BÈZE Théodore de - Vie de Calvin

De Calvinisme
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»Si l'on fait réflexion sur la malignité des hommes de ce temps, on sera aisément persuadé que je n'écris la vie de Jean Calvin, que dans le dessein de soutenir la vérité : Car je sais qu'il n'y a point de moyen plus assuré, pour attirer sur soi la haine -de tout le monde, et pour se procurer une infinité de malheurs, que de louer la vertu. Et ainsi il est visible, que comme mon intérêt m'obligeait à garder le silence, je n'ai entrepris cet ouvrage que pour rendre justice au mérite de ce grand homme.

En effet, si les scélérats ne souffrent pas que l'on dise impunément du bien do la moindre de toutes les vertus , que ne doivent pas craindre ceux qui osent faire l'éloge de la piété, c'est-à-dire, d'une chose qui est beaucoup au-dessus de toutes les vertus, et qui est persécutée, non-seulement par ceux qui se sont abandonnés à toute sorte d'excès et d'injustices, mais quelquefois même par les plus honnêtes gens. Car il est certain que la piété n'a pas de plus dangereux ennemis que ceux qui ont embrassé de bonne foi une fausse religion.

Mais tous ces égards n'ont pas été capables de m'étonner. Car ce serait une chose honteuse, si la crainte des méchants obligeait les gens de bien à se taire, et si la voix de la religion était étouffée par les clameurs des superstitieux. Que si l'on m'oppose que ce n'est pas défendre la vérité, que d'écrire la vie de Calvin; j'avouerai qu'un homme et la vérité sont des choses bien différentes : mais je ne rougirai pas de dire, que celui qui est la vérité même, confond en quelque manière ses intérêts avec ceux de ses ministres lorsqu'il leur adresse ces belles paroles : Comme mon Père m’a envoyé je vous envoie de même, et celui qui cous écoute m'écoute.

Ainsi, que les ignorants et les vicieux crient tant qu'ils voudront, qu'ils disent que nous considérons Luther, Zwingle et Calvin comme des dieux, nous qui traitons d'idolâtres ceux qui invoquent les saints. Il n'est pas malaisé de leur fermer la bouche, en leur disant, qu'il y a beaucoup de différence entre l'honneur que nous rendons aux hommes pieux, en célébrant les travaux qu'ils ont entrepris pour la religion, et celui que l'on rend aux saints dans l'église romaine. Lorsque nous publions les actions et les discours de ces illustres serviteurs de Dieu, nous n'avons autre but que de retirer les pécheurs de leurs vices, et d'exciter les bons à la vertu par l'exemple que nous leur mettons devant les yeux. Mais ceux qui nous blâment ne se contentent pas d'honorer les hommes, ils les prient, ils les invoquent.

Ainsi notre conduite est autant opposée à la leur, que la lumière l'est aux ténèbres.

Car l'hommage qu'ils rendent à la créature est expressément défendue par le Seigneur. Mais nous obéissons à sa volonté, en attachant les yeux de nos corps, et de nos âmes, à la considération de ses ouvrages. Or il n'y a personne qui ne confesse que de toutes les créatures du Seigneur, et de tous les hommes mortels, l'homme juste et pieux, est le plus digne de notre estime et de notre admiration. Et ce n'est pas sans raison que Daniel le compare aux étoiles, puisque la lumière de leurs bonnes œuvres, nous montre le chemin qui nous peut conduire à la félicité, il est donc juste que l'éclat de leur vertu brille après leur mort, et ceux qui le laissent éteindre méritent d'être ensevelis dans des ténèbres éternelles.

Au reste, j ai cru que je ne devais pas imiter ceux qui au lieu d'écrire une histoire composent un panégyrique, et qui par leurs louanges excessives ne parent pas tant la vérité, qu'ils la rendent suspecte. Ainsi je n'ai point recherche les ornements de l'éloquence, mais je me suis servi d'un style simple ; et j'ai pris plus de soin de faire connaître la vente que de l'embellir.

