BÈZE Théodore de - Vie de Calvin

De Calvinisme
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»Si l'on fait réflexion sur la malignité des hommes de ce temps, on sera aisément persuadé que je n'écris la vie de Jean Calvin, que dans le dessein de soutenir la vérité : Car je sais qu'il n'y a point de moyen plus assuré, pour attirer sur soi la haine -de tout le monde, et pour se procurer une infinité de malheurs, que de louer la vertu. Et ainsi il est visible, que comme mon intérêt m'obligeait à garder le silence, je n'ai entrepris cet ouvrage que pour rendre justice au mérite de ce grand homme.

En effet, si les scélérats ne souffrent pas que l'on dise impunément du bien do la moindre de toutes les vertus , que ne doivent pas craindre ceux qui osent faire l'éloge de la piété, c'est-à-dire, d'une chose qui est beaucoup au-dessus de toutes les vertus, et qui est persécutée, non-seulement par ceux qui se sont abandonnés à toute sorte d'excès et d'injustices, mais quelquefois même par les plus honnêtes gens. Car il est certain que la piété n'a pas de plus dangereux ennemis que ceux qui ont embrassé de bonne foi une fausse religion.

Mais tous ces égards n'ont pas été capables de m'étonner. Car ce serait une chose honteuse, si la crainte des méchants obligeait les gens de bien à se taire, et si la voix de la religion était étouffée par les clameurs des superstitieux. Que si l'on m'oppose que ce n'est pas défendre la vérité, que d'écrire la vie de Calvin; j'avouerai qu'un homme et la vérité sont des choses bien différentes : mais je ne rougirai pas de dire, que celui qui est la vérité même, confond en quelque manière ses intérêts avec ceux de ses ministres lorsqu'il leur adresse ces belles paroles : Comme mon Père m’a envoyé je vous envoie de même, et celui qui cous écoute m'écoute.

Ainsi, que les ignorants et les vicieux crient tant qu'ils voudront, qu'ils disent que nous considérons Luther, Zwingle et Calvin comme des dieux, nous qui traitons d'idolâtres ceux qui invoquent les saints. Il n'est pas malaisé de leur fermer la bouche, en leur disant, qu'il y a beaucoup de différence entre l'honneur que nous rendons aux hommes pieux, en célébrant les travaux qu'ils ont entrepris pour la religion, et celui que l'on rend aux saints dans l'église romaine. Lorsque nous publions les actions et les discours de ces illustres serviteurs de Dieu, nous n'avons autre but que de retirer les pécheurs de leurs vices, et d'exciter les bons à la vertu par l'exemple que nous leur mettons devant les yeux. Mais ceux qui nous blâment ne se contentent pas d'honorer les hommes, ils les prient, ils les invoquent.

Ainsi notre conduite est autant opposée à la leur, que la lumière l'est aux ténèbres.

Car l'hommage qu'ils rendent à la créature est expressément défendue par le Seigneur. Mais nous obéissons à sa volonté, en attachant les yeux de nos corps, et de nos âmes, à la considération de ses ouvrages. Or il n'y a personne qui ne confesse que de toutes les créatures du Seigneur, et de tous les hommes mortels, l'homme juste et pieux, est le plus digne de notre estime et de notre admiration. Et ce n'est pas sans raison que Daniel le compare aux étoiles, puisque la lumière de leurs bonnes œuvres, nous montre le chemin qui nous peut conduire à la félicité, il est donc juste que l'éclat de leur vertu brille après leur mort, et ceux qui le laissent éteindre méritent d'être ensevelis dans des ténèbres éternelles.

Au reste, j ai cru que je ne devais pas imiter ceux qui au lieu d'écrire une histoire composent un panégyrique, et qui par leurs louanges excessives ne parent pas tant la vérité, qu'ils la rendent suspecte. Ainsi je n'ai point recherche les ornements de l'éloquence, mais je me suis servi d'un style simple ; et j'ai pris plus de soin de faire connaître la vente que de l'embellir.

Jean Calvin naquit à Noyon, ville ancienne et célèbre de Picardie, le 10 juillet 1509. Son père avait nom Gérard Calvin, et sa mère Jeanne Lefranc. L'un et l'autre étaient issus d'une famille honnête et médiocrement partagée des biens de la fortune. Gérard était un homme judicieux et habile, et qui avait su gagner l'estime et l’amitié de tous les gentilshommes de cette contrée-là, et surtout de ceux de la famille de Montmor, qui étaient de la première noblesse de Picardie. C'est pourquoi Jean Calvin fut élevé avec les enfants de cette maison, et quoique son éducation engageât Gérard à une dépense très-considérable, il la supporta toute avec plaisir. Il -voulut même que son fils les accompagnât i Paris, et qu'il fît ses études en leur compagnie sous Mathurin Cordier, régent au collège de la Marche. C'était un homme illustre par son érudition et par sa probité, et comme il avait des talents particuliers pour instruire la jeunesse, il passa sa vie à enseigner les enfants à Nevers, à Bordeaux, à Neuchâtel, à Lausanne et finalement à Genève, où il mourut âgé de 85 ans, la même année que Calvin.

Depuis, Calvin quitta le collège de la Marche et alla demeurer à celui de Montaigu, où il eut pour précepteur un savant Espagnol ; et comme il avait un esprit merveilleux il s'avança si fort dans l'étude qu'en peu de temps on le fit monter en philosophie. Et parce que dès son enfance il fit paraître beaucoup de piété et une extrême horreur pour le vice, censurant avec sévérité les débauches de ses compagnons, (ainsi que je l'ai appris de plusieurs catholiques romains, dont .le témoignage était irréprochable), Gérard crut qu'il suivrait l'inclination de son fils s'il le consacrait à la théologie. C'est pourquoi il le fit pourvoir d'un bénéfice en l'église cathédrale de Noyon, et de la cure du Pont- l'Evêque où il était né. C'est là que Calvin, bien qu'il n'eût reçu aucun ordre, fit diverses prédications devant le peuple.

Telle était alors l'intention du père et du fils. Mais ils changèrent depuis de dessein l'un et l'autre. Car le père se résolut à faire étudier son fils en droit, \oyant que c'était le plus assuré moyen pour acquérir des richesses et de l'honneur. Et Calvin ayant été instruit en la vraie religion par un de ses parents nommé Pierre Robert Olivetan, et ayant lu avec soin les livres sacrés, commença d'avoir en horreur la doctrine de l'église romaine, et fit dessein de renoncer à sa communion. Ainsi, soit pour obéir à la volonté de son père, soit pour suivre sa propre inclination, il quitta l'étude de la théologie pour embrasser la jurisprudence et s'en alla à Orléans où il fit de si grands progrès en cette science sous Pierre de l'Etoile, le plus renommé de tous les jurisconsultes Français, qu'il était regarde comme un maître et non pas comme un écolier. Et en effet, en l'absence des professeurs il remplissait souvent leur place, et il acquit tant d'estime en cette Université qu'on lui offrit de lui donner sans argent le degré du doctorat.

Cependant il ne laissait pas de s'attacher à l'étude des saintes lettres, 'et il devint si savant en la science du salut, que tous ceux à qui Dieu inspirait le désir de s'instruire en la véritable religion s'adressaient à lui pour en avoir une claire connaissance, et étaient les admirateurs de son zèle et de son savoir. En ce temps-là, il était si assidu à l'étude, qu'après avoir soupé légèrement, il veillait jusqu'à minuit ; et le matin il avait accoutumé de réfléchir dans le lit à ce qu'il avait lu le soir précédent. Il ne faut pas douter que ces longues veilles ne lui eussent acquis cette prodigieuse érudition et cette mémoire excellente que l'on admira depuis en lui. Mais aussi elles nuisirent extrêmement à sa santé, et lui causèrent cette faiblesse d'estomac dont il fut travaillé toute sa vie, et qui lui abrégea ses jours.

Or parce que André Alciat, l'un des plus fameux jurisconsultes de son siècle, avait rendu célèbre l'Académie de Bourges, Calvin voulut être son auditeur. Pendant le séjour qu'il y fît, il contracta une étroite amitié, et il eut un commerce particulier avec Melchior Volmar, Allemand", professeur des lettres grecques, dont je fais mention en cet endroit d'autant plus volontiers, qu'il a été mon fidèle précepteur, et qu'il a eu soin de moi depuis mon enfance jusqu'à l'âge de puberté. C'était un homme d'un si grand mérite, qu'on ne saurait dignement louer son savoir, sa piété et l'adresse merveilleuse qu'il avait à instruire les jeunes gens qui étaient sous sa conduite. Ce fut lui qui apprit la langue grecque à Calvin, lequel témoigna depuis la reconnaissance qu'il avait de ce bienfait, en lui dédiant ses Commentaires sur la deuxième Epître aux Corinthiens.

L'attachement qu'il avait pour ces études ne l'empêchait pas de lire sans cesse l'Ecriture Sainte, et même il prêcha quelquefois en une petite ville de Berri, nommée Lignères, en présence et du consentement du seigneur de ce lieu.

Mais parce que pendant qu'il était à Bourges, son père vint à mourir, il fut obligé d'abandonner l'étude des lois, et de s'en retourner à Noyon: et delà étant allé à Paris, il y mit au jour son Commentaire sur le livre de la Clémence composé par Sénèque, auteur très grave, dont les sentiments pleins de vertu avaient du rapport avec les mœurs de Calvin, et qu'il a toujours lu avec beaucoup de plaisir. Il n'avait alors que vingt-quatre ans ; mais nonobstant sa jeunesse il fut bientôt connu et estimé de tous ceux qui avaient de l'amour pour la pure religion. Entre toutes les personnes avec qui il avait quelque habitude, il y avait un marchand qui depuis fut brûlé pour l'Evangile, nommé Etienne de la Forge, duquel il parlait souvent avec éloge ; c'est celui là même dont il fait mention au Chap. 4 du livre qu'il a écrit contre les libertins.

Ce fut pendant le séjour que Calvin fit à Paris, que renonçant à toutes les autres sciences, il se donna tout entier à la théologie et à Dieu, au grand contentement de tous les fidèles, qui faisaient des assemblées secrètes en cette ville-là.

Il n'eut pas plutôt formé ce dessein, qu'il trouva une belle occasion de signaler son zèle ; car Nicolas Cop, recteur de l'Académie de Paris, ayant harangué le jour de la Toussaint, suivant le conseil de Calvin, il parla contre les erreurs de la religion plus ou vertement qu'on n-'avait alors accoutumé. Mais le discours de Cop ayant été désapprouvé parla Sorbonne et par le Parlement, il fût ajourné à comparaître à la cour. S'étant mis en chemin avec ses bedeaux pour rendre raison de son procédé, il fut averti qu'on avait dessein de l'emprisonner. C'est pourquoi il s'en retourna chez lui et quittant le royaume, il se retira à Bâle.

