MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome V - Livre 17 - Chapitre 7)

De Calvinisme
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Les moines mendiants - Indignation contre leurs désordres - Wiclef - Ses succès - Les lords contre le tribut papal - Accord de Bruges - Courtenay et Lancaster - Altercation de Lancaster et de Courtenay - Émeute - Trois brefs contre Wiclef - Mission des pauvres prêtres - Prédications et poursuites - Wiclef et les quatre régents

Ainsi, dans la première moitié du quatorzième siècle, près de deux cents ans avant la Réformation, l'Angleterre paraissait déjà lasse du joug de Rome. Bradwardin n'était plus, mais un homme qui avait été son disciple allait lui succéder, et, sans parvenir comme lui aux fonctions les plus élevées, résumer en sa personne les tendances passées et futures de l'Église de Christ dans la Grande-Bretagne. Ce n'est pas avec Henri VIII qu'a commencé la réformation de l'Angleterre : le réveil du seizième siècle est un anneau d'une chaîne qui, commençant aux apôtres, s'étend jusqu'à nous.

La résistance d'Édouard III à la papauté du dehors n'avait pas réprimé la papauté du dedans. Lès moines mendiants, et surtout les franciscains, soldats fanatiques du pape, s'efforçaient alors, par des fraudes pieuses, d'accaparer les richesses du pays. « Chaque année, disaient-ils, « saint François descend du ciel au purgatoire, et délivre « les âmes de tous ceux qui ont été ensevelis sous l'habit « de son ordre. » Ces moines enlevaient les enfants à leurs parents, et les enfermaient dans leurs cloîtres. Ils affectaient d'être pauvres, et, la besace sur l'épaule, tendaient la main, d'un air piteux, aux grands et aux petits; mais, en même temps, ils habitaient des palais, y amassaient des trésors, s'y paraient de vêtements précieux, et passaient leur temps dans des fêtes magnifiques. Les moindres d'entre eux se tenaient pour des lords, et ceux qui portaient le bonnet de docteur se regardaient comme des rois. Pendant qu'ils se divertissaient et s'enivraient à une table richement fournie, ils envoyaient des idiots prêcher à leur place des fables et des légendes pour amuser et dépouiller le peuple. Si quelque seigneur parlait de donner ses aumônes aux pauvres, et non aux moines, ils poussaient des cris contre une telle impiété, et disaient d'une voix menaçante : « Si vous le faites, nous quitterons le pays; mais « nous y reviendrons avec une légion de casques éclatants. » L'indignation était au comble. « Les moines et « les prêtres de Rome, disait-on, nous rongent comme la « gangrène. Il faut que Dieu nous en délivre, ou ce peuple « périra... Malheur à eux ! la coupe de la colère va déborder. Les gens d'Église seront méprisés comme des cadavres, et jetés sur les places publiques comme des chiens. »

Un événement fit déborder la coupe. Le pape Urbain V, ne tenant aucun compte des lauriers du vainqueur de Crécy et de Poitiers, somma Édouard III de le reconnaître comme légitime souverain de l'Angleterre, et réclama de lui le payement annuel de mille marcs, comme tribut féodal. En cas de refus, le roi devait comparaître à Rome. Depuis trente-trois ans, les papes n'avaient plus parlé du tribut accordé par le roi Jean à Innocent III, et toujours fort irrégulièrement payé. Le vainqueur des Valois frémit de cette insolence d'un évêque italien, et partout on demanda à Dieu de venger l'Angleterre. Ce fut d'Oxford que le vengeur sortit.

Un des étudiants qui, dans le collège de Merton, avaient écouté les enseignements du pieux Bradwardin, Jean Wiclef, né en 1324 dans un petit village du Yorkshire, alors dans la force de l'âge, produisait une grande sensation dans la ville universitaire. Une peste terrible ayant, en 1345, ravagé successivement l'Asie, le continent de l'Europe et l'Angleterre, en enlevant, prétendait-on, la moitié de l'espèce humaine, cette voix de Dieu avait retenti comme la trompette du jugement dans le cœur de Wiclef. Effrayé par la pensée de l'éternité, le jeune homme, alors âgé de vingt et un ans, poussait nuit et jour dans sa cellule de profonds soupirs, et demandait à Dieu de lui montrer le chemin qu'il devait suivre. Il le trouva dans l'Écriture, et prit la résolution de le faire connaître à d'autres. Il commença avec prudence; mais élu, en 1361, chef (warden) du collège de Baliol, et, en 1365, de celui de Cantorbéry, il se-mit alors à exposer plus énergiquement les doctrines de la foi. Ses études bibliques et philosophiques, ses connaissances théologiques, son esprit pénétrant, la pureté de ses mœurs et la force indomptable de son courage, le rendaient l'objet de l'admiration universelle. Docteur profond comme son maître et prédicateur éloquent, il prouvait aux savants, dans le cours de la semaine, ce qu'il se proposait de prêcher, et le dimanche il prêchait au peuple ce qu'il avait auparavant démontré. Ses disputes donnaient de la force à ses prédications, et ses prédications de la clarté à ses disputes. Il accusait le clergé d'avoir banni les saintes Écritures, et demandait que l'autorité de la Parole de Dieu fût rétablie dans l'Église. De bruyantes acclamations couronnaient ces débats, et la troupe des esprits vulgaires frémissait de courroux à l'ouïe de ces applaudissements.

