MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome IV - Livre 13 - Chapitre 5)

De Calvinisme
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Alliance du pape et de l'Empereur - La diète de Spire se forme - Plan des papistes - Commission, fanatisme - Danger du statu quo - Opposition des princes évangéliques - Opposition des villes - Déclaration de Ferdinand

Le sac de Rome, en indignant les adhérents du pape, avait donné des armes à tous les ennemis de l'Empereur. Lautrec et ses Français avaient contraint l'armée de Charles, amollie par les délices d'une nouvelle Capoue, à se cacher dans les murs de Naples. Doria, à la tête de ses galères génoises, avait anéanti la flotte espagnole, et toute la puissance impériale avait paru prendre fin en Italie. Mais tout à coup Doria s'était prononcé pour l'Empereur; la peste avait fait périr Lautrec et la moitié de son armée, et Charles, en étant quitte pour la peur, avait ressaisi le pouvoir, bien résolu à s'unir désormais étroitement avec le pontife romain, dont l'abaissement avait failli lui coûter si cher. De son côté, Clément VII, entendant les Italiens lui reprocher sa naissance illégitime et lui refuser même le titre de pape, disait hautement : « Mieux vaut être le palefrenier de l'Empereur que le jouet de mon peuple. » Le 29 juin 1528, la paix entre le chef de l'Empire et le chef de l'Église se conclut à Barcelone, en posant pour base la ruine de l'hérésie ; et en novembre, une diète fut convoquée à Spire pour le 21 février 1529. Charles-Quint était résolu à tenter de détruire la Réforme par un vote fédéral ; puis, si ce vote ne suffisait pas, à déployer contre elle tout son pouvoir. Le chemin ainsi tracé, on allait se mettre à l'œuvre.

L'Allemagne comprit la gravité de la conjoncture. De funestes présages agitaient les esprits. Au milieu de janvier, une grande lumière avait tout à coup éclairé une nuit profonde. «Qu'est-ce que cela signifie? s'écria Luther : Dieu « le sait. » Au commencement d'avril, on parlait d'un tremblement de terre qui avait englouti des châteaux, des villes, des contrées entières de la Carinthie et de l'Istrie, et partagé en quatre la tour de Saint-Marc, à Venise. « Si cela est vrai, « dit le réformateur, ces prodiges sont les précurseurs de « la journée de Jésus-Christ. » Les astrologues déclaraient que l'aspect des quadrangulaires de Saturne et de Jupiter, et la constitution générale des astres, étaient formidables. L'Elbe roulait des eaux grossies et tumultueuses, et des pierres tombaient de la voûte des temples. « Toutes ces « choses, s'écriait Melanchthon effrayé, m'émeuvent profondément. »

Les lettres de convocation du gouvernement impérial n'étaient que trop en accord avec ces prodiges. L'Empereur, écrivant de Tolède à l'Électeur, l'accusait de sédition et de révolte. Partout circulaient des bruits sourds, qui suffisaient pour faire tomber les faibles. Le duc Henri de Mecklembourg et l'électeur palatin se retournèrent brusquement du côté du papisme.

Le parti prêtre se présentait en diète nombreux, puissant et décidé. Le 5 mars, Ferdinand d'Autriche, après lui les ducs de Bavière, enfin les électeurs ecclésiastiques de Mayence et de Trêves, avaient franchi les portes de Spire, entourés de nombreuses hallebardes. Le 13 mars, l'électeur de Saxe était arrivé, accompagné seulement de Melanchthon et d'Agricola. Mais Philippe de Hesse, fidèle à son caractère, entrait dans la ville, le 18 mars, au son des trompettes, avec deux cents cavaliers.

Aussitôt on vit se manifester la divergence des esprits. Un papiste ne rencontrait pas un évangélique dans la rue sans lui lancer des regards irrités, qui semblaient le menacer de perfides machinations. L'électeur palatin passait à côté des Saxons sans avoir l'air de les connaître ; et bien que Jean de Saxe fût le plus considérable des électeurs, aucun des chefs du parti contraire ne lui rendit visite. Réunis autour de leurs tables, les princes catholiques- romains semblaient absorbés dans des jeux de hasard «.

Mais ils donnèrent bientôt des marques positives de leurs dispositions hostiles. On défendit à l'Électeur et au Landgrave de faire prêcher l'Évangile dans leurs hôtels. Déjà même on assurait que Jean allait être chassé de Spire et dépouillé de son électorat. « Nous sommes, disait Melanchthon, l'exécration et la balayure du monde; mais « Christ regarde à son pauvre peuple, et il le sauvera. » En effet, Dieu était avec les témoins de sa parole. Le peuple de Spire avait soif de l'Évangile, et l'Électeur écrivait à son fils, le dimanche des Rameaux : « Huit mille personnes « environ ont assisté aujourd'hui dans ma chapelle au « culte du matin et à celui du soir. »

Alors le parti romain se hâta. Son plan était simple, mais énergique. Il fallait supprimer la liberté religieuse qui subsistait depuis près de trois années, et pour cela faire disparaître le décret de 1526, en faisant reparaître celui de 1521.

