MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome V - Livre 17 - Chapitre 2)

De Calvinisme
Révision de 16 février 2009 à 14:41 par Didier (discussion | contributions) (Nouvelle page : === Le pape Grégoire le Grand - Il veut soumettre la Bretagne - Politique de Grégoire et d'Augustin - La Bretagne supérieure à Rome - Dionolh à Bangor - Première et seconde agr...)

(diff) ← Version précédente | Voir la version courante (diff) | Version suivante → (diff)
Aller à : navigation, rechercher

Le pape Grégoire le Grand - Il veut soumettre la Bretagne - Politique de Grégoire et d'Augustin - La Bretagne supérieure à Rome - Dionolh à Bangor - Première et seconde agressions romaines - Angoisse des Bretons - L'orgueil de Rome - Massacre - Saint Pierre fouette l'archevêque - Oswald - Sa victoire - Mission d'Oswald et d'Aïdan - Mort d'Oswald

En effet, la vie spirituelle avait défailli dans le catholicisme italien; et à mesure que l'esprit céleste y était devenu rare, l'amour de la domination s'y était accru. Les métropolitains de Rome et leurs délégués se montrèrent bientôt impatients de ranger à leurs coutumes la chrétienté tout entière.

Vers la fin du sixième siècle, un homme éminent, Grégoire, était assis sur le siège romain. De famille sénatorienne, et déjà sur le chemin des honneurs, il avait tout à coup renoncé au monde et transformé en couvent le palais de ses pères. Mais son ambition n'avait fait que changer d'objet. Tout l'Occident devait, selon lui, être soumis à la juridiction ecclésiastique de Rome. Il rejetait, il est vrai, le titre d'évêque universel que prenait le patriarche de Constantinople; mais s'il ne voulait pas le nom, il voulait bien la chose. Aux confins de l'Occident, dans la Grande-Bretagne, se trouvait une Église chrétienne indépendante de Rome. Il fallait en faire la conquête, et une occasion naturelle se présenta.

Avant son épiscopat, quand il n'était encore que moine, Grégoire, traversant un jour un marché de Rome, où des étrangers avaient étalé leurs marchandises, y avait aperçu de jeunes garçons que l'on vendait comme esclaves, et dont la noble apparence avait attiré ses regards. S'étant approché, il avait appris que le peuple anglo-saxon auquel ils appartenaient s'était refusé à recevoir des Bretons la doctrine de la foi. Devenu peu après évêque de Rome, ce pontife, à la fois énergique et rusé, « le dernier des bons, « a-t-on dit, le premier des mauvais, » résolut de convertir ces fiers conquérants et de s'en servir pour soumettre à la papauté les libres Bretons, comme il se servait des rois francs pour soumettre les Gaules. Rome s'est montrée souvent plus avide d'amener au pape des chrétiens que des idolâtres; en fut-il ainsi de Grégoire? nous laissons la question indécise. Ethelbert, roi du Kent, ayant épousé une princesse franque et chrétienne, l'évêque romain crut le moment favorable pour son dessein, et fit partir pour l'Angleterre une mission placée sous la direction de l'un de ses amis nommé Augustin (l'an 596). Les missionnaires reculèrent d'abord devant la tâche qui leur était donnée; mais Grégoire tint bon. Voulant gagner en faveur de son entreprise les rois des Francs, Théodoric et Théodebert, il affecta de les considérer comme les suzerains de l'Angleterre, et leur recommanda la conversion de leurs sujets.

Ce ne fut pas tout ; il réclama aussi le secours de la puissante Brunehaut, aïeule de ces rois, célèbre par ses fourberies, ses dérèglements et ses crimes, et il ne craignit pas d'exalter les bonnes œuvres et la crainte de Dieu de cette Jézabel. Ce fut sous de tels auspices que la mission romaine arriva en Angleterre. Le pape avait bien choisi son délégué. Il y avait dans Augustin, plus encore que dans Grégoire lui-même, un mélange d'ambition et de dévouement, de superstition et de piété, de ruse et de zèle. L'essentiel de l'Église était moins à ses yeux la foi et la sainteté, que l'autorité et la puissance; et la prérogative de cette société n'était pas tant de sauver les âmes que de rassembler sous le sceptre de Rome tout le genre humain. Grégoire lui-même était affligé de l'orgueil spirituel d'Augustin, et l'exhorta souvent à l'humilité.