Jean Calvin naquit à Noyon, ville ancienne et célèbre de Picardie, le 10 juillet 1509. Son père avait nom Gérard Calvin, et sa mère Jeanne Lefranc. L'un et l'autre étaient issus d'une famille honnête et médiocrement partagée des biens de la fortune. Gérard était un homme judicieux et habile, et qui avait su gagner l'estime et l’amitié de tous les gentilshommes de cette contrée-là, et surtout de ceux de la famille de Montmor, qui étaient de la première noblesse de Picardie. C'est pourquoi Jean Calvin fut élevé avec les enfants de cette maison, et quoique son éducation engageât Gérard à une dépense très-considérable, il la supporta toute avec plaisir. Il -voulut même que son fils les accompagnât i Paris, et qu'il fît ses études en leur compagnie sous Mathurin Cordier, régent au collège de la Marche. C'était un homme illustre par son érudition et par sa probité, et comme il avait des talents particuliers pour instruire la jeunesse, il passa sa vie à enseigner les enfants à Nevers, à Bordeaux, à Neuchâtel, à Lausanne et finalement à Genève, où il mourut âgé de 85 ans, la même année que Calvin.

Depuis, Calvin quitta le collège de la Marche et alla demeurer à celui de Montaigu, où il eut pour précepteur un savant Espagnol ; et comme il avait un esprit merveilleux il s'avança si fort dans l'étude qu'en peu de temps on le fit monter en philosophie. Et parce que dès son enfance il fit paraître beaucoup de piété et une extrême horreur pour le vice, censurant avec sévérité les débauches de ses compagnons, (ainsi que je l'ai appris de plusieurs catholiques romains, dont .le témoignage était irréprochable), Gérard crut qu'il suivrait l'inclination de son fils s'il le consacrait à la théologie. C'est pourquoi il le fit pourvoir d'un bénéfice en l'église cathédrale de Noyon, et de la cure du Pont- l'Evêque où il était né. C'est là que Calvin, bien qu'il n'eût reçu aucun ordre, fit diverses prédications devant le peuple.

Telle était alors l'intention du père et du fils. Mais ils changèrent depuis de dessein l'un et l'autre. Car le père se résolut à faire étudier son fils en droit, \oyant que c'était le plus assuré moyen pour acquérir des richesses et de l'honneur. Et Calvin ayant été instruit en la vraie religion par un de ses parents nommé Pierre Robert Olivetan, et ayant lu avec soin les livres sacrés, commença d'avoir en horreur la doctrine de l'église romaine, et fit dessein de renoncer à sa communion. Ainsi, soit pour obéir à la volonté de son père, soit pour suivre sa propre inclination, il quitta l'étude de la théologie pour embrasser la jurisprudence et s'en alla à Orléans où il fit de si grands progrès en cette science sous Pierre de l'Etoile, le plus renommé de tous les jurisconsultes Français, qu'il était regarde comme un maître et non pas comme un écolier. Et en effet, en l'absence des professeurs il remplissait souvent leur place, et il acquit tant d'estime en cette Université qu'on lui offrit de lui donner sans argent le degré du doctorat.

Cependant il ne laissait pas de s'attacher à l'étude des saintes lettres, 'et il devint si savant en la science du salut, que tous ceux à qui Dieu inspirait le désir de s'instruire en la véritable religion s'adressaient à lui pour en avoir une claire connaissance, et étaient les admirateurs de son zèle et de son savoir. En ce temps-là, il était si assidu à l'étude, qu'après avoir soupé légèrement, il veillait jusqu'à minuit ; et le matin il avait accoutumé de réfléchir dans le lit à ce qu'il avait lu le soir précédent. Il ne faut pas douter que ces longues veilles ne lui eussent acquis cette prodigieuse érudition et cette mémoire excellente que l'on admira depuis en lui. Mais aussi elles nuisirent extrêmement à sa santé, et lui causèrent cette faiblesse d'estomac dont il fut travaillé toute sa vie, et qui lui abrégea ses jours.