Le 15 mars, les commissaires impériaux annoncèrent à la diète que le dernier arrêté de Spire, qui laissait chaque État libre d'agir conformément aux inspirations de sa conscience, ayant donné lieu à de grands désordres, l'Empereur l'annulait, en vertu de sa toute-puissance. Cet acte arbitraire, inouï dans l'Empire, et le ton despotique dont on l'accompagnait, pénétrèrent les chrétiens évangéliques d'indignation et d'effroi. « Christ, s'écria Sturm, est de « nouveau entre les mains de Caïphe et de Pilate. »

Une commission fut chargée d'examiner la proposition impériale. L'archevêque de Salzbourg, Faber, Eck, c'est- à-dire les ennemis les plus prononcés de la Réformation, en faisaient partie. « Les Turcs valent mieux que les lu- « thériens, disait Faber; caries Turcs observent les jeûnes, « et les luthériens les violent. S'il faut choisir entre les « saintes Écritures de Dieu et les vieilles erreurs de l'Église, ce sont les premières qu'il faut rejeter. » Chaque jour, en pleine assemblée, Faber lançait aux évangéliques quelque pierre nouvelle, dit Melanchthon. «Oh! quelle « Iliade j'aurais à composer, ajoutait-il, si je devais rap- « porter tous ces blasphèmes ! »

Les prêtres réclamaient l'exécution de l'édit de Worms de 1521, et les membres évangéliques de la commission, parmi lesquels se trouvaient l'électeur de Saxe et Sturm, demandaient, au contraire, le maintien de l'édit de Spire de 1526, et demeuraient de cette manière sur le terrain de la légalité, tandis que leurs adversaires se jetaient dans les coups d'État. Un ordre de choses nouveau s'étant établi légalement dans l'Empire, nul ne pouvait y porter atteinte; et si la diète prétendait détruire par la force ce que, trois ans auparavant, elle avait constitutionnellement établi, les États évangéliques étaient en droit de s'y opposer. La majorité de la commission sentit que le rétablissement de l'ancien ordre de choses serait une révolution non moins radicale que la Réforme elle-même. Comment assujettir de nouveau, à Rome et à son clergé, des peuples dans le sein desquels la Parole de Dieu était si richement répandue? C'est pourquoi, rejetant également les demandes des prêtres et celles des évangéliques, la majorité arrêta, le 24 mars, que toute innovation religieuse continuerait à être interdite dans les lieux où l'édit de Worms avait été exécuté; et que dans ceux où l'on s'en était écarté, et où l'on ne pourrait s'y conformer sans avoir à craindre quelques révoltes, on ne ferait du moins aucune nouvelle réforme, on ne traiterait aucun point de controverse, on ne s'opposerait point à la célébration de la messe, on ne permettrait à aucun catholique d'embrasser le luthéranisme, on ne déclinerait point la juridiction épiscopale, et l'on ne tolérerait ni anabaptistes ni sacramentaires. Le statu quo et point de prosélytisme! tel était l'essentiel de la proposition.

La majorité ne votait plus comme en 1526 ; le vent avait tourné contre l'Évangile; aussi la proposition, retardée quelques jours dans sa marche par les fêtes de Pâques, ayant été soumise à la diète le 6 et le 7 avril, passa.

Si elle recevait force de loi, la Réformation ne pouvait ni s'étendre dans les lieux où elle n'était pas encore, ni s'établir sur de solides fondements dans ceux où elle existait déjà. La restauration de la hiérarchie romaine, stipulée dans la proposition, ramènerait infailliblement les anciens abus; et la moindre déviation d'une ordonnance aussi vexatoire fournirait aisément aux papistes un prétexte pour achever de détruire une œuvre déjà si fortement ébranlée.

L'Électeur, le Landgrave, le margrave de Brandebourg, le prince d'Anhalt et le chancelier de Lunebourg, d'un côté; les députés des villes, de l'autre, consultèrent entre eux. Tout un nouvel ordre de choses devait éclore de ce conseil. Si l'égoïsme les eût animés, peut-être eussent-ils pu agréer ce décret. En effet, on les laissait libres, au moins en apparence, eux et les leurs, de professer leur foi. Devaient-ils, pouvaient-ils demander davantage? et étaient-ils tenus à se constituer les champions de la liberté de conscience dans le monde universel? Jamais, peut-être, il n'y eut une situation plus critique ; mais ces hommes généreux sortirent victorieux de l'épreuve. Quoi! ils légitimeraient à l'avance les tortures et les bûchers ! ils s'opposeraient à ce que le Saint-Esprit convertît des âmes à Jésus-Christ! ils oublieraient le commandement de leur Maître : « Allez par tout le monde, et prêchez l'Evangile à « toute créature! » Si l'un des États de l'Empire voulait un jour suivre leur exemple et se réformer, ils lui en ôte- raient le pouvoir! Entrés dans le royaume des cieux, ils en fermeraient après eux la porte ! Non. Plutôt tout endurer, tout sacrifier, même leurs États, leurs couronnes, leur vie !

