Les Sermons de Jean Calvin

De Calvinisme
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Sermon de calvin

SERMON PREMIER

SUR LE I. CHAPITRE.

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Il y avoit en la region de Hus un homme ayant nom Iob, entier et droit, craignant Dieu, et se retirant du mal, etc. Pour bien faire nostre profit de ce qui est contenu au present livre: il nous faut en premier lieu savoir quel en est le sommaire. Or l'histoire qui est ici escrite nous monstre, comme nous sommes en la main de Dieu, et que c'est ‡ luy d'ordonner de nostre vie, et d'en disposer selon son bon plaisir, et que nostre office est, de nous rendre subiets ‡ luy en toute humilitÈ, et obeissance, que c'est bien raison que nous soyons du tout siens et ‡ vivre, et ‡ mourir: et mesmes quand il luy plaira de lever sa main sur nous, encores que nous n'appercevions point pour quelle cause il le fait neantmoins que nous le glorifions tousiours, confessans qu'il est iuste, et equitable, que nous ne murmurions point contre luy, que nous n'entrions point en proces, sachans bien que nous demourerons tousiours vaincus, contestans avec luy. Voila donc ce que nous avons ‡ retenir en brief de l'histoire, c'est que Dieu a un tel empire sur ses creatures, qu'il en peut disposer ‡ son plaisir, et quand il monstrera une rigueur que nous trouverons estrange de prime face, toutesfois que nous ayons la bouche close pour ne point murmurer: mais plustost que nous confessions qu'il est iuste, attendans qu'il nous declare pourquoy il nous chastie. Or cependant nous avons ‡ contempler la patience de l'homme, qui nous est icy mis devant les yeux, selon que sainct Iaques nous exhorte (5, 11): Car quand Dieu nous monstre que nous avons a souffrir toutes les miseres qu'il nous envoyera, nous confessons bien que c'est nostre devoir, mais cependant nous allegons nostre fragilitÈ, et nous semble, que cela nous doive servir d'excuse. Pour ceste cause il est bon que nous ayons des exemples qui nous monstrent qu'il s'est trouve des hommes fragiles

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comme nous, lesquels toutesfois ont resistÈ aux: tentations, et ont perseverÈ constamment en l'obeissance de Dieu, combien qu'il les affligeast iusqu'au bout. Or nous en avons ici un miroir excellent. Au reste ce n'est pas le tout que nous considerions la patience de Iob, mais nous avons ‡ regarder l'issue, comme aussi S. Iaques en parle: Car si Iob fust demeurÈ confus, encores qu'il y eust eu une vertu plus que Angelique en soy, cela n'eust point este une heureuse issue. Mais quand nous voyons qu'il n'a point estÈ frustrÈ de son espoir et d'autant qu'il s'est humiliÈ devant Dieu, qu'il a trouvÈ grace, voyant une telle issue, nous avons ‡ conclure qu'il n'y a rien meilleur que nous assubiettir ‡ Dieu, et souffrir tout ce qu'il nous envoye paisiblement, iusques ‡ tant qu'il nous delivre par sa pure bontÈ. Or cependant outre l'histoire nous avons ‡ regarder la doctrine qui est comprise en ce livre: c'est ‡ sÁavoir de ceux qui sont venus sous umbre de consoler Iob, et le tormentent beaucoup plus que ne faisoit pas son mal propre, et des responses qu'il a pour repousser leurs calomnies, desquelles il semble qu'ils le veulent accabler. Or en premier lieu nous avons ‡ noter quant ‡ nos afflictions, combien que Dieu les envoye, et qu'elles procedent de luy, toutesfois que le diable cependant nous les suscite, comme aussi Sainct Paul nous advertit, que nous avons la guerre contre les puissances spirituelles. (Eph. 6, 12.) Car quand le diable allume ainsi le feu, il a aussi des soufflets c'est ‡ dire il trouve des hommes qui sont propres pour tousiours nous picquer, et croistre le mal, et l'augmenter. Ainsi donc nous verrons comme Iob, outre le mal qu'il enduroit, a este tourmente, voire par ses amis, et par sa femme, et sur tout par ceux qui sont venus le tenter spirituellement. Or i'appelle tentation spirituelle, quand nous sommes non seulement battus et affligez en nos corps: mais