Or parce que André Alciat, l'un des plus fameux jurisconsultes de son siècle, avait rendu célèbre l'Académie de Bourges, Calvin voulut être son auditeur. Pendant le séjour qu'il y fît, il contracta une étroite amitié, et il eut un commerce particulier avec Melchior Volmar, Allemand", professeur des lettres grecques, dont je fais mention en cet endroit d'autant plus volontiers, qu'il a été mon fidèle précepteur, et qu'il a eu soin de moi depuis mon enfance jusqu'à l'âge de puberté. C'était un homme d'un si grand mérite, qu'on ne saurait dignement louer son savoir, sa piété et l'adresse merveilleuse qu'il avait à instruire les jeunes gens qui étaient sous sa conduite. Ce fut lui qui apprit la langue grecque à Calvin, lequel témoigna depuis la reconnaissance qu'il avait de ce bienfait, en lui dédiant ses Commentaires sur la deuxième Epître aux Corinthiens.

L'attachement qu'il avait pour ces études ne l'empêchait pas de lire sans cesse l'Ecriture Sainte, et même il prêcha quelquefois en une petite ville de Berri, nommée Lignères, en présence et du consentement du seigneur de ce lieu.

Mais parce que pendant qu'il était à Bourges, son père vint à mourir, il fut obligé d'abandonner l'étude des lois, et de s'en retourner à Noyon: et delà étant allé à Paris, il y mit au jour son Commentaire sur le livre de la Clémence composé par Sénèque, auteur très grave, dont les sentiments pleins de vertu avaient du rapport avec les mœurs de Calvin, et qu'il a toujours lu avec beaucoup de plaisir. Il n'avait alors que vingt-quatre ans ; mais nonobstant sa jeunesse il fut bientôt connu et estimé de tous ceux qui avaient de l'amour pour la pure religion. Entre toutes les personnes avec qui il avait quelque habitude, il y avait un marchand qui depuis fut brûlé pour l'Evangile, nommé Etienne de la Forge, duquel il parlait souvent avec éloge ; c'est celui là même dont il fait mention au Chap. 4 du livre qu'il a écrit contre les libertins.

Ce fut pendant le séjour que Calvin fit à Paris, que renonçant à toutes les autres sciences, il se donna tout entier à la théologie et à Dieu, au grand contentement de tous les fidèles, qui faisaient des assemblées secrètes en cette ville-là.

Il n'eut pas plutôt formé ce dessein, qu'il trouva une belle occasion de signaler son zèle ; car Nicolas Cop, recteur de l'Académie de Paris, ayant harangué le jour de la Toussaint, suivant le conseil de Calvin, il parla contre les erreurs de la religion plus ou vertement qu'on n-'avait alors accoutumé. Mais le discours de Cop ayant été désapprouvé parla Sorbonne et par le Parlement, il fût ajourné à comparaître à la cour. S'étant mis en chemin avec ses bedeaux pour rendre raison de son procédé, il fut averti qu'on avait dessein de l'emprisonner. C'est pourquoi il s'en retourna chez lui et quittant le royaume, il se retira à Bâle.

Or parce que Calvin était intime ami de Cop, il fut obligé de se sauver, et après son départ, le bailli Morin qui était un des plus cruels persécuteurs des fidèles, se transporta à sa chambre au collège de Fortret, à dessein de le constituer prisonnier, et ne le trouvant pas il saisit ses livres et ses papiers, parmi lesquels on trouva plusieurs lettres de ses amis , qui mirent dans un extrême péril la plupart de ceux qui les avaient écrites , tant était violente la haine que l'on avait alors pour l'église. Mais la reine de Navarre, princesse d'un mérite extraordinaire, et qui favorisait extrêmement les personnes pieuses, ayant mandé Calvin, lui fit de grands honneurs, l'écouta avec beaucoup de plaisir, et employa le pouvoir qu'elle avait sur le roi François I.cr, son frère, pour apaiser l'orage qui s'était élevé contre les fidèles.

Calvin ayant quitté Paris se retira en Saintonge, où à la prière d'un de ses amis, il composa quelques formulaires de sermons et d'exhortations chrétiennes, qu'il faisait réciter aux prônes par certains curés de ce pays-là afin d'attirer le peuple ù la recherche de la -vérité. Apres, il fit un voyage à Nérac, pour voir Jaques Lefevre, d'Estaples ; cet excellent homme qui avait été précepteur des enfants du roi François Ier, et qui pour fuir les persécutions de la Sorbonne, s'était retiré en celle ville-là sous la protection de la reine de Navarre. Ce bon vieillard fut bien aise de le voir, et il présagea que Calvin serait un jour un puissant instrument dont le Seigneur se servirait pour établir en France le royaume des Cieux.

