MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome III - Livre 9 - Chapitre 5)

De Calvinisme
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Traduction de la Bible - Besoins de l'Église - Principes de la Réforme - Tentations du diable - Condamnation de la Sorbonne - Réponse de Mélanchton - Visite à Wittemberg

Tandis qu'il luttait ainsi avec l'erreur comme s'il eût été encore sur le champ de bataille, Luther était à l'œuvre dans sa retraite de la Wart- bourg comme s'il ne se fût mêlé en rien de ce qui se passait dans le monde. Le moment était venu où la Réforme devait passer de la science des théologiens dans la vie des peuples; et pourtant la grande machine par laquelle ce progrès devait être opéré n'existait pas encore. Cet instrument puissant et merveilleux, destiné à lancer de toutes parts, contre l'édifice de Rome, des carreaux qui en feraient tomber les murailles, à soulever le poids énorme sons lequel la papauté tenait l'Église étouffée, à donner à toute l'humanité une impulsion qu'elle garderait jusqu'à la fin des siècles, devait sortir du vieux château de Wartbonrg, et entrer dans le monde avec le réformateur, le jour où finirait sa captivité.

Plus l'Église s'éloignait des temps où Jésus, la véritable lumière du monde, était sur la terre, plus elle avait besoin du flambeau de la Parole de Dieu, qui doit porter intacte aux hommes des derniers siècles, la clarté de Jésus-Christ. Mais cette Parole divine était alors inconnue au peuple. Des essais de traduction faits d'après la Vulgate en 1477, en 1490 et en i5i8, avaient mal réussi, étaient presque inintelligibles,et se trouvaient, vu leur prix élevé, hors de la portée du peuple. Une défense avait même été faite de donner la Bible en langue vulgaire à l'Église germanique *. D'ailleurs le nombre de ceux qui .étaient en état de lire ne devint considérable que lorsqu'il y eut eu langue allemande un livre présentant un intérêt vif et universel.

Luther était appelé à donner à sa nation les Écritures de Dieu. Le même Dieu qui avait conduit saint Jean à Pathmos pour y écrire ses révélations, avait renfermé Luther dans la Wartbourg pour y traduire sa Parole. Ce grand travail, qu'il eût difficilement entrepris au milieu des distractions et des occupations de Wittemberg, devait établir le nouvel édifice sur le roc primitif, et, après tant de siècles, ramener les chrétiens, des subtilités scolastiques, à la source pure et première de la rédemption et du salut.

Les besoins de l'Église parlaient avec force ; ils demandaient ce grand travail ; et Luther, par ses expériences intimes, devait être conduit à le faire. En effet, il avait trouvé dans la foi ce repos de l'âme que sa conscience agitée et ses idées monacales lui avaient longtemps fait chercher dans des mérites et une sainteté propres. La doctrine de l'Église, la théologie scolastique, ne savaient rien de ces consolations que la foi donne ; mais l'Écriture les annonçait avec une grande force, et c'était là qu'il les avait trouvées. La foi à la Parole de Dieu l'avait rendu libre. Par elle il se sentait affranchi de l'autorité dogmatique de l'Église, de sa hiérarchie, de sa tradition, des opinions scolastiques, de la puissance des préjugés et de toute domination d'homme. Ces nombreux et puissants liens qui, pendant des siècles, avaient enchaîné et bâillonné la chrétienté, étaient brisés, détruits, épars tout autour de lui, et il élevait noblement la tête, libre de tout, sauf la Parole. Cette indépendance des hommes, cette soumission à Dieu qu'il avait trouvées dans les saintes Écritures, il les voulait pour l'Église. Mais pour les lui donner, il fallait lui rendre les révélations de Dieu. Il fallait qu'une main puissante fit rouler sur leurs gonds les pesantes portes de cet arsenal de la Parole de Dieu, où Luther lui-même avait trouvé ses armes, et que ces voûtes et ces salles antiques que, depuis des siècles, nul pied n'avait parcourues, fussent enfin rouvertes au peuple chrétien pour le jour du combat.

