MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome IV - Livre 16 - Chapitre 3)

De Calvinisme
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L'unité par la liberté - Évangélisation des cinq cantons - Réformation de Schaffhouse, Zurzach, Glaris - Opposition - Hésitation - L'Évangile dans les bailliages italiens — Conversion d'un moine de Côme - Appel d'un moine de Locarno - Réforme du convent de Wettingen, de Saint-Jean, de Pfeffers, de Saint-Gall - Lutte à Saint-Gall - Deux partis à Soleure - La papauté a le dessus - Les Grisons attaqués par Musso - Appel des ministres aux cinq cantons - Indépendance de l'Eglise, proposée par Œcolampade

Quand le vainqueur s'abandonne à son triomphe, il trouve souvent la mort dans cet abandon et cette confiance même. Zurich et Zwingle devaient être un exemple signalé de ce triste enseignement de l'histoire. Profitant de la paix nationale, Zwingle et ses amis redoublèrent d'efforts pour le triomphe de l'Évangile. Ce zèle était légitime; mais la sagesse ne le dirigea pas toujours. Arriver à l'unité de la Suisse par l'unité de la foi, tel était le but des Zurichois. Il eût mieux valu qu'ils ne mêlassent pas des préoccupations politiques à leur zèle pour la maison de Dieu. L'unité de la Suisse aurait été peut-être plus facilement obtenue, si l'on n'avait pensé qu'à l'unité de la foi. Mais il y eut encore un autre mal : les Zurichois oublièrent qu'en voulant forcer l'unité on la brise, et que la liberté est le seul milieu dans lequel les éléments contraires peuvent se dissoudre, et une union salutaire s'établir. Tandis que Rome veut l'unité par les anathèmes, les prisons et les bûchers, la vérité chrétienne demande l'unité par la liberté. Ne craignons pas que la liberté, exaltant outre mesure chaque individualité, produise ainsi une multiplicité infinie. En pressant tout esprit de s'attacher à la Parole de Dieu, on le livre à une puissance capable de ramener ses opinions divergentes à une salutaire unité.

Ce ne fut d'abord que par de légitimes conquêtes que Zwingle signala son triomphe; il s'avança avec courage. Son regard et son bras étaient partout. « De misérables « brouillons, dit Salat, chroniqueur catholique-romain, a pénétrant dans les cinq cantons, y tracassaient les âmes, « semaient partout de petits poèmes, de petits traités, de « petits Testaments, répandaient leurs chiffons, et ne ces- « salent de dire qu'on ne devait pas croire les prêtres. »

Ce n'était pas tout : tandis que la Réforme devait se borner, autour du lac des Waldstettes, à quelques essais infructueux, elle faisait de brillantes conquêtes parmi les cantons, les alliés et les sujets de la Suisse; et les coups qu'elle y portait à la papauté retentissaient dans les hautes vallées des cantons primitifs, et les remplissaient d'effroi. Nulle part la papauté ne se montra plus décidée que dans les montagnes suisses. Il y avait là comme un mélange du despotisme romain et de la rudesse helvétique. Rome était décidée à vaincre, et elle se voyait ravir successivement ses positions les plus importantes.

Le 29 septembre 1529, la ville de Schaffhouse enleva le grand Dieu de la cathédrale, » à la vive douleur du petit nombre de dévots que le culte romain comptait encore dans cette ville ; puis elle abolissait la messe, et tendait la main à Zurich et à Berne.

Le 11 octobre, près du confluent du Rhin et de l'Aar, à Zurzach, au moment où le prêtre du lieu, homme dévoué à l'ancien culte, prêchait avec zèle, un bourgeois nommé Tiifel (Diable), levant la tête, lui dit : « Monsieur, vous « couvrez d'injures les gens de bien, et vous comblez « d'honneur le pape et les saints du calendrier romain. « De grâce, où trouve-t-on cela dans la sainte Écriture? » La question, faite d'un ton grave, excita chez plusieurs un malin sourire; et le peuple, les regards fixés sur la chaire, attendait la réponse. Alors le curé étonné, hors de lui, répondit d'une voix émue : « Tu t'appelles Diable, tu fais a comme le diable, et tu es le diable' C'est pourquoi je « ne veux pas avoir à faire avec toi. » Puis, quittant précipitamment la chaire, il se sauva, comme si Satan eût été derrière lui. Aussitôt on enleva les images et on abolit la messe ; les catholiques-romains cherchèrent à s'en consoler, en répétant partout : « A Zurzach, c'est le Diable qui « a introduit la Réformation ! »