Or parce que Calvin était intime ami de Cop, il fut obligé de se sauver, et après son départ, le bailli Morin qui était un des plus cruels persécuteurs des fidèles, se transporta à sa chambre au collège de Fortret, à dessein de le constituer prisonnier, et ne le trouvant pas il saisit ses livres et ses papiers, parmi lesquels on trouva plusieurs lettres de ses amis , qui mirent dans un extrême péril la plupart de ceux qui les avaient écrites , tant était violente la haine que l'on avait alors pour l'église. Mais la reine de Navarre, princesse d'un mérite extraordinaire, et qui favorisait extrêmement les personnes pieuses, ayant mandé Calvin, lui fit de grands honneurs, l'écouta avec beaucoup de plaisir, et employa le pouvoir qu'elle avait sur le roi François I.cr, son frère, pour apaiser l'orage qui s'était élevé contre les fidèles.

Calvin ayant quitté Paris se retira en Saintonge, où à la prière d'un de ses amis, il composa quelques formulaires de sermons et d'exhortations chrétiennes, qu'il faisait réciter aux prônes par certains curés de ce pays-là afin d'attirer le peuple ù la recherche de la -vérité. Apres, il fit un voyage à Nérac, pour voir Jaques Lefevre, d'Estaples ; cet excellent homme qui avait été précepteur des enfants du roi François Ier, et qui pour fuir les persécutions de la Sorbonne, s'était retiré en celle ville-là sous la protection de la reine de Navarre. Ce bon vieillard fut bien aise de le voir, et il présagea que Calvin serait un jour un puissant instrument dont le Seigneur se servirait pour établir en France le royaume des Cieux.

Il fit peu de séjour à Nérac; et de là il s'en retourna à Paris. Mais parce qu'il y avait plusieurs ennemis qui avaient juré sa perle, il était obligé de se tenir caché. Cependant il sembla qu'il y avait été conduit par la Providence divine ; car Michel Servet commençait dès-lors à y semer ses blasphèmes contre la sainte Trinité; et comme il témoigna souhaiter de s'entretenir avec lui, Calvin se trouva à l'heure et au lieu marqué pour la conférence, quoiqu'il ne pût y aller sans exposer sa vie. Mais il l'attendit inutilement, et Servet n'eut pas la hardiesse de paraître devant lui.

L'année suivante fut remarquable par beaucoup de cruautés que l'on exerça contre plusieurs personnes pieuses. Car Girard Roux, docteur de Sorbonne, et Goraut, religieux de l'ordre de Saint Augustin, qui favorisés par la reine de Navarre avaient travaillé pondant quelques années avec un succès heureux, pour établir la connaissance de la vérité dans Paris, furent arrachés de leurs chaires et traînés en prison. D'autre part , comme le roi François I. était possédé par les ennemis de notre religion, il fut si fort irrité à cause de quelques écrits que l'on avait publiés contre la messe, et que l'on avait même affichés à la porte du Louvre, qu'après une procession et des prières publiques , où il assista avec ses trois enfants la tête nue, portant un flambeau à la main comme pour faire l'expiation de ce crime, il ordonna qu'au milieu de chacune des quatre places les plus fréquentées de la ville, on brûlât huit martyrs tout vifs , ci jura même solennellement qu'il n'épargnerait pas ses enfants s'ils se trouvaient infectés de cette exécrable hérésie ; car c'est ainsi qu'il s'expliquait.

Calvin voyant le déplorable état où étaient réduits ses frères en France, après avoir fait imprimer à Orléans cet excellent œuvre intitulé Psychopannychie, qu'il composa contre ceux qui croyaient que les âmes des justes séparées de leur corps, dorment en attendant le jour de la résurrection, il résolut d'abandonner le royaume.

Dans ce dessein, étant accompagné de ce jeune homme avec lequel nous avons dit qu'il demeurait en Saintonge, il prit son chemin du côté de la Lorraine pour aller à Bale. Comme il fut près de Metz, il lui arriva un accident fâcheux; car un de leurs valets déroba la valise et s'enfuit avec un de leurs chevaux, de sorte qu'ils se fussent trouvés dans une grande nécessité si l'autre valet qu'ils avaient avec eux n'eût eu par bonheur dix écus qui servirent pour faire leur dépense jusqu'à Strasbourg, d'où ils se conduisirent heureusement à Bâle. Là, il lia une étroite amitié avec ces grands hommes, Simon Grince et Wolfang Capiton, et il s'appliqua à l'étude de la langue hébraïque. Et quoiqu'il tachât de vivre dans l’obscurité, comme il paraît par une lettre que Bucer lui écrivit environ ce temps-là, néanmoins il fut contraint de mettre au jour son Institution de la religion chrétienne, pour servir d'apologétique aux fidèles persécutés. Car comme le roi François I.cr recherchait l'amitié des princes protestants d'Allemagne, et qu'il savait qu'ils désapprouveraient la boucherie qu'il exerçait contre ses sujets de la religion, pour excuser sa conduite, il disait (suivant le conseil de Guillaume du Bellai-Langé), qu'il ne faisait mourir que les Anabaptistes, qui bien loin de prendre pour la règle de leur foi la parole de Dieu, ne se laissaient conduire qu'à leurs imaginations déréglées, et qui faisaient profession de mépriser les magistrats, et les puissances souveraines.

Calvin ne pouvant souffrir que la véritable religion fut ainsi noircie, crut qu'il devait faire imprimer son Institution afin de réfuter les calomnies des ennemis de la vérité, et il dédia ce livre incomparable au roi François I.cr lui écrivant une lettre si belle, et si excellente, que si ce grand prince l'eût voulu lire, l'église romaine eût alors sans doute reçu une plaie mortelle. Car ce roi était bien différent de ceux qui lui succédèrent ; il avait le goût admirablement bon, et un jugement exquis, il aimait les savants et les gens do lettres, et même son inclination le portait à ne pas haïr les personnes de notre créance. Mais par un effet de la justice de Dieu, que les péchés de ce monarque et de ses sujets avaient justement irrité, leurs plaintes ne parvinrent pas jusques à ses oreilles, et il ne lut jamais cette admirable préface.

Après que Calvin eut donne ce livre au public, et qu'il se fut acquitté de ce qu'il devait à sa patrie, il eut envie de voir l’Italie, et de connaître la duchesse de Ferrare, fille de Louis XII roi de France, princesse d'une vertu exemplaire. Il vit donc cette illustre duchesse et la confirma dans l'attachement qu'elle avait pour la véritable piété, autant que l'état des affaires de ce temps-là le pouvait permettre ; il lui fut si agréable qu'elle l'a toujours aimé pendant sa vie, et qu'après sa mort, elle donna des témoignages convaincants de l'estime qu'elle avait pour lui.

D'Italie il retourna en France, où ayant mis ordre à ses affaires, et ayant amené avec lui Antoine Calvin, qui était le seul frère qui lui restait, il fit dessein de s'en aller à Bale ou à Strasbourg ; mais le droit chemin étant fermé par l'a guerre, il fut obligé de passer par Genève. Il n'avait pas résolu de s'.y arrêter, mais l'événement fit bientôt voir qu'il y avait été conduit par un ordre secret de la Providence. La religion réformée y avait été miraculeusement établie par deux excellents personnages, Guillaume Farel et Pierre Viret. Farel était du Dauphiné, et avait été instruit, non pas dans un couvent comme quelques- uns l’ont avancé, mais dans l'école de Jacques Lefèvre, d'Etaples ; et Viret était de la ville d'Orbe qui est située dans le canton de Berne et de Fribourg. Calvin n'ayant pas voulu passer à Genève sans leur «faire les civilités que les honnêtes gens se doivent les uns aux autres ; Farel, qui était animé d'un esprit héroïque employa beaucoup de paroles pour le conjurer de s'y arrêter et de le secourir dans le travail où Dieu l'avait appelé ; mais voyant que Calvin ne voulait pas se laisser gagner : Vous n'avez point , lui dit-il, d'autre prétexte pour me refuser que l'attachement que vous témoignez, avoir pour vos études, mais je vous annonce. au nom de Dieu Tout-Puissant que si vous ne partagez avec moi le saint ouvrage où je suis engagé, il ne bénira pas vos desseins, puisque vous préférez votre reposa Jésus- Christ. Calvin étonné par ces terribles menaces, se soumit à la volonté des Seigneurs et du Consistoire de Genève, par les suffrages desquels, du consentement du peuple, il fut reçu à la charge du saint ministère, et depuis, au mois d'Août i536, en celle de professeur en théologie.

Celle année fut mémorable par l'alliance étroite qui fut contractée entre Berne 'et Genève ; et par l'établissement de la religion dans Lausanne, après une conférence qui se fit entre les protes- tans et les catholiques romains où Calvin se trouva.

Il ne fut pas plutôt installe dans Genève, qu'il dressa un Formulaire de Confession de foi et de discipline pour donner quelque forme à cette église nouvellement dressée. Il fit aussi un catéchisme , non pas celui que nous avons aujourd'hui, mais un autre contenant en abrège les principaux points de la religion. Depuis , ayant entrepris de corriger les abus qui régnaient dans cette église, voyant que la plupart de ses collègues fuyaient par lâcheté la peine et le trouble , et qu'il y en avait même (ce qui causait son plus grand chagrin) qui s'opposaient en secret à ses pieux desseins , il se joignit avec Farel et Coraut ; tous ensemble ils prièrent les Seigneurs d'obliger le peuple à faire abjuration de la créance de l'église romaine, et à jurer la Confession de foi.

Comme il n'y avait pas longtemps que cette ville avait secoué le joug du Pape, et qu'il y avait plusieurs factieux qui étaient dans les intérêts du duc de Savoie, il y eut beaucoup de personnes qui s'opposèrent à leur demande. Enfin pourtant ils obtinrent ce qu'ils souhaitaient, et Dieu voulut que le 20 de Juillet 1557 les Seigneurs et le peuple de Genève promirent avec serment de se soumettre à la discipline et de persévérer dans la foi de la religion chrétienne.

Le démon affligé de ces heureux commencements, et voyant qu'il n'avait pu détruire Calvin par les ennemis du dehors, tâcha de le faire sous prétexte de piété ; c'est pourquoi il lui opposa d'abord les Anabaptistes, et puis Pierre Carolt ; dans le dessein non-seulement de retarder l'ouvrage du Seigneur, mais de le renverser entièrement. Mais Dieu empêcha Satan de venir à bout d'une si funeste entreprise, comme l'événement le fit bientôt voir ; car Calvin et ses collègues réfutèrent avec tant de force les Anabaptistes dans une dispute publique, que par un bonheur singulier depuis ce temps- là à peine en a-t-on vu un ou deux dans Genève.

