquoi n’apparaît-elle pas dans la table concernant les parents et les enfants? La présence de cette racine aux trois endroits pourrait relever d’une coïncidence. A la limite, ne pourrait-on pas considérer que la présence de cette racine indique la fin d’une section en 5.21, comme elle indique la fin d’une péricope en 5.33? Surtout, d’autres considérations militent dans le sens d’un rattachement du verset 21 à ce qui précède.

Le verbe du verset 21 est un participe et s’inscrit à ce titre au sein d’une série de participes débutant au verset 19 et allant jusqu’au verset 21. Cette série de participes dépend de l’impératif «Soyez remplis» au verset 18b. Le verset 21 se rattache donc à ce qui précède. Certains veulent donner au participe du verset 21 une valeur impérative et le faire débuter la nouvelle section, mais, comme écrit Best: «Est-il vraisemblable que, dans une séquence de participes, l’un doive tout à coup se comprendre comme un impératif?»31

T.G. Allen a discerné un chiasme aux versets 19 à 21:

a. Relations des croyants entre eux (v. 19a)

b. Relations des croyants avec Dieu (v. 19b)

b'. Relations des croyants avec Dieu (v. 20)

a'. Relations des croyants entre eux (v. 21)32.

Ce chiasme lie le verset 21 aux deux précédents.

Du coup, la Bible du Semeur débute une nouvelle section en 5.17 et la fait aller jusqu’en 6.9. D’autres font débuter la nouvelle section en 5.15. Best répond: «Les versets 15 à 20 ont peu de chose en commun avec ce qui vient ensuite.»33 Le verset 15 se rattache, en fait, au verset 14 par le thème de la veille. En outre, les thèmes de l’ivresse et de la vie dans le désordre (verset 18) et l’opposition entre les ténèbres et la lumière (versets 8 à 14) se retrouvent en une péricope unique dans l’épître aux Romains (13.11-14). Ils constituent donc ensemble une seule thématique et, par conséquent, les versets 17 à 20 ou 21 ne doivent pas être séparés des versets 6 à 15.

Il faut même aller plus loin. Dans la péricope de l’épître aux Romains que nous venons de mentionner, le thème du revêtement de Christ (13.14) correspond à celui du revêtement de l’homme nouveau dans l’épître aux Ephésiens (4.20-24). Dans cette dernière, le sujet du rapport du chrétien à l’Esprit rattache encore le verset 5.17 à ce qui précède (4.30).

L’exhortation à la soumission mutuelle de 5.21 renvoie, comme l’a vu Best, à l’exhortation à être humbles et à se supporter les uns les autres (4.2): ces deux versets pourraient faire inclusion ensemble, autour d’une section majeure de la parénèse de l’épître, de 4.2 à 5.21.

La section 4.2-5.21 traite, en effet, de manière générale, du comportement des chrétiens et de leur manière de vivre, mais en s’intéressant essentiellement aux relations entre les croyants au sein de la communauté chrétienne. Même le thème de la louange et de l’expression de sa reconnaissance à Dieu, qui pourrait paraître détoner (5.19b-20), se rattache à la thématique principale puisque la louange et l’action de grâce sont présentées comme découlant de l’encouragement mutuel (5.19a).

Par contre, il y a rupture thématique entre 5.21 et 5.22. Alors que, jusqu’en 5.21, Paul traite principalement du comportement des chrétiens entre eux en général, il aborde en 5.22 à 6.9 la question du comportement des chrétiens dans le cadre de relations particulières entre des personnes ayant une fonction d’autorité et leurs subordonnés. C’est ainsi que l’on passe de la soumission mutuelle entre chrétiens d’une manière générale au verset 21 à la soumission dans le cadre d’un rapport hiérarchisé au verset 22. De plus, alors que l’ensemble qui va de 4.2 à 5.21 traite d’une manière générale des relations entre croyants au sein de la communauté chrétienne, la section 5.22-6.9 traite de relations spécifiques au sein de la domus, de la maisonnée ou famille élargie chrétienne. Si la section 5.22-6.9 était conçue comme un développement du verset 5.21, on s’attendrait à y trouver des exhortations concernant les rapports entre les membres et les anciens de l’Eglise (cf. 1P 5.1-5). L’absence de telles exhortations confirme qu’il y a rupture thématique entre le verset 21, qui parle de soumission mutuelle entre chrétiens dans l’Eglise, et la suite qui traite de relations domestiques.

L’usage du pronom allèlôn «les uns les autres» présente, ici, un intérêt particulier. Il n’apparaît dans l’épître que quatre fois et ces quatre occurrences se situent toutes dans la section 4.2-5.21 (4.2, 25, 32; 5.21). Ceci s’accorde avec l’observation qui précède: cet ensemble traite de manière générale du comportement des croyants entre eux au sein de la communauté chrétienne. Ces quatre occurrences cimentent l’unité de la section 4.2-5.21. En outre, on remarquera que la première et la dernière de ces occurrences contribuent à former autour de cet ensemble l’inclusion déjà notée. D’une part, ceci confirme notre analyse structurelle de la partie parénétique de l’épître. D’autre part, nous trouvons aussi là confirmation qu’il faut donner au pronom allèlôn, au verset 21, le sens de la réciprocité qu’il a dans ses trois autres occurrences (contrairement à l’interprétation de Maillet, Grudem et O’Brien).

