MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome V - Livre 17 - Chapitre 5)

De Calvinisme
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Anselme - Sa fermeté - Rigueur de Becket - Le roi frappé de cordes - Le roi Jean, vassal du pape - La papauté et la liberté se rencontrent - Religion des sens et superstition

Nous entrons dans une phase nouvelle. L'Église romaine triomphera par les efforts d'hommes savants, de prélats énergiques et de princes qui, à l'extrême de l'imprudence joindront l'extrême de la servilité. Ceci est l'époque du règne de la papauté, et elle y déploiera sans crainte le despotisme qui la caractérise.

Une maladie ayant fait naître chez le roi quelques remords, il consentit à faire cesser la vacance du siège archiépiscopal. C'est alors que paraît Anselme. Né dans une vallée qu'entourent les Alpes, dans la cité d'Aoste, en Piémont; nourri des enseignements d'une mère pieuse (Ermenberga), croyant que le trône de Dieu était placé sur les gigantesques montagnes au pied desquelles il habitait, Anselme, enfant, les escaladait en rêve et recevait des mains du Seigneur le pain du ciel. Malheureusement il reconnut plus tard un autre trône dans l'Église de Christ, et baissa la tête devant le siège de Saint-Pierre. Ce fut lui que le roi appela, en 1093, à Cantorbéry. Anselme, figé alors de soixante ans, et qui enseignait à Bec, refusa d'abord ; le Roux l'épouvantait. « L'Église d'Angleterre, « disait-il, est une charrue qui doit être tirée par deux a bœufs d'égale force. Comment attellerait-on au même « joug, moi vieille et faible brebis, et ce sauvage taureau?» Il accepte enfin, et cet homme qui, sous l'humilité du dehors, cachait un esprit d'une grande puissance, est à peine arrivé en Angleterre, qu'il reconnaît le pape Urbain II, réclame les terres archiépiscopales accaparées par le fisc, refuse de payer au roi les sommes que ce prince exige, conteste à Henri Ier l'investiture, défend aux ecclésiastiques de prêter le serment féodal, et veut que tous les prêtres se séparent immédiatement de leurs femmes. La scolastique, dont Anselme fut le premier représentant, affranchissait l'Église du joug de la royauté, mais pour l'enchaîner au trône du pape. La chaîne allait être resserrée par une main plus énergique encore; et ce qu'un grand théologien avait commencé, un grand mondain allait le poursuivre.

On distinguait dans les parties de chasse du roi Henri II un homme dont l'air franc, les manières agréables, les plaisanteries spirituelles et la bouillante ardeur, avaient captivé ce prince. Fils d'un Anglo-Saxon et d'une Syrienne, il se nommait Thomas Becket, et, à la fois prêtre et capitaine, il recevait en même temps de son maître la prébende de Hastings et le commandement de la Tour. Devenu lord-chancelier d'Angleterre, il s'était montré habile comme Wilfrid à exploiter les biens des mineurs, des abbayes, des évêchés, et avait déployé un luxe effréné. Henri II, le premier des Plantagenets, caractère sans équilibre, ayant vu le zèle de Becket à soutenir les prérogatives de la couronne, le nomma archevêque de Cantorbéry. « Maintenant, Sire, lui dit Thomas en souriant, quand je « devrai choisir entre votre faveur et la faveur de Dieu, « sachez-le, c'est la vôtre que je sacrifierai. »

En effet, Becket, qui avait été, comme chancelier, le plus magnifique des grands, ambitionna d'être, comme archevêque, le plus vénérable des saints. Il renvoie les sceaux au roi, prend l'habit d'un moine, porte une haire remplie de vermine, se nourrit d'aliments grossiers, se met chaque jour à genoux pour laver les pieds des pauvres, parcourt, en versant des larmes, le cloître de sa cathédrale, et reste en prières prosterné devant l'autel. Champion des prêtres, même dans leurs crimes, il prend sous sa protection l'un d'eux qui, après séduction, a tué le père de sa victime.

