MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome III - Livre 11 - Chapitre 12)

De Calvinisme
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Le Tockenbourg - Une assemblée du peuple - Réformation - Les Grisons - Dispute d'Ilantz - Résultats - Réforme à Zurich

Ainsi la Réformation avait de tous côtés des luttes à soutenir; et après avoir combattu avec la philosophie rationaliste d'Erasme et l'enthousiasme fanatique des anabaptistes, elle avait encore affaire avec elle-même. Mais sa grande lutte était toujours avec la papauté; et elle poursuivait maintenant jusque sur les montagnes les plus reculées, l'attaque commencée dans les villes de la plaine.

Les montagnes du Tockenbourg avaient entendu sur leurs hauteurs le son de l'Évangile, et trois ecclésiastiques y étaient poursuivis par ordre de l'évêque, comme inclinant à l'hérésie. « Qu'on v nous convainque, la Parole de Dieu à la main, « disaient Militus, Doring et Farer, et nous nous « soumettrons non-seulement au chapitre, mais « encore au moindre des frères de Jésus-Christ; « autrement nous n'obéirons à personne, pas même au plus puissant des hommes. »

C'était bien là l'esprit île Zwingle et de la Ré- formation. Bientôt une nouvelle circonstance vint échauffer les esprits dans ces hautes vallées. Une assemblée du peuple y avait lieu le jour de Sainte- Catherine; les citoyens étaient réunis, et deux hommes de Schwitz, venus pour affaires dans le Tockenbourg, se trouvaient à l'une des tables; la conversation s'engagea : « Ulrich Zwingle, s'écria « l'un d'eux, est un hérétique et un voleur! » Le secrétaire d'État Steiger prit la défense du réformateur ; le bruit attira l'attention de toute l'assemblée; George Bruggmann, oncle de Zwingle, qui se trouvait à une table voisine, s'élança de sa place avec colère, s'écriant : « Certainement c'est « de maître Ulrich que l'on parle! » et tous les convives se levèrent et le suivirent, craignant une bataille. Le tumulte devenant toujours plus grand, le bailli rassembla à la hâte le conseil en pleine rue, et l'on pria Bruggmann, pour l'amour de la paix, de se contenter de dire à ces hommes : « Si vous ne vous rétractez pas, c'est vous qui êtes « coupables de mensonges et de vol. » — « Rappelez-vous ce que vous venez de dire, répondirent les hommes de Schwitz; nous nous en « souviendrons nous-mêmes. » Puis ils montèrent à cheval et reprirent en toute hâte le chemin de Schwitz.

Le gouvernement de Schwitz adressa alors aux habitants du Tockenhourg une lettre menaçante, qui répandit la terreur dans les esprits. « Soyez « forts et sans aucune crainte a, écrivit Zwingle « au conseil de sa patrie. Que les mensonges qu'on « débite contre moi ne vous inquiètent pas ! Il « n'y a pas un criailleur qui ne puisse m'appeler « hérétique; mais vous, abstenez-vous d’injures, « de désordres, de débauches et de guerres mercenaires; secourez les pauvres, protégez les « opprimés, et quelles que soient les insultes dont « on vous accable, ayez une assurance inébranlable « dans le Dieu tout-puissant. »

Les encouragements de Zwingle firent effet. Le conseil hésitait encore; mais le peuple, réuni en paroisses, arrêta d'un accord unanime que la messe serait abolie, et qu'on serait fidèle à la Parole de Dieu.

Les conquêtes n'étaient pas moins grandes dans la Rhétie que Salandronius avait dû quitter, mais où Comandre annonçait l'Évangile avec courage. Les anabaptistes, il est vrai, en prêchant dans les Grisons leurs doctrines fanatiques, avaient fait d'abord un grand tort à la Réformation. Le peuple s'était trouvé partagé en trois partis. Les uns s'étaient jetés dans les bras de ces nouveaux prophètes. D'autres, étonnés, interdits, considéraient ce schisme avec inquiétude. Les partisans de Rome, enfin, poussaient des cris de triomphe a.

On s'assembla à llantz, dans la ligue grise, pour une dispute; les soutiens de a papauté, d'un côté, les amis de la Réforme, de l'autre, réunirent leurs forces. Le vicaire de l’évêque chercha d'abord un moyen d'éviter le combat : « Ces disputes entraînant a de fortes dépenses, dit-il, je suis prêt à déposer, « pour les couvrir, dix mille florins; mais j'en « exige autant de la partie adverse. » — « Si l'évêque a dix mille florins à sa disposition, s'écria « du milieu de la foule une voix rude de paysan, « c'est de nous qu'il les a extorqués; en donner « encore une fois autant à ces pauvres prêtres, serait trop vraiment.»—«Nous sommes de pauvres « gens à bourse vide, dit alors Comandre, pasteur de Coire; à peine avons-nous de quoi payer « notre soupe : où trouverions-nous dix mille « florins ?» Chacun rit de cet expédient et l'on passa outre.