Ainsi, l’ensemble 4.2-5.21 présente une unité structurelle, parce qu’il est encadré par une inclusion à la fois formelle (présence du pronom allèlôn «les uns les autres») et thématique (similitude thématique entre 4.2 et 5.21). Il présente aussi une certaine unité thématique générale, même si Paul y saute d’un sujet à l’autre, puisqu’il y traite essentiellement du comportement des chrétiens entre eux au sein de leur communauté. Cet ensemble se distingue bien de la section 5.22-6.9, qui a son unité propre puisqu’elle reprend l’enseignement des tables domestiques sur les rapports de subordination et d’autorité au sein de la famille élargie, et qu’il s’agit sans doute là d’un enseignement à caractère traditionnel, qui existait en soi et formait un tout indépendamment de l’épître aux Ephésiens (même si Paul y a ajouté ici la référence à la relation entre Christ et l’Eglise).

Enfin, le verset 5.21 n’a aucun équivalent dans les autres textes du Nouveau Testament qui reprennent l’enseignement traditionnel sur les rapports de soumission et d’autorité. Il évoque de manière générale les rapports entre croyants au sein de la communauté chrétienne. Il appartient donc à l’ensemble qui débute au verset 4.2 et le clôture. Comme l’écrit Best: «Dans l’épître aux Ephésiens, la table domestique occupe les versets 5.22 à 6.9; il n’y a aucune raison d’y inclure le verset 5.21… Aucun des autres textes parallèles du Nouveau Testament ne contient un tel verset et celui-ci diffère, tant par son contenu que par sa forme, du contenu de la table domestique.»34

Nous concluons donc que le verset 5.21 appartient à l’ensemble qui précède, et non au code domestique qui le suit. La fonction de ce verset est de clore l’ensemble dans lequel est abordée, avec diversité, la question des rapports des croyants entre eux au sein de la communauté chrétienne35. Ce faisant, il introduit le verbe hupotassomai qui va servir de tremplin pour passer au code domestique, ainsi que le mot phobos «crainte», qui, avec le verbe hupotassomai, sert à raccrocher le code domestique au texte. Mais c’est par illusion d’optique qu’on déduit de la présence de ces deux mots que le verset 5.21 se rattacherait à la suite. Leur présence doit être vue comme un procédé servant à accrocher à l’ensemble distinct, qui se termine en 5.21, le code domestique que Paul reprend sans doute à la tradition.

Le verset 21 ne constitue donc pas l’introduction au code domestique, et ce code n’a pas pour but de montrer comment doit se vivre la soumission mutuelle du verset 21. Cette soumission mutuelle et la soumission demandée de l’épouse sont deux choses totalement distinctes. Le verset 21 traite de la soumission entre chrétiens au sein de la communauté d’une manière générale, sans envisager de rapports hiérarchisés, ni de rôles ou fonctions d’autorité confiés à certains. En cela il diffère du verset 22 où il est demandé à l’épouse de reconnaître le rôle de chef que doit tenir son mari au sein du couple et l’autorité qu’il est appelé à exercer sur elle en tant que tel (c’est le sens du verbe hupotassomai). Comme l’écrit M. Bouttier, la soumission recommandée au verset 21 «a une portée catégorique et non catégorielle», tandis qu’au verset 22, il est question d’«une soumission catégorielle»36.

Que le verset 22 soit formé d’une proposition elliptique qui suppose le même verbe que le verset 21 en le laissant sous-entendu n’empêche pas réellement de considérer que le verset 22 constitue (avec le verset 23) une nouvelle phrase. Il débute même une nouvelle section. Paul a pu se permettre ce raccourci parce qu’il reprenait un enseignement traditionnel connu de ses lecteurs originels et savait donc que ceux-ci comprendraient. On peut essayer de rendre la chose dans une forme française proche du texte de Paul comme suit:

«Soyez remplis de l’Esprit, vous entretenant par des psaumes…, chantant et célébrant le Seigneur de tout votre cœur, rendant toujours grâce pour tout à Dieu…, et étant soumis les uns aux autres dans la crainte de Christ. Que les femmes le soient à leur mari comme au Seigneur…»

Nous parvenons donc finalement à la conclusion que la compréhension du texte qui se reflétait dans la Segond 1910 et la Bible à la Colombe, à la fois pour ce qui est du découpage du texte et de la traduction, était la bonne, et que les modifications apportées à cet égard par les versions plus récentes ne se justifient pas.

V. Le rapport entre le code domestique et le verset 21

Dès lors, on doit considérer que le code domestique apporte un correctif à une compréhension que l’on pourrait avoir du verset 21. Placé après ce dernier, il sert à éviter que l’on comprenne la recommandation du verset 21 comme impliquant l’abolition de toutes distinctions de rôles et de tous rapports de subordination et d’autorité pour les chrétiens. D’une manière générale, chaque chrétien doit se soumettre aux autres dans la communauté chrétienne, c’est-à-dire qu’il doit considérer les autres comme s’ils étaient ses supérieurs hiérarchiques. Mais cela ne doit pas être pris comme signifiant qu’il n’y a pas, par ailleurs, à côté de cette relation générale entre les chrétiens, des rapports d’autorité et de subordination. Au contraire, Paul maintient un tel rapport entre mari et épouse, entre parents et enfants, entre maître et esclaves ou serviteurs.