Les juges ayant représenté à Henri que, dans les huit premières années de son règne, cent meurtres avaient été commis par des ecclésiastiques, le roi fit passer, en 1164, dans un parlement, les articles de Clarendon, destinés à prévenir les envahissements de la hiérarchie. Becket refusa d'abord de les recevoir, puis les signa; mais aussitôt il voulut se retirer dans la solitude pour y pleurer sa faute. Le pape le releva de son serment, et alors commença une lutte terrible entre le roi et le primat. Quatre chevaliers, ayant entendu les cris de douleur du prince, assassinent lâchement l'archevêque sur les marches du grand autel. On regarde Becket comme un saint; des foules immenses viennent prier sur le lieu de sa sépulture, et des miracles s'y opèrent . « Becket, dit-on, du fond de sa tombe, rend « témoignage à la papauté. »

Henri effrayé passe d'un extrême à l'autre. Il entre pieds nus dans Cantorbéry, et se prosterne sur le tombeau du martyr; les évêques, les prêtres et les moines, au nombre de quatre-vingts, passent devant lui munis d'une corde, et frappent de cinq ou de trois coups, suivant leur dignité, les épaules nues du roi d'Angleterre. Autrefois, selon une fable cléricale, saint Pierre avait donné le fouet à un archevêque de Cantorbéry; maintenant, Rome fait réellement frapper de verges la royauté, et dès lors rien ne peut arrêter ses triomphes. Plantagenet livre l'Angleterre au pape, et lui soumet l'Irlande et l’Écosse.

Rome, qui avait mis le pied sur la tête d'un roi, devait, sous l'un des fils de Henri II, le mettre sur la tête de l'Angleterre. Jean sans Terre n'ayant pas voulu reconnaître un archevêque de Cantorbéry nommé illégalement parle pape Innocent III, celui-ci, plus hardi qu'Hildebrand, frappa d'interdit le royaume. Alors, Jean ordonna que prélats et abbés quittassent l'Angleterre, et il envoya en Espagne, vers Mahomet-el-Hasir, un moine pour lui offrir de se faire mahométan et de se déclarer son vassal. Mais, Philippe- Auguste s'apprêtant à le détrôner, Jean résolut de se faire le vassal d'Innocent, et non de Mahomet; ce qui était pour lui à peu près la même chose. Il dépose sa couronne aux pieds du légat le 15 mai 1213; il déclare qu'il remet au pape le royaume d'Angleterre, et lui prête serment comme à son suzerain.

Une protestation nationale réclama alors courageusement les anciennes libertés du peuple. Quarante-cinq barons armés de pied en cap, montés sur de nobles coursiers, entourés de leurs chevaliers et de leurs serviteurs, et d'environ deux mille soldats, se réunirent, l'an 1215, pendant la fête de Pâques, à Brackley, et envoyèrent une députation à Oxford, où était le roi. « Voici, dirent-ils, la « charte qui consacré les libertés confirmées par Henri Ier, « et que vous avez vous-même solennellement jurées. — « Et pourquoi, s'écria le roi hors de lui, ne me demandez-vous pas mon royaume? » Puis, jurant avec fureur : « Jamais, dit-il, je n'accorderai des libertés qui « feraient de moi un esclave! » C'est le propos ordinaire des rois faibles et absolus. Mais la nation aussi ne voulait pas que l'on fît d'elle un esclave. Les barons prirent possession de Londres, et, le 15 juin 1215, le roi accorda à Runnymead la célèbre Magna Charla. Le protestantisme politique du treizième siècle eût peu fait cependant pour la grandeur de la nation sans le protestantisme religieux du seizième.

C'était la première fois que la papauté rencontrait sur sa route les libertés modernes. Elle frémit, et le choc fut violent. Innocent jura (selon sa coutume), puis il déclara la grande charte nulle et non avenue, défendit au roi, sous peine d'anathèmé, de respecter les libertés qu'il avait confirmées, attribua la conduite des barons à l'instigation de Satan, et leur ordonna de faire des excuses au roi, et d'envoyer des députés à Rome pour apprendre de la bouche du pape quel devait être le gouvernement de l'Angleterre. C'est ainsi que la papauté accueillit la première manifestation de la liberté parmi les peuples, et qu'elle fit connaître le système modèle selon lequel elle prétendait régir l'univers.