Wiclef avait quarante ans lorsque l'arrogance du pape vint émouvoir l'Angleterre. A la fois grand politique et chrétien plein de ferveur, il soutint avec énergie les droits de la couronne contre l'agression romaine, déduisit par ordre les arguments, fit sur ce point l'éducation de ses compatriotes, et éclaira surtout plusieurs membres des communes et plusieurs lords.

Le parlement s'assembla, et jamais, peut-être, il ne s'était réuni pour une question qui excitât à un si haut degré les émotions de l'Angleterre, et même celles de la chrétienté. Les débats furent surtout remarquables dans la chambre des lords; on y reproduisit tous les arguments de Wiclef. « On ne doit de tribut féodal, dit l'un des lords, « qu'à celui qui peut accorder en revanche une protection a féodale. Or, comment le- pape ferait-il la guerre pour « protéger ses fiefs? — Est-ce comme vassal de la couronne, dit un autre, ou comme son suzerain, que le pape « réclame une partie de nos richesses? Urbain V ne veut « pas accepter le premier de ces titres... A la bonne heure « mais le peuple anglais n'acceptera pas non plus le second. — Pourquoi, dit d'un ton sarcastique un troisième a opinant, ce tribut fut-il originairement accordé?... Pour «payer l'absolution donnée par le pape au roi Jean... a Alors, la réclamation du pape n'est qu'une simonie, une « escroquerie cléricale, que les lords et les évêques doivent a repousser avec indignation, — Non, dit un dernier orateur, l'Angleterre n'appartient pas au pape. Le pape n'est o qu'un homme assujetti au péché; mais Christ est le Seigneur des seigneurs, et ce royaume relève immédiate- « ment et uniquement de Jésus-Christ. » Ainsi parlèrent les Tords, inspirés par Wiclef. Le parlement décida, à l'unanimité, qu'aucun prince n'avait jamais eu le droit d'aliéner la souveraineté du royaume sans le consentement des États, et que, si le pontife s'avisait de procéder contre le roi d'Angleterre, comme envers son vassal, toute la nation se lèverait pour maintenir l'indépendance de la couronne.

En vain cette généreuse résolution excita-t-elle la colère des partisans de Rome ; en vain prétendirent-ils que, selon le droit canon, le roi devait être privé de son fief, et que l'Angleterre appartenait maintenant au pape : « Non, répondit Wiclef, le droit canon n'a aucune valeur dès qu'il « est opposé à la Parole de Dieu. » Édouard III plaça Wiclef au nombre de ses chapelains, et la papauté a cessé, dès lors, de prétendre à la souveraineté de l'Angleterre, — explicitement au moins.

Le pape, en abandonnant ses prétentions temporelles, voulut toutefois maintenir ses prétentions ecclésiastiques, et faire révoquer les statuts de Praemunire et de Provision. On résolut d'avoir une conférence à Bruges pour traiter cette question, et Wiclef, devenu docteur en théologie en 1372, y fut député avec d'autres commissaires au mois d'avril 1374. On y conclut, en 1375, un accord en vertu duquel le roi s'engageait à annuler les peines prononcées contre les agents pontificaux, et le pape s'obligeait à confirmer les clercs nommés .par le roi . Mais la nation ne se contenta pas de l'accord de Bruges. « Les clercs envoyés de Rome, dirent les communes, sont plus dangereux pour le royaume « que des Juifs ou des Sarrasins. Que tout procureur du « pape qui demeurera en Angleterre, et tout Anglais qui a résidera à la cour de Rome, soient punis de mort. » Tel était le langage du bon parlement : c'est le nom qui lui fut donné. Ce langage n'indiquait pas peut-être une grande débonnaireté ; mais le peuple anglais appelait bon, au quatorzième siècle, un parlement qui ne cédait pas aux prétentions de la papauté.