Citons encore M. Bouttier:

Dans la dépendance du Christ, au niveau fondamental, chacun entre en soumission à l’égard des frères ou des sœurs. Mais à un second niveau, celui des relations spécifiques, une soumission catégorielle apparaît. Une même crainte du Seigneur ne se traduit pas en rapport égalitaire.

On peut ainsi, comme le fait Bouttier, distinguer deux niveaux. Mais on peut, peut-être aussi, aller plus loin et se demander si, lorsque Paul invite à la soumission mutuelle au verset 21, il ne pense pas simplement à l’attitude que l’on doit avoir, au sein de la communauté chrétienne, envers tous ceux avec lesquels on ne se trouve pas dans un rapport de subordination et d’autorité.

Une dualité semblable à celle que nous avons dans notre texte, où des rapports mutuels impliquant réciprocité et des rapports d’autorité et de subordination sont juxtaposés, se retrouve ailleurs dans le Nouveau Testament. Ainsi, l’apôtre Paul appelle les chrétiens de Thessalonique à s’exhorter ou s’encourager mutuellement, et à s’édifier mutuellement, juste avant de leur demander d’avoir de la considération pour leurs dirigeants (1Th 5.11-12).

Un texte de Pierre présente des similitudes frappantes avec le nôtre (1P 5.1-5). Cet apôtre y exhorte, d’abord, les anciens à prendre soin des membres de l’Eglise dont ils ont la charge, sans exercer de domination tyrannique sur eux (versets 1-4), tout comme Paul demande aux maris, chefs de leur épouse, d’aimer celle-ci et de prendre soin d’elle. Puis Pierre s’adresse aux jeunes gens et les appelle à la soumission envers les anciens (verset 5a), tout comme Paul recommande aux épouses de se soumettre à leur mari. Et, tout de suite après ces recommandations qui s’inscrivent dans le cadre d’un rapport de subordination et d’autorité et qui supposent donc une conception hiérarchisée des rôles au sein de la communauté chrétienne, Pierre adresse à tous les membres de l’Eglise une même exhortation concernant leurs rapports mutuels: il les invite à l’humilité dans leurs relations les uns avec les autres (verset 5b). L’exhortation paulinienne à la soumission mutuelle vise à peu près la même chose. Ainsi, chacun est appelé à faire preuve d’humilité envers les autres au sein de la communauté chrétienne, mais, en même temps, le troupeau en général, et ses membres les plus jeunes en particulier, doivent se soumettre aux responsables de l’Eglise.

VI. Une vision des choses purement culturelle?

L’apôtre Paul recommande donc la soumission de l’épouse à son mari, celui-ci étant son chef, son «superordonné». Mais, ayant admis ce point, on peut se demander si cela est valable en tout temps et en tout lieu. En effet, nous avons vu que les tables domestiques reprennent ce qui était l’opinion courante à la fois dans le monde juif et dans le monde gréco-romain. Certains en concluent que Paul demanderait simplement, ici, aux chrétiens de se conformer aux usages en vigueur dans leur culture et soutiennent que, dans un milieu culturel différent, dans une culture comme celle du monde occidental moderne par exemple, il se serait exprimé de manière toute différente37.

Un tel point de vue peut paraître confirmé par le fait que la soumission requise des épouses envers leur mari est mise en parallèle avec l’obéissance due par les esclaves à leur maître. Le code domestique doit-il être compris comme impliquant que l’esclavage devrait se pratiquer en tout temps et en tout lieu? Il n’y a heureusement plus grand monde aujourd’hui pour tirer cette conclusion. De même, dira-t-on, on ne devrait pas conclure de notre texte que le système patriarcal doive demeurer en vigueur en notre temps et que l’épouse doive encore soumission à son mari dans notre monde culturel contemporain.

Ce type de raisonnement appelle plusieurs commentaires. Tout d’abord, si l’on veut raisonner ainsi, il faut aller jusqu’au bout. Si l’on doit tirer argument de l’abolition de l’esclavage en établissant un parallèle avec le couple, ce n’est pas l’abolition de toute hiérarchie au sein du couple qu’il faut affirmer, mais l’abolition du mariage38! En réalité, à la différence de l’esclavage, l’affirmation d’un rôle de chef pour le mari vis-à-vis de son épouse est fondée ailleurs sur le récit de la création et est ainsi présentée comme relevant d’un ordre créationnel (1Co 11.8-9). Paul s’appuie là sur le fait que la femme a été tirée de l’homme et créée à cause de l’homme. A l’encontre de cette optique, on allègue parfois que, si l’apôtre voulait dire que l’homme a le rôle de chef dans le couple parce qu’il a été créé avant la femme, il faudrait alors en déduire que les humains doivent se soumettre aux animaux, puisque ceux-ci ont été créés avant l’homme. C’est là mal comprendre le raisonnement de l’apôtre. Selon ce qu’il écrit, ce n’est pas le fait que l’homme a été créé avant la femme à lui tout seul qui est décisif. Mais c’est aussi le fait que la femme a été créée pour l’homme ou à cause de lui.