« Rejetons cet arrêt, dirent les princes; dans les choses « de la conscience, la majorité n'a aucun pouvoir. — C'est « au décret de 1526, ajoutèrent des villes, que l'on doit la « paix dont jouit l'Empire ; l'abolir, c'est remplir l'Allemagne de troubles et de divisions. La diète n'a d'autre a compétence que de maintenir la liberté religieuse jus- « qu'au concile. »

Telle est, en effet, la grande attribution de l'État; et si maintenant les puissances protestantes doivent chercher à influer sur les puissances romaines, leur but doit être uniquement d'obtenir pour les sujets de celles-ci la liberté religieuse, que le pape confisque à son profit partout où il règne sans partage, tout en usant largement de celle que les États protestants laissent à ses ministres.

Quelques-uns des députés voulaient que l'on refusât le secours contre les Turcs, pensant forcer ainsi la main à l'Empereur dans la question religieuse. Mais Sturm demanda qu'on ne mêlât pas les choses politiques avec le salut des âmes. On résolut donc de rejeter la proposition, mais sans menaces. C'est cette résolution généreuse qui devait conquérir aux temps modernes la liberté de la pensée et l'indépendance de la foi.

Cependant Ferdinand et les prêtres, non moins résolus, prétendaient vaincre ce qu'ils appelaient une audacieuse opiniâtreté ; et ce fut par les États les plus faibles qu'ils commencèrent. On se mit à effrayer, à diviser les villes, qui jusqu'alors avaient agi d'un commun accord. Le 12 avril, on fit comparaître leurs représentants. En vain, alléguant l'absence de quelques-uns d'entre eux, demandèrent-ils un délai; on le leur refusa; on brusqua l'appel. Vingt et une villes libres acceptèrent la proposition de la diète, et quatorze la rejetèrent. C'était de la part de celles- ci un acte andacieux, et qui ne s'accomplit qu'au milieu des plus pénibles angoisses. « Ceci est la première épreuve, « dit Pfarrer, second député de Strasbourg; maintenant a viendra la seconde : il faudra renier la Parole de Dieu, « ou... brûler. »

Une démarche passionnée de Ferdinand commença aussitôt la série des humiliations que l'on réservait aux villes évangéliques. Un député de Strasbourg devait, conformément au décret de Worms, faire partie du gouvernement impérial : dès le commencement d'avril, on le déclara privé de ses droits, « jusqu'à ce que la messe fût rétablie dans « Strasbourg. » Toutes les villes se réunirent pour réclamer contre cet acte arbitraire.

En même temps, l'électeur palatin et le roi Ferdinand lui-même suppliaient les princes d'accepter le décret, les assurant que l'Empereur leur en saurait un gré infini. « Nous obéirons à l'Empereur, répondirent-ils, dans tout « ce qui peut contribuer au maintien de la paix et à l'honneur de Dieu. »

II était temps de mettre fin à cette lutte. Le 18 avril, un décret déclara que l'on n'entendrait plus les États évangéliques; et Ferdinand se prépara à porter, le lendemain 19, le coup décisif.

En effet, ce jour étant arrivé, le roi, entouré des autres commissaires de l'Empereur et de plusieurs évêques, parut en diète, remercia les États catholiques-romains de leur fidélité, et déclara que la résolution étant définitivement admise, elle allait être rédigée sous la forme de décret impérial. Puis il annonça à l'électeur de Saxe et à ses amis qu'il ne leur restait plus qu'à se soumettre à la majorité.

Les princes évangéliques, qui n'avaient point prévu une déclaration aussi positive, tout émus de cette sommation, passèrent, selon l'usage, dans une chambre voisine, afin de délibérer. Mais Ferdinand n'était pas d'humeur à attendre leur réponse. Il se leva, et tous les commissaires impériaux avec lui. En vain s'efforça-t-on de l'arrêter : « J'ai « reçu un ordre de Sa Majesté Impériale, répondit-il, je l'ai « exécuté. Tout est fini. » Puis, sans avoir égard ni aux droits des princes évangéliques, ni à l'honneur qui leur était dû, il sortit.

Ainsi on intime un ordre aux princes chrétiens, puis on se retire, sans se soucier même de ce qu'ils auront à répondre. En vain envoyèrent-ils une députation pour supplier le roi de revenir : « C'est une affaire finie, répéta « Ferdinand; il n'y a plus qu'à se soumettre. » Ce refus consomma le schisme; il sépara Rome de l'Évangile. Peut- être plus de justice de la part de l'Empire et de la papauté eût prévenu la rupture qui dès lors a divisé l'Église.