Il fit peu de séjour à Nérac; et de là il s'en retourna à Paris. Mais parce qu'il y avait plusieurs ennemis qui avaient juré sa perle, il était obligé de se tenir caché. Cependant il sembla qu'il y avait été conduit par la Providence divine ; car Michel Servet commençait dès-lors à y semer ses blasphèmes contre la sainte Trinité; et comme il témoigna souhaiter de s'entretenir avec lui, Calvin se trouva à l'heure et au lieu marqué pour la conférence, quoiqu'il ne pût y aller sans exposer sa vie. Mais il l'attendit inutilement, et Servet n'eut pas la hardiesse de paraître devant lui.

L'année suivante fut remarquable par beaucoup de cruautés que l'on exerça contre plusieurs personnes pieuses. Car Girard Roux, docteur de Sorbonne, et Goraut, religieux de l'ordre de Saint Augustin , qui favorisés par la reine de Navarre avaient travaillé pondant quelques années avec un succès heureux , pour établir la connaissance de la vérité dans Paris, furent arrachés de leurs chaires et traînés en prison. D'autre part , comme le roi François I. était possédé par les ennemis de notre religion, il fut si fort irrité à cause de quelques écrits que l'on avait publiés contre la messe, et que l'on avait même affichés à la porte du Louvre, qu'après une procession et des prières publiques , où il assista avec ses trois enfants la tête nue, portant un flambeau à la main comme pour faire l'expiation de ce crime, il ordonna qu'au milieu de chacune des quatre places les plus fréquentées de la ville, on brûlât huit martyrs tout vifs , ci jura même solennellement qu'il n'épargnerait pas ses enfans s'ils se trouvaient infectés de cette exécrable hérésie ; car c'est ainsi qu'il s'expliquait.

Calvin voyant le déplorable état où étaient réduits ses frères en France, après avoir fait imprimer à Orléans cet excellent œuvre intitulé Psychopannychie, qu'il composa contre ceux qui croyaient que les âmes des justes séparées de leur corps, dorment en attendant le jour de la résurrection, il résolut d'abandonner le royaume.

Dans ce dessein, étant accompagné de ce jeune homme avec lequel nous avons dit qu'il demeurait en Saintonge, il prit son chemin du côté de la Lorraine pour aller à Bale. Comme il fut près de Metz, il lui arriva un accident fâcheux; car un de leurs valets déroba la valise et s'enfuit avec un de leurs chevaux, de sorte qu'ils se fussent trouvés dans une grande nécessité si l'autre valet qu'ils avaient avec eux n'eût eu par bonheur dix écus qui servirent pour faire leur dépense jusqu'à Strasbourg, d'où ils se conduisirent heureusement à Bâle. Là, il lia une étroite amitié avec ces grands hommes, Simon Grince et Wolfang Capiton, et il s'appliqua à l'étude de la langue hébraïque. Et quoiqu'il tachât de vivre dans l’obscurité, comme il paraît par une lettre que Bucer lui écrivit environ ce temps-là, néanmoins il fut contraint de mettre au jour son Institution de la religion chrétienne, pour servir d'apologétique aux fidèles persécutés. Car comme le roi François I.cr recherchait l'amitié des princes protestants d'Allemagne, et qu'il savait qu'ils désapprouveraient la boucherie qu'il exerçait contre ses sujets de la religion, pour excuser sa conduite. il disait (suivant le conseil de Guillaume du Bellai-Langé), qu'il ne faisait mourir que les Anabaptistes, qui bien loin de prendre pour la règle de leur foi la parole de Dieu, ne se laissaient conduire qu'à leurs imaginations déréglées, et qui faisaient profession de mépriser les magistrats, et les puissances souveraines.