Wiclef, croyant que Rome ne fait jamais un pas en arrière qu'avec l'intention secrète d'en faire plusieurs en avant, de retour en Angleterre, et nommé recteur de Lutterworth, se mit à prêcher avec hardiesse ses doctrines réformatrices : « L'Évangile, disait-il, est la seule source de la religion. Le « pontife romain n'est qu'un coupeur de bourses ', et loin « d'avoir le droit de réprimander tout le monde il peut « être légitimement repris par ses inférieurs, et même par « des laïques. »

La papauté s'alarma. Un prêtre grave et impérieux, Courtenay, fils du comte de Devonshire, homme plein de zèle pour ce qu'il croyait la vérité, avait été nommé depuis peu évêque de Londres. Déjà, dans le parlement, il avait résisté h Jean de Gaunt, troisième fils d'Édouard III, patron de Wiclef, duc de Lancaster, chef de la maison de ce nom. Courtenay, voyant les doctrines du réformateur se répandre parmi les grands et le peuple, l'accusa d'hérésie en février 1377, et le somma de paraître devant la Convocation du clergé, dans l'église de Saint-Paul.

Le 19 février, une foule immense, agitée parle fanatisme, remplissait la nef et les abords de la cathédrale, tandis que les citoyens favorables à la Réforme se tenaient cachés dans leurs maisons. Wiclef s'avança précédé de lord Percy, maréchal d'Angleterre, ayant à ses côtés le duc de Lancaster qui le défendait dans un intérêt purement politique, suivi de quatre bacheliers en théologie, ses conseillers, et traversa une multitude hostile qui regardait Lancaster comme l'ennemi de sa liberté, et Wiclef comme l'ennemi de l'Église. « Que la vue des évêques ne vous fasse pas reculer « d'un cheveu dans la profession de votre foi, disait le « prince au docteur, ce ne sont que des ignorants; et quant « à ce concours de peuple, ne craignez rien, nous sommes « là pour vous défendre. » Quand le réformateur eut franchi les portes de la cathédrale, la multitude qui la remplissait se présenta à lui comme une épaisse muraille; et 'malgré les efforts du lord-maréchal, Wiclef et Lancaster lui-même ne pouvaient avancer. La foule s'agitait, les mains se levaient, des cris se faisaient entendre; enfin le maréchal perça cette masse confuse, et Wiclef passa.

Le fier Courtenay, chargé par l'archevêque de présider l'assemblée, suivait avec inquiétude ces mouvements étranges, et voyait surtout avec déplaisir le docteur accompagné des deux personnages les plus puissants de l'Angleterre. Il ne dit rien au duc de Lancaster, qui administrait alors le royaume ; mais se tournant avec vivacité vers Percy : « Si « j'avais su, Milord, que vous prétendiez faire le maître dans « cette église, lui dit-il, j'eusse pris des mesures pour vous « empêcher d'y entrer.» Percy répondit froidement : «Que « vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas, je main- « tiendrai mon autorité. » Puis s'adressant à Wiclef, qui se tenait debout devant sa cour : « Asseyez-vous, lui dit-il, « et prenez un peu de repos. » La colère s'emparant alors de Courtenay, il s'écria d'une voix retentissante : « Il ne doit pas s'asseoir ; c'est debout que « l'on paraît devant sa « cour ! » Lancaster, indigné que l'on refusât au grand docteur de l'Angleterre une faveur que son âgé seul eût dû lui procurer (il avait alors de cinquante à soixante ans), répondit à l'évêque : « Vous êtes bien arrogant, Milord; « prenez-y garde... sans quoi j'abattrai votre orgueil, et « non-seulement le vôtre, mais celui de toute la prélature « de l'Angleterre. —Faites-moi tout le mal que vous «pourrez, » répondit froidement Courtenay. Le prince s'écria avec émotion : «Vous faites bien le fier, Milord. « Vous croyez sans doute pouvoir vous appuyer sur votre « famille... Mais vos parents, je vous le déclare, auront « assez de peine à se protéger eux-mêmes. » L'évêque, trouvant alors de nobles paroles, répondit : « Je ne m'appuie ni sur mes parents ni sur quelque homme que ce « puisse être, mais sur Dieu seul, et avec son secours je « dirai toute la vérité. » Lancaster, ne voyant dans ces mots que de l'hypocrisie, se pencha vers l'un de ses gens et lui dit à l'oreille, mais de manière à être entendu de ceux qui l'entouraient : « Plutôt que de me soumettre H « ce prêtre, je le jetterai à bas de sa chaire. » Tout esprit impartial doit reconnaître que le prélat parlait ici avec plus de dignité que le prince. A peine Lancaster eut-il prononcé ces imprudentes paroles, que les partisans de l’évêque levèrent des bras menaçants et se jetèrent sur le duc, sur Percy et sur Wiclef même, qui seul était demeuré calme. Les deux lords résistèrent; leurs amis et leurs serviteurs les défendirent, il n'y eut plus moyen de ramener le calme dans l'audience. On criait, on frappait des pieds; les lords s'échappèrent avec peine, et l'on se sépara en tumulte.