Des succès du genre de ceux que la papauté recherche couronnèrent bientôt les travaux des romains. Les quarante et un missionnaires ayant abordé en 597 dans l'ile ou pointe de Thanet, le roi du Kent consentit à les recevoir, en plein air toutefois par crainte de la magie. Us se rangèrent de manière à produire un certain effet sur ces hommes grossiers, firent porter en tête de leur procession une grande croix avec une image de Christ; entonnèrent des cantiques latins et s'approchèrent ainsi du chêne désigné pour la conférence. Ils inspirèrent assez de confiance à Éthelbert pour qu'il leur permît de célébrer leur culte dans une vieille chapelle située à Darovern (Cantorbéry), alors en ruines, mais où les chrétiens bretons avaient autrefois adoré Jésus-Christ. Peu après le roi et des milliers de ses sujets reçurent, avec quelques symboles et quelques doctrines chrétiennes, les erreurs des pontifes romains, le purgatoire par exemple, que Grégoire établissait à l'aide de fables absurdes '. Augustin baptisa dix mille païens en un jour. Rome n'a fait encore que poser un pied dans la Grande-Bretagne; elle ne tardera pas à y établir son règne.

Nous ne voulons pas méconnaître le prix de l'élément religieux apporté alors aux Anglo-Saxons; et nous aimons à croire que plusieurs des missionnaires venus d'Italie s'efforcèrent de faire une œuvre chrétienne. Nous pensons même que tout le moyen âge doit être apprécié avec des sentiments d'équité que l'on n'a pas toujours rencontrés dans ceux qui en ont fait l'objet de leurs études. La conscience humaine a vécu, a parlé, a soupiré, durant la longue période de la papauté; et comme la plante qui croît au milieu des épines, elle a su souvent forcer le passage à travers les grands obstacles des traditions et de la hiérarchie pour s'épanouir au soleil vivifiant de la grâce de Dieu. L'élément chrétien est même fortement marqué dans quelques-uns des hommes les plus éminents de la théocratie, dans Anselme, par exemple.

Toutefois, appelé à raconter les luttes qui eurent lieu entre le christianisme primitif et le catholicisme romain, nous devons signaler la supériorité du premier sous le point de vue religieux, tout en concédant la supériorité du second sous le point de vue politique. Nous croyons (et la preuve s'en offrira plus tard) qu'un voyage à lona en eût appris beaucoup plus aux Anglo-Saxons que les fréquents pèlerinages qu'ils firent aux bords du Tibre. Sans doute, comme on l'a remarqué, ces pèlerins contemplaient à Rome « de nobles monuments, » mais il y avait alors dans les îles Britanniques (on l'a trop Oublié) un christianisme qui, pour n'être pas parfaitement pur, valait mieux néanmoins que celui de la papauté. La mission chrétienne qui, au commencement du septième siècle, porta la foi et la civilisation dans la Bourgogne, les Vosges et l'Helvétie, pouvait bien aussi les répandre en Angleterre; l'influence des arts, dont nous sommes loin de méconnaître la vertu civilisatrice, eût pu venir plus tard.

Mais loin que le christianisme des Bretons dût convertir l'Heptarchie saxonne, c'était, hélas! le romanisme de l'Heptarchie qui devait conquérir la Bretagne. Cette lutte entre l'Église romaine et l'Église saxonne qui remplit tout le septième siècle est pour l'Église d'Angleterre de la plus haute importance, car elle établit clairement sa liberté primitive ; elle est aussi d'un grand intérêt pour les autres Églises de l'Occident, car elle leur fait suivre sous des traits plus marqués l'acte usurpateur par lequel la papauté les soumit un jour à son joug.