23 quand le diable nous vient mettre en phantasie, que Dieu nous est ennemy mortel, et qu'il ne faut plus que nous ayons recours ‡ luy, ains que nous sachions que iamais il ne nous doit faire merci. Voila o˘ tendent tous les propos qu'ont mis en avant les amis de Iob, c'estoit de luy persuader, qu'il estoit un homme reprouvÈ de Dieu, et qu'il s'abusoit bien cuidant que Dieu luy deust estre propice. Or ces combats spirituels sont beaucoup plus difficiles a porter; que ne sont pas tous les maux et toutes les adversitez que nous pouvons souffrir quand on nous persecute. Tant y a que Dieu lasche la bride ‡ Satan, qu'il attire avec luy ses serviteurs, lesquels nous donneront de tels assauts, comme nous verrons que Iob en a endurÈ. Voila pour un Item. lais cependant nous avons aussi a noter, qu'en toute la dispute Iob maintient une bonne cause, et son adverse partie en maintient une mauvaise. Or il y a plue, que lob maintenant une bonne cause la deduit mal, et les autres menans une mauvaise cause la deduisent bien. Quand nous aurons entendu cela, ce nous sera comme une clef pour nous donner ouverture ‡ tout le livre. Comment est-ce que Iob maintient une cause qui est bonne? c'est qu'il cognoist que Dieu n'afflige pas tousiours les hommes selon la mesure de leurs pechez: mais qu'il a ses iugemens secrets, desquels il ne nous rend pas conte, et cependant qu'il faut que nous attendions iusques ‡ ce qu'il nous revele pourquoy il fait ceci, ou cela. I1 a donc tout ce propos persuadÈ, que Dieu n'afflige point tousiours les hommes selon la mesure de leurs pechez, et de cela il en a tesmoignage en soy, qu'il n'estoit pas un homme reiettÈ de Dieu, comme on luy veut faire ‡ croire. Voila une cause qui est bonne et vraye cependant elle est mal deduite: car Iob se iette ici hors des gonds et use de propos excessifs, et enormes, tellement qu'il se monstre un homme desesperÈ en beaucoup d'endroicts. Et mesmes il s'eschauffe tellement' qu'il semble qu'il vueille resister ‡ Dieu. Voila donc une bonne cause qui est mal conduite. Or au contraire ceux qui soustiennent ceste mauvaise cause, que Dieu punit tousiours les hommes selon la mesure de leurs pechez, ont de belles sentences, et sainctes, il n'y a rien en leurs propos qu'il ne nous faille recevoir, comme si le Sainct Esprit l'avoit prononcÈ: car c'est pure veritÈ, ce sont les fondemens de la religion, ils traittent de la Providence de Dieu, ils traittent de sa iustice, ils traittent des peschez des hommes. Voila donc une doctrine, laquelle nous avons ‡ recevoir sans contredict, et toutesfois le but est mauvais, que ces gens icy taschent ‡ mettre Iob en desespoir, et l'abysmer du tout. Or par cela nous voyons quand nous avons un bon fondement, qu'il nous faut regarder de bastir dessus, en