Les prêtres et les guerriers des cinq cantons voyaient la foi romaine renversée dans des contrées plus rapprochées encore, dans le canton de Glaris, d'où, par les passages escarpés du Klaus et du Pragel8, la .Réforme pouvait fondre tout à coup sur Uri et sur Schwitz. Deux hommes s'y trouvaient en présence. A Mollis, Fridolin Brunner, se demandant chaque jour par quel moyen il pourrait avancer la cause de Jésus-Christ, attaquait avec l'énergie de Zwingle, son ami, les abus de l'Église, et s'efforçait de répandre parmi ce peuple, amateur passionné de la guerre, la paix et la charité de l'Évangile. A Glaris, Valentin Tschoudi s'étudiait, au contraire, avec la circonspection de son ami Érasme, à tenir le juste milieu entre Rome et la Réforme. Aussi, quoique le purgatoire, les indulgences, -le mérite des œuvres, l'intercession des saints, ne passassent plus chez les Glaronais, grâce aux prédications de Fridolin, que pour des niaiseries et des fables, ils croyaient encore, avec Tschoudi, que le corps et le sang de Christ étaient substantiellement dans le pain de la cène.

En même temps, un mouvement contraire à la Réforme s'opérait dans la haute et sauvage vallée où la Linth, roulant au pied de vastes rochers aux arêtes dentelées, énormes citadelles qui semblent bâties dans les airs, arrose de ses eaux Schwanden et Ruti. Les catholiques-romains, effrayés des progrès de l'Évangile, voulant au moins sauver ces montagnes, y avaient répandu à pleines mains l'argent qu'ils tenaient de leurs pensions étrangères; et dès lors on y avait vu des haines vigoureuses diviser d'anciens amis, et des hommes, qui avaient paru gagnés à l'Évangile, chercher lâchement quelque prétexte propre à cacher une fuite honteuse. « Pierre et moi, s'écriait, dans son désespoir, « Rasdorfer, pasteur de Ruti, nous vendangeons; mais, « hélas ! les raisins que nous cueillons ne s'emploient pas « au sacrifice, et les oiseaux même n'en mangent point. « Nous péchons; mais après avoir été toute la nuit à l'œuvre, il se trouve que nous n'avons pris que des sangsues. Hélas! nous jetons des perles à des chiens, et des « roses devant des pourceaux. » Bientôt cet esprit de révolte contre l'Évangile descendit de ces vallées, avec les eaux bruyantes de la Linth, jusqu'à Claris et à Mollis. Le conseil, « comme s'il était composé de femmelettes, » dit Rasdorfer, tournait chaque jour ses voiles; aujourd'hui, il voulait le capuchon, et bientôt il ne le voulait plus6.

Glaris, semblable à la feuille qu'emporte l'un de ses torrents, et que les flots et les courants poussent en sens contraires, chancelait, tournoyait, et était près de s'engloutir.

Mais cette crise prit fin ; l'Évangile regagna tout à coup des forces, et, le lundi de Pâques 1530, une assemblée générale du peuple « mit aux voix la messe et les autels. » Un parti puissant, qui s'appuyait sur les cinq cantons, s'opposa en vain à la Réforme ; elle fut proclamée, et ses ennemis, battus et déconcertés, durent se contenter, dit Bullinger, de cacher mystérieusement quelques idoles, qu'ils réservaient pour des jours meilleurs.

En même temps, la Réforme faisait des progrès dans les Rhodes extérieures d'Appenzell i et dans le pays de Sar- gans. Mais ce qui indignait le plus les cantons fidèles aux doctrines romaines, c'était de la voir passer les Alpes et paraître dans ces belles contrées du lac Majeur, où, près de l'embouchure de la Maggia, dans les murs de Locarno, au milieu des lauriers, des grenadiers et des cyprès, habitaient les nobles familles des Orelli, des Muralto, des Magoria et des Duni, et où flottait, depuis 1312, l'étendard suzerain des cantons. « Quoi donc! disait-on parmi les « Waldstettes, ce n'est pas assez que Zurich et Zwingle « infestent la Suisse; ils ont encore l'audace de porter leur « prétendue Réforme jusqu'en Italie, jusque dans le pays « du pape!... »