Non seulement le récit de Genèse 2 nous apprend que l’homme a été créé avant la femme, mais il fait aussi ressortir que la femme a été créée parce que l’homme n’avait pas trouvé de vis-à-vis parmi les autres créatures terrestres. Dieu aurait pu créer l’homme et la femme ensemble. Mais la création de la femme est présentée comme ayant pour but le bien de l’homme qui lui était préexistant: «Il n’est pas bon que l’homme soit seul.» Ainsi, la femme a été créée pour l’homme, parce qu’elle lui manquait. Tandis que l’homme n’a pas été créé en vue de la femme. Il a été créé pour Dieu. Bien sûr, la femme a elle aussi été créée pour Dieu, et même avant tout pour Dieu. Mais le récit de la création fait ressortir qu’elle a été créée, d’une manière spéciale, pour l’homme, et la réciproque n’est pas vraie de cette manière-là. Dans le même sens, Paul, s’appuyant sur le récit de la Genèse, souligne que l’homme est l’image de Dieu tandis que la femme est la gloire de l’homme (1Co 11.7-8; même si la femme est aussi et d’abord l’image de Dieu).

Ceci ne fait nullement de la femme un être inférieur à l’homme. Au contraire, cela la valorise que de dire qu’elle manquait à l’homme et qu’il n’était pas bon pour l’homme d’être sans la femme. Mais Paul affirme qu’homme et femme ont, au sein du couple, des rôles différents, et cela est lié, dans sa pensée, à l’optique particulière dans laquelle la femme a été créée selon la Genèse. Le schéma paulinien correspond à cette optique: Christ est le chef de tout homme (créé pour Dieu) et l’homme est le chef de la femme (créée, de manière spéciale, pour l’homme)39.

Ainsi, le devoir de soumission de l’épouse envers son mari découle de la fonction particulière à chacun des conjoints, en tant qu’homme et femme. Etant fondé sur l’ordre créationnel, il n’est pas relatif à une culture. Dans notre texte, Paul cite une autre partie du même chapitre de la Genèse (5.31 cite Gn 2.24): même s’il n’y fait pas directement référence, l’enseignement de ce chapitre sur lequel il s’est appuyé en 1Corinthiens 11 n’est certainement pas loin de sa pensée lorsqu’il rédige la péricope d’Ephésiens 5.22-33.

Pour ce qui concerne l’esclavage, il est sûr que ce n’est pas une institution divine et il ne saurait être question d’approuver cette pratique. Elle ne peut être justifiée par un ordre créationnel. Cela ne veut pas dire que la péricope traitant des rapports entre maître et esclaves (ou serviteurs) n’a plus aucune validité aujourd’hui. En effet, les esclaves domestiques ont laissé la place à des employés de maison qui ont toujours à obéir à leurs employeurs. Plus largement, l’esclavage était une des formes que pouvait prendre le travail dans le monde d’alors. Cette forme a disparu, mais le monde du travail reste marqué par des rapports hiérarchisés. On doit donc considérer que le texte en question enseigne un principe qui demeure valable indépendamment de la culture: dans le monde du travail, le chrétien est appelé à se soumettre à ses supérieurs hiérarchiques.

Les rapports humains, et notamment dans le monde du travail, peuvent prendre des formes diverses suivant les cultures, les époques et les lieux. Et même à l’intérieur d’un même monde culturel, les manières d’exercer la direction peuvent varier: il y a des cultures d’entreprises diverses et des styles de direction divers. La forme de direction, et par conséquent la forme de soumission qu’elle appelle, peut varier suivant des paramètres divers. Mais le principe demeure. Que l’abolition de l’esclavage soit intervenue depuis le Ier siècle n’ôte pas au principe enseigné par Paul sa validité.

Au contraire, on peut soutenir que, dans tout groupe social humain, il est de la volonté divine que soient mises en place des structures fonctionnelles de subordination et d’autorité. Celles-ci reflètent quelque chose de l’être même de Dieu, au sein duquel le Fils est subordonné au Père (1Co 11.3, 15.28), et cela se reflète dans la structure qui est donnée à l’Eglise, Christ étant son chef, son Seigneur. Ceci s’applique aussi bien au couple qu’à la famille, au monde du travail, au peuple d’un pays (Rm 13.1-7), ou encore à la vie de l’Eglise (1P 5.5). Bien sûr, certaines des formes que l’on donne à ces structures peuvent être mauvaises, comme l’était l’esclavage: ces formes doivent être vues comme des perversions de structures qui sont bonnes.