Calvin ne pouvant souffrir que la véritable religion fut ainsi noircie, crut qu'il devait faire imprimer son Institution afin de réfuter les calomnies des ennemis de la vérité, et il dédia ce livre incomparable au roi François I.cr lui écrivant une lettre si belle, et si excellente, que si ce grand prince l'eût voulu lire, l'église romaine eût alors sans doute reçu une plaie mortelle. Car ce roi était bien différent de ceux qui lui succédèrent ; il avait le goût admirablement bon, et un jugement exquis, il aimait les savants et les gens do lettres, et même son inclination le portait à ne pas haïr les personnes de notre créance. Mais par un effet de la justice de Dieu, que les péchés de ce monarque et de ses sujets avaient justement irrité, leurs plaintes ne parvinrent pas jusques à ses oreilles, et il ne lut jamais cette admirable préface.

Après que Calvin eut donne ce livre au public, et qu'il se fut acquitté de ce qu'il devait à sa patrie, il eut envie de voir l’Italie, et de connaître la duchesse de Ferrare, fille de Louis XII roi de France, princesse d'une vertu exemplaire. Il vit donc cette illustre duchesse et la confirma dans l'attachement qu'elle avait pour la véritable piété, autant que l'état des affaires de ce temps-là le pouvait permettre ; il lui fut si agréable qu'elle l'a toujours aimé pendant sa vie, et qu'après sa mort, elle donna des témoignages convaincants de l'estime qu'elle avait pour lui.

D'Italie il retourna en France, où ayant mis ordre à ses affaires, et ayant amené avec lui Antoine Calvin, qui était le seul frère qui lui restait, il fit dessein de s'en aller à Bale ou à Strasbourg ; mais le droit chemin étant fermé par l'a guerre, il fut obligé de passer par Genève. Il n'avait pas résolu de s'.y arrêter, mais l'événement fit bientôt voir qu'il y avait été conduit par un ordre secret de la Providence. La religion réformée y avait été miraculeusement établie par deux excellents personnages, Guillaume Farel et Pierre Viret. Farel était du Dauphiné, et avait été instruit, non pas dans un couvent comme quelques- uns l’ont avancé, mais dans l'école de Jacques Lefèvre, d'Etaples ; et Viret était de la ville d'Orbe qui est située dans le canton de Berne et de Fribourg. Calvin n'ayant pas voulu passer à Genève sans leur «faire les civilités que les honnêtes gens se doivent les uns aux autres ; Farel, qui était animé d'un esprit héroïque employa beaucoup de paroles pour le conjurer de s'y arrêter et de le secourir dans le travail où Dieu l'avait appelé ; mais voyant que Calvin ne voulait pas se laisser gagner : Vous n'avez point , lui dit-il, d'autre prétexte pour me refuser que l'attachement que vous témoignez, avoir pour vos études, mais je vous annonce. au nom de Dieu Tout-Puissant que si vous ne partagez avec moi le saint ouvrage où je suis engagé, il ne bénira pas vos desseins, puisque vous préférez votre reposa Jésus- Christ. Calvin étonné par ces terribles menaces, se soumit à la volonté des Seigneurs et du Consistoire de Genève, par les suffrages desquels, du consentement du peuple, il fut reçu à la charge du saint ministère, et depuis, au mois d'Août i536, en celle de professeur en théologie.

Celle année fut mémorable par l'alliance étroite qui fut contractée entre Berne 'et Genève ; et par l'établissement de la religion dans Lausanne, après une conférence qui se fit entre les protes- tans et les catholiques romains où Calvin se trouva.

Il ne fut pas plutôt installe dans Genève, qu'il dressa un Formulaire de Confession de foi et de discipline pour donner quelque forme à cette église nouvellement dressée. Il fit aussi un catéchisme , non pas celui que nous avons aujourd'hui, mais un autre contenant en abrège les principaux points de la religion. Depuis , ayant entrepris de corriger les abus qui régnaient dans cette église, voyant que la plupart de ses collègues fuyaient par lâcheté la peine et le trouble , et qu'il y en avait même (ce qui causait son plus grand chagrin) qui s'opposaient en secret à ses pieux desseins , il se joignit avec Farel et Coraut ; tous ensemble ils prièrent les Seigneurs d'obliger le peuple à faire abjuration de la créance de l'église romaine, et à jurer la Confession de foi.