Quant à Caroli, qui fut l'autre organe dont le diable se servit pour troubler cette église, le désordre qu'il excita fût plus grand et dura plus longtemps. Mais comme l'on a écrit une histoire particulière de 4a dispute de Calvin et de Caroli, et que même on la peut apprendre d'une lettre de Calvin à Grinée, je ne ferai que la narrer en abrégé. La Sorbonne avait élevé dans son sein cet impudent sophiste, et depuis en ayant été chassé comme un hérétique, il vint premièrement à Genève, et de là il s'en alla à Lausanne, et ensuite à Neuchâtel ; comme il était partout accompagné de l'esprit de Satan, quelque part qu'il s'arrêtât il y laissait des marques visibles de sa turpitude. Quand il était repris par ceux de notre communion, il se rangeait du côté de nos adversaires, et il les abandonnait ensuite pour retourner parmi nous. Que si l'on veut savoir le détail de toutes ses adresses et de tous ses artifices, on n'a qu'à lire une lettre de Farel à Calvin où ils sont décrits tout au long. Enfin il attaqua ouvertement les plus fameux défenseurs de notre religion, surtout Farel, Calvin et Viret, les accusant d'avoir des senti- mens injurieux à la Sainte Trinité. Pour connaître de ce différend, on assembla un synode à Berne, où il se trouva un grand nombre de personnes qui condamnèrent Caroli comme calomniateur.

Depuis ce temps-là il s'éloigna de nous peu à peu, et enfin étant gagné par nos ennemis, il s'en alla à Metz, où il fit tous ses efforts pour s'opposer au travail divin que Farel avait heureusement commencé €n cette ville-là.

Ce fut là qu'il fit un livre dans lequel il s'en prit ouvertement aux plus illustres personnages de notre communion afin de faire espérer à ceux qu'il avait abandonnés son retour dans leur église, d'obtenir par ce moyen quelque bénéfice considérable. Depuis ayant été renvoyé à Rome pour y faire satisfaction au Pape, il y fut exposé au mépris, et à la moquerie de tout le monde : enfin étant attaqué d'un mal honteux, il eut peine à trouver place dans un des hôpitaux de cette grande ville, où il mourut accablé d’infamie et de misère. Voilà quelle fut la récompense que ce malheureux reçut de nos ennemis et quel fut le supplice que ses crimes attirèrent sur sa personne.

En ce temps-là Calvin sachant qu'il y avait plusieurs personnes en France qui croyaient que l'on pouvait être sauvé bien que l'on assistât à la messe, pourvu que l'on embrassât la vérité dans le fond du cœur, il mit au jour deux admirables écrits, l'un< par lequel il montrait que l'on doit fuir l'idolâtrie, et l'autre, où il faisait voir de quelle manière un chrétien en devait user à l'égard des bénéfices de l'église romaine.

Au reste, il s'meut à Genève de grandes séditions qui causèrent un extrême déplaisir à Calvin. La véritable religion y avait été reçue, ainsi que nous l'avons dit, et la créance de l'église romaine y avait été abolie ; mais l'on n'avait pu en bannir plusieurs crimes atroces qui y avaient régné pendant longtemps, et que les mauvais exemples du clergé y avaient entretenus. D'ailleurs les principales familles de la ville étaient divisées entr'elles par des inimitiés qui avaient commencé pendant la guerre de Savoie, et que le temps n'avait pas été capable d'éteindre. Farel, Calvin et Couraut (qui était aveugle, mais estimé savant), ayant fait d'inutiles efforts pour les faire cesser par des exhortations douces, furent obligés de censurer fortement ceux qui parurent irréconciliables, enfin voyant qu'ils n'avançaient rien sur ces esprits rebelles et que la division augmentait tous les jours, remplis d'un courage héroïque, ils leur déclarèrent ouvertement qu'ils ne pouvaient pas admettre à la communion de la Sainte-Cène des personnes qui se déchiraient les unes les autres , et qui fou- aux pieds la discipline de l'église.

Mais outre ces divisions, il y avait encore un autre mal dans l'église de Genève. C'est qu'elle ne s'accordait pas avec celle de Berne en quelques règlements, qui regardaient la police ecclésiastique, car les Genevois faisaient la Cène avec du pain levé, et jugeant que les fonts de baptême n'étaient pas nécessaires pour l'administration de ce sacrement, ils les avaient ôtés de leurs temples. Ils avaient encore retranché toutes les fêtes hormis le dimanche. Or parce qu'au synode tenu à Lausanne, les Bernois avaient demandé que l'église de Genève rétablit l'usage des hosties, les fonts de baptême et les fêtes qu'elle avait abolies et que les ministres de Genève avaient voulu être ouïs avant que d'être condamnés ; il fut résolu que tous ces différends seraient terminés dans un synode qui devait s'assembler à Zurich.

Cependant les Syndics de cette année-là qui étaient les chefs des séditieux et les auteurs du trouble, profitant de toutes ces divisions convoquèrent le peuple, et la plus grande partie prévalant sur la meilleure, et sur la plus saine, ils firent prononcer un arrêt au Conseil par lequel il était commandé à ces trois fidèles serviteurs de Dieu, de sortir de la ville dans trois jours. Cet arrêt ayant été signifié à Calvin. Certes, dit-il, si j'eusse servi les hommes, je serais trop mal récompensé; mais j'ai servi un maître gui bien loin de ne récompenser point ses serviteurs leur paye ce qu'il ne leur doit pas.

N'y avait-il pas apparence que ce désordre devait causer la ruine entière de l'église de Genève. La suite a pourtant fait voir que la providence de Dieu avait présidé en tous ces événements, et qu'il avait voulu se servir du ministère de ce grand homme en d'autres villes, et le faire passer par diverses épreuves pour exercer sa vertu , et le rendre capable de plus grandes entreprises. Outre que le Seigneur permit que la ville de Genève fût déchirée par les factions des séditieux, afin que venant à se détruire les uns les autres elle fut nettoyée de beaucoup d'ordures et de vices dont elle était infectée. Tant il est vrai que Dieu est admirable en toutes ses œuvres, et surtout en celles qui regardent la conduite de son église.

Cependant tous les gens de bien furent saisis d'une douleur incroyable, lorsqu'ils virent partir ces illustres exilés, lesquels allèrent d'abord à Zurich, où s'était tenu un synode des églises suisses. On employa inutilement l'intercession des Seigneurs de Berne pour gagner l'esprit des Genevois; c'est pourquoi Calvin se retira à Bale, et de là il fut appelé à Strasbourg où il fut recueilli comme un trésor, par ces grands personnages, Bucer, Capiton et Hedio, qui reluisaient comme des diamants dans la maison de Dieu , et il y dressa , du consentement des Seigneurs de cette ville-là, une église française, et y enseigna la théologie avec l'approbation de tout le mondé.

Ainsi le diable fut frustré de son attente, et vit à son grand regret Calvin reçu avec honneur dans une ville célèbre, et une nouvelle église qui y avait été plantée par ses soins. Il ne laissa pourtant pas de faire tous ses efforts pour détruire l'église de Genève à laquelle il venait de donner une si dangereuse secousse ; car il suscita quelques garnements, lesquels dans le dessein de causer de nouveaux troubles, demandèrent qu'au lieu du pain commun, dont on se servait en l'administration de la Cène, on employât à l'a venir des oublies. En effet, il eût par ce moyen mis le désordre dans Genève, si Calvin sachant que plusieurs personnes dévotes étaient si choquées de ce changement, qu'elles s'abstenaient de la communion, ne les eût puissamment exhortées de ne pas troubler la paix de l'église pour une chose indifférente» Ainsi le pain sans levain fut en usage à Genève et Calvin étant rétabli dans cette ville, crut qu'il ne fallait point causer de trouble pour faire changer cette pratique , et il se contenta de donner à connaître qu'il serait plus expédient de se servir du pain commun.

Peu de temps après Calvin éteignit un plus grand mal, et qui eut eu des suites beaucoup plus fâcheuses, s'il n'y eût promptement remédié. Jaques Sadolet, évêque de Carpentras, était un homme d'une rare éloquence, mais dont il ne se servait que pour opprimer la vérité. Et comme ses mœurs étaient réglées et sa conduite honnête, le Pape le fit cardinal, afin de se servir de lui pour donner quelque couleur à la fausse doctrine qui était enseignée dans son église. Ce cardinal voyant que le peuple de Genève était privé de si excellents pasteurs, crut que cette occasion était favorable pour l'attirer à la religion romaine ; et dans ce dessein il leur écrivit une longue lettre où il déploya toute son adresse et tout son esprit pour détruire notre créance et pour établir la sienne. Alors il n'y avait personne dans cette ville qui fût capable de lui répondre, et si cette lettre eût été écrite en français, il y a apparence qu'elle eût causé beaucoup de désordre parmi des gens aussi divisés et aussi mal disposés que les Genevois l'étaient en ce temps-là. Mais Calvin oubliant toutes les injures qu'il en avait reçues, fit paraître en cette rencontre, que l'amour qu'il avait témoigné à cette église n'était pas diminué, et il répondit avec tant de force et d'éloquence à Sadolet, que ce cardinal désespérant de venir à bout de son entreprise l'abandonna entièrement.

Ce ne fut pas là la première marque que Calvin donna de la tendresse qu'il avait pour les Genevois. Car il leur fit connaître combien il s'intéressait en tous leurs malheurs, leur écrivant de Strasbourg diverses lettres, où il les exhortait à la repentance, à la paix, à la charité, à l'amour de Dieu, et leur faisait espérer qu'une lumière éclatante dissiperait bientôt les funestes ténèbres dont ils étaient couverts. Et en effet l'événement fit voir la vérité de cette prédiction. Il fit aussi alors imprimer son Institution chrétienne avec des augmentations considérables, la dédiant à Simon Grinée, son intime ami, et un écrit incomparable de la Cène du Seigneur, où cette matière est traitée avec tant de dextérité et de savoir, que quoiqu'elle ait donné lieu à une infinité de controverses , les plus pieux , et les plus savants ont embrassé son sentiment.

Il ne fut pas moins heureux à convertir plusieurs Anabaptistes que l'on lui amena de toutes parts, et entr'autres Paul Volse, lequel mourut ministre de Strasbourg, et Jean Storder, Liégeois, dont Calvin, par le conseil de Bucer, épousa depuis la veuve nommée Idillete, qui était une personne d'un grand mérite.