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sorte que tout responde, comme Sainct Paul dit (1. Cor. 3, 10) qu'il bastit bien, puis qu'il a fondÈ l'Eglise sur la pure doctrine de Iesus Christ: et pourtant qu'il y ait une telle conformitÈ, que ceux qui viendront apres luy, ne mettent point pour fondement, ny paille, ny chaume, ny matiere caducque: mais qu'il y ait un bon fondement ferme et solide. Ainsi en tout nostre vie nous avons ‡ regarder cela, c'est que si nous sommes fondez en bonne raison et iuste, il faut qu'un chacun soit sur ses gardes pour ne point flechir, ne decliner ne Á‡ ne l‡: car il n'y a rien plus aisÈ que de pervertir une cause qui sera bonne et iuste, selon que nostre nature est vicieuse, et nous l'experimentons tous les coups. Dieu nous aura faict la grace que nostre cause sera bonne, et toutesfois nous serons picquez par nos ennemis, tellement que nous ne pourrons pas nous tenir dedans nos bornes, et ne pourrons pas suyvre simplement ce que Dieu nous ordonne, sans y adiouster en faÁon que ce soit. Voyans donc que nous sommes ainsi aisement transportez, d'autant plus devons nous prier Dieu, que quand nous aurons bonne cause, il nous conduise par son Sainct Esprit en tout simplicitÈ, que nous ne passions point les limites, qu'il nous a constituez par sa parole. Or cependant aussi nous sommes admonestez de ne point appliquer la veritÈ de Dieu ‡ mauvais usage: car nous la prophanons par ce moyen: comme ces gens icy, encores qu'ils parlent sainctement (comme desia nous avons declarÈ, et comme nous verrons plus ‡ plein) si est-ce toutesfois qu'ils sont sacrileges: car ils corrompent la veritÈ de Dieu, et en abusent faussement: ils appliquent ‡ une mauvaise fin ce qui est bon, et iuste de soy. Ainsi donc quand Dieu nous a donnÈ cognoissance de sa parole, apprenons de la recevoir en telle crainte, que ce ne soit point pour obscurcir le bien, ne pour donner couleur au mal: comme souventesfois ceux qui seront les plus aigus, et les plus savans se lascheront la bride, et abuseront de la cognoissance que Dieu leur a donnÈe, en fraude en malice, et renverseront tout, tellement qu'ils nÈ feront que s'entortiller. Voyans que le monde est adonnÈ ‡ un tel vice d'autant plus avons nous ‡ prier Dieu, qu'il nous face la grace d'appliquer sa parole ‡ un tel usage, comme. il entend, c'est ‡ sÁavoir pur et simple. Voila ce que nous avons ‡ observer en somme. Or maintenant puis que nous entendons ce qui est au livre, nous avons ‡ poursuyvre les choses plus au long, en sorte que ce que nous avons touchÈ en brief, nous le deduisions selon la procedure de l'histoire. Il est dit: Qu'il y a e un homme en la terre de Hus, nommÈ lob, homme entier, et droit, et craignant Dieu, et se retirant du mal. Nous ne pouvons pas, et ne savons deviner en quel temps a vescu Iob, sinon qu'on peut appercevoir, qu'il a

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estÈ fort ancien: mesmes aucuns Iuifs ont estimÈ, que Moyse fust auteur du livre, et qu'il avoit baillÈ ce miroir icy au peuple, ‡ fin que les enfans d'Abraham, qui estoyent descendus de sa race cogoussent que Dieu avoit faict grace ‡ d'autres qui n'estoyent point de ceste lignee, et qu'ils eussent honte s'ils ne cheminoyent purement en la crainte de Dieu: veu que cest homme qui n'avoit point eu la marque de l'alliance, qui n'avoit point este circoncis, mais estoit Payen, s'estoit si bien gouvernÈ. Or pource que cela n'est point certain, il nous le faut laisser en suspens. Mais prenons ce qui est sans nulle doute, c'est ‡ savoir, que le sainct Esprit a dictÈ ce livre ‡ cest usage, ‡ savoir que les Iuifs cogneussent que Dieu a eu des gens qui l'ont servi, combien qu'ils ne fussent point separez d'avec le reste du monde, et combien qu'ils n'eussent pas le signe de la circoncision, que toutesfois ils ont cheminÈ en toute puretÈ de vie. Les Iuifs cognoissans cela, ont eu occasion d'estre tant plus soigneux a observer la Loy de Dieu, et puis qu'il leur avoit fait ceste grace et ce privilege de les recueillir d'entre toutes les nations estranges, qu'ils avoyent ‡ se dedier du tout ‡ luy. Et aussi on peut appercevoir par le livre d'Ezechiel, (14,14) que le nom de Iob estoit renommÈ entre le peuple d'Israel: car nous avons veu au 14. chapitre, qu'il estoit dit, Que si Noe, Iob, et Daniel estoyent trouvez entre le peuple qui devoit perir, qu'ils sauveroyent seulement leurs ames, et que le reste du peuple seroit abysmÈ. Voil‡ le Prophete qui parle de trois hommes, voire comme de ceux qui estoyent cognus et renommez entre les Iuifs, comme desia nous avons touchÈ. Et ainsi nous voyons quelle est l'intention du Sainct Esprit, c'est ‡ savoir que les Iuifs eussent un miroir, et un patron pour cognoistre, comme ils avoyent ‡ observer la doctrine de salut qui leur estoit donnÈe, puis que cest homme qui estoit de nation estrange s'estoit ainsi conservÈ en telle puretÈ. Et c'est le principal que nous avons ‡ retenir du nom qui est icy contenu, quand il est dit, qu'il estoit de la terre de Hus. Il est vray que ceste terre ici par aucuns est mise plustost en l'Orient: mais il y a au 4 des Lamentations de Ieremie (v. 21) le mesme mot, mis pour signifier une partie d'Idumee. Nous savons que les Idumeens estoyent descendus d'Esau. Il est vray qu'encores ils avoyent la circoncision, mais d'autant qu'ils s'estoyent esgarez de l'Eglise e Dieu, il n'y avoit plus de signe de l'alliance. Si nous prenons donc que Iob ait estÈ de la terre de Hus, il estoit IdumÈen, c'est ‡ dire, de la lignÈe d'Esau. Or nous savons ce qui est dit par le Prophete, (Malac. 1, 2) combien qu'Esau, et Iacob fussent freres germains, voire d'une ventrÈe, que Dieu avoit choisi Iacob par sa pure bontÈ et avoit reiettÈ