Comme il n'y avait pas longtemps que cette ville avait secoué le joug du Pape, et qu'il y avait plusieurs factieux qui étaient dans les intérêts du duc de Savoie, il y eut beaucoup de personnes qui s'opposèrent à leur demande. Enfin pourtant ils obtinrent ce qu'ils souhaitaient, et Dieu voulut que le 20 de Juillet 1557 les Seigneurs et le peuple de Genève promirent avec serment de se soumettre à la discipline et de persévérer dans la foi de la religion chrétienne.

Le démon affligé de ces heureux commencements, et voyant qu'il n'avait pu détruire Calvin par les ennemis du dehors, tâcha de le faire sous prétexte de piété ; c'est pourquoi il lui opposa d'abord les Anabaptistes, et puis Pierre Carolt ; dans le dessein non-seulement de retarder l'ouvrage du Seigneur, mais de le renverser entièrement. Mais Dieu empêcha Satan de venir à bout d'une si funeste entreprise, comme l'événement le fit bientôt voir ; car Calvin et ses collègues réfutèrent avec tant de force les Anabaptistes dans une dispute publique, que par un bonheur singulier depuis ce temps- là à peine en a-t-on vu un ou deux dans Genève.

Quant à Caroli, qui fut l'autre organe dont le diable se servit pour troubler cette église, le désordre qu'il excita fût plus grand et dura plus longtemps. Mais comme l'on a écrit une histoire particulière de 4a dispute de Calvin et de Caroli, et que même on la peut apprendre d'une lettre de Calvin à Grinée, je ne ferai que la narrer en abrégé. La Sorbonne avait élevé dans son sein cet impudent sophiste, et depuis en ayant été chassé comme un hérétique, il vint premièrement à Genève, et de là il s'en alla à Lausanne, et ensuite à Neuchâtel ; comme il était partout accompagné de l'esprit de Satan, quelque part qu'il s'arrêtât il y laissait des marques visibles de sa turpitude. Quand il était repris par ceux de notre communion, il se rangeait du côté de nos adversaires, et il les abandonnait ensuite pour retourner parmi nous. Que si l'on veut savoir le détail de toutes ses adresses et de tous ses artifices, on n'a qu'à lire une lettre de Farel à Calvin où ils sont décrits tout au long. Enfin il attaqua ouvertement les plus fameux défenseurs de notre religion, surtout Farel, Calvin et Viret, les accusant d'avoir des senti- mens injurieux à la Sainte Trinité. Pour connaître de ce différend, on assembla un synode à Berne, où il se trouva un grand nombre de personnes qui condamnèrent Caroli comme calomniateur.

Depuis ce temps-là il s'éloigna de nous peu à peu, et enfin étant gagné par nos ennemis, il s'en alla à Metz, où il fit tous ses efforts pour s'opposer au travail divin que Farel avait heureusement commencé €n cette ville-là.

Ce fut là qu'il fit un livre dans lequel il s'en prit ouvertement aux plus illustres personnages de notre communion afin de faire espérer à ceux qu'il avait abandonnés son retour dans leur église, d'obtenir par ce moyen quelque bénéfice considérable. Depuis ayant été renvoyé à Rome pour y faire satisfaction au Pape, il y fut exposé au mépris, et à la moquerie de tout le monde : enfin étant attaqué d'un mal honteux, il eut peine à trouver place dans un des hôpitaux de cette grande ville, où il mourut accablé d’infamie et de misère. Voilà quelle fut la récompense que ce malheureux reçut de nos ennemis et quel fut le supplice que ses crimes attirèrent sur sa personne.

En ce temps-là Calvin sachant qu'il y avait plusieurs personnes en France qui croyaient que l'on pouvait être sauvé bien que l'on assistât à la messe, pourvu que l'on embrassât la vérité dans le fond du cœur, il mit au jour deux admirables écrits, l'un< par lequel il montrait que l'on doit fuir l'idolâtrie, et l'autre, où il faisait voir de quelle manière un chrétien en devait user à l'égard des bénéfices de l'église romaine.

