MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome I - Livre 3 - Chapitre 4)

De Calvinisme
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Tezel s'approche - Les Confessions Colère de Tezel - Luther sans plan - Discours de Luther - Songe de l'Électeur

Luther entendit, autant que nous le savons, parler pour la première fois de Tezel à Grimma, eu i5i6, au moment où il commençait sa visite des églises. On vint rapporter à Staupitz, qui se trouvait encore avec Luther, qu'il y avait à Wùr- zen un marchand d'indulgences nommé Tezel, qui faisait grand bruit. On cita même quelques-unes de ses paroles extravagantes. Luther s'en indigna et s'écria : « Si Dieu le permet, je ferai un trou à « son tambour2. »

Tezel revenait de Berlin, où il avait reçu l'accueil le plus amical de l'électeur Joachim, frère du fermier général, lorsqu'il vint s'établir à Juter- bock. Staupitz, profitant de la confiance qu'avait en lui l'électeur Frédéric, lui avait souvent représenté les abus des indulgences et les scandales des quêteurs 3. Les princes de Saxe, indignés contre ce commerce honteux, avaient interdit au marchand l'entrée de leurs provinces. Il devait donc demeurer sur les terres de son patron l'archevêque de Magdebourg; mais il approchait de la Saxe autant qu'il le pouvait : Jùterbock n'était qu'à quatre milles de Wittemberg. « Ce grand batteur de bour- « ses, dit Luther, se mit à battre ' bravement le « pays, en sorte que l'argent commença à sauter, « à tomber et à sonner dans les caisses. » Le peuple accourut en foule de Wittemberg au marché d'indulgences de Jüterbock.

Luther était encore, à cette époque, rempli de respect pour l'Église et pour le pape. « J'étais alors, « dit-il, un moine, un papiste des plus insensés, « tellement enivré et même tellement noyé dans n les doctrines de Rome, que j'aurais volontiers « aidé, si je l'avais pu, à tuer quiconque eût eu « l'audace de refuser le moins du monde obéis- « sance au pape 2. J'étais un véritable Saul, comme « il en est encore plusieurs. » Mais en même temps son cœur était prêt à s'embraser pour tout ce qu'il reconnaissait être la vérité, et contre tout ce qu'il croyait être l'erreur. « J'étais un jeune docteur « sorti récemment de la forge, ardent et joyeux « dans la Parole du Seigneur3.»

Luther était un jour assis dans le confessionnal à Wittemberg. Plusieurs bourgeois de la ville se présentent successivement; ils se confessent coupables de grands désordres. Adultère, libertinage, usure, bien mal acquis, voilà ce dont viennent entretenir le ministre de la Parole, ces âmes dont un jour il devra rendre compte. Il reprend, il corrige, il éclaire. Mais quel est son étonnement quand ces gens lui répondent qu'ils ne veulent point abandonner leurs péchés'....Tout épouvante, le pieux moine leur déclare que puisqu'ils ne veulent point promettre de se convertir, il ne peut leur donner l'absolution. Les malheureux en appellent alors à leurs lettres d'indulgences; ils les exhibent, et ils en revendiquent la vertu. Mais Luther répond qu'il s'embarrasse peu du papier qu'on lui montre, et ajoute : Si vous ne vous convertissez, vous périrez tous. On se récrie, on réclame ; le docteur est inébranlable : il faut qu'on cesse de mal faire, qu'on apprenne à bien faire; autrement point d'absolution. « Gardez-vous, « ajoute-t-il, de prêter l'oreille aux clameurs des « vendeurs d'indulgences : vous avez de meilleures « choses à faire que d'acheter ces licences qu'ils « vous vendent au prix le plus vil'. »

Très-alarmés, ces habitants de Wittemberg se hâtent de retourner vers Tezel; ils lui racontent qu'un moine Augustin ne fait aucun cas de ses lettres. Tezel, à cette nouvelle, rugit de colère. Il crie en chaire, il insulte, il maudit 2j et pour frapper davantage le peuple de terreur, il fait allumer à plusieurs reprises un feu sur la grande place, et déclare qu'il a reçu du pape l'ordre de brûler les hérétiques qui oseraient s'élever contre ses très- saintes indulgences.

