MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome I - Livre 2 - Chapitre 7)

De Calvinisme
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Luther quitta Rome et revint à Wittemberg, le cœur rempli de tristesse et d'indignation. Détournant ses regards avec dégoût de la ville pontificale, il les portait avec espérance sur les Saintes- Écritures , et sur cette vie nouvelle que la Parole de Dieu semblait alors promettre au monde. Cette Parole grandit dans son cœur de tout ce qu'y perdit l'Église. Il se détacha de l'une pour se tourner vers l'autre. Toute la réformation fut dans ce mouvement-là. Elle mit Dieu où était le prêtre.

Staupitz et l'Électeur ne perdaient pas/ de vue le moine qu'ils avaient appelé à l'université de Wittemberg. Il semble que le vicaire général eut un pressentiment de l'œuvre qu'il y avait à faire dans le monde, et que, la trouvant trop forte pour lui, il voulut y pousser Luther. Rien de plus remarquable et peut-être de plus mystérieux que ce personnage, qui se trouve partout pour précipiter le moine dans le chemin où Dieu l'appelle, et puis qui va lui-même finir tristement ses jours dans un couvent. La prédication du jeune professeur avait fait impression sur le prince; il avait admiré la force de son esprit, le nerf de son éloquence et l'excellence des choses qu'il exposait '. L'Électeur et son ami, voulant avancer un homme qui donnait de si grandes espérances, résolurent de lui faire prendre le grade élevé de docteur en théologie. Staupitz se rendit au couvent. Il conduisit Luther dans le jardin du cloître, et là, seul avec lui sous un arbre, que Luther aimait plus tard à montrer à ses disciples2, le vénérable père lui dit : « Il faut maintenant, mon ami, que vous « deveniez docteur de la sainte Écriture. » Luther recula à cette pensée. Cet honneur éminent l'effrayait: «Cherchez-en un plus digue, répondit-il « Pour moi, je ne puis y consentir. » Le vicaire général insista : « Le Seigneur Dieu a beaucoup à « faire dans l'Église ; il a besoin maintenant de « jeunes et vigoureux docteurs. » Cette parole fut peut-être dite en badinant, ajoute Melanchton ; cependant l'événement y répondit; car d'ordinaire beaucoup de présages précèdent les grandes révolutions '. Il n'est pas nécessaire de supposer que Melanchton parle ici de prophéties miraculeuses. Le siècle le plus incrédule, celui qui nous a précédés , a vu se vérifier cette sentence. Que de présages annoncèrent, sans qu'il y eût miracle, la révolution qui Je termina !

« Mais je suis faible et maladif, reprit Luther; « je n'ai pas longtemps à vivre. Cherchez un « homme fort. » —« Le Seigneur, répondit le vicaire général, a affaire dans le ciel comme sur « la terre; mort ou vivant, Dieu a besoin de vous « dans son conseil . »

« Il n'y a que le Saint-Esprit qui puisse créer « un docteur en théologie, » s'écria alors le moine toujours plus épouvanté. — « Faites ce que de- « mande votre couvent, dit Staupitz, et ce que «moi-même, votre vicaire général, je vous commande ; car vous avez promis de nous obéir. » — « Mais ma pauvreté? reprit le frère : je n'ai « rien pour payer les dépenses qu'une telle pro- « motion entraîne. » — «Ne vous en inquiétez pas, « lui dit son ami : le prince vous fait la grâce de « se charger lui-même de tous les frais. » Pressé de toutes parts, Luther crut devoir se rendre.

C'était vers la fin de l'été de l'an iSia. Luther partit pour Leipzig, afin de recevoir des trésoriers de l'Électeur l'argent nécessaire à sa promotion. Mais, selon les usages des cours, l'argent n'arrivait pas. Le frère impatienté voulait partir; l'obéissance monacale le retint. Enfin, le 4 octobre, il reçut de Pfeffinger et de Jean Doltzig cinquante florins. Il leur en donna quittance. Il ne prend dans ce reçu d'autre qualité que celle de moine. « Moi «Martin, dit-il, frère de l'ordre des Ermites '. » Luther se hâta de retourner à Wittemberg.