Voilà quelles furent les occupations de Calvin jusques à l’année 1541, en laquelle l'empereur Charles V convoqua une diète à Worms et depuis à Ratisbonne pour accorder tous les différends que la religion avait fait naître en Allemagne. Calvin y assista suivant le désir des théologiens de Strasbourg, et il est constant qu'il n'y fut pas inutile aux églises et surtout à celles de France; et qu'il fut très-agréable à Philippe Melanchthon, qui ne parlait de Calvin qu'avec éloge, l'appelant le théologien. Il acquit aussi l'estime de Gaspard Cruciger, lequel voulut conférer avec lui en particulier, et ayant connu son opinion sur l'article de la Gène du Seigneur, il déclara qu'il l'approuvait entièrement.

Or le temps étant venu auquel le Seigneur avait résolu d'avoir compassion de l'église de Genève, il fit sentir les effets de sa vengeance aux Syndics qui avaient été les auteurs du bannissement de Calvin et de ses collègues ; car l'un d'eux étant coupable d'une sédition et se voulant sauver par une fenêtre se tua ; et l'autre ayant commis un meurtre, eut la tête tranchée ; les deux autres convaincus d'avoir mal géré les affaires de la République dans un emploi important qui leur avait été commis , s'enfuirent et furent condamnés comme traîtres.

La ville s'étant purgée de cette écume et de ces ordures, commença à regretter Calvin et Farel ; et comme elle n'espérait pas de pouvoir recouvrer Farel, qui était engagé avec l'église de Neuchâtel, elle se proposa de rappeler Calvin, et envoya à Strasbourg ses députés, lesquels accompagnés de ceux de Zurich, prièrent les Seigneurs de cette ville-là de leur rendre leur pasteur. D'abord les Seigneurs de Strasbourg firent beaucoup de difficulté de leur accorder leur demande; et Calvin de son côté, quoique l'affection qu'il avait pour les Genevois n'eût reçu aucune atteinte par les mauvais traitements qu'il en avait reçus, néanmoins témoigna qu'il n'était pas en état de les suivre, soit parce qu'il avait de l'aversion pour les divisions qui troublaient leur ville , soit parce qu'il voyait que Dieu bénissait son ministère dans l'église de Strasbourg. D'ailleurs Bucer et ses collègues avaient peine à se résoudre de le perdre. Mais comme les Genevois persistaient dans leur demande, Bucer crut qu'il fallait leur prêter Calvin pour quelque temps, ses amis voyant qu'il ne voulait pas se laisser gagner, lui alléguèrent l'exemple de Jonas et le persuadèrent enfin en lui dénonçant les jugements de Dieu en cas qu'il refusât de suivre la vocation du ciel.

Mais parce que ces choses arrivèrent dans le temps que Calvin était sur le point de partir avec Bucer pour se trouver à la Diète de Ratisbonne, son retour à Genève fut un peu différé. En attendant qu'il pût remplir la place qui lui était destinée, l'église de Genève obligea celle de Berne de lui accorder le ministère de Viret, Calvin eut une satisfaction extrême d'apprendre qu'il devait avoir pour collègue un personnage duquel il pouvait tirer un grand secours pour la conduite de l'église où il était appelé.

Calvin s'étant acquitté de son devoir en la Diète de Ratisbonne s'en alla à Genève*, où il fut reçu du peuple, et surtout des Seigneurs avec des marques d'une joie inconcevable, et avec des témoignages d'une singulière affection. Toute la ville considéra son retour comme une grâce signalée que Dieu lui faisait, elle pria instamment les Seigneurs de Strasbourg de la tenir quitte de l'engagement où elle était de leur rendre Calvin dans quelque temps. Les Seigneurs de Strasbourg accordèrent ce qu'elle souhaitait, mais ce fut sous cette condition, qu'il conserverait toujours le titre de citoyen de leur ville, et qu'Userait payé de la pension qui lui avait été assignée. Calvin ne refusa pas le droit de bourgeoisie, mais comme il n'avait point d'attachement pour les biens de la terre, il ne voulut jamais recevoir la pension qui lui était offerte, quelque instance qu'on -lui fît pour l'obliger à la prendre.

Calvin n'eut pas plutôt été rendu à son église qui le demandait avec tant d'ardeur, que voyant qu'elle avait besoin de frein pour être retenue dans son devoir il protesta qu'il ne pouvait se bien acquitter de sa charge, si les Genevois en embrassant la doctrine chrétienne ne se soumettaient à un Consistoire légitime et aux lois de la discipline ecclésiastique. Ainsi il fit des règlements conformes à la parole de Dieu et agréables aux Genevois ; et qui ont toujours subsisté dans cette église quelques efforts que Satan ait faits pour les abolir. Il composa aussi un catéchisme en latin et en français, qui n'est différent de celui qu'il avait déjà fait qu'en ce qu'il est beaucoup plus étendu, et divisé en demandes et en réponses.

Au reste cet ouvrage a fait des fruits incroyables dans l'église, et il a été si bien reçu de diverses nations, que non-seulement ont l'a traduit en plusieurs langues vivantes, comme en Allemand, en Anglais, en Écossais, en Flamand, en Espagnol et en Italien, mais encore en Hébreu et en Grec.

Quant aux occupations ordinaires de Calvin , il travailla beaucoup plus que sa santé et ses forces ne semblaient le lui pouvoir permettre ; car de deux semaines il y en avait une où il prêchait tous les jours ; il faisait des leçons de théologie trois fois la semaine, et des discours à la Congrégation tous les Vendredis ; se trouvait au Consistoire tous les jours établis pour cela, visitait les malades avec beaucoup de diligence et d'exactitude; il répondait à quantité de lettres qu'on lui écrivait de toutes parts, réfutait les ennemis de la religion et composait de doctes Commentaires sur l'Ecriture Sainte. Après cela n'admirera-t-on pas comment un homme d'un tempérament si faible, a pu fournir à tant de fatigues et à de si différents travaux.

Calvin et ses deux collègues Viret et Farel vivaient ensemble avec une étroite union ; et si le commerce qu'il avait avec eux lui était utile, il est certain qu'ils en retiraient de plus grands avantages. C'était un agréable spectacle de voir ces trois grands hommes travailler avec tant de concorde à l'ouvrage céleste où ils étaient appelés ; et comme ils étaient ornés de divers dons qui leur attiraient l'admiration de tout le monde, on ne pouvait les voir et les entendre sans ressentir un plaisir extrême. Farel était remarquable par une grandeur d'âme extraordinaire et par des sentiments héroïques ; sa voix de tonnerre faisait trembler tous ses auditeurs, et ses prières étaient si ardentes qu'elles élevaient les âmes jusqu'au plus haut des deux. Viret prêchait avec une éloquence si douce et si insinuante que rien n'était capable d'interrompre l'attention de ceux qui l'é- coutaient. Calvin prononçait autant de sentences que de mots , et faisait reluire un profond savoir dans toutes ses prédications. Enfin les grâces qu'ils avaient reçues du ciel étaient si grandes et si merveilleuses, qu'il m'est venu souvent dans l'esprit, que pour faire un ministre accompli, il ne faudrait que rassembler en une seule personne les différentes qualités que chacun de ces trois illustres serviteurs de Dieu avait reçues en partage.

Mais pour revenir à Calvin, outre les occupations que nous venons de représenter, il en avait d'autres qui lui donnaient beaucoup de soin et de fatigue ; car comme le Seigneur versait sa bénédiction sur ses travaux, ils produisaient des fruits en si grande abondance, qu'il était regardé comme l'oracle du monde chrétien. De toutes parts on s'adressait à lui pour le consulter sur affaires de la religion, et l'on Voyait venir à Genève une si grande foule de personnes, que le désir de voir ce grand homme y attirait, que cette ville ne pouvait presque pas contenir tous les étrangers qui s'y rendaient de tous côtés, et que même ils y formèrent des églises Allemandes , Italiennes, Anglaises et Espagnoles.

Au reste s'il était chéri et honoré des gens de bien, il était craint et redouté par les méchants, et la malice de ses ennemis donnait beaucoup d'exercice à sa piété. Nous raconterons dans la suite tous les combats où il fut exposé afin que son courage, et sa vertu serve d'exemple à la postérité.

Pour reprendre donc notre histoire, dès que Calvin fut retourné à Genève, se sou- < venant de ces belles paroles de Jésus-Christ, qu'il faut premièrement cher citer le royaume de Dieu. Il n'eut rien tant à cœur que de faire dresser, du consentement des Seigneurs, les lois de la discipline ecclésiastique, conformément à la parole de Dieu, et que d'obliger les ministres et les citoyens à les observer et à s'y soumettre. Mais quoique ces lois eussent d'abord été approuvées de tout le monde, néanmoins insensiblement elles déplurent non-seulement à plusieurs personnes du peuple, mais encore aux principaux citoyens qui n'avaient renoncé au Pape qu'en apparence. Quelques- uns même des ministres qui étaient demeurés dans la ville après l'exil de Calvin, bien qu'ils fussent convaincus en leur conscience que les règlements de la discipline étaient justes, s'y opposaient en secret, n'osant pas le faire ouvertement. Car comme leur conduite n'était pas exempte de blâme, ils ne pouvaient souffrir que l'on réprimât leurs désordres, et que l'on les obligeât à mener une vie réglée. Ils ne manquaient pas mêmes de prétextes pour cacher leurs mauvaises intentions, et ils défendaient leurs sentiments par l'exemple des autres églises, où l'excommunication n'est pas en usage; enfin il y en avait qui disaient, que par ce moyen on prétendait rétablir la tyrannie romaine. Mais la constance de Calvin, jointe avec une merveilleuse modération surmonta toutes ces difficultés ; car il prouva par des raisons convaincantes, que l'on devait tirer de l'Ecriture Sainte, non-seulement la doctrine mais aussi la manière du gouvernement de l'église ; et il fit voir que c'était le sentiment des plus savants hommes de ce siècle, savoir d'Œcolampade, Zwingle, de Zurich, de Melanchthon, de Bucer, de Capiton et de Myconius. De plus il témoigna qu'il ne condamnait pas les églises qui n'étaient pas parvenues à ce degré de perfection, d'établir parmi elles les lois de la discipline, et qu'il ne blâmait pas les pasteurs qui croyaient que leurs troupeaux n'avaient pas besoin de ce frein pour être retenus dans leur devoir. Enfin il fit connaître clairement combien il y avait de différence entre la tyrannie du Pape et le joug de notre Seigneur Jésus- Christ ; et ainsi il persuada sans peine aux Genevois de recevoir les lois de la discipline ecclésiastique, qui furent lues en public, et approuvées par le suffrage de tout le peuple et qui depuis ont été la règle du gouvernement de l'église de Genève, et de celles de France.