De grands désordres y régnaient parmi le clergé. « Qui « veut être damné doit se faire prêtre, y disait-on2. Cependant la vérité sut se faire jour dans cette contrée. Un moine de Côme qui, en 1311, y avait pris le froc contre le gré de sa famille, Egidio à Porta, s'y débattait depuis des années dans le couvent des augustins, ne trouvant nulle part la paix de son âme. Solitaire, entouré, lui semblait-il, d'une nuit profonde, il s'écria jusqu'a en perdre la voix : « Seigneur, que veux-tu que je fesse? » Bientôt le moine de Côme crut entendre dans son cœur ces mots : « Va vers « Ulrich Zwingle, il te le dira. » II se releva tout ému. tout tremblant. « C'est vous, écrivit-il aussitôt à Zwingle, a mais non, ce n'est pas vous, c'est Dieu qui par vous me « tirera du filet des chasseurs. — Traduisez en italien « le Nouveau Testament, lui écrivit Zwingle ; je me charge « de le faire imprimer à Zurich. » Voilà ce qu'il y a plus de trois siècles la Reforme faisait pour l'Italie.

Egidio demeura donc. Il se mit à traduire l'Évangile; mais tout ce qui l'entourait augmentait son angoisse. H voyait sa patrie réduite, par des guerres funestes, à la plus extrême misère; des hommes, riches jadis, tendre timidement la main pour obtenir une aumône; des multitudes de femmes, poussées par l'indigence au plus funeste avilissement. Il se persuada donc qu'une grande délivrance politique pourrait seule amener la délivrance religieuse de son peuple.

Tout à coup il croit que cette heure bienheureuse est arrivée. Il voit des lansquenets luthériens descendre les Alpes. Leurs phalanges épaisses, leurs regards menaçants se dirigent vers les bords du Tibre. A leur tête marche Freundsberg, portant une chaîne d'or autour du cou, et disant : « Si je parviens jusqu'à Rome, je m'en servirai « pour pendre le pape. » — « Dieu veut nous sauver, dit « aussitôt Egidio à Zwingle. Écrivez au connétable i; suppliez-le de délivrer ces peuples auxquels il commande, « de retirer aux têtes rasées, dont le dieu est le ventre, « l'argent qui les rend si fiers, et de le faire distribuer au « peuple qui meurt de faim. Puis, que chacun prêche sans « crainte la pure Parole du Seigneur!... La force de l'Antéchrist est près de sa fin!... »

Ainsi, en 1526, Egidio rêvait déjà la réformation d'Italie. Mais alors ses lettres cessent, le moine disparaît; sans doute le bras de Rome sut l'atteindre, et il fut, comme tant d'autres, plongé dans l'obscur cachot de quelque couvent.

Au printemps de 1530, des temps nouveaux commencèrent pour les bailliages italiens. Zurich nomma bailli de Locarno, Jacques Werdmilller, homme grave, respecté de tous, qui, encore en 1524, avait baisé les pieds du pape, mais qui depuis lors s'était assis aux pieds du Sauveur. «Allez, lui dit Zurich, comportez-vous chrétiennement; « et, dans ce qui concerne la Parole de Dieu, conformez- « vous aux ordonnances. » Au milieu d'une profonde nuit, une faible lueur semblait sortir alors d'un couvent situé sur les bords délicieux du lac Majeur. Parmi les carmélites de Locarno, se trouvait un moine, nommé Fontana, animé du même esprit qui avait éclairé le moine de Côme. « Tant que je vivrai, disait-il, je prêcherai sur les épîtres de saint Paul. » C'était surtout dans ces épîtres qu'il avait trouvé la vérité. Deux moines, dont nous ne connaissons pas les noms, partageaient ses sentiments. Fontana écrivit « à toute l'Église de Christ en Allemagne » une lettre qui fut remise Zwingle. « 0 fidèles bien-aimés de « Jésus-Christ, criait à l'Allemagne le moine de Locarno, « souvenez-vous de cette humble Cananéenne, avide des « miettes qui tombaient de la table du Seigneur ! Pauvre « voyageur, dévoré par la soif, je me précipite vers les «sources d'eaux vives. Plongés dans les ténèbres, baignés de larmes, nous vous crions, à vous qui connaissez « les mystères de Dieu, de nous envoyer tous les écrite de « vos illustres docteurs. Excellents princes, pivots de l'Église notre sainte mère, empressez-vous de délivrer de « la servitude de Babylone une cité de la Lombardie. Nous ne sommes que trois qui nous soyons confédérés pour « combattre en faveur de la vérité; mais c'est sous les « coups d'un petit nombre d'hommes élus de Dieu, et non « sous ceux des milliers de Gédéon, que succomba Madian. Qui sait si d'une petite étincelle Dieu ne veut pas « faire naître un grand incendie? »