Le rôle de chef conféré au mari dans le couple et l’exhortation à la soumission, qui en découle pour l’épouse, sont l’expression d’un ordre créationnel voulu par Dieu. Considérer que la nouvelle création en Christ rendrait cet ordre dépassé est erroné. En effet, le rapport d’autorité et de soumission entre le mari et son épouse est analogue au rapport entre Christ et l’Eglise, qui découle de la rédemption et se vit dans le cadre de la rédemption (Ep 5.23-24). Ainsi, l’ordre créationnel est un miroir de la relation entre Dieu et son peuple, entre Christ et l’Eglise, une relation pour laquelle homme et femme avaient été créés à l’origine, et qui se trouve recréée et maintenue par l’œuvre divine de la rédemption. La nouvelle création est restauration de la première. Elle permet à l’ordre créationnel de fonctionner comme il aurait toujours dû.

L’enseignement scripturaire doit être appliqué d’une manière qui tienne compte de la situation dans laquelle on se trouve, et donc en particulier du contexte culturel qui est le nôtre. Mais cela ne doit pas nous faire oublier que Paul nous intime de ne pas nous conformer au monde présent (Rm 12.1). Cela ne signifie certes pas que nous devrions nous conformer au monde passé. Mais nous ne devons pas perdre de vue que le monde présent est aussi mauvais, même s’il l’est différemment. Tout comme nous jugeons inacceptables certains comportements qui ont caractérisé le monde antique, la culture occidentale moderne induit aussi des manières de vivre la vie de couple qui ne sont pas justes. On ne peut que réprouver le mépris et les abus dont les femmes ont souvent été victimes par le passé et jusqu’à nos jours dans certaines cultures. Mais il faut aussi appeler péché le refus des structures sociales d’autorité qui caractérise si souvent le monde occidental moderne, ou encore, au sein du couple, la fréquente abdication de leur responsabilité de chef par des maris. Or les péchés du passé ne peuvent servir de justification à ceux du présent. Il nous faut donc, non pas annuler les principes bibliques, mais nous efforcer de les vivre dans le monde d’aujourd’hui.

Ainsi, tout comme dans le monde du travail, on doit reconnaître qu’il y a eu, depuis l’époque apostolique, une évolution culturelle qui affecte la vie des couples et les rapports entre mari et femme. La soumission requise de l’épouse dans ce cadre peut se vivre différemment. Plusieurs commentateurs relèvent que le verbe hupotassomai «se soumettre» intervient en parallèle avec un verbe signifiant obéir (6.1, 5) et ils affirment que ces deux verbes étaient compris comme équivalents40: «L’obéissance était certainement ce que l’on attendait de l’épouse en relation avec son mari dans la plupart des endroits du monde antique.»41 Autrement dit, on comprenait la soumission de l’épouse comme impliquant l’obéissance à son mari. On en trouve confirmation dans le texte parallèle de Pierre, qui cite l’obéissance de Sarah à Abraham comme un exemple de la soumission qui est recommandée à l’épouse (1P 3.1, 5-6).

En même temps, le verbe hupotassomai balaie un champ sémantique plus large que le verbe «obéir». Même si, à l’époque, on le comprenait comme impliquant essentiellement l’obéissance de l’épouse et on en tirait que le mari pouvait réglementer la vie de celle-ci par des ordres nombreux, il est important que les textes n’utilisent jamais un verbe signifiant «obéir» dans les impératifs adressés aux épouses. Le verbe hupotassomai laisse à l’application une plus grande latitude. La soumission requise de l’épouse ne prend pas nécessairement la même forme que la soumission due par les (jeunes) enfants à leur parents, par les esclaves ou les serviteurs à leur maître, ou par les citoyens aux autorités. Que la soumission de Sarah à Abraham ait pris la forme de l’obéissance n’implique pas que l’épouse doive toujours vivre sa soumission sur le seul mode de l’obéissance. La soumission de l’épouse peut se vivre de manière plus souple, et notre culture favorise une telle approche. On insistera davantage aujourd’hui sur le partage des responsabilités (mais est-ce si nouveau que cela: voir Pr 31.11-31?), la concertation, la communication, le dialogue.

En outre, au sein même d’une culture donnée, la manière dont l’épouse va vivre la soumission variera en fonction de la personnalité de chaque couple, du caractère et des compétences des conjoints, et de bien d’autres facteurs. C’est pourquoi il est difficile de décrire précisément le rôle du mari. Il ne peut être question d’établir des stéréotypes des rôles. Et il est d’autant plus difficile de décrire précisément le rôle de chef du couple que l’épouse peut être étroitement associée à la direction de la famille. On ne peut que tenter ici de faire sentir ce qui est visé.

Dire que le mari est le chef de son épouse, c’est dire qu’il porte en dernier ressort la responsabilité de la vie du couple et des décisions prises en son sein. En se fondant sur 1 Timothée 3.4-5, où il est dit que le responsable d’Eglise doit d’abord bien diriger sa propre maison ou sa famille, Jay Adams évoque de manière heureuse un aspect essentiel du rôle particulier du mari à l’aide du vocabulaire du «management»42. Tout en déléguant de nombreuses tâches et responsabilités aux membres de sa famille de façon à mettre en valeur les compétences et capacités de chacun, et en laissant en particulier à son épouse une grande liberté d’initiative, le mari et père de famille garde l’œil sur la marche générale de son foyer de manière à s’assurer que les choses se passent comme elles doivent et que les décisions ou les mesures nécessaires à la bonne marche du foyer et au bien-être de chacun de ses membres soient prises. Quelle que soit la manière d’arriver aux décisions dans le couple, quelle que soit l’implication – qu’on peut souhaiter maximale – de l’épouse dans le processus de décision, quelle que soit la part de délégation confiée à l’épouse dans ce domaine, c’est lui qui en porte la responsabilité première et c’est à lui qu’il appartient de trancher (tout en tenant compte du point de vue de son épouse et de ses enfants) lorsque la discussion ne permet pas de déboucher sur un accord. Ainsi, pour une épouse, se soumettre à son mari, c’est lui accorder le respect qui lui est dû comme ayant autorité sur elle (Ep 5.33) et le laisser assumer la responsabilité première de la marche générale du couple et de la famille.