Augustin, imposé comme archevêque non-seulement aux Saxons, mais aussi aux libres Bretons, appelé par ordonnance du pape à résider à Londres, plus tard à Cantorbéry, et placé à la tête d'une hiérarchie qui comptait douze évêques, entreprit bientôt de ranger sous la juridiction romaine tous les chrétiens de la Grande-Bretagne. Il y avait alors à Bangor, dans le pays de Galles, une institution, issue croit-on de celle de Bangor, en Irlande, où près de trois mille hommes étaient réunis pour travailler de leurs mains , pour étudier, pour prier, et du sein de laquelle étaient partis plusieurs missionnaires. Un docteur fidèle, prêt à servir tous les hommes dans la charité et l'humanité, mais convaincu que nul ne devait commander aux héritages du Seigneur, Dionoth, présidait alors cette grande Église (Al-Ban-Chor, le grand chœur, la grande Église), et était l'homme le plus influent du christianisme breton. D'un caractère un peu timide, il cédait jusqu'à un certain point pour l'amour de la paix; mais il ne sacrifiait jamais le devoir ; c'était un apôtre Jean, rempli de douceur et pourtant condamnant les Diotrèphes, qui aiment à être les premiers parmi les frères. Ce fut à lui qu'Augustin s'adressa.

« Reconnaissez, lui dit-il, l'autorité de l'évêque de Rome. » Telle fut la première parole de la papauté aux antiques chrétiens de la Grande-Bretagne. — « Nous voulons aimer « tous les hommes, répondit avec douceur le vénérable « Breton, et ce que nous faisons pour tous, nous le ferons « aussi pour celui que vous nommez le pape. Mais il ne « doit pas s'appeler le Père des pères, et la seule soumission que nous puissions lui rendre est celle qu'en tout « temps nous devons à tous les chrétiens. » Ce n'était pas ce que demandait Augustin.

Ce premier échec ne le découragea pas. Fort du pallium de Rome et du glaive des Anglo-Saxons, l'archevêque convoqua en 601 des évêques bretons et anglais en assemblée générale, sous la voûte du ciel, autour d'un vieux chêne situé près de Wigornia (Worcester ou Hereford) ; c'est là qu'eut lieu la seconde agression romaine. Dionoth combattit avec fermeté l'extravagante prétention d'Augustin, qui lui demandait de nouveau de reconnaître l'autorité de Rome. Un autre Breton protesta contre l'orgueil des romains, qui attribuaient à leur consécration une vertu qu'ils refusaient à celle de lona ou des Églises d’Asie. « Les Bretons, s'écria un troisième, ne peuvent « admettre ni le faste des romains, ni la tyrannie des « Saxons. » En vain l'archevêque prodigua-t-il les arguments, les prières, les censures et, dit-on, les miracles, les Bretons furent inébranlables. Quelques-uns même d'entre eux, qui avaient mangé avec les Saxons quand ceux-ci étaient encore païens, s'y refusèrent maintenant que ces Saxons étaient soumis au pape. Les Écossais surtout se montrèrent inflexibles. Dagam, l'un d'entre eux, ne voulut prendre aucune nourriture, non-seulement à la même table que les romains, mais encore sous le même toit qu'eux. Augustin échouait donc pour la seconde fois, et l'indépendance de la Grande-Bretagne semblait sauvée.