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Esau, et l'avoit maudit avec tout son lignage. Voila comme le Prophete en parle pour magnifier la misericorde de Dieu envers les Iuifs, leur monstrant qu'il ne les avoit pas eleus pour quelque dignitÈ qui fust en leurs personnes, veu qu'il a reiettÈ le frere aisnÈ de Iacob, auquel appartenoit la primogeniture, et qu'il avoit choisi celui qui estoit le moindre, et l'inferieur. Ainsi donc combien que cest homme fust descendu de la lignee d'Esau toutesfois si est - ce que nous voyons en quelle integritÈ il a vescu, et comme il a servi ‡ Dieu, non seulement quant ‡ converser avec les hommes en droiture, et equitÈ: mais pour avoir une religion pure, qu'il ne se polluoit point aux idolatries et superstitions des infideles. Quant ‡ ce nom de Iob, il est vray qu'aucuns le translatent comme pleurant, ou criant: mais les autres le prenent comme un homme d'inimitiÈ, non pas qu'il haist, mais qu'il estoit comme un blanc, auquel on pouvoit tirer. Tant y a que nous ne devons point douter, que cest homme, duquel le pays est icy marquÈ, duquel le nom est exprimÈ, n'ait estÈ, qu'il n'ait vescu, et que les choses qui sont ici escrites ne luy soyent advenues: ‡ fin que nous ne pensions point que ce soit un argument controuvÈ, comme si sous quelque nom on nous proposoit ici ce qui n'a iamais estÈ tait. Car nous avons desia alleguÈ le tesmoignage d'Ezechiel, et celuy de sainct Iaques, qui monstrent bien que Iob a estÈ ‡ la veritÈ, et aussi quand l'histoire le declare, nous ne pouvons point effacer ce que le Sainct Esprit a voulu dire si notamment. Or au reste nous avons ‡ noter, que de ce temps l‡, combien que le monde se fust alienÈ du vray service de Dieu, et de la pure religion, neantmoins qu'il y avoit encores plus d'integritÈ beaucoup, qu'il n'y a point auiourd'huy, mesmes en la PapautÈ. Et de fait nous voyons comme du temps d'Abraham Melchisedech avoit Eglise de Dieu, et avoit les sacrifices, qui estoyent sans pollution aucune. Et ainsi combien que la plus part du monde fust enveloppee en beaucoup d'erreurs, et de fausses fantasies, et meschantes' toutesfois Dieu avoit reservÈ quelque petite semence ‡ soy, et y en avoit tousiours d'aucuns qui estoyent retenus sous la pure veritÈ, voire en attendant que Dieu establist son Eglise: et qu'il choisist un peuple, c'est ‡ savoir, les successeurs d'Abraham, ‡ fin qu'ils cogneussent qu'ils estoyent separez du reste de tout le monde. Or il est bien vray que Iob a vescu depuis ce temps l‡, mais l'Eglise de Dieu n'estoit pas encores ainsi dressee, comme elle a estÈ depuis: car nous savons cependant que les enfans d'Israel ont vescu en Egypte, qu'il sembloit que tout devoit estre aneanti. Et mesmes nous voyons ‡ quelle extremitÈ ils sont venus en la fin, quand Pharao commande que les