Ainsi trois hommes des bords de la Maggia espéraient alors réformer l'Italie. Ils faisaient entendre un appel auquel depuis trois siècles le monde évangélique n'a pas encore répondu. Zurich cependant, dans ces jours de sa force et de sa foi, montrait une sainte hardiesse, et osait étendre ses bras « hérétiques » jusqu'au delà des Alpes; aussi Uri, Schwitz, Underwald, tous les catholiques-romains de la Suisse, proféraient-ils hautement de terribles menaces, jurant d'arrêter dans Zurich même le cours de ces audacieuses invasions.

Mais les Zurichois ne s'en tenaient pas là; ils donnaient à leurs confédérés des sujets de crainte plus sérieux encore, en faisant aux couvents, foyers du fanatisme ultramontain, une guerre incessante. Le vaste monastère de Wettingen, qu'entourent les flots de la Limath, et que sa proximité de Zurich exposait plus qu'un autre au souffle puissant de la Réforme, était violemment agité. Le 23 août 1529, l'Evangile y entra, et la révolution s'accomplit. Les moines cessèrent de dire la messe; ils se coupèrent la barbe les uns aux autres, non sans verser encore quelques larmes; ils déposèrent leurs frocs et leurs capuchons, ils se revêtirent d'honnêtes habits bourgeois; puis, étonnés de cette métamorphose, ils assistèrent dévotement au sermon que Sébastien Benli, de Zurich, vint leur faire, et se mirent bientôt eux-mêmes à prêcher l'Évangile et à chanter des psaumes en allemand. Ainsi Wettingen, transformé, se joignait au parti puissant qui voulait rénover la Confédération. Le cloître cessant d'être une maison de jeu, d'ivresse et de bonne chère, fut changé en une maison d'école. Deux moines seulement, dans tout ce monastère, demeurèrent fidèles à leur capuchon.

Le commandeur de Mulinen, sans s'embarrasser des menaces des cantons romains, poussait avec force à la Réforme la commanderie de l'ordre de Saint-Jean à Hitzkirch. On en vint aux suffrages, et la majorité se prononça pour la Parole de Dieu. «Ah! disait le commandeur, il « m'a fallu longtemps pousser au char. » Le 4 septembre, la commanderie fut réformée. Il en fut de même de celle de Wadenswyl, du couvent de Pfeffers, et d'autres encore. A Moury même, la majorité se prononça pour l'Évangile ; mais la minorité, soutenue des cinq cantons, l'emporta. Un nouveau et plus précieux triomphe devait dédommager la Réforme, et porter au comble l'indignation des Waldstettes.

L'abbé de Saint-Gall était, par ses richesses, par le nombre de ses sujets et par l'influence qu'il exerçait en Suisse, l'un des adversaires les plus redoutables de l'Évangile. Aussi, en 1529, au moment où l'armée zurichoise entrait en campagne contre les cinq cantons, l'abbé François de Geissberg, effrayé et presque mourant, s'était fait transporter précipitamment dans le château fort de Rohrschach, ne se croyant en sûreté que derrière des bastions. Quatre jours après, le célèbre Vadian, bourgmestre de Saint-Gall, prit possession de la cathédrale, et les moines effrayés s'étaient enfuis à Einsiedlen avec leurs trésors.