Il est important à la fois de maintenir le principe des rôles différents et l’existence d’un ordre au sein du couple, subordonnant l’épouse à son mari, chef du couple (sans vider ce principe de son contenu), et de laisser le soin à chaque couple d’adapter les modalités de son application en fonction de ce qu’il est et de sa situation propre.

VII. Autres remarques d’ordre pratique et pastoral

Notre travail est avant tout d’ordre exégétique. Nous n’avons pas pour objectif d’indiquer, ici, davantage comment appliquer concrètement les recommandations de notre texte. D’autres l’ont fort bien fait43. Nous soulignerons simplement encore deux points.

Tout d’abord, il ne faut pas confondre infériorité et subordination. Qu’il y ait une organisation avec des rapports hiérarchiques au sein d’un groupe social ou d’un couple ne veut pas dire que certains doivent être considérés comme ontologiquement inférieurs à ceux qui les dirigent. Il est important de le préciser, car nous avons souvent entendu les opposants à toute idée d’ordre au sein du couple s’insurger contre l’idée que la femme serait inférieure à l’homme44. Nous parlons d’une différence de rôles ou de fonctions qui n’implique absolument pas que la femme serait inférieure à l’homme ou qu’elle aurait moins de valeur que l’homme, ou une moindre dignité que la sienne. L’attitude que Paul recommande aux maris envers leur épouse le montre bien. La soumission de l’épouse au mari est semblable à celle qu’elle doit à Christ (comme au Seigneur, verset 23), et, peut-on même dire, elle fait partie de sa soumission à Christ. Or, notre soumission à Christ n’est nullement dégradante ou aliénante, car Christ nous rend notre pleine dignité humaine. Il ne s’agit d’ailleurs pas ici de soumission forcée, ou servile, mais d’une libre soumission, volontaire, responsable. Le verbe hupotassomai est utilisé ailleurs pour évoquer la soumission de Christ à l’autorité du Père (1Co 15.28), ce qui montre bien qu’il peut se référer à une subordination fonctionnelle sans impliquer la moindre infériorité ontologique, ni une gloire ou un honneur moins grands45. D’ailleurs, Pierre affirme en même temps le rôle subordonné de l’épouse, qui doit se soumettre à son mari (1P 3.1), et l’égalité entre époux, puisque le mari est appelé à honorer son épouse comme sa cohéritière de la grâce de la vie (1P 3.7).

Notre seconde remarque portera sur la manière d’exercer les rôles de direction selon l’Ecriture: la fonction de direction ne doit pas être assumée de manière tyrannique, despotique, dominatrice, autoritaire ou égoïste, mais elle doit d’abord être vécue comme l’exercice d’une responsabilité envers les subordonnés de celui qui l’assume (Mt 20.25-28; 1P 5.1-4). En particulier, dans l’épître aux Colossiens, Paul précise que le mari doit assumer son rôle vis-à-vis de son épouse sans faire preuve de dureté envers elle (Col 3.19, selon une traduction possible de ce texte), et Pierre invite le mari à honorer son épouse (1P 3.7). Dans notre texte, Paul ne demande pas aux époux d’exercer l’autorité, mais il leur enseigne plutôt de quelle manière ils doivent assumer leur rôle de chef: dans l’amour. Lorsqu’un époux aime sa femme, prend soin d’elle, pourvoit à ses besoins, cherche à la valoriser et à mettre en valeur ses compétences et ses capacités, lorsqu’il dialogue avec elle, la consulte, tient compte de ses avis, de ses aspirations, de ses remarques, lorsqu’il lui délègue un large champ de responsabilités et lui laisse une grande liberté d’initiative, tout en assurant son rôle de chef du couple et de chef de famille, lorsqu’il considère son rôle comme impliquant la responsabilité de la rendre heureuse, il n’est pas si difficile que cela à l’épouse de le reconnaître comme son chef et de le laisser jouer ce rôle. A cet égard, on remarquera que, tout en requérant de l’épouse la soumission à son mari, c’est sur les épaules de celui-ci que notre texte place la responsabilité la plus lourde et la gamme la plus étendue de devoirs vis-à-vis de sa conjointe.

D’ailleurs, le texte adressé aux chrétiens d’Ephèse insiste davantage sur l’amour du mari (5.25-31) que sur la soumission de l’épouse (5.22-24). A cet égard, notre étude peut paraître déséquilibrée. Cela est dû, bien sûr, au fait que le point exégétique délicat, et controversé, concerne le verset 22 et son rapport avec le verset précédent, alors que l’exhortation à aimer son épouse ne pose pas ce genre de problème.