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masles soyent tuez: et au desert encores semble-il que Dieu les ait reiettez: quand ;ils sont venus au pays de Chanaan, ils ont de grands combats contre leurs ennemis, et mesme le service de Dieu n'est point encore l‡ dressÈ, ni le tabernacle, comme il seroit requis. Dieu donc n'ayant point encores dressÈ un estat d'Eglise qui fust apparent, a voulu qu'il y demeurast tousiours quelque petite semence entre les Payens, ‡ fin qu'il fust adorÈ, et que cela aussi fust pour convaincre ceux qui s'estoyent destournez du droit chemin, comme les Payens: car il n'a fallu sinon Iob pour estre iuge de tout un pays. Noe a condamnÈ aussi le monde, comme l'Escriture en parle, d'autant qu'il s'estoit tousiours maintenu en puretÈ, et a cheminÈ comme devant Dieu, combien que chacun l'eust mis en oubly, et que tous se fussent esgarez en leurs superstitions . Voila donc Noe qui est iuge de tout le monde pour condamner les incredules, et rebelles. Autant en a-il estÈ de lob, qui a condamnÈ tous ceux de ceste region, pource qu'il servoit purement ‡ Dieu, et les autres estoyent pleins d'idolatries, d'infametez, de beaucoup d'erreurs: et cela venoit parce qu'ils ne daignoyent pas cognoistre quel estoit le vray Dieu vivant, et comment, et en quelle sorte il vouloit estre honorÈ: tant y a que Dieu a tousiours eu ce regard (comme i'ay dit) que les meschans, et incredules fussent rendus inexcusables. Et pour ceste cause il a voulu qu'il y eust tousiours quelques gens, qui suivissent ce qu'il avoit declarÈ aux Peres anciens. Tel a estÈ Iob, comme l'Escriture nous en parle, et l'histoire presente monstre bien, comme il a purement servi ‡ Dieu, et qu'il a conversÈ entre les hommes en doute droiture. Il est dit, Qu'il estoit un homme enter. Or ce mot en l'Escriture se prend pour une rondeur, quand il n'y a point de fiction, ne d'hypocrisie en l'homme, mais qu'il se monstre tel par dehors comme il est au dedans, et mesmes qu'il n'a point d'arriere boutique pour se destourner de Dieu, mais qu'il desploye son coeur, et toutes ses pensees et affections, qu'il ne demande sinon de se consacrer ‡ Dieu, et s'y dedier du tout. Ce mot ici a estÈ rendu Parfaict, tant par les Grecz que par les Latins: mais pource qu'on a mal exposÈ puis apres le mot de Perfection, il vaut beaucoup mieux que nous ayons le mot d'IntegritÈ. Car beaucoup d'ignorans, qui ne savent pas comment se prend ceste perfection, ont pense, Voila un homme qui est appelÈ parfait, il s'ensuit donc qu'il y peut avoir perfection en nous, cependant que nous cheminons en ceste vie presente. Or ils ont obscursi la grace de Dieu, de laquelle noue avons tousiours besoin: car ceux qui auront cheminÈ le plus droitement, encores faut-il qu'ils ayent leur refuge ‡ la misericorde de Dieu: et si leurs pechez ne leur sont pardonnez, et que Dieu