L'évêque étant décédé le mardi de la semaine sainte, on porta comme à l'ordinaire ses repas dans sa chambre ; les moines donnèrent, l'œil abattu, la voix basse, des nouvelles de sa santé à ceux qui en demandaient; et pendant que cette comédie se jouait autour d'un cadavre, les religieux se rendirent en toute hâte à Rapperschwil, sur le territoire de Saint-Gall, et élurent évêque Kilian, grand sommelier de l'abbaye, natif du Tockenbourg, qui avait habilement conduit cette affaire. Zurich et Glaris déclarèrent ne vouloir le reconnaître que s'il prouvait, par la sainte Écriture, que la vie monacale est conforme à l'Évangile, « Nous n'oublions pas, dirent-ils, que notre devoir « est de protéger le peuple. C'est au sein d'un peuple libre «que l'Église libre de Jésus-Christ doit s'élever. » En même temps les ministres de Saint-Gall publiaient quarante-deux thèses, dans lesquelles ils établissaient que les couvents étaient, « non des maisons de Dieu, mais des de- « meures du diable. » Les deux Tockenbourgeois, Kilian et Zwingle, luttaient ainsi autour de Saint-Gall, réclamant, l'un le peuple pour l'abbaye, et l'autre l'abbaye pour le peuple. Kilian se saisit du trésor et des titres du monastère, et se sauva précipitamment au delà du Rhin. Puis le rusé moine se couvrit d'habits séculiers, et se glissa mystérieusement jusqu'à Einsiedlen, d'où il fit tout à coup retentir ses cris dans toute la Suisse. Zurich n'y répondit qu'en publiant, d'accord avec Glaris, une constitution en vertu de laquelle un gouverneur, « ferme dans la foi évangélique, » administrerait le pays avec un conseil de douze membres, tandis que l'élection des pasteurs serait remise aux paroisses. Peu après, l'abbé fugitif, traversant une rivière près de Bregenz, tomba de cheval, s'embarrassa dans son froc, et se noya.

Des deux lutteurs, ce fut Zwingle qui l'emporta. Le couvent fut mis en vente, et acheté par la ville de Saint-Gall, « sauf, dit Bullinger, un bâtiment nommé l'Enfer, où on « laissa les moines qui n'embrassèrent pas la Réforme. »

L'indignation des cinq cantons contre Zurich, qui prêtait audacieusement main-forte au peuple de Saint-Gall pour recouvrer ses anciennes libertés, devint alors extrême.

Quelques victoires vinrent un peu consoler les partisans de Rome. Soleure fut longtemps l'un des cantons les plus partagés. Les bourgeois et les savants y étaient pour la Réforme, les patriciens et les chanoines pour la papauté. Philippe Grotz, de Zug, y prêchait l'Évangile; et le conseil ayant voulu le contraindre à dire la messe, cent réformés parurent dans la salle des séances le 13 septembre 1529, et réclamèrent énergiquement la liberté de conscience. Zurich et Berne ayant appuyé cette demande, elle fut accordée.

Les plus fanatiques d'entre les catholiques-romains, indignés de cette concession, ferment les portes de la ville, pointent les canons, et font mine de vouloir chasser les amis de la Réforme. Le conseil s'apprêtait à punir ces agitateurs, lorsque les réformés, voulant donner un exemple de modération chrétienne, déclarèrent qu'ils leur pardonnaient. Le grand conseil fit alors publier, par tout le canton, que l'empire de la conscience n'appartenant qu'à Dieu, et la foi étant un don libre de sa grâce, chacun pourrait suivre la religion qu'il croirait la meilleure. Trente-quatre paroisses se déclarèrent pour la Réformation, et dix seulement pour la messe. Presque toute la campagne était pour l'Évangile, mais la majorité de la ville tenait pour le pape.