Le jour suivant, le grand maréchal ayant demandé au parlement d'arrêter les perturbateurs du repos public, les partisans du clergé, unis aux ennemis de Lancaster, remplirent les rues de leurs clameurs; et tandis que le duc et Je comte s'enfuyaient par la Tamise, la foule ameutée se présenta devant la maison du lord-maréchal, en brisa les portes, en visita toutes les chambres, et plongea l'épée dans les coins les plus obscurs. Voyant enfin que Percy leur avait échappé, ces furieux s'imaginèrent qu'il était caché dans le palais de Lancaster, et coururent à la Savoie, alors le plus magnifique édifice du royaume. Un prêtre ayant voulu leur résister, ils le tuèrent, puis ils enlevèrent les armes du duc et ils les pendirent au gibet comme celles d'un traître. Ils auraient été plus loin si l’évêque, fort à propos, ne leur eût rappelé qu'on était en carême. Quant à Wiclef, on le renvoya en lui défendant de prêcher ses doctrines.

Mais cet arrêt des prêtres ne fut pas ratifié par le peuple anglais. L'opinion publique se prononça en faveur de Wiclef. « S'il est coupable, disait-on, pourquoi n'est-il pas a puni? S'il est innocent, pourquoi lui imposer silence? S'il « est le plus faible en pouvoir, il est le plus fort en vérité!» Il l'était, en effet, et jamais il n'avait parlé avec tant d'énergie. Il attaquait ouvertement le siège prétendu apostolique, et déclarait que les deux antipapes qui siégeaient à Rome et à Avignon faisaient ensemble un Antéchrist. L'opposition à la papauté était alors sans doute la grande affaire de Wiclef. Mais il devait bientôt se tourner avec adoration vers Jésus-Christ, et s'écrier que seul Roi de l'Église, seul il l'enseigne, la gouverne et la défend.

Rome ne pouvait fermer l'oreille. Au mois de juin 1377, au moment où Richard II, fils du Prince Noir, âgé de douze ans, montait sur le trône, trois lettres de Grégoire XI, adressées au roi, à l'archevêque de Cantorbéry et à l'université d'Oxford, dénoncèrent Wiclef comme hérétique, et ordonnèrent de procéder contre lui comme contre un voleur. L'archevêque se hâta de le citer.

Au jour fixé, Wiclef se rendit, sans Lancaster et sans Eercy, à la chapelle archiépiscopale de Lambeth. « On « s'attendait à le voir dévoré, dit un historien, car il entrait « dans la fosse aux lions. » Mais les bourgeois remplaçaient les princes. L'attaque de Rome avait réveillé en Angleterre les amis de la liberté et de la vérité. « Les brefs de « la papauté, disaient-ils, ne doivent avoir d'effet dans le a royaume qu'avec le consentement du roi; chacun est « maître chez soi. »