Tel est le fait qui fut, non la cause, mais l'occasion première de la réformation. Un pasteur, voyant les brebis de son troupeau dans une voie où elles doivent se perdre, cherche à les en tirer. Il ne pense point encore à réformer l'Eglise et le monde. Il a vu Rome et sa corruption ; mais il ne s'élève point contre Rome. Il pressent quelques- uns des abus sous lesquels la chrétienté gémit; mais il ne pense pas à corriger ces abus. Il ne veut pas se faire réformateur '. Il n'a pas plus un plan pour la réformation de l'Église, qu'il n'en a eu un pour la sienne propre. Dieu veut la réforme, et Luther pour la réforme. Ce même remède, qui s'est montré si efficace pour le guérir de ses propres misères, la main de Dieu l'appliquera par lui aux misères de la chrétienté. Il demeure tranquille dans le cercle qui lui est assigné. Il marche simplement où son maître l'appelle. Il remplit à Wittemberg ses devoirs de professeur, de prédicateur, de pasteur. Il est assis dans le temple où les membres de son église viennent lui ouvrir leur cœur. C'est là, c'est sur ce terrain que le mal vient l'attaquer et que l'erreur vient le chercher elle-même. On veut l'empêcher de s'acquitter de sa charge. Sa conscience liée à la Parole de Dieu se soulève. N'est-ce pas Dieu qui l'appelle? Résister est un devoir : c'est donc aussi un droit. Il doit parler. Ainsi furent ordonnés les événements par ce Dieu qui voulait restaurer la chrétienté par le fils d'un maître de forges, et faire passer par ses fourneaux la doctrine impure de l'Église, afin de la purifier, dit Mathesius T.

Après cet exposé, il n'est pas nécessaire sans doute de réfuter une imputation mensongère, inventée par quelques-uns des ennemis de Luther, mais seulement après sa mort. Une jalousie d'ordre, a-t-on dit, la douleur de voir un commerce . honteux et réprouvé confié aux Dominicains plutôt qu'aux Augustins, qui en avaient joui jusqu'à cette heure, portèrent le docteur de Wittemberg à attaquer Tezel et ses doctrines. Le fait bien établi, que ce trafic avait d'abord été offert aux Franciscains, qui n'en avaient pas voulu, suffit pour réfuter cette fable répétée par des écrivains qui se sont copiés les uns les autres. Le cardinal Pal- lavicini lui-même affirme que les Augustins n'avaient jamais rempli cette charge2. Au reste, nous avons vu le travail de l'âme de Luther. Sa conduite n'a pas besoin d'une autre explication. Il fallait qu'il confessât hautement la doctrine à laquelle il devait son bonheur. Dans le christianisme, quand on a trouvé un bien pour soi-même, on veut aussi le communiquer aux autres. De nos jours on a abandonné ces explications qu'on trouve puériles et indignes de la grande révolution du seizième siècle. On prétend qu'il faut un levier plus puissant pour soulever un monde. On soutient que la réformation n'était pas dans Luther seulement, mais que son siècle la devait enfanter.

Luther, que l'obéissance à la vérité de Dieu et la charité envers les hommes appelaient également, monta en chaire. Il prémunit ses auditeurs, comme il le devaiti, ainsi qu'il le dit lui-même. Son prince avait obtenu du pape pour l'église du château à Wittemberg des indulgences particulières. Quelques-uns des coups dont il allait frapper les indulgences de l'inquisiteur pourraient bien tomber sur celles de l'Électeur. N'importe! il s'exposera à sa disgrâce. S'il cherchait à plaire aux hommes, il ne serait pas serviteur de Christ.

« Nul ne peut prouver par l'Écriture, que la « justice de Dieu demande une peine ou une satisfaction au pécheur,» dit le fidèle ministre de la Parole au peuple de Wittemberg. « Le seul « devoir qu'elle lui impose, c'est une vraie repentance, une sincère conversion, la résolution « de porter la croix de Jésus-Christ et de s'appliquer aux bonnes œuvres. C'est une grande erreur que de prétendre satisfaire soi-même pour «ses péchés à la justice de Dieu car Dieu les « pardonne toujours gratuitement, par une grâce « inestimable.