Au reste, il s'meut à Genève de grandes séditions qui causèrent un extrême déplaisir à Calvin. La véritable religion y avait été reçue, ainsi que nous l'avons dit, et la créance de l'église romaine y avait été abolie ; mais l'on n'avait pu en bannir plusieurs crimes atroces qui y avaient régné pendant longtemps, et que les mauvais exemples du clergé y avaient entretenus. D'ailleurs les principales familles de la ville étaient divisées entr'elles par des inimitiés qui avaient commencé pendant la guerre de Savoie, et que le temps n'avait pas été capable d'éteindre. Farel, Calvin et Couraut (qui était aveugle, mais estimé savant), ayant fait d'inutiles efforts pour les faire cesser par des exhortations douces, furent obligés de censurer fortement ceux qui parurent irréconciliables, enfin voyant qu'ils n'avançaient rien sur ces esprits rebelles et que la division augmentait tous les jours, remplis d'un courage héroïque, ils leur déclarèrent ouvertement qu'ils ne pouvaient pas admettre à la communion de la Sainte-Cène des personnes qui se déchiraient les unes les autres , et qui fou- aux pieds la discipline de l'église.

Mais outre ces divisions, il y avait encore un autre mal dans l'église de Genève. C'est qu'elle ne s'accordait pas avec celle de Berne en quelques règlements, qui regardaient la police ecclésiastique, car les Genevois faisaient la Cène avec du pain levé, et jugeant que les fonts de baptême n'étaient pas nécessaires pour l'administration de ce sacrement, ils les avaient ôtés de leurs temples. Ils avaient encore retranché toutes les fêtes hormis le dimanche. Or parce qu'au synode tenu à Lausanne, les Bernois avaient demandé que l'église de Genève rétablit l'usage des hosties, les fonts de baptême et les fêtes qu'elle avait abolies et que les ministres de Genève avaient voulu être ouïs avant que d'être condamnés ; il fut résolu que tous ces différends seraient terminés dans un synode qui devait s'assembler à Zurich.

Cependant les Syndics de cette année-là qui étaient les chefs des séditieux et les auteurs du trouble, profitant de toutes ces divisions convoquèrent le peuple, et la plus grande partie prévalant sur la meilleure, et sur la plus saine, ils firent prononcer un arrêt au Conseil par lequel il était commandé à ces trois fidèles serviteurs de Dieu, de sortir de la ville dans trois jours. Cet arrêt ayant été signifié à Calvin. Certes, dit-il, si j'eusse servi les hommes, je serais trop mal récompensé; mais j'ai servi un maître gui bien loin de ne récompenser point ses serviteurs leur paye ce qu'il ne leur doit pas.

N'y avait-il pas apparence que ce désordre devait causer la ruine entière de l'église de Genève. La suite a pourtant fait voir que la providence de Dieu avait présidé en tous ces événements, et qu'il avait voulu se servir du ministère de ce grand homme en d'autres villes, et le faire passer par diverses épreuves pour exercer sa vertu , et le rendre capable de plus grandes entreprises. Outre que le Seigneur permit que la ville de Genève fût déchirée par les factions des séditieux, afin que venant à se détruire les uns les autres elle fut nettoyée de beaucoup d'ordures et de vices dont elle était infectée. Tant il est vrai que Dieu est admirable en toutes ses œuvres, et surtout en celles qui regardent la conduite de son église.

Cependant tous les gens de bien furent saisis d'une douleur incroyable, lorsqu'ils virent partir ces illustres exilés, lesquels allèrent d'abord à Zurich, où s'était tenu un synode des églises suisses. On employa inutilement l'intercession des Seigneurs de Berne pour gagner l'esprit des Genevois; c'est pourquoi Calvin se retira à Bale, et de là il fut appelé à Strasbourg où il fut recueilli comme un trésor, par ces grands personnages, Bucer, Capiton et Hedjo, qui reluisaient comme des diamants dans la maison de Dieu , et il y dressa , du consentement des Seigneurs de cette ville-là, une église française, et y enseigna la théologie avec l'approbation de tout le mondé.