Haller, que les réformés de Soleure avaient demandé, arriva, et ce fut pour eux un jour de triomphe. On était au milieu de l'hiver. « C'est aujourd'hui, s'écria ironiquement l'un des chrétiens évangéliques, que saint Ours « (patron de la ville) va suer ! » En effet, ô miracle ! des gouttes de sueur tombent de la sainte image. C'était tout simplement un peu d'eau bénite qui s'était gelée et ensuite dégelée. Mais les catholiques n'entendent pas raillerie sur un si éclatant prodige, qui rappelle celui de saint Janvier, à Naples. Partout dans la ville retentissent des cris lamentables; les cloches sont mises en branle; une procession générale parcourt les rues, et l'on chante une grand'messe en l'honneur du prince céleste, qui a fait connaître d'une manière si merveilleuse l'angoisse qu'il éprouve pour ses bien-aimés. « C'est le gros ministre de Berne (Haller) qui « est la cause de l'effroi du saint ! » disent de vieilles dévotes; l'une d'elles déclare qu'elle lui plantera un couteau dans le corps, et quelques catholiques-romains menacent d'aller à l'église des cordeliers égorger les ministres qui y prêchent. Alors les réformés se jettent dans ce temple, et demandent une dispute publique; deux cents de leurs adversaires s'établissent en même temps dans l'église de Saint-Ours, et refusent la dispute. Aucun des deux partis ne veut être le premier à abandonner le camp dans lequel il s'est retranché. Le commerce est interrompu, les tribunaux sont fermés; on va, on vient, on parlemente; mais ce peuple a la tête si dure, que personne ne veut céder; on dirait une ville mise en état de siège. Enfin on tomba d'accord qu'il y aurait une dispute publique ; mais les catholiques jugèrent plus sûr de l'éluder. Indignés de ce» retards, les réformés quittèrent imprudemment la ville; et les conseils déclarèrent en toute hâte que l'on serait libre dans le canton, mais que dans la ville nul ne pourrait attaquer la messe. Les réformés durent en conséquence sortir chaque dimanche de Soleure, et se rendre au village de Zuchsweil pour y entendre la Parole de Dieu. Ainsi la papauté, battue en tant de lieux, triomphait dans Soleure. Zurich et les autres cantons réformés suivaient attentivement ces succès des adversaires, et prêtaient l'oreille avec crainte aux menaces des catholiques-romains, qui ne cessaient d'annoncer l'intervention de l'Empereur, quand tout à coup le bruit se répandit que neuf cents Espagnols s'étaient jetés dans les Grisons; qu'ils avaient à leur tête le châtelain de Musso, décoré récemment par l'Empereur du titre de marquis; que le beau-frère du châtelain, Didier d'Embs, marchait aussi contre la Suisse, à la tête de trois mille lansquenets impériaux, et que l'Empereur lui-même se tenait prêt à les appuyer de toutes ses forces. Les Grisons poussèrent un cri d'alarme. Les Waldstettes restèrent immobiles; mais tous les cantons réformés rassemblèrent leurs soldats, et onze mille hommes se mirent en marche. Bientôt l'Empereur et le duc de Milan, ayant déclaré, qu'ils n'appuieraient pas le châtelain, cet aventurier vit son château rasé, et dut se retirer sur les bords de la Sésia, en donnant des gages de sa tranquillité future, tandis que les milices suisses rentraient dans leurs foyers, pleines d'indignation contre les cinq cantons, qui, par leur inaction, avaient enfreint les alliances fédérales. Sans doute, disait- on, une opposition prompte et énergique a déjoué maintenant de perfides desseins; mais la réaction n'est qu'ajournée. La vérité nous a affranchis; mais bientôt les lansquenets impériaux viendront nous remettre sous le joug.

Les deux partis qui divisaient la Suisse étaient ainsi parvenus, par de violentes secousses, au plus haut degré de l'irritation. L'abîme qui les séparait s'élargissait de jour en jour. Les nuages avant-coureurs de la tempête couraient rapidement le long des montagnes, et s'amoncelaient menaçants au-dessus des vallées. Zwingle et ses amis crurent alors devoir faire entendre leur voix, afin, s'il était possible, de conjurer l'orage. Ainsi Nicolas de Flue s'était jeté jadis au milieu des combattants.

Le 11 septembre 1530, les principaux ministres de Zurich, de Berne, de Bâle et de Strasbourg, Œcolampade, Capiton, Mégandre, Léon Juda. Myconius, se trouvaient rassemblés à Zurich, dans la maison de Zwingle. Désirant faire auprès des cinq cantons une démarche solennelle, ils rédigèrent une adresse qui fut remise aux confédérés au moment où la diète s'assemblait à Bade. Quelque peu favorables que les députés fussent généralement à ces ministres hérétiques, ils écoutèrent pourtant leur missive, mais non sans donner bien des signes d'impatience et d'ennui. «Vous savez, gracieux Seigneurs, disaient les « ministres de Zurich, que la concorde fait grandir les « États, mais que la discorde les renverse. D'où vient la « division, si ce n'est de l'intérêt propre? Et comment le « détruire, si ce n'est en recevant de Dieu l'amour du bien « commun? Laissez donc prêcher librement la Parole du «Seigneur, comme l'ont fait vos pieux ancêtres. Deux « gouttes de vif-argent ne se réunissent-elles pas, aussitôt « qu'on enlève ce qui les divise? Otez donc ce qui vous sépare de nos villes, savoir l'absence de la Parole de Dieu, « et aussitôt le Dieu tout-puissant nous réunira, comme « l'ont été nos pères. Alors, placés dans vos montagnes « comme au centre de la chrétienté, vous en serez l'exemple, la défense, le refuge; et après avoir traversé cette « vallée de misère, en étant la terreur des impies et la consolation des fidèles, vous serez établis enfin dans une « éternelle joie. »