Toutefois, la puissance redoutable des papes, soutenue par le sabre des conquérants, effrayait les Bretons. Ils voyaient un décret mystérieux enchaînant encore une fois les peuples au char triomphal de Rome; aussi plusieurs s'éloignaient-ils de Wigornia, inquiets et découragés. Comment sauver une cause dont les soutiens mêmes commencent à désespérer ! Bientôt on les invita à assister à un nouveau concile. « Que faire? » se demandèrent-ils pleins d'angoisse. La papauté n'était pas encore bien connue; elle était à peine formée. La conscience peu éclairée de ces fidèles était en proie aux plus violentes agitations. Ils se demandaient quelquefois si, en repoussant ce nouveau pouvoir, ils ne repoussaient pas Dieu lui-même. Un pieux chrétien, qui menait une vie solitaire, s'était acquis un grand renom dans ces contrées. Quelques-uns d'entre les Bretons se rendent vers lui. « Faut-il fuir Augustin, lui disent-ils, « ou faut-il le suivre ? — S'il est homme de Dieu, suivez-le, « répondit le solitaire. — Et à quoi le reconnaître? — S'il « est doux et humble de cœur, reprit-il, il porte le joug « de Christ; mais s'il est violent et superbe, il n'est pas « de Dieu. — Quel signe aurons-nous de son humilité? « dirent-ils encore. — S'il se lève quand vous entrerez. » Ainsi parla l'oracle de la Bretagne ; il eût mieux valu consulter la sainte Écriture.

L'humilité n'est pas la vertu des pontifes et des légats romains; ils aiment à rester assis pendant qu'on les coulise ou qu'on les adore. Les évêques bretons entrèrent dans la salle du concile, et l'archevêque, voulant leur faire connaître sa supériorité, demeura fièrement assis . Frappés à cette vue, les Bretons ne veulent pins entendre parler de l'autorité de Rome. Four la troisième fois ils disent non ; ils ne connaissent d'autre maître que Christ. L'archevêque, qui s'attendait à voir ces évêques humilier à ses pieds les Églises britanniques, s'étonne et s'indigne. Il avait annoncé la prochaine soumission de la Grande- Bretagne, et le pape va maintenant apprendre que son missionnaire l'a déçu Animé de cet esprit superbe,

qui ne s'est trouvé que trop souvent dans les ministres de son Église, Augustin s'écrie : « Si vous ne voulez pas recevoir des frères qui vous apportent la paix, vous subirez des ennemis qui vous apporteront la guerre. Si « vous ne voulez pas annoncer avec nous aux Saxons le « chemin de la vie, vous recevrez de leurs mains le coup a de la mort. » Ayant ainsi parlé, l'orgueilleux archevêque se retira et s'occupa, pendant ses derniers jours, à préparer l'accomplissement de son. funeste présage. La parole avait échoué; maintenant l'épée !

En effet, après la mort d'Augustin, Êdelfrid, l'un des rois anglo-saxons, encore païen, rassembla une nombreuse armée et s'avança vers Bangor, ce foyer du christianisme breton. L'épouvante agita alors ces faibles Églises. On pleure, on prie. L'épée d'Édelfrid s'approche. Qui appeler? Où trouver du secours? La grandeur du danger semble ramener les Bretons à leur piété primitive ; ce n'est plus aux hommes qu'ils s'adressent, c'est au Seigneur lui-même. Douze cent cinquante serviteurs de Dieu, se rappelant quelles sont les armes du chrétien, après s'être préparés par le jeûne, se réunirent en un lieu isolé pour présenter à Dieu leurs prières. Un chef breton nommé Brocmail, ému d'une tendre compassion, se plaça près d'eux avec quelques soldats; mais le cruel Édelfrid, apercevant de loin les douze cent cinquante chrétiens à genoux : « Qui « sont ces gens? dit-il, et que font-ils? » L'ayant appris, il ajouta : « Ils combattent donc contre nous, quoique « sans armes. » Et aussitôt il ordonna à ses soldats de fondre sur cette assemblée en prière. Douze cents de ces hommes pieux furent égorgés. Ils priaient et ils mouraient. Aussitôt après, les Saxons marchèrent sur Bangor, ce siège des lettres chrétiennes, et le détruisirent... Ainsi le romanisme triomphait en Angleterre. La nouvelle de ces massacres remplit ces contrées de pleurs et de grands gémissements; mais les prêtres de la consécration romaine (le vénérable Béde lui-même pensa comme eux) virent dans ce cruel carnage l'accomplissement du présage du saint pontife Augustin, et une tradition nationale le désigna longtemps chez les Gallois comme le provocateur de cette lâche boucherie. Les romains lançaient les cruels païens sur l'Église primitive de la Grande-Bretagne et l'attachaient sanglante à leur char. Un mystère d'iniquité s'accomplissait.