Parmi les assistants se trouvaient Sébastien Hofmeister et Jacques Amman de Zurich; ils tenaient en main les saintes Écritures en hébreu et en grec. Le vicaire de l'évêque demanda qu'on exclût les étrangers. Hofmeister comprit que cela le regardait : «Nous sommes venus, dit-il, munis d'une Bible grecque et hébraïque, afin qu'en aucune « manière on ne fasse violence à l'Écriture. Cependant, plutôt que d'empêcher le colloque, nous « sommes prêts à nous retirer. » — « Ah! s'écria le « curé de Dintzen, en regardant les livres des « deux Zurichois, si la langue grecque et la langue « hébraïque n'étaient jamais entrées dans notre « pays, il y aurait moins d'hérésies* ! » — «Saint « Jérôme, dit un autre, nous a traduit la Bible; « nous n'avons pas besoin des livres des Juifs ! » — «Si l'on exclut les Zurichois, dit le banneret d'Ilantz, la commune s'en mêlera.» — «Eh bien, « dit-on, qu'ils écoutent, mais qu'ils se taisent! » Les Zurichois restèrent donc, et leur Bible avec eux.

Alors Comandre se levant lut la première des thèses qu'il avait publiées : « L'Église chrétienne, « v était-il dit, est née de la Parole de Dieu; elle doit s'en tenir à cette Parole et ne pas écouter d'autre voix que la sienne. » Puis il prouva ce qu'il avait avancé par de nombreux passages des Écritures. « Il marchait d'un pas assuré, dit un « témoin oculaire', et posait chaque fois son « pied avec la fermeté du bœuf. » — « Cela dure « trop longtemps, » dit le vicaire. — « Quand, à « table avec ses amis, il entend les joueurs de flûte, « dit Hofmeister, il ne trouve pas que cela dure « trop longtemps. »

Alors on vit se lever et s'avancer du milieu de la foule un homme qui agitait les bras, qui clignait des yeux, qui fronçait les sourcils, et qui semblait avoir perdu le sens; il s'élança vers Comandre, et plusieurs crurent qu'il allait le frapper. C'était un maître d'école de Coire. « Je vous ai posé par « écrit diverses questions, dit-il à Comandre; « répondez-y à cette heure. » — « Je suis ici, dit « le réformateur grison, pour défendre ma doc- « trine; attaque-la et je la défendrai; sinon retourne « à ta place ; je te répondrai quand j'aurai fini. » Le maître d'école demeura un moment en suspens : « A la bonne heure, » dit-il enfin, et il retourna s'asseoir.

On proposa de passer à la doctrine des sacrements. L'abbé de Saint-Luc déclara que ce n'était pas sans crainte qu'il abordait un tel sujet, et le vicaire effrayé fit le signe de la croix.

Le maître d'école de Coire, qui déjà une fois avait voulu attaquer Comandre, se mit à établir, avec beaucoup de volubilité, la doctrine du sacrement, d'après cette parole : « Ceci est mon corps.» « Cher Berre, lui dit Comandre, comment comprends-tu ces paroles? Jean est Élie.» — «Je comprends, reprit Berre, qui vit où Comandre en « voulait venir, qu'il a été Elle véritablement et « essentiellement. » — « Et pourquoi donc, continua Comandre, Jean-Baptiste a-t-il dit lui-même « aux pharisiens qu'il n'était pas Élie ? » Le maître d'école garda le silence, et reprit enfin : « Il est « vrai ! » Tout le monde se mit à rire, même ceux qui l'avaient engagé à parler.

L'abbé de Saint-Luc fit un long discours sur la cène et l'on termina la conférence. Sept prêtres embrassèrent la doctrine évangélique; une pleine liberté religieuse fut proclamée, et le culte romain fut aboli dans plusieurs églises. «Christ, selon l'expression de Salandronius, croissait partout dans ces « montagnes comme l'herbe tendre du printemps; « et les pasteurs étaient comme des sources vivantes « qui arrosaient ces hautes Vallées. »

La Réforme faisait des pas encore plus rapides à Zurich. Les dominicains, les augustins, les capucins, si longtemps ennemis, étaient réduits à vivre ensemble; enfer anticipé pour ces pauvres moines. A la place de ces institutions corrompues, on fondait des écoles, un hôpital, un séminaire de théologie; la science, la charité prenaient partout la place de la paresse et de l'égoïsme.