Quant à la soumission de l’épouse, elle a ses limites dans un monde pécheur: l’obéissance à Dieu prime sur la soumission de l’épouse à son mari (cf. Ac 4.19) et il ne peut être question de demander à une femme d’accepter de subir tous les abus de la part d’un mari indigne. Cependant, l’exhortation adressée aux épouses n’est pas rendue dépendante de la qualité de l’amour de leur mari, comme si les imperfections de leur mari les dispensaient de cette soumission: l’apôtre Pierre recommande aussi la soumission envers un mari incroyant (1P 3.1-2). Et si l’épouse doit «craindre» son mari, ce n’est pas à cause des mérites ou de la valeur de celui-ci, mais à cause de la fonction qui est la sienne, une fonction instituée par Dieu, une fonction à l’image de celle que Christ tient par rapport à l’Eglise (5.33)46. De même, le mari est appelé à aimer son épouse de manière inconditionnelle.

Des épouses souffrent à cause d’un mari autoritaire, ou égoïste, ou qui les traite comme une servante, sans parler de celles, encore trop nombreuses, qui sont victimes de maris violents ou alcooliques. Beaucoup d’autres souffrent aussi profondément, et en particulier dans notre société moderne, de ce que leur mari n’assume pas ses responsabilités et ne joue pas le rôle qui est le sien au sein du couple et de la famille. Dans notre brève carrière pastorale, nous avons vu plus d’une femme demander le divorce principalement pour cette dernière raison. Beaucoup d’enfants souffrent quant à eux de ce que leur père n’assume pas, ou pas suffisamment, ses responsabilités paternelles et de ce qu’il manque d’autorité. Et l’on rencontre aussi des épouses qui imposent leurs volontés par des scènes de ménage, ou en s’emportant et en éclatant à la moindre expression d’un avis divergent du leur, ou qui empoisonnent la vie de leur mari par une attitude querelleuse ou excessivement critique (d’où, sans doute, la fréquente mention de la femme querelleuse dans le livre des Proverbes). Il y a au sein de bien des couples des déséquilibres et dysfonctionnements divers, dans les deux sens, abus ou carence. Suivant les cas, on insistera davantage sur l’amour que l’époux doit à sa femme ou sur son rôle de chef, sur la valorisation de l’épouse, ou sur le respect et la soumission volontaire qu’elle doit à son mari. Chercher à appliquer l’enseignement biblique dans ce domaine, c’est viser au juste équilibre, approprié à chaque situation.

Etant pécheurs, hommes et femmes, ni les uns ni les autres ne jouent leur rôle particulier au sein du couple en pleine conformité avec l’enseignement biblique. Nous avons par conséquent besoin de la grâce de Dieu et de celle de notre conjoint. Et la table domestique concernant le couple est là pour inviter ceux qui sont mariés à faire des progrès dans leur vie de couple et dans leurs rapports vis-à-vis de leur conjoint.


1* S. Romerovski est théologien bibliste et professeur à l’Institut biblique de Nogent-sur-Marne.

Encore que… des voix se font entendre qui laissent entrevoir un début de retour de balancier (voir par exemple l’ouvrage du journaliste Eric Zemmour, Le premier sexe (Paris: Denoël, 2006), dans une perspective malheureusement peu chrétienne.

2 D’après R.P. Martin, Haustafeln, NIDNTT, 928-932; E. Best, Ephesians (Edinburgh: T&T Clark, 1998), 519-527; P. O’Brien, Colossians, Philemon (Waco: Word, 1982), 214-218.

3 Voir E. Best, 523.

4 Les références sont indiquées par A.T. Lincoln, Ephesians (Waco: Word, 1990), 357-359.

5 Le sens du verbe est bien reconnu par l’ensemble des spécialistes: «huptassesthai a le sens d’adopter un rôle subordonné en relation avec celui de quelqu’un d’autre.» Lincoln, Ephesians, 367. «Dans la quarantaine de ses occurrences dans le Nouveau Testament, il véhicule toujours la connotation de la soumission à une autorité.» P. O’Brien, 399. Voir aussi Delling, hupotassô, TDNT VIII, 39-46.

6 G. Bilézikian, Homme-femme, vers une autre relation (Mulhouse: Grâce et Vérité, 1992), 123-125.

7 «ALLA... PLÉN... Métaphore et pédagogie de la soumission dans les rapports conjugaux, familiaux, sociaux et autres, selon Ephésiens 5.21-6.9», ETR 55/4 (1980), 571-572.

8 J. Piper, W. Grudem, eds., Recovering Biblical Manhood & Womanhood, A Response to Evangelical Feminism (Wheaton: Crossway Books, 1991), 493, n. 6. E. Best, P. O’Brien et A.T. Lincoln citent, comme tenant du même point de vue, S.B. Clark, Man and Woman in Christ (Ann Arbor, 1980), 74-76.