Luther avait déjà traduit divers fragments de la sainte Écriture; les sept psaumes pénitentiaux avaient été son premier travail 1. Jean-Baptiste, Jésus-Christ et la Réformation commencèrent également par la parole de la repentance. Elle est le principe de tout renouvellement pour l'homme et pour l'humanité tout entière. Ces essais avaient été reçus avec avidité; tous en voulaient avoir davantage, et cette voix du peuple était pour Luther la voix de Dieu lui-même. Il conçut le dessein d'y répondre. Il était captif derrière de hautes murailles ; eh bien ! il consacrera ses loisirs à transporter la Parole de Dieu dans la langue de son peuple. Bientôt cette Parole descendra avec lui de la Wartbourg ; elle parcourra les tribus de l'Allemagne et les mettra en possession de ces trésors spirituels renfermés jusqu'à cette heure dans les cœurs de quelques hommes pieux. «Que ce seul livre, s'écria-t-il, soit dans a toutes les langues, dans toutes les mains, sous « tous les yeux, dans toutes les oreilles et dans « tous les cœurs 1 ! » Paroles admirables, qu'une société illustre, transportant la Bible dans les idiomes de tous les peuples, se charge après trois siècles d'accomplir a. « L'Ecriture sans « aucun commentaire, dit-il encore, est le soleil « duquel tous les docteurs reçoivent la lumière. »

Tels sont les principes du christianisme et de la Réformation. Selon ces voix vénérables, ce ne sont pas les Pères que l'on doit prendre pour éclairer l'Écriture, mais c'est l'Écriture qui doit éclairer les Pères. Les réformateurs et les apôtres élèvent la Parole de Dieu seul pour lumière, comme ils élèvent le sacrifice de Christ seul pour justice. Vouloir mêler quelque autorité humaine à cette autorité absolue de Dieu, ou quelque justice humaine à cette justice parfaite de Christ, c'est vicier le christianisme dans ses deux bases. Ce sont là les deux hérésies fondamentales de Rome, et ce sont aussi celles que quelques docteurs voudraient introduire, quoique à un moindre degré sans doute, dans le sein de la Réformation.

Luther ouvrit les écrits helléniques des évangélistes et des apôtres, et il entreprit la tâche difficile de faire parler sa langue maternelle à ces divins docteurs. Époque importante dans l'histoire de la Réformation ! La Réforme ne fut plus dès lors dans la main du réformateur. La Bible s'avança; Luther se retira. Dieu se montra, et l'homme disparut. Le réformateur a remis le Livre dans les mains de ses contemporains. Chacun peut maintenant entendre Dieu lui-même. Pour lui il se mêle dès lors à la foule et se place dans les rangs de ceux qui viennent puiser ensemble à la source commune de la lumière et de la vie.

Luther trouva dans la traduction des saintes Écritures une abondance de consolations et de force qui lui était bien nécessaire. Malade, isolé , attristé par les efforts de ses ennemis et les écarts de quelques-uns de ses partisans, voyant sa vie se consumer dans l'ombre de ce vieux château , il avait quelquefois des combats terribles à soutenir. On était enclin, dans ces temps, à transporter dans le monde visible les luttes que l'âme soutient avec ses ennemis spirituels; l'imagination vive de Luther donnait facilement un corps aux émotions de son cœur, et les superstitions du moyen âge avaient encore quelque prise sur son esprit, en sorte que l'on pourrait dire de lui à cet égard, ce que l'on a dit de Calvin quant aux châtiments dus aux hérétiques : il avait un reste de papisme 1. Satan n'était pas simplement pour Luther un être invisible, quoique très-réel: il pensait que cet ennemi de Dieu apparaissait aux hommes comme il était apparu à Jésus-Christ. Bien que l'authenticité de plusieurs des récits faits à ce sujet dans les « Propos de table » et ailleurs, soit plus que douteuse, l'histoire doit cependant signaler ce faible du réformateur. Jamais ces idées sombres ne l'assaillirent davantage que dans la solitude de la Wartbourg. 11 avait bravé le diable dans Worms, aux jours de sa force; mais maintenant toute la puissance du réformateur semblait brisée et sa gloire ternie. Il était jeté à l'écart; Satan était victorieux à son tour, et, dans l'angoisse de son esprit, Luther croyait le voir dresser devant lui sa forme gigantesque, élever son doigt menaçant, triompher avec un sourire amer et infernal, et grincer les dents avec une affreuse colère. Un jour, entre autres, dit-on , comme Luther travaillait à sa traduction du Nouveau Testament, il crut voir Satan qui, plein d'horreur pour cette œuvre, le harcelait, et tournait tout à l'entour de lui comme un lion qui va fondre sur sa proie. Luther effrayé, irrité, saisit son écritoire et la jeta à la tête de son ennemi. La figure s'évanouit, et l'encrier vint se briser contre le mura.