Andreas Bodenstein von Karlstadt (1486-1541)

André Bodenstein, de la ville de Carlstadt, était alors doyen de la faculté de théologie, et c'est sous le nom de Carlstadt que ce docteur est surtout connu. On l'appelait aussi l'A, B, G. Ce fut Mélanchton qui le désigna d'abord ainsi, à cause des trois initiales de son nom. Bodenstein acquit dans sa patrie les premiers éléments des lettres. Il était d'un caractère grave, sombre, peut-être enclin à la jalousie, et d'un esprit inquiet, mais plein du désir d'apprendre et doué d'une grande capacité. Il parcourut diverses universités pour augmenter ses connaissances, et il étudia la théologie à Rome même. Revenu d'Italie en Allemagne, il s'établit à Wittemberg et y devint docteur en théologie. « A « cette époque, dit-il lui-même plus tard, je n'avais « pas encore lu la Sainte-Écriture '. » Ce trait donne une idée très-juste de ce qu'était la théologie d'alors. Carlstadt, outre ses fonctions de professeur, était chanoine et archidiacre. Voilà l'homme qui devait plus tard diviser la réformation. Il ne voyait alors dans Luther qu'un inférieur; mais l'Augustin devint bientôt pour lui un objet de jalousie. « Je « ne veux pas être moins grand que Luther2, » disait-il un jour. Bien éloigné alors de prévoir la grandeur à laquelle était destiné le jeune professeur, Carlstadt conféra à son futur rival la première dignité universitaire.

Le i8 octobre i5i2, Luther fut reçu licencié en théologie, et prêta ce serment : « Je jure de défendre la vérité évangélique de tout mon pouvoir3.» Le jour suivant, Bodenstein lui remit solennellement, en présence d'une nombreuse assemblée, les insignes de docteur en théologie. Il fut fait docteur biblique, et non docteur des sentences, et fut appelé ainsi à se consacrer à l'étude de la Bible et non à celle des traditions humaines 4. Il prêta alors serment, comme il le rapporte lui- même 5, à sa bien-aimée et sainte Écriture. Il promit de la prêcher fidèlement, de l'enseigner purement, de l'étudier toute sa vie, et de la défendre par ses disputes et par ses écrits contre tous les faux docteurs, autant que Dieu lui serait en aide.

Ce serment solennel fut pour Luther sa vocation de réformateur. En imposant à sa conscience la sainte obligation de rechercher librement et d'annoncer courageusement la vérité chrétienne, ce serment éleva le nouveau docteur au-dessus des étroites limites où son vœu monastique l'eût peut- être confiné. Appelé par l'université, par son souverain, au nom de la majesté impériale et du siège de Rome lui-même, engagé devant Dieu par le serment le plus sacré, il fut dès lors le héraut intrépide de la Parole de vie. Dans ce jour mémorable, Luther fut armé chevalier de la Bible.

Aussi ce serment prêté à la Sainte-Écriture peut- il être regardé comme l'une des causes du renouvellement de l'Église. L'autorité seule infaillible de la Parole de Dieu, tel fut le premier et fondamental principe de la réformation. Toute réformation de détail opérée plus tard dans la doctrine, dans les mœurs, dans le gouvernement de l'Église et dans le culte, ne fut qu'une conséquence de ce premier principe. On peut à peine s'imaginer maintenant la sensation que dut produire cette vérité élémentaire si simple, mais méconnue pendant tant de siècles. Quelques hommes, d'une vue plus vaste que le vulgaire, en prévirent seuls les immenses conséquences. Bientôt les voix courageuses de tous les réformateurs proclamèrent ce principe puissant, au retentissement duquel Rome s'écroulera : « Les chrétiens ne reçoivent d'autres doctrines que celles qui reposent sur les paroles expresses de Jésus-Christ, des apôtres et des prophètes. Nul homme, nulle assemblée de docteurs, n'ont le droit d'en prescrire de nouvelles. »