Les prêtres de l'Angleterre appuyèrent les anathèmes prononcés par leur chef. Ils lançaient à Jean mille quolibets sur la charte qu'il avait acceptée. « Voilà le vingt-cinquième roi d'Angleterre, disaient-ils, — non pas un roi !-— pas même un roitelet, —mais l'opprobre des rois... «un roi sans royaume... la cinquième roue d'un char... « le dernier des rois et la honte des peuples !... Je n'en « donnerais pas un zeste... Fuisti rac, nunc fex (autrefois a roi, et maintenant lie). » Jean sans Terre, ne pouvant supporter sa honte, poussait des soupirs, grinçait les dents, roulait les yeux, arrachait, en se promenant, des bâtons et des pieux, les rongeait comme un furieux, et puis les brisait1.

Les barons, insensibles aux insolences du pape et au désespoir du roi, répondirent qu'ils maintiendraient la charte. Innocent les excommunia. « Est-ce au pape, «dirent-ils, qu'il appartient de régler les choses temporelles? De quel droit de vils usuriers, d'ignobles simoniaques, domineraient-ils notre pays et excommunieraient-ils l'univers? »

Le pape triompha bientôt dans toute l'Angleterre. Jean, son vassal, ayant fait venir du continent des bandes d'aventuriers, se mit à parcourir avec eux tout le pays, de la Manche jusqu'au Forth. Ces brigands portaient partout la désolation, extorquaient des tributs, faisaient des prisonniers, brûlaient les châteaux des barons, détruisaient leurs parcs, déshonoraient leurs femmes et leurs filles2. Le roi couchait le soir dans une maison, et le matin il y mettait le feu. Des sicaires teints de sang couraient çà et là, pendant la nuit, l'épée nue d'une main, le flambeau de l'autre, et répandaient en tous lieux l'incendie et l'assassinat1. Telle était, en Angleterre, l'intronisation de la papauté. A cette vue, les barons émus maudirent le pape et le roi. « Hélas! s'écriaient-ils, pauvre pays!... Angleterre ! Angleterre!... Et toi, pape... malédiction2! »

La malédiction ne se lit pas attendre. Au moment où l'on revenait d'un grand pillage, raconte Matthieu Paris, et où les chars du roi pleins de trésors traversaient un fleuve, la terre s'entrouvrit, et l'abîme engloutit tout3. Cette nouvelle remplit Jean de terreur; il lui semblait que la terre allait l'engloutir lui-même ; il se sauva dans un couvent, y but du cidre avec excès, et y mourut d'ivresse et d'effroi.

Ainsi finit le vassal du pape, son missionnaire armé dans la Grande-Bretagne. Jamais prince aussi vil ne fut pour son peuple l'occasion involontaire d'aussi grands bienfaits. C'est de lui que datent pour l'Angleterre l'enthousiasme de la liberté et l'effroi de la papauté.

Pendant ce temps, une grande transformation s'était accomplie. Le luxe des églises, les merveilles de l'art religieux, les cérémonies, la multitude des prières et des chants, éblouissaient les yeux, charmaient les oreilles, captivaient les sens ; mais aussi témoignaient de l'absence de fortes préoccupations chrétiennes et morales, et de la prédominance de la mondanité dans l'Église. En même temps l'adoration des images et des reliques, les cultes de latrie, de dulie, d'hyperdulie, les saints, les anges et Marie, mère de Dieu, le médiateur véritable transporté du trône de la miséricorde sur le siège des vengeances, manifestaient et maintenaient parmi le peuple cette ignorance de la vérité, et cette absence de la grâce qui caractérisent la religion des papes. Toutes ces erreurs appelaient une réaction. En effet, dès lors la marche réformatrice commence.

L'Angleterre a été abaissée par la papauté; elle va se relever en résistant à Rome. Grosse-Tête, Bradwardin, Édouard III, vont préparer Wiclef, et Wiclef préparera la Réformation.