« L'Église chrétienne, il est vrai, demande que chose au pécheur, et par conséquent elle « peut le lui remettre. Mais c'est là tout... Et encore, ces indulgences de l'Église.ne sont tolérées « qu'à cause des chrétiens paresseux et imparfaits, « qui ne veulent pas s'exercer avec zèle aux bonnes « œuvres ; car elles n'excitent personne à la sanctification, mais elles laissent chacun dans l'imperfection.»

Puis, abordant le prétexte sous lequel les indulgences sont publiées : « On ferait beaucoup «mieux, continue-1-il, de contribuer pour l'amour de Dieu à la construction de l'église de « Saint-Pierre, que d'acheter dans ce but des indigences— — Mais, dites-vous, n'en achèterons-nous donc jamais? — Je l'ai déjà dit et je «le répète, mon conseil est que personne n'en « achète. Laissez-les aux chrétiens qui dorment : « mais vous, marchez à part et pour vous-mêmes! « Il faut détourner les fidèles des indulgences et « les exciter aux œuvres qu'ils négligent. »

Enfin, jetant un coup d'œil sur ses adversaires, Luther termine en disant : « Et si quelques-uns «crient que je suis un hérétique (car la vérité « que je prêche est très-nuisible à leur coffre-fort), « je m'inquiète peu de leurs criailleries. Ce sont des « cerveaux sombres et malades, des hommes qui « n'ont jamais senti la Bible, jamais lu la doctrine «chrétienne, jamais compris leurs propres docteurs, et qui pourrissent enveloppés dans les « lambeaux troués de leurs vaines opinions '....

« Que Dieu leur donne à eux et à nous un sens « droit!... Amen.» Après ces mots le docteur descend de chaire, laissant ses auditeurs tout émus de son hardi langage.

Ce sermon fut imprimé ; il fit une profonde impression sur tous ceux qui le lurent. Tezel y répondit, et Luther répliqua; mais ces discussions n'eurent lieu que plus tard, en 1518.

La fête de tous les saints approchait. Des chroniques du temps racontent ici une circonstance qui, bien que peu importante pour l'histoire de cette époque, peut servir cependant à la caractériser. C'est un songe de l'Électeur, dont le fond est sans doute véritable, bien que quelques circonstances puissent avoir été ajoutées par ceux qui l'ont rapporté. Seckendorf en fait mention l. La crainte de faire dire aux adversaires que la doctrine de Luther était fondée sur des songes, a peut-être empêché divers historiens d'en parler, remarque ce respectable écrivain.

L'électeur Frédéric de Saxe était à son château de Schweinitz, à six lieues de Wittemberg, disent les chroniques du temps. Le 31 octobre, vers le matin, se trouvant avec son frère le duc Jean, qui était alors co-régent et qui régna seul après sa mort, et avec sou chancelier, l'Électeur dit au duc :

« Il faut, mon frère, que je vous raconte un rêve que j'ai fait cette nuit et dont je voudrais bien savoir la signification. Il m'est si bien gravé dans l'esprit que je ne l'oublierais pas, dussé-je vivre mille ans; car je l'ai eu par trois fois, et toujours avec des circonstances nouvelles.

LE DUC JEAN.

« Est-ce un bon ou un mauvais rêve ?

L'Électeur.

« Je ne sais : Dieu le sait.

LE DUC JEAN.

« Ne vous en inquiétez pas ; mais veuillez me le raconter.

L'Électeur.

« M'étant mis au lit hier soir, fatigué et abattu, je m'endormis bientôt après ma prière, et je reposai doucement environ deux heures et demie. M'étant alors réveillé, j'eus jusqu'à minuit toutes sortes de pensées. Je réfléchissais comment je voulais fêter tous les saints, je priais pour les pauvres âmes dans le purgatoire, et je demandais à Dieu de me conduire, moi, mes conseils et mon peuple, selon la vérité. Je m'endormis de nouveau; et alors je rêvai que le Dieu tout-puissant m'envoyait un moine qui était le fils véritable de l'apôtre Saint-Paul. Tous les saints l'accompagnaient, d'après l'ordre de Dieu, afin de lui rendre témoignage auprès de moi, et de déclarer qu'il ne venait point machiner quelque fraude, mais que tout ce qu'il faisait était selon la volonté de Dieu.