La situation de Luther était changée. L'appel qu'il avait reçu devint pour le réformateur comme l'une de ces vocations extraordinaires que le Seigneur adressa aux prophètes sous l'ancienne alliance, et aux apôtres sous la nouvelle. L'engagement solennel qu'il prit fit une si profonde impression sur son âme, que le souvenir de ce serment suffit, dans la suite, pour le consoler au milieu des plus grands dangers et des plus rudes combats. Et lorsqu'il vit toute l'Europe agitée et ébranlée par la parole qu'il avait annoncée; lorsque les accusations de Rome, les reproches ele plusieurs hommes pieux, les doutes et les craintes de son propre cœur, si facilement agité, semblaient pouvoir le faire hésiter, craindre et tomber dans le désespoir, il se rappela le serment qu'il avait prêté, et demeura ferme, tranquille et rempli de joie. «Je me suis avancé au nom du Seigneur, « dit-il en une circonstance critique, et je me suis « remis entre ses mains. Que sa volonté s'accom- « plisse! Qui lui a demandé de me créer docteur?.. « Si c'est lui qui m'a créé, qu'il me soutienne! ou « bien, s'il se repent de l'avoir fait, qu'il me desti-

«tue! Cette tribulation ne m'épouvante donc

« point. Je ne cherche qu'une chose, c'est de me « maintenir le Seigneur favorable dans tout ce « qu'il m'appelle à faire avec lui. » Une autre fois il disait : « Celui qui entreprend quelque chose «sans vocation divine, cherche sa propre gloire. « Mais moi, le docteur Martin Luther, j'ai été conft trahit à devenir docteur. Le papisme a voulu « m'arrêter dans l'acquit de ma charge ; mais vous « voyez ce qui lui est arrivé, et il lui arrivera bien « pis encore: ils ne pourront se'défendre contre « moi. Je veux, au nom de Dieu, marcher sur les « lions, et fouler aux pieds les dragons et les vi- « pères. Cela se commencera pendant ma vie et « se finira après ma mort '. »

Depuis l'heure de son serment, Luther ne chercha plus la vérité seulement pour lui-même : il la chercha pour l'Eglise. Encore tout plein des souvenirs de Rome, il entrevit confusément devant lui une carrière, dans laquelle il se promit de marcher avec toute l'énergie de son âme. La vie spirituelle, qui jusqu'alors s'était manifestée au dedans de lui, s'étendit au dehors. Ce fut la troisième époque de son développement. L'entrée dans le couvent avait tourné vers Dieu ses pensées ; la connaissance de la rémission des péchés et de la justice de la foi avait affranchi son âme; le serment de docteur lui donna ce baptême de feu par lequel il devint réformateur de l'Église.

Les premiers adversaires qu'il attaqua furent ces fameux scolastiques qu'il avait lui-même tant étudiés et qui régnaient alors en souverains dans toutes les académies. Il les accusa de pélagianisme et, s'élevant avec force contre Aristote, le père de l'école, et contre Thomas d'Aquin, il entreprit de les jeter l'un et l'autre à bas du trône d'où ils commandaient, l'un à la philosophie et l'autre à la théologie'.

« Aristote, Porphyre , les théologiens aux sentences (les scolastiques), écrivait-il à Lange, sont « les études perdues de notre siècle. Je ne désire « rien plus ardemment que de dévoilerà plusieurs « cet histrion qui s'est joué de l'Église en se couvrant d'un masque grec, et de montrer à tous « son ignominie '. » Dans toutes les disputes publiques on l'entendait répéter : « Les écrits des « apôtres et des prophètes sont plus certains et plus « sublimes que tous les sophismes et toute la théologie de l'école. » De telles paroles étaient nouvelles; mais peu à peu on s'y habituait. Environ un an après, il put écrire avec triomphe : «Dieu « opère. Notre théologie et saint Augustin avancent admirablement et règnent dans notre université. Aristote décline ; il est déjà penché vers « sa ruine prochaine et éternelle. Les leçons sur les « sentences donnent un admirable ennui. Nul ne « peut espérer d'avoir des auditeurs, s'il ne pro- « fesse pas la théologie biblique3. » Heureuse l'université dont on peut rendre un tel témoignage!