Mais au moment où les glaives des Saxons semblaient avoir tout balayé devant la papauté, le sol trembla sous ses pieds et parut vouloir l'engloutir. Les conversions hiérarchiques, plutôt que chrétiennes, opérées par les prêtres de Rome, étaient si peu réelles, qu'un grand nombre de néophytes retournèrent tout à coup au culte des idoles; Éadbald, roi du Kent, fut lui-même au nombre des apostats. De tels retours au paganisme sont fréquents dans l'histoire des missions romaines. Les évêques s'enfuirent dans les Gaules. Mellitus, Justus y étaient déjà arrivés, et Laurent, qui avait succédé à Augustin, était sur le point de les suivre. Couché dans l'église, où il avait voulu passer la nuit avant de quitter l'Angleterre, ce prêtre romain poussait des soupirs en voyant périr dans ses mains l'œuvre qu'Augustin avait fondée; il la sauva au moyen d'un miracle. Se présentant le matin devant le roi, il lui montre ses vêtements en désordre et son corps tout couvert de plaies. — « Saint Pierre, dit-il, lui apparaissant durant le « silence de la nuit, l'a frappé du fouet à coups redoublés, « parce qu'il abandonnait son troupeau. » Le fouet était un moyen de persuasion morale que saint Pierre avait oublié dans ses épîtres. Laurent s'était-il fait donner ces coups? se les était-il donnés lui-même? ou bien toute cette histoire était-elle un rêve? On aime à admettre cette dernière hypothèse. Le prince superstitieux, ému à l'ouïe de cette intervention surnaturelle, s'empressa de reconnaître la puissance du pape, vicaire d'un apôtre qui fouettait si impitoyablement ceux qui avaient le malheur de lui déplaire. Si la domination de Rome avait alors disparu de la Bretagne, il est probable que les Bretons reprenant courage, favorisés d'ailleurs par les besoins qui se seraient manifestés parmi les Anglo-Saxons, se fussent relevés de leur défaite et eussent apporté aux Saxons leur christianisme libre. Mais maintenant l'évêque romain semblait demeurer maître de l'Angleterre, et la foi des Bretons y paraissait à jamais éteinte. Il n'en était pourtant pas ainsi. Un jeune homme, issu de la race énergique des vainqueurs, allait devenir dans le Nord le champion de la vérité et de la liberté, et l'île presque entière devait s'émanciper du joug romain.

Un prince anglo-saxon, Oswald, fils du païen et cruel Édelfïid, avait dû s'enfuir, fort jeune encore, en Écosse, par suite des revers de sa famille, avec son frère Oswy, et plusieurs autres jeunes nobles. Il y avait appris la langue du pays, avait été instruit dans les vérités de la sainte Écriture, avait été converti par la grâce de Dieu et baptisé dans les Églises d'Écosse. Il aimait à s'asseoir aux pieds des anciens de lona, et à écouter leurs paroles. On lui montrait Jésus allant de lieu en lieu pour faire du bien, et il voulait faire de même; on lui disait que Christ était le seul maître de l'Église, et il se promettait de n'en reconnaître jamais un autre. Oswald, plein de simplicité, de générosité, était surtout animé envers les pauvres de la plus tendre compassion, et ôtait son manteau quand il s'agissait de couvrir l'un de ses frères. Souvent, en assistant aux douces assemblées des chrétiens d'Écosse, il avait désiré se rendre comme missionnaire au milieu des Anglo-Saxons. Bientôt il forme un hardi dessein; il est chrétien, mais il est prince. Il amènera au Sauveur les peuples du Northumberland, mais d'abord il rétablira au milieu d'eux le trône de ses pères. Il y avait dans ce jeune Anglais l'amour d'un disciple et le courage d'un héros. A la tête d'une petite armée, mais fort de la foi en Christ, il entra dans le Northumberland, fléchit le genou avec ses soldats sur le champ de bataille, et remporta (634) une importante Victoire sur de puissants ennemis.