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ne les supporte, les voila tous peris. Ainsi donc combien que ceux qui ont usÈ du mot de Perfection, l'ayent bien entendu, toutesfois d'autant qu'il y en a eu qui l'ont destournÈ ‡ un sens contraire (comme i'ay dit) retenons le mot d'IntegritÈ. Voici donc Iob, qui est nommÈ entier. Comment? c'est pource qu'il n'y a eu nulle hypocrisie, ne fiction en lui qu'il n'a point eu le coeur double: car l'Escriture quand elle veut mettre le vice repugnant ‡ ceste vertu ici d'integritÈ, elle dit, Coeur et coeur, c'est ‡ dire, double coeur. Notons donc, qu'en premier lieu ce titre est attribuÈ ‡ Iob, pour monstrer qu'il a eu une affection pure et simple, qu'il n'a point eu comme un oeil d'un costÈ, et l'autre d'autre, qu'il n'a point seulement servi ‡ Dieu ‡ demi, mais qu'il a tasche de s'adonner l‡ du tout. Vray est que nous ne pourrons iamais avoir telle integritÈ que nous tendions ‡ ce but la, comme il seroit ‡ souhaitter: car ceux qui suivent le droit chemin, encores vont ils en clochant, ils sont tousiours debiles, qu'ils trainent les iambes, et les ailes. Ainsi donc est - il de nous, cependant que nous serons environnez de ce corps mortel: iusques ‡ ce que Dieu nous ait desveloppez de toutes ces miseres, ausquelles nous sommes subiets, iamais il n'y aura en nous une integritÈ qui soit parfaite, comme nous avons dit. Hais tant y a neantmoins qu'il nous faut venir ‡ ceste rondeur, et que nous renoncions ‡ toute feintise et mensonge. Et au reste notons que la vraye sainctetÈ commence par dedans: quand nous aurions toute la plus belle apparence du monde devant les hommes, que nostre vie seroit si bien reglee, qu'un chacun nous applaudiroit, si nous n'avons ceste rondeur, et integritÈ devant Dieu, ce ne sera rien. Car il faut que la fonteine soit pure et puis que les ruisseaux en decoulent purs: autrement l'eau pourroit bien estre claire, et si ne laissera point d'estre amere, ou avoir quelque autre mauvaise corruption en soy. Il faut donc que nous commencions tousiours par ce qui est dit, Que Dieu veut estre servi en esprit et en veritÈ du coeur, ainsi qu'il eu est parlÈ au 5. de Ieremie (v. 3). Il faut donc que nous apprenions en premier lieu de former nos coeurs ‡ l'obeissance de Dieu. Or apres que Iob a estÈ nommÈ entier, il est dit, Qu'il estoit droit: ceste droiture ici se rapporte ‡ la vie qu'il a menee, qui est comme les fruicts de ceste racine, que le Sainct Esprit avoit mis auparavant. Iob donc a-il eu le coeur droit et entier? sa vie a estÈ simple, c'est ‡ dire, il a cheminÈ, et vescu avec ses prochains sans nuire ‡ personne, sans faire ni iniure, ni moleste ‡ nul, sans appliquer son estude ‡ fraude, ni ‡ malice sans cercher son profit aux despens d'autruy. Voila donc ce qu'emporte ceste droiture, qui est ici adioustee. Or par cela nous sommes admonnestez d'avoir une conformitÈ

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entre le coeur et les sens exterieurs. n'est vray (comme i'ay dit) que nous pourrons bien nous abstenir de mal faire, nous pourrons bien avoir belle apparence devant les hommes, mais ce ne sera rien, si devant Dieu il y a de l'hypocrisie cachee, et de la fiction, quand on viendra ‡ ceste racine, qui est au dedans du coeur. Que faut-il donc? que nous commencions par ce bout-la, comme i'ay dit: mais si est-ce que pour avoir bonne integritÈ, il faut que les yeux, et les mains, et les pieds, et les bras, et les iambes respondent, qu'en toute nostre vie nous declarions que nous voulons servir ‡ Dieu, et que ce n'est point en vain que nous protestons, que nous voulons garder ceste integritÈ au dedans. Et voila pourquoy aussi S. Paul exhorte les Galates (6, 25) de cheminer selon l'esprit, s'ils vivent selon l'esprit: comme s'il disoit, Il est vray qu'il faut que l'Esprit de Dieu habite en nous, et qu'il nous gouverne: car ce ne seroit rien d'avoir une belle vie, qui pleust aux hommes, et qui fust en grand' estime, sinon que nous fussions renouvelez par la grace de Dieu. Mais quoy? Il faut que nous cheminions, c'est ‡ dire, il nous faut monstrer par effet, et par nos oeuvres comment l'Esprit de Dieu regne en nos mes, car si les mains sont pollues ou de larcins, ou de cruautÈ, et autres nuisances, que les yeux oyent entachez de mauvais regards et impudiques, de convoitises du bien d'autruy, ou d'orgueil, et de vanitÈ que les pieds courent au mal (comme l'Escriture en parle) par cela nous monstrons bien que le coeur est plein de malice, et de corruption: car il n'y a ne pieds ne mains, ni yeux qui se conduisent d'eux-mesmes: la conduite vient de l'Esprit, et du coeur. Ainsi donc apprenons d'avoir ceste conformitÈ que l'Escriture nous monstre en ce passage, quand il est dit, Que Iob ayant ceste integritÈ et rondeur, a vescu aussi droitement, c'est ‡ dire, qu'il a conversÈ avec ses prochains sans aucune nuisance, sans cercher son profit particulier, mais qu'il a gardÈ equitÈ avec tout le monde. Et voila aussi en quoy Dieu veut esprouver si nous le servons fidelement, ou non: non pas qu'il ait besoin de nostre service, ne de tout ce que nous lui pouvons faire: mais quand nous faisons bien ‡ nos prochains, que nous gardons loyautÈ ‡ un chacun, comme nature mesme nous enseigne, en cela nous rendons tesmoignage que nous craignons Dieu. Nous en verrons beaucoup, qui feront des grands zelateurs, s'il ne tient qu'‡ disputer, et ‡ faire beaucoup de devis, pour dire qu'ils s'estudient de servir ‡ Dieu, et de l'honorer: mais cependant si tost qu'ils ont affaire ‡ leurs prochains, on cognoist ce qu'ils ont au coeur: car ils cerchent leur advantage, et ne font pas conscience d'attirer ‡ eux, et de tromper quand ils en auront la puissance par quelque moyen