Quoique ces commencements fassent heureux, toutefois Calvin voyant qu'il y avait beaucoup de difficulté à faire observer la discipline fit tous ses efforts pour retenir Farel et Viret à Genève mais ce fut inutilement, car Viret fut bientôt rappelle' à Lausanne et Farel à Neuchâtel ; et ainsi il eut lui seul presque toute la gloire d'avoir rétabli celte église.

Après leur départ, Calvin fut exposé à diverses épreuves et à de grands travaux. Car (pour passer sous silence ses malheurs domestiques), comme la persécution qui était allumée en France et en Italie avait attiré à Genève plusieurs personnes, Calvin les consolait de tout son pouvoir, et leur rendait toutes sortes de bons offices. Il n'oublia pas mêmes les fidèles qui étaient entre les griffes des lions, je veux dire des ennemis de l'évangile ; car il tâcha d'adoucir leurs douleurs et leurs maux par les lettres qu'il leur écrivit.

La ville de Genève fut en ce temps-là affligée de deux fléaux terribles, savoir de la famine et de la peste, qui est sa compagne ordinaire. Or comme il était nécessaire qu'il y eût un pasteur qui eût le soin de visiter et de consoler les pestiférés, et que la plupart craignaient de s'exposer au péril qui est inséparable de cet emploi, Calvin, Sébastien, Castellion et Pierre Blanchet, s'offrirent pour cela. C'est pourquoi on les obligea de tirer au sort, et Castellion sur qui le sort était tombé ayant refusé avec impudence de se charger de ce fardeau, Blanchet témoigna qu'il était ravi de suppléer à son défaut; et ainsi quoique Calvin voulut éprouver le sort une seconde fois les Seigneurs l'en empêchèrent.

En ce temps-là il survint beaucoup d'autres accidents fâcheux; car la controverse de la Cène du Seigneur donnait de la peine et du chagrin à Pierre Tossan, ministre de Montbéliard ; et à Bale il se trouvait plusieurs personnes qui tâchaient de renverser les fondements de la discipline ecclésiastique, quelques efforts que Myconius fît pour s'opposer à leurs pernicieux desseins. D'ailleurs l'ouvrage de Dieu qui avait été avancé à Metz, où Farel travaillait avec un succès heureux, était extrêmement retardé par la contradiction et les artifices de Caroli, dont nous avons déjà parlé. Or on comprendra aisément combien de peine ces troubles ont donné à Calvin, si l'on veut jeter les yeux sur les lettres qu'il écrivit à ces trois personnages, qu'il était obligé d'exhorter, de consoler et de secourir de ses conseils.

D'autre part, la Sorbonne plus hardie qu'elle ne l'avait jamais été, se voyant appuyée par P. Liset, premier président au Parlement de Paris, dont la mémoire est en exécration à tous les gens de bien ; la Sorbonne, dis-je, fit une entreprise que les papes et les évêques n'eussent jamais endurée, s'ils n'eussent renoncé aux principales fonctions de leur ministère pour s'en décharger sur ces vénérables docteur*. Ile osèrent donc contre toute sorte de droit divin et humain, dresser des articles de foi à leur fantaisie ; et quoiqu'il ne fût pas difficile de découvrir la fausseté des dogmes qui y étaient contenus, ils ne laissaient pas d'être approuvés par les timides et par les ignorants. Ce qui obligea Calvin à mettre au jour un écrit, où mêlant une raillerie fine avec la solidité du raisonnement, il fit voir clairement toutes les erreurs de la Sorbonne.

Cette année fut suivie d'une autre qui ne fut pas plus heureuse ; car la peste et la famine désolèrent la Savoie, et l'église fut attaquée par divers ennemis, et entr'autres par Albert Pighius, que Calvin combattit et réfuta, nonobstant les grandes occupations que la conduite de son troupeau lui donnait. Comme cet homme était un insigne sophiste, il crut qu'encore que Calvin fût un adversaire extrêmement redoutable, il ne lui serait pas malaisé de le vaincre, et qu'ainsi il signalerait son nom et obtiendrait un chapeau de cardinal pour le prix de sa victoire. Mais Calvin repoussa si vigoureusement toutes les attaques de Pighius, qu'il se trouva frustré de la récompense qu'il s'était promise et qu'il ne remporta de son entreprise que de la honte et de la confusion. Melanchthon à qui Cal vin avait dédié son livre, pour témoigner l'estime qu'il en faisait, lui écrivit diverses lettres qui furent ensuite imprimées, afin que la postérité pût avoir des preuves convaincantes pour réfuter les calomniateurs de ces hommes illustres. On pourra aussi voir par la lettre que Calvin écrivit à l'église de Montbéliard, quelle réponse on doit faire à ceux qui l'accusaient d'une excessive sévérité en l'exercice de la discipline ecclésiastique.

Quelque temps après, Calvin fit connaître le sentiment qu'il avait des lois ecclésiastiques qui avaient été faites à Neuchâtel ; et dans Genève il eut affaire à Castellion qui était un homme opiniâtre, abondant en son sens, et qui sous une modestie apparente, cachait une ambition impertinente et ridicule. Or parce que Calvin n'avait pas approuvé les fautes dont la version de la Bible faite par Cas talion était remplie, il en conçut une si grande indignation , qu'ayant osé soutenir que le Cantique des Cantiques était une chanson impure, et qu'elle devait être rayée du Canon des Ecritures ; il vomit des injures atroces contre Calvin et ses collègues qui faisaient voir l'impiété de son sentiment, et comme il n'était pas juste qu'ils souffrissent ses emportements, ils s'en plaignirent au Conseil, où Castellion ayant défendu sa cause aussi longtemps qu'il le pouvait souhaiter , fut condamné comme calomniateur et chassé de la ville avec infamie.

Au reste, l'empereur Charles V ayant ordonné qu'en attendant [un synode œcuménique qu'il promit de convoquer dans peu, les catholiques et les protestants demeureraient en l'état où ils se trouvaient, et que l'on n'innoverait rien en matière de religion, le pape Paul III fut si aigri contre lui, qu'il lui écrivit un bref dans lequel il se plaignait fortement de ce qu'il égalait les catholiques aux hérétiques, et jetait la faucille dans la moisson d'autrui. Calvin voyant que dans ce bref la vérité était blessée et l'innocence outragée, se crut obligé de repousser les attaques du Pape. Comme alors la diète impériale se tenait à Spire, Calvin écrivit à cette assemblée une lettre où il prouva la nécessité qu'il y avait de réformer l'église, et où cette matière est traitée avec tant de force et d'évidence, qu'il ne s'est rien fait en ce siècle qui puisse égaler l'excellence de cet admirable écrit.

Cette même année il composa un livre pour réfuter les erreurs des Anabaptistes et des libertins, lesquels ont renouvelle les hérésies les plus monstrueuses de l’antiquité, et il les combattit avec des raisons si fortes qu'il est impossible de les lire avec attention sans avoir de l'horreur pour une doctrine si détestable. Cependant cet écrit irrita la reine de Navarre contre Calvin ; car bien qu'elle ne fût pas infectée de leurs erreurs, toutefois elle était si préoccupée du mérite de Quintin et de Pocquet les chefs les plus fameux de cette secte que Calvin avait nommés dans son livre, qu'elle les croyait les plus gens de bien du monde, et elle avait tant d'affection pour eux, qu'on ne pouvait les attaquer sans lui faire une plaie profonde.

Calvin ayant su que cette princesse soutenait ces sectaires, il lui écrivit avec tant d'adresse et de prudence, que conservant le respect qui lui était dû, tant à cause de sa dignité que de divers bienfaits dont elle avait comblé l'église, il ne laissa pas de lui parler avec une hardiesse et une liberté digne d'un courageux serviteur de Dieu, et de lui représenter le tort qu'elle avait de défendre des gens de cette sorte. Ainsi il soutint l'honneur de son ministère, et ses soins furent si heureux que cette exécrable secte, qui avait commencé à se répandre dans la France, fut renfermée dans la Hollande et les pays circonvoisins.

Ces travaux ne furent pas plutôt achevés qu'il se trouva engagé en de nouveaux combats beaucoup plus rudes et plus fâcheux. Car comme si la peste, cet horrible fléau de Dieu, ne suffisait pas pour dépeupler la ville de Genève, et tout le voisinage ; quelques misérables dont l'on se servait pour avoir soin des pestiférés, et pour parfumer leurs maisons, possédés d'une avarice exécrable conjurèrent entre eux la désolation et la ruine entière de Genève, et pour venir à bout de leur dessein , ils firent un onguent empoisonné, duquel ils frottaient non-seulement les portes et le seuil de toutes les maisons, mais toutes les autres choses qu'ils pouvaient toucher et ainsi répandaient l'infection de tous côtés d'une manière épouvantable. Ils s'étaient même engagés par serment de ne point révéler les complices de leur crime, à quelques tourments qu'ils fussent exposés, se donnant au démon, en cas qu'ils vinssent à manquer à leur injuste promesse. Plusieurs de ces malheureux furent pris et souffrirent le supplice qui était dû à l'énormité de leur crime. Mais on ne saurait représenter combien cette ruse de Satan attira d'envie et de calomnie sur Genève, et principalement sur Calvin; car on le voulait rendre responsable de toutes les actions des Genevois, comme s'il eût été le maître dans une ville où bien loin de gouverner, il y avait tant de personnes qui s'opposaient à ses justes desseins.

Cette même année fut noircie par cette cruelle boucherie que le parlement d'Aix fit des Vaudois de Mérindol, de Cabrières et de beaucoup d'autres lieux de Provence. La fureur de leurs ennemis alla jusqu'à cet excès que non-seulement ils égorgèrent une infinité de ces misérables, sans épargner ni âge, ni sexe, mais qu'ils brûlèrent entièrement leurs villages. Ceux qui purent échapper de ce carnage se réfugièrent à Genève, où ils furent consolés et fortifiés par Calvin à qui leur malheur était d'autant plus sensible , qu'il avait déjà pris un soin particulier d'eux, les instruisant par ses lettres, et leur envoyant des pasteurs ; et que même par son intercession auprès des princes d'Allemagne et des Suisses il les avait garantis d'une infinité de dangers.

La controverse de la Cène du Seigneur fut aussi renouvelée en ce temps-là; Osiander, homme vain et superbe , et d'un esprit monstrueux, ayant rallumé le feu de la discorde qui semblait entièrement éteint. Calvin fit ce qu'il put pour terminer ce différend ; et pour cet effet il écrivit diverses lettres, que l'on peut voir dans le recueil qui en a été imprimé. Mais comme Osiander était un emporté, il ne voulut pas écouter les sages conseils de Calvin et de Melanchthon.