Recouvrer le royaume de ses ancêtres n'était pour lui qu'une partie de sa tâche; Oswald voulait donner à son peuple les bienfaits de la foi. En effet, le christianisme apporté vers 625 au roi Edwinet au peuple du Northumberland par Pendin d'York, avait disparu devant les ravages des armées païennes. Oswald demanda aux Écossais qui l'avaient accueilli, un missionnaire; un frère nommé Cor- man, pieux, mais rude et austère, arriva dans le Northumberland. Bientôt ce ministre retourna découragé à lona : o Ces gens vers lesquels vous m'avez envoyé, dit-il aux « anciens de cette île, sont si obstinés, qu'il faut renoncer « à changer leurs cœurs. » En entendant ce rapport, Aïdan, ancien d'Irlande, s'écriait en lui-même : « Si ton amour « eût été présenté à ce peuple, ô Sauveur, bien des cœurs « auraient été touchés!... J'irai, je te ferai connaître, ô toi, a qui ne romps point le roseau froissé!» Puis, portant sur le missionnaire un regard dans lequel se voyait un doux reproche : « Mon frère, lui dit-il, tu as été trop sévère « pour des auditeurs si peu avancés. Il fallait leur donner « à boire le lait spirituel, jusqu'à ce qu'ils fussent capables « de recevoir des aliments plus solides. » Tous les yeux se fixèrent sur celui qui proférait de si sages paroles. — « Aïdan est digne de l'épiscopat! » s'écrièrent les anciens de lona; et il fut, comme autrefois Timothée, établi évêque par l'imposition des mains de la compagnie des anciens. Oswald reçut Aïdan comme un ange du ciel, et le missionnaire, ignorant encore la langue des Saxons, le roi l'accompagna partout, se tint à ses côtés et expliqua lui" même les douces paroles de l'Irlandais. Les peuples, pleins de joie, se pressaient en foule autour d'Oswald, d" Aïdan et d'autres missionnaires venus d'Écosse et d'Irlande, et se montraient avides d'ouïr la Parole de Dieu. Le roi prêchait par ses œuvres. plus encore que par ses discours. Un jour, c'était Pâques, Oswald, en se mettant à table, apprit qu'une troupe de ses sujets, pressés par la faim, était devant les portes du palais. Il ordonna aussitôt de leur porter le repas qu'on allait lui servir, et saisissant les vases d'argent qui étaient sur sa table, il les brisa, en jeta les pièces à ses serviteurs, et commanda qu'on les donnât aux pauvres. Oswald s'étant rendu dans le Wessex pour y épouser la fille du roi, apporta à ce peuple anglo-saxon la connaissance du Sauveur; et après neuf ans de règne, s'étant mis à la tête de son peuple pour repousser une invasion des idolâtres Merciens, que conduisait le cruel Penda, il tomba sur le champ de bataille, le 5 août 642, en s'écriant : « Seigneur, aie pitié des âmes de mon «peuple! » Ce jeune prince a laissé un nom cher aux Églises de la Grande-Bretagne.

Sa mort n'arrêta pas les travaux des missionnaires. Leur douceur et le souvenir d'Osvald les rendaient chers à ce peuple. Dès qu'on voyait l'un d'eux sur la grande route, les populations accouraient à lui, et le priaient de leur annoncer la Parole de la vie. La foi, que le terrible Êdilfrid avait cru noyer dans le sang des adorateurs de Dieu, reparaissait de toutes parts; et Rome, qui, jadis, aux jours d'Honorius, avait dû quitter la Grande-Bretagne, pouvait bien une seconde fois être obligée de s'enfuir sur ses navires, devant la foi d'un peuple qui revendiquait sa liberté.