En même temps que Luther attaquait Aristote, il prenait le parti d'Érasme et de Reuchlin contre leurs ennemis. Il entra en relation avec ces grands hommes et avec d'autres savants, tels que Pirckheimer, Mutian, Hiitten, qui appartenaient plus ou moins au même parti. Il forma aussi à cette époque une autre amitié qui fut d'une haute importance pour toute sa vie.

Un homme remarquable par sa sagesse et sa candeur se trouvait alors à la cour de l'Electeur : c'était George Spalatin. Né à Spalatus ou Spalt, dans l'évêché d'Eichstadt , il avait d'abord été curé du village de Hohenkirch , près des forêts de la Thuringe. Il fut ensuite choisi par Frédéric-le- Sage pour être son secrétaire , son chapelain et le précepteur de son neveu , Jean Frédéric , qui devait un jour porter la couronne électorale. Spalatin était un homme simple au milieu de la cour; il paraissait craintif en présence des grands événements, circonspect et prudent, comme son maîtrei, en face de l'ardent Luther, avec qui il était dans une correspondance journalière. Comme Staupitz, il était fait plutôt pour des temps paisibles. De tels hommes sont nécessaires : ils sont comme ces matières délicates dont on enveloppe les bijoux et les cristaux pour les garantir des secousses du voyage. Elles semblent inutiles ; cependant sans elles tous ces joyaux précieux eussent été brisés et perdus. Spalatin n'était pas un homme propre à faire de grandes choses ; mais il s'acquittait fidèlement et sans bruit de la tâche qui lui était donnée2. Il fut d'abord un des principaux aides de son maître pour recueillir ces reK - ques de saints dont Frédéric fut longtemps grand amateur. Mais peu à peu il se tourna avec le prince vers la vérité. La foi, qui reparaissait alors dans l'Église, ne le saisit pas vivement comme Luther : il fut conduit par des voies plus lentes. Il devint l'ami de Luther à la cour, le ministre par lequel passaient toutes les affaires entre le réformateur et les princes, le médiateur entre l'Église et l'État. L'Électeur honorait Spalatin d'une grande intimité; en voyage ils étaient toujours dans la même voiture'. Du reste, l'air de la cour étouffait souvent le bon chapelain ; il lui prenait de profondes tristesses; il eût voulu laisser tous ces honneurs et redevenir simple pasteur dans les bois de la Thuringe. Mais Luther le consolait et l'exhortait à demeurer ferme à son poste. Spalatin s'acquit l'estime générale. Les princes et les savants de son temps lui témoignaient les plus sincères égards. Érasme disait : « J'inscris le nom de Spalatin, non-seulement entre ceux de mes principaux amis, mais encore entre ceux de mes protecteurs les plus vénérés, et cela, non sur du « papier, mais dans mon propre cœur. »

L'affaire de Reuchlin et des moines faisait alors grand bruit en Allemagne. Les hommes les plus pieux étaient souvent indécis sur le parti qu'ils devaient embrasser ; car les moines voulaient détruire des livres judaïques où se trouvaient des blasphèmes contre le Christ. L'Électeur chargea son chapelain de consulter à cet égard le docteur de Wittemberg, dont la réputation était déjà grande. Voici la réponse de Luther; c'est la première lettre qu'il adressa au prédicateur de la cour :

« Que dirai-je? Ces moines prétendent chasser Belzébuth, mais ce n'est pas par le doigt de « Dieu. Je ne cesse de m'en plaindre et d'en gémir. « Nous autres chrétiens, nous commençons à « être sages au dehors, et chez nous nous sommes « hors de sens '. Il y a sur toutes les places de « Jérusalem des blasphèmes cent fois pires que « ceux des Juifs, et tout y est rempli d'idoles spirituelles. Nous devrions, pleins d'un beau zèle, « enlever et détruire ces ennemis intérieurs. Mais « nous laissons ce qui nous presse, et le diable « lui-même nous persuade d'abandonner ce qui « est à nous, en même temps qu'il nous empêche « de corriger ce qui est aux autres.»