Cependant la peste qui augmentait de jour en jour dans Genève, y enlevait plusieurs gens de bien. Calvin se servant de l'occasion de ce temps calamiteux, prêcha avec véhémence contre le vice, et surtout contre la fornication que le châtiment du ciel n'avait pu faire cesser. Mais si d'un côté les âmes pieuses louaient son zèle, de l’autre, un petit nombre de ceux qui avaient le plus de pouvoir sur l'esprit du peuple, s'opposaient aux bons desseins des personnes qui avaient déclaré la guerre aux vices ; et ce désordre dura jusqu'à ce que ceux qui en étaient les auteurs se précipitent eux-mêmes dans les malheurs dont nous parlerons ensuite.

En ce temps-là deux accidents fâcheux causèrent un extrême déplaisir à Calvin : car un certain garnement*, qui bien que jeune ne laissait pas d'être consommé en toute sorte de finesse et de ruse, après avoir contrefait l'ermite en France, s'en revint à Genève où il était né. Comme Calvin avait une sagacité admirable pour connaître le naturel de toutes sortes de personnes, il découvrit bientôt ce que cet homme avait dans le cœur, quelque soin qu'il prît de cachersesvir.es sous de belles apparences. C'est pourquoi Calvin le reprit d'abord en particulier avec beaucoup de douceur, et voyant que ses avis charitables lui étaient inutiles, et que sa fierté et son insolence augmentaient de jour en jour, il entreprit de le réprimer dans la Congrégation, mais cet hypocrite bien loin de profiter de ses réprimandes tâcha de s'appuyer de la protection de ceux dont Calvin avait accoutumé de censurer les vices ; et l'un des pasteurs étant venu à mourir , il eut même la hardiesse de briguer sa place. Les Seigneurs ayant voulu connaître de sa demande, Calvin s'y opposa; et ayant fait voir combien une conduite de cette nature était contraire à la parole de Dieu, il obtint par la permission du Conseil que l'on s'en tiendrait aux règlements de l'église.

Il y avait aussi alors en France certaines personnes, qui ayant renoncé à la foi par la crainte de la persécution, se flattaient de cette pensée qu'il n'y avait point de mal de demeurer dans la communion extérieure de l'église romaine pourvu que l'on embrassât la véritable religion dans le fond du cœur. Et parce que Calvin qui condamnait une créance si pernicieuse, passait dans leur esprit pour un homme dont la sévérité allait jusqu'à l'excès, il fit voir clairement que son opinion était conforme, non-seulement à celle des pères de l'église, mais encore à la doctrine des plus doctes théologiens de ce siècle, savoir de Melanchthon , de Bucer, de Martyr et des ministres de Zurich ; et ainsi il étouffa cette erreur, en sorte que depuis, toutes les personnes pieuses ont eu de l'horreur pour les Nicodémites ; car c'est ainsi que l'on appelle ceux qui défendent leur dissimulation par l'exemple de Nicodènae.

L'année qui suivit*, Calvin ce goûta pas plus de douceur, et ne jouit pas d'un plus grand repos. En effet, il fut obligé de rassurer les esprits des Genevois, que les desseins de l'empereur Charles V contre la religion, avaient épouvantes, et qui craignaient que leur ville ne fût consumée par les incendiaires, que leurs ennemis avaient gagnés pour y mettre le feu. Mais outre les soucis que la crainte de tous ces maux lui donnait, il fut percé d'une douleur bien rive voyant l'état déplorable de Genève, et que les scélérats dont elle fourmillait, bien loin de pouvoir être domptes par tant de châtiments, empiraient tous les jours et s'emportaient à de plus grands et plus horribles excès.

Ces gens-là avaient pour chef un homme rempli de vanité, d'ambition et d'audace appelé Amé Perrin, qui par le suffrage de tout le peuple avait été fait capitaine général. Cet homme sachant bien que lui et ses semblables ne pouvaient pas subsister, tant que les lois seraient en vigueur , et surtout, tant que Calvin foudroierait leurs vices et leurs dérèglements ; il fît connaître cette année ce qu'il avait projeté de longue main ; et parce que ses pernicieux desseins ne furent pas plutôt découverts qu'ils furent réprimés par les Seigneurs , il se tint quelque temps en repos, mais c'était afin d'éclater plus ouvertement et de faire paraître sa méchanceté avec plus d'insolence qu'il n'avait encore fait ; car bientôt après l'.un des Seigneurs (poussé comme on l'a crû par deux ministres qui étaient su jets au vin, et qui avaient juste sujet de craindre la sévérité des lois), accusa Calvin d'enseigner une fausse doctrine. Mais bien loin que la malice de ses ennemis eût aucun avantage sur lui, il fut pleinement justifié de cette calomnie, son accusateur ayant été condamné comme infâme, et les deux faux ministres déposés. Or l'incendie qui avait été éteint l'année dernière se ralluma avec plus de force celle-ci ; et en ce siècle il n'y a point eu de temps plus calamiteux et plus déplorable, car l'Allemagne fut réduite à cette extrémité que ses villes s'étant rendues à l'empereur , ou ayant été prises par force, elle vit en un moment la ruine d'un ouvrage qui était le fruit de plusieurs années, et que ceux-là étaient estimés heureux qu'une mort avancée avait empêché d'être les spectateurs de cette lamentable désolation. On ne peut pas douter que toutes ces calamités ne causassent une douleur extrême à Calvin ; puis qu.il est certain que ce grand homme, dans le temps même que les églises jouissaient d'une paix profonde, prenait autant à cœur l'intérêt des plus éloignées que si elles eussent été commises à ses soins. Outre qu'il ne pouvait apprendre que ces hommes illustres, Melanchthon, Bucer et Martyr, ses plus chers amis étaient exposés aux derniers périls, sans être pénétré d'une extrême affliction. Quelque grands pourtant que fussent ces malheurs, il les supporta tous avec un courage héroïque ; et quoiqu'il fût persécuté par les méchants avec beaucoup de fureur, ils ne purent jamais ébranler sa constance ni donner aucune atteinte à sa vertu.

Pour retourner aux combats où Calvin fut exposé à Genève, il faut remarquer qu'il s'attachait principalement à faire voir que la religion ne consiste pas en une simple spéculation, maïs en la pratique des vertus qu'elle nous enseigne ; et qu'ainsi il était inévitable qu'il ne s'attirât la haine de ceux qui avaient déclaré la guerre à la piété et même à leur patrie. Perrin était le chef de tous ces gens-là, et comme ils étaient résolus de se porter aux dernières extrémités, et de faire tous leurs efforts afin que la connaissance des scandales et des peines spirituelles qui leur étaient dues, fut ôtée au Consistoire et attribuée aux Seigneurs. Le Consistoire aussi de son côté demandait avec grande instance que les lois ecclésiastiques fussent observées puisqu'elles étaient conformes à la parole de Dieu, et implorait l'assistance des Seigneurs, pour faire valoir le droit de l'église et pour empêcher qu'elle ne fût opprimée par les méchants.

Cette cause ayant été contestée, le Conseil prononça en faveur du Consistoire et confirma les règlements de la disciplinent Perrin après s'être exposé aux plus grands dangers ne remporta nul autre avantage de son audace et de sa méchanceté que de se voir rayé du nombre des Seigneurs, et privé de sa charge de capitaine-général.

Quoique cette affaire eût été traitée devant les Seigneurs, on ne saurait concevoir combien Calvin prit de soin et de peine pour obtenir le succès qu'il souhaitait, car elle était poursuivie avec tant de chaleur de part et d’autre, que peu s'en fallut qu'un jour, au Conseil des Deux- Cents, on n'en vînt aux mains et qu'on ne s'entretuât. Mais comme les parties étaient sur le point de se porter aux dernières extrémités, Calvin et ses collègues survinrent, et quoiqu'il sût que les factieux en voulaient surtout à sa personne, il ne laissa pas de se jeter au milieu des épées, et ainsi il calma heureusement cet orage. Après quoi il témoigna combien il avait d'horreur pour leurs violences et pour leurs emportements ; et il les censura avec autant de véhémence que leurs crimes le méritaient, les menaçant des plus terribles jugements de Dieu.

L'on reconnut bientôt après que ces menaces n'avaient pas été prononcées en vain. Car l'un des séditieux ayant affiché à la chaire du temple, un satyre dans laquelle il avait écrit plusieurs injures atroces contre le sacré ministère et contre Calvin, disant entr'autres choses qu'il fallait le précipiter dans le Rhône ; il fut livré à la justice ; et ayant été convaincu de beaucoup de blasphèmes, il fut condamné à la mort contre l'attente de tout le monde. Après qu'il eut été exécuté, on trouva un billet écrit de sa main où il s'en prenait ouvertement à Moïse, et même à notre Seigneur Jésus-Christ; et comme l'impiété se communique facilement, il n'y a point de doute que si ce monstre n'eût été promptement étouffe, il n'eût répandu son venin sur un grand nombre de personnes.

Pendant tous ces troubles, Calvin composa un livre intitulé Y Antidote, contre la doctrine qui est contenue aux sept premières sections du Concile de Trente, et il écrivit à l'église de Rouen pour la fortifier contre les artifices et les erreurs d'un certain moine de l'ordre de Saint François, lequel avait dessein d'infecter ce troupeau de l'hérésie de Carpocrate qui a été renouvelée par les libertins de ce temps.

La faction dont nous venons de parler, quoiqu'elle semblât entièrement détruite, ne laissa pas de causer de nouveaux désordres, le démon s'étant servi pour cet effet (ce qui paraîtra incroyable) de ceux qui travaillaient avec le plus d'ardeur à remédier à ce mal, savoir de Farel et de Viret. Car ces deux personnages étant venus à Genève au commencement de cette année, avaient fait un excellent discours aux Seigneurs pour les exhorter à l'union et à la paix ^ et comme Calvin ne souhaitait autre chose, sinon que les méchants renonçassent à leurs vices, et que Perrin cachait avec adresse ses mauvaises intentions afin de recouvrer le poste qu'il avait perdu, on crut que ces désordres étaient entièrement finis. Mais peu de temps après on vit que les gens de bien avaient été abusés, car Perrin ayant été rétabli, certains scélérats eurent l'audace de prendre ouvertement sur leurs pourpoints la figure de la croix afin de pouvoir se reconnaître les uns les autres ; quelques-uns d'eux osèrent même donner à leur chien le nom de Calvin j d'autres changeaient le nom de Calvin en celui de Caïn ; et enfin il y en avait plusieurs qui disaient hautement que l'aversion qu'ils avaient pour lui les obligeait de s'abstenir de la Sainte-Cène. Mais Calvin et ses collègues censurèrent généreusement tous ces gens-là, et les Seigneurs les ayant cités, prononcèrent en faveur de l’innocence, et en cette rencontre elle triompha de tous ses ennemis. Après quoi l'amnistie fut solennellement jurée et publiée.