Ils me demandèrent de vouloir bien permettre gracieusement qu'il écrivît quelque chose à la porte de l'église du château de Wittemberg, ce que j'accordai par l'organe du chancelier. Là-dessus le moine s'y rendit et se mit à écrire : il le fit en si grosses lettres que je pouvais de Schweinitz lire ce qu'il écrivait. La plume dont il se servait était si grande que l'extrémité atteignait jusqu'à Rome ; elle y perçait les oreilles d'un lion qui y était couché ', et faisait chanceler sur la tête du pape la triple couronne. Tous les cardinaux et les princes, accourant en hâte, s'efforçaient de la soutenir. Moi-même et vous, mon frère, nous voulions aider aussi : j'étendis le bras;... mais en ce moment je me réveillai, le bras en l'air, tout épouvanté et fort en colère contre ce moine qui ne savait pas mieux gouverner sa plume. Je me remis un peu... ce n'était qu'un songe.

« J'étais encore à moitié endormi et je fermai de nouveau les yeux. Le rêve recommença. Le lion, toujours inquiété par la plume, se mit à rugir de toutes ses forces, en sorte que toute la ville de Rome et tous les États du saint Empire accoururent, s'informant de ce que c'était. Le pape demanda qu'on s'opposât à ce moine, et s'adressa surtout à moi, parce que c'était dans mon pays qu'il se trouvait. Je me réveillai encore; je récitai «Notre Père, » je demandai à Dieu de préserver sa Sainteté, et je me rendormis de nouveau« Alors je rêvai que tous les princes de l'Empire, et nous avec eux, accouraient à Rome, et s'efforçaient les uns après les autres de rompre cette plume; mais plus on faisait d'efforts, plus elle se roidissait; elle craquait comme si elle eût été de fer : nous nous lassâmes enfin. Je fis alors demander au moine (car j'étais tantôt à Rome et tantôt à Wittemberg), d'où il tenait cette plume et pourquoi elle était si forte. «La plume, répondit-il, a appartenu à une vieille oie de Bohême, âgée «de cent ans'. Je la tiens d'un de mes anciens « maîtres d'école. Quant à sa force, elle provient « de ce qu'on ne peut pas lui ôter l'âme ou la « moelle, et j'en suis moi-même tout étonné.... » Tout à coup j'entendis un grand cri : de la longue plume du moine étaient sorties un grand nombre d'autres plumes.... Je me réveillai une troisième fois : il faisait jour....

LE DUC JEAN.

« Monsieur le chancelier, que vous en semble ? Que n'avons-nous ici un Joseph ou un Daniel éclairé de Dieu!...

LE CHANCELIER.

« Vos Altesses connaissent le proverbe populaire, que les songes des jeunes filles, des savants et des grands seigneurs ont ordinairement quelque signification cachée. Mais on ne saura celle de ce songe-ci que dans quelque temps, lorsque les choses auxquelles il a rapport seront arrivées. C'est pourquoi confiez-en l'accomplissement à Dieu, et remettez tout en sa main.

LE DUC JEAN.

« Je pense comme vous, monsieur le chancelier; il n'est pas à propos que nous nous creusions la tête pour découvrir ce que ceci peut signifier. Dieu saura tout diriger pour sa gloire. L'Électeur.

« Que notre Dieu fidèle le fasse ! Cependant je n'oublierai jamais ce rêve. J'ai bien pensé à une interprétation.... mais je la garde pour moi. Le temps montrera peut-être si j'ai bien deviné. »

Ainsi se passa, selon le manuscrit de Weimar, la matinée du 31 octobre à Schweinitz : voyons quel en fut le soir à Wittemberg. Nous revenons ici tout à fait sur le terrain de l'histoire.