Le séjour de la Wartbourg commençait à être insupportable à Luther. Il s'indignait de la pusillanimité de ses protecteurs. Quelquefois il restait plongé tout un jour clans une méditation silencieuse et profonde, et n'en sortait que pour s'écrier : « Ah ! si j'étais à Wittemberg! » Enfin il ne put y tenir plus longtemps ; c'est assez de ménagements : il faut qu'il revoie ses amis, qu'il les entende, qu'il leur parle. Il s'expose, il est vrai, à tomber entre les mains de ses adversaires, mais rien ne l'arrête. Vers la fin de novembre, il sort secrètement de la Wartbourg et part pour Wittemberg '.

Un nouvel orage venait justement de fondre sur lui. La Sorbonne avait enfin rompu le silence. Cette illustre école de Paris, première autorité dans l'Église après le pape, source antique et vénérable d'où les doctrines théologiques étaient sorties, venait de lancer son verdict contre la Réformation.

Voici quelques-unes des propositions qu'elle condamnait. Luther avait dit : «Dieu pardonne et « remet toujours gratuitement les péchés, et il ne « demande rien de nous en retour, si ce n'est qu'à « l'avenir nous vivions selon la justice. » II avait ajouté : « De tous les péchés mortels c'est ici le « plus mortel, savoir, que quelqu'un croie qu'il « n'est pas coupable devant Dieu d'un péché damnable et mortel. » Il avait dit encore :

« Brûler les hérétiques est contraire à la volonté « du Saint-Esprit. »

A toutes ces propositions et à bien d'autres encore qu'elle avait citées, la faculté de théologie de Paris répondait : «Hérésie, analhème1!»

Mais un jeune homme de vingt-quatre ans, de petite taille, modeste et sans apparence, osa relever le gant que venait de jeter la première école du monde. On n'ignorait pas à Wittemberg ce qu'il fallait penser de ces pompeuses condamnations ; on y savait que Rome avait cédé aux inspirations des dominicains, et que la Sorbonne était entraînée par deux ou trois docteurs fanatiques qu'on désignait à Paris par des sobriquets ridicules". Aussi, dans son apologie, Mélancbton ne se borna-t-il pas à défendre Luther ; mais, avec la hardiesse qui caractérise ses écrits, il porta lui-même l'attaque dans le camp de ses adversaires. « Vous dites : II est manichéen ! il est montaniste! que les flammes et le feu répriment « sa folie! Et qui est montaniste? Luther, qui veut « qu'on ne croie qu'à la sainte Ecriture, ou vous- « mêmes, qui voulez que l'on croie à des esprits « d'hommes plutôt qu'à la Parole de Dieu3 ? »

Attribuer plus à une parole d'homme qu'à la Parole de Dieu, était en effet l'hérésie de Montanus, comme c'est encore celle du pape et de tous ceux qui mettent l'autorité hiérarchique de l'Eglise ou les inspirations intérieures du mysticisme au-dessus des déclarations positives des écrits sacrés. Aussi le jeune maître es arts qui avait dit : « Je perdrai la vie plutôt que la foi ' , » ne s'arrêta- t-il point là. Il accusa la Sorbonne d'avoir obscurci l'Évangile, d'avoir éteint la foi, d'avoir substitué'au christianisme une vaine philosophie*. Après ce livre de Mélanchton,la position de la question était changée; il démontrait sans réplique que l'hérésie était à Paris et à Rome, et la vérité catholique à Wittemberg.

Cependant Luther, se souciant peu des condamnations de la Sorboune , se rendait, en habits équestres, à la ville universitaire. Divers rapports lui parvinrent en route sur un esprit d'impatience et d'indépendance qui se manifestait parmi quelques-uns de ses adhérents, et il en était navré de douleur3. Enfin il arriva à Wittemberg sans avoir été reconnu, et s'arrêta à la maison d'Amsdorf. Aussitôt on va chercher en secret tous ses amis4, Mélanchton surtout, qui avait dit si souvent : « Si je dois être privé de lui, je préfère la « mort1. » Ils arrivent : quelle entrevue! quelle joie! Le captif de la Wartbourg goûte au milieu d'eux toutes les douceurs de l'amitié chrétienne. Il apprend les progrès delà Réforme, les espérances de ses frères ; et, ravi de ce qu'il voit et de ce qu'il entend ', il prie, il rend grâce, puis, sans de longs retards, il retourne à la Wartbourg.