Mais l'on connut bientôt que cette réconciliation était feinte et que Perrin n'y avait donné les mains que pour pouvoir obtenir le syndicat afin d'avoir le moyen de causer un bouleversement général dans la ville. Cependant Calvin ne laissa pas de continuer ses travaux ordinaires, et comme s'il eût joui d'une parfaite tranquillité il composa de doctes Commentaires sur les épîtres de Saint Paul, et il réfuta avec des raisons invincibles l'Interim qu'il croyait n'avoir été inventé que pour causer la ruine entière des églises d'Allemagne, enseignant en même temps la véritable méthode de réformer l'église. Enfin comme plusieurs personnes faisaient beaucoup de cas de l'astrologie judiciaire il en montra la vanité et la fausseté dans un livre très- poli et très-élégant qu'il fit sur cette matière. Ayant reçu une lettre très-obligeante de Brentius, qui était alors à Bale, il le consola avec beaucoup de tendresse, et il eut été à souhaiter que Brentius eût toujours conservé les sentiments qu'il témoignait avoir en ce temps-là, et qu'il n'eût pas rompu les liens qui l'attachaient à Calvin. Il écrivit aussi à Bucer qui était en Angleterre, et après l'avoir exhorté avec beaucoup de franchise de faire connaître plus ouvertement son opinion sur la controverse de la Cène du Seigneur, il lui renouvela les assurances d'une sincère et d'une ardente amitié. Il donna aussi au duc de Sommerset, protecteur d’Angleterre, des avis si importuns et si utiles que l'église de ce pays-là eût évité beaucoup de malheurs si elle y eût fait les réflexions qu'elle devait.

Pendant tous les combats que nous avons représentés, l'église de Genève croissait d'une manière merveilleuse, et comme sa prospérité causait un chagrin extrême au démon et aux médians, elle excitait Calvin à recevoir avec toutes sortes de marques de tendresse, les fidèles qui étaient bannis de leur pays pour la cause dé l'Evangile, et l'obligeait à redoubler les soins et les empressements qu'il avait pour eux. Et Dieu donna un succès si heureux aux travaux de Calvin, que l'année suivante la faction des séditieux fut presque entièrement abattue, et qu'elle demeura sans force, et sans mouvement. Et certes il avait besoin de cette trêve ; car il reçut une affliction très-sensible par la perte de sa femme qui était une personne d'une vertu et d'un mérite singulier. Mais quoiqu'il fût extrêmement touché de ce malheur, il le supporta avec une constance qui peut servir d'exemple à tous ceux qui sont exposés à une semblable épreuve.

Les églises de Saxe n'étant pas d'accord entr'elles touchant la nature et l'usage des choses indifférentes, consultèrent Calvin, qui déclara franchement l'opinion qu'il avait sur cette matière, et comme Melanchthon était accusé (quoique sans aucun sujet) d'avoir des sentiments trop relâchés sur cette question, il l'averti: aussi de son devoir.

Au reste, si d'un coté Dieu châtiait tes- églises d'Allemagne par le fléau de la discorde, de l'autre il fit sentir lés effets de ses compassions aux églises suisses ; car Calvin et Farel s'étant transportés à Zurich, y réglèrent tous les différends que la doc- trine des sacrements avait pu faire J naître parmi eux. On convint donc de certains articles du consentement des églises des Suisses et des Grisons ; et cet accord lia si étroitement l'église de Zurich avec celle de Genève, que depuis rien n'a été capable de troubler cette union, et qu'il y a lieu d'espérer qu'elle durera jusqu'à la fin du inonde.

Environ ce temps-là, Calvin écrivit deux lettres remplies d'une profonds érudition à Lelius Socin de la ville de-Sienne, lequel mourut à Zurich après y avoir fait un long séjour. Cet homme avait tâché de cacher ses erreurs à tout le mondé, et même il avait trompé Melanchthon, Calvin et Joachim Camerarius, qui lui a donné un témoignage honorable dans la vie de Melanchthon; mais alors Calvin fit connaître que c'était un esprit dangereux, et qu'il traitait les matières de religion en Académicien. ; et après la mort de Socin on découvrit qu'il était en partie l'auteur de la doctrine abominable qui est comprise dans le livre qui fut publié sous le nom de Bellius, et qu'il favorisait les blasphèmes de Castellion, de Servet et d'Ochin ; et que dans un Commentaire qu'il avait fait sur le premier chapitre de l'évangile selon Saint-Jean, il avait surpassé l'impiété de tous les hérétiques, qui avaient corrompu ce divin endroit de l'Ecriture-Sainte.

Ainsi s'acheva cette année que l'on peut appeler heureuse si on la compare avec les précédentes, et dont je me souviens en cet endroit avec d'autant plus déplaisir, que ce fut en celle-là que suivant le conseil de Calvin je commençai mes fonctions ecclésiastiques à Lausanne.

La suivante fut remarquable par la tranquillité des églises et par les règlements qui furent faits à Genève. Car le Consistoire de cette ville résolut que les ministres ne se contenteraient pas d'instruire le peuple parleurs prédications, mais qu'en certaines saisons de l'année ils iraient dans toutes les maisons, accompagnés d'un dizenier et d'un ancien, pour expliquer la doctrine chrétienne et pour obliger chaque fidèle de rendre raison de sa foi ; et ces visites particulières furent si utiles à l’église, qu'on ne saurait dignement exprimer combien de fruit elles produisirent.

On ordonna aussi que la célébration de la naissance de notre Seigneur Jésus-Christ serait renvoyée à quelques jours après la Noël, et qu'on n'observerait point d'autres fêtes que le dimanche. Ce règlement choqua si fort plusieurs personnes qu'il y en eut qui pour rendre Calvin odieux à tout le monde l'accusèrent d'avoir même aboli le jour du dimanche ; cependant bien loin que les ministres fussent les auteurs de ce changement, il est certain qu'il avait été fait à leur insu, et que Calvin crut que pour l'intérêt du peuple il ne fallait pas s'en plaindre ; et parce que cette nouveauté scandalisa bien des gens , Calvin écrivit alors un livre intitulé des Scandales , qu'il adressa à Laurent de Normandie son fidèle et ancien ami.

Cette année ne fut pas si heureuse que les deux précédentes : car outre que la mort de Bucer et celle de Jacques Vadian, consul de Saint-Gall, personnages d'une vertu singulière et d'une grande érudition, donnèrent une affliction très - sensible à Calvin, et à toute l'église; la faction des séditieux qui avait demeuré longtemps assoupie se renouvela tout-à-coup et causa des maux et des désordres inconcevables : car non-seulement ils disaient tout haut qu'il ne fallait pas accorder le droit de bourgeoisie aux étrangers qui se venaient réfugier à Genève, mais encore pour faire affront à Calvin, l'ayant rencontré un jour comme il revenait de prêcher, ils le poussèrent au milieu de la rue et faillirent à jeter Raimond, son collègue, du pont du Rhône en bas. Enfin ils excitèrent un horrible tumulte au temple de Saint Gervais, parce que le ministre (suivant le règlement qui avait été fait pour de bonnes raisons) avait refusé de donner le nom de Balthasar à un enfant que l'on présentait au Baptême. Calvin ne pouvant donner remède à tous ces maux, les souffrit avec une résignation chrétienne et une patience invincible.

Mais ce ne fut pas la fin des désordres de Genève, car en ce temps-là, elle fut attaquée d'un nouveau malheur. Celui qui en fut la cause s'appelait Hiérome Bolzec, lequel ayant quitté le froc avait conservé l'esprit et les inclinations d'un moine. Cet homme après avoir affronté la duchesse de Ferrare, fut chassé de sa cour, et s'étant fait recevoir docteur en médecine se retira à Genève. Mais comme il vit qu'il ne réussissait pas en la profession qu'il avait embrassée, il voulut acquérir la réputation d'un grand théologien; et pour cet effet il s'avisa de corrompre le dogme de la prédestination par une doctrine fausse et absurde, et il fut assez hardi pour la soutenir dans l'assemblée de la Congrégation. Calvin essaya d'abord, avec toute la douceur possible, de lui faire connaître ses erreurs, et ensuite lui ayant parlé en particulier il tâcha de le ramener de son égarement ; mais Boîzec, soit qu'il fût possédé par une ambition de moine, ou poussé par les séditieux, qui ne perdaient aucune occasion de susciter des ennemis à Calvin ,

Bolzec, dis-je, en présence de toute la Congrégation, (où l'on expliquait le verset 47 du chap. 8 de Saint Jean) soutint le franc arbitre et la prévision des bonnes œuvres comme nécessaires pour le décret de l'élection, et il eut même l'insolence de proférer des injures contre la véritable doctrine.

Ce qui augmenta son audace, c'est qu'il crut que Calvin était absent, parce qu'il ne l'avait pas vu assis à sa place ordinaire. Car comme l'action était commencée quand Calvin arriva, il demeura dans la foule des auditeurs. Mais Bolzec n'eut pas plutôt achevé son discours, que Calvin se montra tout-à-coup, et quoiqu'il parlât sans préparation il attira l'estime et l'admiration de tous ceux qui l'écoutaient ; car il lui allégua tant de passages de l'Ecriture-Sainte, et tant de témoignages de Saint Augustin ; il le réfuta par tant de raisons sans réplique; il le convainquit avec tant de force et d'évidence, que quelque impudent que fût ce moine défroqué, il se retira couvert de honte, et de confusion ; et comme il y avait alors dans l'assemblée l'un des assesseurs de la justice, il le fit, mettre en prison. Ensuite de quoi, les Seigneurs, après avoir demandé l'avis des églises de Suisse, le déclarèrent coupable de sédition et de pélagianisme, et le chassèrent de la ville, le menaçant que s'il était trouvé dans leur territoire il serait fustigé.

Bolzec se retira depuis à une ville du voisinage et y causa de grands désordres, et enfin ayant été chassé par deux diverses fois du canton de Berne, il s'en alla en France; et comme il espérait que les églises de ce royaume jouiraient d'un calme assuré, il n'y fut pas plutôt qu'il fit tous ses efforts pour parvenir à la charge du saint ministère, témoignant un sincère repentir et un désir extrême de se réconcilier avec l'église de Genève. Mais voyant la persécution rallumée en France, il s'attacha de nouveau à l'étude de la médecine, et renonçant à notre religion il se rangea du parti de nos adversaires.

Cependant les ministres de Genève, dans une assemblée publique déclarèrent et établirent la véritable doctrine de la prédestination et approuvèrent l'écrit que Calvin avait fait pour expliquer cette matière. Satan n'ayant obtenu autre chose par les désordres qu'il avait causés, que de procurer l'éclaircissement d'un point de la religion chrétienne, qui était auparavant très-obscur et que de le rendre très-intelligible à tous les amateurs de la vérité.