Ainsi le diable fut frustré de son attente, et vit à son grand regret Calvin reçu avec honneur dans une ville célèbre, et une nouvelle église qui y avait été plantée par ses soins. Il ne laissa pourtant pas de faire tous ses efforts pour détruire l'église de Genève à laquelle il venait de donner une si dangereuse secousse ; car il suscita quelques garnements, lesquels dans le dessein de causer de nouveaux troubles, demandèrent qu'au lieu du pain commun, dont on se servait en l'administration de la Cène, on employât à l'a venir des oublies. En effet, il eût par ce moyen mis le désordre dans Genève, si Calvin sachant que plusieurs personnes dévotes étaient si choquées de ce changement, qu'elles s'abstenaient de la communion, ne les eût puissamment exhortées de ne pas troubler la paix de l'église pour une chose indifférente» Ainsi le pain sans levain fut en usage à Genève et Calvin étant rétabli dans cette ville, crut qu'il ne fallait point causer de trouble pour faire changer cette pratique , et il se contenta de donner à connaître qu'il serait plus expédient de se servir du pain commun.

Peu de temps après Calvin éteignit un plus grand mal, et qui eut eu des suites beaucoup plus fâcheuses, s'il n'y eût promptement remédié. Jaques Sadolet, évêque de Carpentras, était un homme d'une rare éloquence, mais dont il ne se servait que pour opprimer la vérité. Et comme ses mœurs étaient réglées et sa conduite honnête, le Pape le fit cardinal, afin de se servir de lui pour donner quelque couleur à la fausse doctrine qui était enseignée dans son église. Ce cardinal voyant que le peuple de Genève était privé de si excellents pasteurs, crut que cette occasion était favorable pour l'attirer à la religion romaine ; et dans ce dessein il leur écrivit une longue lettre où il déploya toute son adresse et tout son esprit pour détruire notre créance et pour établir la sienne. Alors il n'y avait personne dans cette ville qui fût capable de lui répondre, et si cette lettre eût été écrite en français, il y a apparence qu'elle eût causé beaucoup de désordre parmi des gens aussi divisés et aussi mal disposés que les Genevois l'étaient en ce temps-là. Mais Calvin oubliant toutes les injures qu'il en avait reçues, fit paraître en cette rencontre, que l'amour qu'il avait témoigné à cette église n'était pas diminué, et il répondit avec tant de force et d'éloquence à Sadolet, que ce cardinal désespérant de venir à bout de son entreprise l'abandonna entièrement.

Ce ne fut pas là la première marque que Calvin donna de la tendresse qu'il avait pour les Genevois. Car il leur fit connaître combien il s'intéressait en tous leurs malheurs, leur écrivant de Strasbourg diverses lettres, où il les exhortait à la repentance, à la paix, à la charité, à l'amour de Dieu, et leur faisait espérer qu'une lumière éclatante dissiperait bientôt les funestes ténèbres dont ils étaient couverts. Et en effet l'événement fit voir la vérité de cette prédiction. Il fit aussi alors imprimer son Institution chrétienne avec des augmentations considérables, la dédiant à Simon Grinée, son intime ami, et un écrit incomparable de la Cène du Seigneur, où cette matière est traitée avec tant de dextérité et de savoir, que quoiqu'elle ait donné lieu à une infinité de controverses , les plus pieux , et les plus savants ont embrassé son sentiment.

Il ne fut pas moins heureux à convertir plusieurs Anabaptistes que l'on lui amena de toutes parts, et entr'autres Paul Volse, lequel mourut ministre de Strasbourg, et Jean Storder, Liégeois , dont Calvin , par le conseil de Bucer, épousa depuis la veuve nommée Idillete , qui était une personne d'un grand mérite.

Voilà quelles furent les occupations de Calvin jusques à l’année 1541, en laquelle l'empereur Charles V convoqua une diète à Worms et depuis à Ratisbonne pour accorder tous les différends que la religion avait fait naître en Allemagne. Calvin y assista suivant le désir des théologiens de Strasbourg, et il est constant qu'il n'y fut pas inutile aux églises et surtout à celles de France; et qu'il fut très-agréable à Philippe Melanchthon, qui ne parlait de Calvin qu'avec éloge, l'appelant le théologien. Il acquit aussi l'estime de Gaspard Cruciger, lequel voulut conférer avec lui en particulier, et ayant connu son opinion sur l'article de la Gène du Seigneur, il déclara qu'il l'approuvait entièrement.