9 Ephesians, 403.

10 A.T. Lincoln, Ephesians, 365, et E. Best: «On ne peut pas dépouiller allèlois de son sens d’égalité en mutualité en se fondant sur Mt 24.10, 25.32; 1P 5.1-5, car, dans ces cas, une distinction évidente intervient.» 516.

11 Déjà M. Barth parlait de «la relation réciproque, voire paradoxale, exprimée par ces termes», Ephesians (New York: Doubleday, 1974), vol. 2, 609.

12 Ephesians, vol. 2, 610-611. M. Barth tente d’atténuer la portée de l’exhortation adressée aux épouses de diverses manières.

13 And the Two Shall Become One Flesh (Cambridge: University Press), 117, cité par Best, 516, Lincoln, 366, et O’Brien, 404, n. 174, qui récusent tous trois ce point de vue.

14 P. Cotterell et M. Turner la mentionnent à titre d’exemple de pratiques parfois mises en œuvre par des biblistes pour déterminer le sens des mots, mais que la linguistique générale fait apparaître comme fautives: Linguistics and Biblical Interpretation (London: SPCK, 1989), 141-145.

15 «Le mot grec Képhalè a-t-il le sens de source ou d’origine?», Théologie évangélique, vol. 3, n° 2, 43-62, et vol. 3, n° 3, xxx.

16 Polybius I. 1255b, cité par M. Barth, Ephesians, vol. 2, 618, et par A.T. Lincoln, Ephesians, 369.

17 Voir A.T. Lincoln, 357-358.

18 Voir M. Barth, Ephesians, vol. 2, 656ss.

19 «Husbands and Wives as Analogues of Christ and the Church: Ephesians 5.22-33 and Colossians 3.18 19», Recovering Biblical Manhood & Womanhood, J. Piper, W. Grudem, eds., 168.

20 In Memory of Her: A Feminist Theological Reconstruction of Christian Origins (New York: Crossroad, 1983), 269, cité par Lincoln, 366.

21 Les uns les autres (Saint-Légier-sur-Vevey: Editions Emmaüs, 1995), 100-101.

22 Ibid., 104.

23 Ibid.,105-107.

24 Ibid., 106.

25 Ibid., 105.

26 Ibid., 105.

27 Ibid., 107.

28 Ibid., 106.

29 De la présence du verbe exousiazô en 1Co 7.4, Bilézikian déduit l’idée d’une soumission mutuelle des deux époux. En effet, ce verbe a le sens d’avoir autorité ou d’exercer une autorité. Ainsi, l’épouse aurait le droit d’exercer une autorité sur son mari, de même que celui-ci sur son épouse, ce qui impliquerait que l’époux doit se soumettre à son épouse, comme celle-ci à lui (Homme-femme, vers une autre relation, 105-106). Cependant, le verbe exousiazô peut encore prendre des sens comme: «avoir un droit», «avoir la liberté de faire quelque chose», ou «donner un droit», «donner la liberté de quelque chose» (LXX, Ec 5.18, 6.2). C’est plutôt ce genre de sens qu’il faut préférer ici. Dans le rapport conjugal, chaque conjoint accorde à l’autre des libertés et des droits sur son corps. Cela ne signifie pas que le mari reconnaisse à son épouse une autorité sur lui.

30 Ceci apparaît notamment p. 105, lorsqu’il écrit qu’il a jusque-là «considéré la soumission des ‹supérieurs› aux ‹inférieurs› pour montrer que ‹soumettez-vous les uns aux autres› n’est pas à sens unique».

31 Ephesians, 516.

32 Cité par Best, 515-516.

33 Ibid., 516.

34 Ibid., 523.

35 Cf. F.F. Bruce, The Epistle to the Ephesians (Old Tappan: Revell, 1961), 112.

36 M. Bouttier, L’épître de Saint Paul aux Ephésiens (Genève: Labor & Fides, 1991), 236 et 237.

37 G.W. Knight fait référence à ce type de point de vue: «Husbands and Wives as Analogues of Christ and the Church», Recovering Biblical Manhood & Womanhood, 176 et 495, n. 28.

38 Bien vu par D. Field, «Headship in Marriage: The Husband’s View», Shirley Lees ed., The Role of Women (Leicester: IVP, 1984), 50.

39 Tandis que Dieu (le Père) est le chef de Christ parce qu’il l’engendre éternellement, qu’il lui communique, de toute éternité, l’être.

40 E. Best, p. 517; A.T. Lincoln, 367.

41 A.T. Lincoln, 367-368.

42 J. Adams, Christian Living in the Home (Phillipsburg: Presbyterian & Reformed, 1972), 76s.

43 Voir aussi l’ouvrage d’A Kuen, déjà mentionné, et celui de John Stott, Vers une nouvelle société (Mulhouse: Grâce et Vérité), chap. 10, malgré un écart entre leur ligne exégétique et la nôtre.

44 M. Barth n’évite pas cette confusion: «Si..., en 1Co 11, Paul a décrit un ‹ordre créationnel›, alors vraiment, il ne proclame rien de mieux que ‹la supériorité de l’homme sur la femme.» Ephesians, vol. 2, 708, n. 381.

45 Ainsi O’Brien, 412.

46 Cf. Knight, 175, et O’Brien, 437