Au reste l'on vit bientôt après combien grand était l'incendie que cet homme pernicieux avait allumé ; car bien que son opinion eût été condamnée par le suffrage commun de toutes les églises , toutefois d'un côté la difficulté de cette question, qui n'avait pas été bien éclaircie par les anciens , excitait les esprits curieux à l'étudier ; et de l'autre, les séditieux se voulurent servir des troubles que cette dispute faisait naître, pour chasser Calvin de la ville et pour le détruire entièrement. En effet, on ne saurait représenter combien il arriva de désordres, non-seulement dans Genève, mais encore dans le voisinage; et il semblait que le démon eût sonné le tocsin pour exciter tous les hommes à la discorde. Car encore que les pasteurs des principales églises fussent d'accord ensemble, et enseignassent la même doctrine, il y en avait pourtant quelques-uns du canton de Berne qui disaient que Calvin faisait Dieu auteur du péché, ne se souvenant pas que ce dogme impie avait été fortement réfuté par Calvin dans un livre qu'il avait fait exprès contre les libertins. D'ailleurs, Castellion enseignait à Bale le pélagianisme assez ouvertement, quoiqu'il fît tous ses efforts pour cacher sa méchanceté sous une belle apparence; et Melanchthon, après avoir expressément approuvé le livre de Calvin contre Pighius, semblait accuser les Genevois de vouloir introduire dans l'église la créance du destin des Stoïciens. Je ne parle point des catholiques romains, qui renouvelèrent alors les mêmes calomnies, que l'on avait si souvent réfutées. Toutes ces choses perçaient le cœur de Calvin d'une douleur bien vive, et son affliction était d'autant plus grande, qu'en certains endroits l'erreur eut le pouvoir d'employer l'autorité publique pour fermer la bouche à ceux qui soutenaient la vérité.

Or cette controverse dura plusieurs années ; et en celle-ci elle suscita contre Calvin cet ermite défroqué dont nous avons déjà parlé, lequel n'ayant pu parvenir à la charge du saint ministère, avait embrassé la jurisprudence et était devenu l'avocat des séditieux. Cet homme se voyant soutenu par les médians, voulut disputer contre Calvin au Conseil, où la cause fut agitée avec beaucoup de chaleur; mais comme Calvin n'appuyait son sentiment que sur l'autorité de la raison et de l'Ecriture, et que son adversaire n'était armé que d'impudence , l'événement de cette dispute lui fut avantageux, et la vérité triompha de l'erreur, les écrits de Calvin ayant été reconnus pour orthodoxes , par le suffrage même de ceux qui l'avaient condamné. Il ne faut pas taire en cet endroit le repentir que cet ennemi de Calvin témoigna à l'article de la mort ; car comme il eut fait connaître le déplaisir qu'il ressentait d'avoir si maltraité Calvin, et que sa conscience ne pouvait jouir d'aucun repos s'il ne se réconciliait avec lui, Calvin le consola avec beaucoup de douceur et de tendresse, et lui rendit toutes sortes d'offices de charité jusques à son dernier soupir.

Cependant les désordres augmentèrent si fort dans Genève, que les séditieux qui faisaient leur dernier effort, faillirent à détruire entièrement et l'église et la république; car ayant opprimé par leurs menaces et par leur nombre tous ceux qui voulaient soutenir la liberté, ils chassèrent du Conseil plusieurs Seigneurs, ils cassèrent les anciens édits qui étaient les fondements de l'Etat ; ils désarmèrent tous les étrangers, leur permettant seulement de porter l’épée, lorsqu'ils sortiraient de la ville ; et comme personne ne s'opposait à leurs injustes entreprises, il ne leur restait plus rien à faire que de se rendre les maîtres absolus, ainsi qu'ils l'avaient si souvent projeté.

Il survint même un autre désordre par une occasion que le démon fit naître ; car Michel Servet, cet ennemi de la sainte Trinité, ce monstre exécrable, qui semblait avoir renouvelé toutes les hérésies les plus absurdes et les plus impies qui soient jamais montées dans- l'esprit des hommes ; après avoir exercé la médecine en divers endroits, répandu son impiété sous le nom de Michel de Villeneuve, et même fait imprimer un gros livre rempli de blasphèmes, fut mis en prison à Vienne en Dauphiné, d'où s'étant sauvé, il vint malheureusement à Genève. Il était dans le dessein de ne pas s'y arrêter, et de s'en aller à Bale ; mais la providence de Dieu voulut, qu'ayant été reconnu de plusieurs qui l'avaient vu ailleurs, il fut saisi par l'ordre des magistrats, convaincu d'une infinité d'impiétés et de blasphèmes horribles, et brûlé tout vif, suivant l'avis des églises suisses, sans que ce malheureux donnât la moindre marque de repentance. Or pour savoir combien il importait que cet impie fût puni, et combien sa doctrine était pernicieuse, on n'a qu'à jeter les yeux sur le livre abominable dont nous venons de parler.

Pendant que l'on examinait le procès de Servet, l'un des séditieux nommé Bertelier, qui était un homme de la dernière impudence, ayant été suspendu de la Cène par le Consistoire, demanda aux Seigneurs qu'il leur plût de l'absoudre de la peine qu'il avait encourue. Or comme ils ne pouvaient lui accorder ce qu'il souhaitait, sans fouler aux pieds toutes les lois de l'église, et sans la détruire entièrement, Calvin suivant la charge qu'il en avait, au nom du Consistoire, s'opposa fortement à ses injustes prétentions, et après avoir montré que le magistrat doit être le protecteur et non le destructeur des lois ecclésiastiques , il fit voir par une infinité de raisons convaincantes la justice de la cause qu'il soutenait. Il arriva pourtant que les clameurs et les fausses raisons de ceux qui disaient que le Consistoire en certaines rencontres usurpait l'autorité du magistrat, prévalurent contre la justice, de sorte que le Conseil jugea qu'après qu'une personne avait été suspendue par les ministres et les anciens, il avait le pouvoir de l'absoudre, et de lui accorder la permission de communier. Conformément à cette ordonnance, Bertelier fut déchargé par les Seigneurs de l'excommunication que le Consistoire avait prononcée contre lui.

Cependant Perrin, et ceux de sa faction, espéraient de deux choses l'une ; ou que Calvin n'obéirait pas aux ordres des Seigneurs, et qu'ainsi il serait aisé de le perdre , et de le faire condamner comme un criminel d'état, ou bien que s'il obéissait, toute l'autorité du Consistoire, c'est-à- dire , la digue qui réprimait leurs méchancetés et leurs débordements serait bientôt renversée. Mais Calvin ayant été averti de cette ordonnance, deux jours avant la

Cène de Septembre, fit paraître un courage intrépide le Dimanche suivant, et après avoir prêché avec véhémence contre ceux qui méprisent les sacrés mystères, je veux, dit il, imiter ï exemple de Saint Chrysostome, et comme lui je m'exposerai plutôt à la mort que de donner les choses saintes à des profanes, qui ont été déclarés indignes de communier au corps de Jésus-Christ. Quelque méchants et déréglés que fussent les ennemis de Calvin, ces paroles eurent tant de pouvoir sur leur esprit, que Perrin envoya quelqu'un en secret à Bertelier, pour lui dire qu'il ne s'approchât point de la Sainte Table, et l'on participa aux saints mystères avec un silence et une frayeur si religieuses -, qu'il semblait que Dieu assistait d'une manière visible au milieu de l'église. L'après-dîner du même jour, Calvin expliquant ce bel endroit des Actes des Apôtres , où l'adieu de Saint Paul aux Ephésiens nous est représenté, témoigna qu'il savait le respect qui est dû aux magistrats, et qu'il ne prétendait pas combattre contre les puissances établies de Dieu ; exhorta l'assemblée de retenir constamment la doctrine qu'il leur avait annoncée ; et prenant congé de ses auditeurs , comme si c'eût été la dernière fois qu'il leur devait parler : Puisque je suis obligé de vous quitter f mes Frères, dit-il, qu'il me soit permis en cette rencontre de me servir de ces belles paroles de l'Apôtre : Je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce. Ce discours non seulement confirma les gens de bien dans l'amour de la vertu et de la piété, mais il porta la terreur dans l'âme de tous les scélérats qui avaient conspiré la perte de Calvin.

Le lendemain, Calvin et ses collègues accompagnés de tout le Consistoire demandèrent au Conseil des Deux-Cents qu'il lui plût de les ouïr en présence du peuple, quand il s'agirait d'abroger une loi que le peuple aurait faite. Sur quoi, comme les esprits étaient dans une disposition bien différente de celle où ils se trouvaient auparavant, le Conseil résolut de suspendre l'exécution de son décret, et de consulter les églises suisses ; et que pendant ce temps, les lois qui étaient en usage subsisteraient en leur vigueur. Ainsi cet orage fut écarté et non pas apaisé ; et depuis, ces séditieux laissant Calvin en repos, tournèrent leur rage contre Farel ; car étant venu à Genève, et croyant que son âge et les longs et importants services qu'il avait rendus à leur église, lui donnaient beaucoup d'autorité sur eux, il les censura fortement dans une de ses prédications. Mais ces gens- là se plaignirent hautement que Farel leur avait fait une injure atroce, et il ne fut pas plutôt de retour à son église, qu'ils le firent citer à Genève pour l'obliger de rendre raison de sa conduite ; ayant pour cet effet obtenu des lettres des Seigneurs de cette ville, par lesquelles ils priaient ceux de Neuchâtel de permettre que Farel comparût à l'ajournement qui lui était donné. Farel s'étant présenté à cette assignation se trouva dans un très-grand danger, car les factieux étaient extrêmement irrités contre lui , et ils criaient avec une fureur horrible qu'il méritait qu'on le jetât dans le Rhône; mais un jeune homme hardi et courageux, ayant fait connaître à Petrin, que si Farel, le père commun des citoyens, souffrait quelque mauvais traitement, sa personne ne serait pas en sûreté dans la ville, et ensuite tous ceux qui étaient bien intentionnés s'étant joints à ce jeune homme , les séditieux furent si épouvantés , qu'ils demandèrent pardon de leur emportement et de leur violence ; après quoi Farel ayant eu audience fut pleinement justifié.

Quoique cette année se fut presque toute passée à combattre contre les méchants, dont les uns voulaient établir une fausse doctrine, et les autres avaient dessein de renverser les lois de la discipline, il est pourtant certain qu'elle ne fut pas malheureuse pour l'église, et qu'elle ne ressentit point d'autre disgrâce que celle que lui causa la mort d'Edouard, roi d'Angleterre, prince d'une rare vertu, et d'une admirable piété, qui fut d'autant plus regretté de toutes les personnes pieuses, que Dieu l'ôta du monde à la fleur de son âge.