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que ce soit. Ceux donc qui cerchent leur avantage et profit, il n'y a nulle doute qu'ils Sont hypocrites, et que leur coeur est corrompu: quelques beaux zelateurs qu'ils soyent, Dieu declare qu'il n'y a qu'ordure et poison en leur coeur. Et pourquoy? s'il y a rondeur, il faut qu'il y ait droiture. c'est ‡ dire, si l'affection est pure au dedans, quand nous conversons avec les hommes, nous procurerons le bien d'un chacun, tellement que nous ne serons point adonnez a nous, et ‡ nostre particulier, mais nous aurons ceste equitÈ, que Iesus Christ dit estre la reigle de vie, et toute la somme de la Loy, et des Prophetes, que nous ne facions ‡ aucun sinon ce que nous voudrions qu'on nous feist. Ainsi donc notons, qu'en ceste louange de lob il y a beaucoup de gens qui sont condamnez, quand non seulement le Sainct Esprit declare, que cest homme a eu une integritÈ devant Dieu, mais aussi droiture et rondeur entre les hommes. Ceste rondeur qu'il prononce servira de sentence et condamnation ‡ tous ceux qui seront pleins de malice, ‡ tous ceux: qui ne demandent qu'‡ ravir et attrapper le bien d'autruy, qui ne demandent qu'‡ piller la substance des autres. Ceux-la sont condamnez en ce mot ici. Or il sensuit qu'il craignoit Dieu, qu'il estoit homme craignant Dieu, et se retirant du mal. Et aussi quand Iob a eu ceste louange d'avoir gardÈ droiture et equitÈ entre les hommes, il falloit bien qu'il cheminast devant Dieu: car sans cela le reste n'estoit rien estimÈ. Vray est que nous ne pouvons vivre avec nos prochains (comme desia i'ay dit) sans faire mal a nul, procurant le bien d'un chacun, si ce n'est que nous regardions ‡ Dieu: car ceux qui suivent leur naturel, encores qu'ils ayent de belles vertus (ce semblera) toutesfois ils sont preoccupez de l'amour d'eux-mesmes, et n'y a qu'ambition qui les pousse, ou quelque autre regard, tellement que tout ce qu'il y a d'apparence de vertu en eux, est corrompu par cela: mais combien que nous ne puissions point avoir ceste droiture sans craindre Dieu, si est-ce que ce Sont deux choses distinctes, que de servir Dieu, et honorer nos prochains, comme aussi Dieu les a distinguees en sa Loy, quand il a voulu qu'elle fust descrite en deux tables. Notons donc, que comme par ci devant sous ce mot de droiture, le Sainct Esprit a voulu declarer comme lob a conversÈ entre les hommes, aussi quand il dit, qu'il a eu crainte de Dieu, il veut amener la religion qui estoit en luy. Or par cela nous sommes admonnestez, que pour bien regler nostre vie, il faut que nous regardions Dieu, et puis nos prochains: que nous regardions Dieu (di-ie) ‡ fin de nous adonner ‡ luy, ‡ fin de luy rendre l'hommage qui luy est deu: que nous regardions nos prochains, Bienvenue_à_la_bibliothèque_calviniste