Ainsi s'adressaient avec franchise à leurs frères des Waldstettes, ces hommes de Dieu. Mais leur voix ne fut point entendue. « Le sermon des ministres est bien long, » disaient, en bâillant et étendant les bras, quelques-uns des députés, tandis que d'autres prétendaient y trouver de nouveaux griefs contre les villes.

Quelques-uns entrevirent alors ce qui seul eût pu sauver la Suisse et la Réforme : l'autonomie de l'Église, et son indépendance des intérêts politiques. Si l'on eût su ne pas recourir au bras séculier pour assurer les triomphes de l'Évangile, il est probable que la concorde se fût peu à peu rétablie dans les cantons helvétiques, et l'Évangile y eût triomphé par sa force toute divine. La puissance de la Parole de Dieu offrait des chances de succès que ne présentaient ni les mousquets, ni les hallebardes. L'énergie de la foi, l'influence de la charité auraient protégé plus sûrement les chrétiens des Waldstettes, que les diplomates et les hommes d'armes. Nul des réformateurs ne le comprit comme Œcolampade. Sa belle figure, le calme de tous ses traits, le feu si doux de ses regards, sa barbe riche et vénérable, la spiritualité de son expression, une certaine grandeur qui inspirait à la fois la confiance et le respect, lui donnaient l'apparence d'un apôtre encore plus que d'un réformateur. C'était de la parole intérieure qu'il exaltait surtout la puissance; peut-être même alla-t-il trop loin dans le spiritualisme. Mais, quoi qu'il en soit, si quelque homme avait pu sauver la Réforme des malheurs qui allaient fondre sur elle, c'était lui. En se séparant de la papauté, il ne voulait pas mettre le magistrat à sa place. « Le magistrat qui enlèverait aux Églises l'autorité qui leur « appartient, écrivait-il alors à Zwingle, serait plus intolérable que l'Antéchrist lui-même (c'est-à-dire le pape). « La main du magistrat frappe de l'épée, mais la main de « Christ guérit. Christ n'a pas dit : Si ton frère ne t'écoute « pas, dis-le au magistrat; mais dis-le à l'Eglise. L'État « a d'autres fonctions que l'Église, et il est libre de faire « bien des choses que la pureté évangélique ne connaît « pas. » Œcolampade veut sans doute dire par là que, des deux sphères dans lesquelles l'Église et l'État se meuvent, l'une est plus élevée et l'autre l'est moins; certes, il ne prétend point approuver les mauvaises pratiques des gouvernements. Il comprit combien il était important que ses convictions sur l'indépendance de l'Église prévalussent alors dans la Réforme ; et cet homme si débonnaire ne craignit pas de s'avancer courageusement pour des doctrines encore si nouvelles. Il les exposa devant une assemblée synodale, puis il les développa devant le sénat bâlois. Ces pensées, chose étonnante, plurent, un instant du moins, à Zwingle; mais elles déplurent à une assemblée de frères à laquelle il les communiqua; et le politique Bucer, surtout, craignit que cette indépendance de l'Église n'arrêtât en quelque manière l'exercice du pouvoir civil. Cependant les efforts d'Œcolampade pour constituer l'Église ne furent pas sans quelque succès. En février 1531, se tint à Bâle une diète des quatre cantons réformés (Bâle, Zurich, Berne et Saint-Gall), où l'on convint que quand il surviendrait quelque difficulté à l'égard de la doctrine ou du culte, on convoquerait une assemblée de théologiens et de laïques, qui examinerait ce que la Parole de Dieu dit à cet égard. Cette résolution, en donnant une plus grande unité à l'Église renouvelée, lui donnait une nouvelle force.