A peine l'archevêque avait-il ouvert la séance, que sir Louis Clifford, entrant dans la chapelle, défendit aux évêques, de la part de la reine mère, de procéder contre le réformateur. Une terreur panique s'empara des prélats ; ils courbèrent la tête, dit avec indignation un historien « catholique-romain, comme un faible roseau sous le souffle d'un vent furieux. » Wiclef se retira en déposant une protestation. « Le genre humain tout entier, disait-il, n'a « pas le pouvoir d'ordonner que Pierre et ses successeurs « gouvernent le monde. » Les ennemis de Wiclef ont inculpé cette protestation, et l'un d'eux se hâta de soutenir que tout ce que le pape ordonne doit être regardé comme juste. « Eh quoi! répondit le réformateur, le pape pourra « donc exclure du recueil des Ecritures tout livre qui lui « déplaît et changer à son gré la Bible! » Wiclef croyait que Rome, déplaçant l'infaillibilité, l'avait transférée des Ecritures au pape ; il voulait la remettre à sa vraie place, et rétablir l'autorité dans l'Église sur une base vraiment divine. Une transformation s'accomplit alors dans le réformateur. S'occupant moins du royaume d'Angleterre, il s'occupa davantage du royaume de Jésus-Christ. A la phase politique succéda chez lui la phase religieuse. Porter la bonne Nouvelle jusque dans les hameaux les plus reculés, telle est la grande pensée qui s'empara de Wiclef. Si des moines, dit-il, parcourent le pays et prêchent partout les légendes des saints et les histoires de la guerre de Troie, il nous faut faire pour la gloire de Dieu ce qu'ils font pour remplir leurs sacs, et former une vaste évangélisation itinérante, pour convertir les âmes à Jésus-Christ. Wiclef s'adresse donc aux plus pieux de ses disciples : « Allez, «dit-il, et prêchez; c'est l'œuvre la plus sublime; mais « n'imitez pas les prêtres que l'on voit après leur prône « s'asseoir dans les cabarets, autour de la table de jeu, « ou dissiper leur temps à la chasse. Vous, après vos a prédications, visitez les malades, les vieillards, les «pauvres, les aveugles, les boiteux, et secourez-les selon votre pouvoir. » Telle était la nouvelle théologie pratique que Wiclef inaugurait : c'était celle de Jésus- Christ.

0 Les pauvres prêtres, » comme oh les appelait, partaient donc, les pieds nus, un bâton à la main, vêtus d'une robe grossière, vivant d'aumônes, et se contentant des plus simples aliments. Ils s'arrêtaient dans les champs, près de quelque village, sur quelque cimetière, sur la place de quelque bourg, quelquefois même dans une église. Le peuple, qui les aimait, accourait en foule, comme autrefois les hommes du Northumberland aux prédications d'Aïdan. Ils parlaient avec une éloquence populaire qui entraînait ceux qui les entendaient. Aucun d'eux n'était plus aimé que John Ashton. On le voyait parcourir le pays, s'asseoir au foyer domestique, ou debout dans quelque carrefour isolé, au milieu d'une grande foule. Ce genre de prédication reparait toujours en Angleterre dans les grandes époques de l'Eglise.

Les pauvres prêtres ne se contentaient pas d'une simple polémique; ils prêchaient le grand mystère de piété. «Un « ange n'eût pu faire propitiation pour l'homme, s'écriait «un jour le maître (Wiclef); car la nature qui a péché a n'est pas celle des anges; il fallait un homme pouf médiateur; mais tout homme étant redevable à Dieu pour « lui-même de tout ce qu'il est capable de faire, il fallait « que cet homme eût un mérite infini et fût en même « temps Dieu. ».

Le clergé s'alarma, et Une loi ordonna à tout officier du roi de jeter en prison les prédicateurs et leurs partisans. En conséquence, dès que le pauvre prêtre prêchait, les moines se mettaient en mouvement. Ils l'épiaient de la fenêtre de leur cellule, du coin d'une rue ou de derrière un taillis; et vite ils allaient chercher main-forte. Mais au moment où les sergents s'approchaient, on voyait tout à coup paraître des hommes forts, hardis, revêtus d'une ceinture militaire, qui entouraient l'évangéliste, «i le protégeaient énergiquement contre les attaques du clergé; les armes se mêlaient ainsi aux prédications de la Parole de paix. Les pauvres prêtres revenaient auprès de leur maître; Wiclef les consolait, les conseillait, puis la mission recommençait. Chaque jour l'évangélisation atteignait quelque lieu nouveau, et la lumière pénétrait ainsi en Angleterre, quand le réformateur fut tout à coup arrêté dans son œuvre.

C'était en 1379; Wiclef était à Oxford; il était venu y remplir ses fonctions de professeur de théologie, et il y tomba malade. Il n'était pas d'une forte constitution, et le travail, l'âge, surtout la persécution, l'avaient affaibli. On triompha dans les cloîtres. Mais pour que le triomphe fût complet, il fallait obtenir la rétractation de l’hérétique. On mit tout en œuvre pour y parvenir.

Les quatre régents (représentants des quatre ordres religieux), accompagnés de quatre sénateurs ou aldermen, Se rendirent chez le docteur mourant, espérant l'effrayer en le menaçant des vengeances du ciel. Ils le trouvèrent calme et serein. « Vous avez la mort sur les lèvres, lui dirent-ils, soyez touché de vos fautes, et rétractez en notre « présence tout ce que vous avez dit à notre détriment. » Wiclef demeura silencieux, et les religieux se promettaient déjà une facile victoire. Mais plus le réformateur approchait de l'éternité, plus il avait horreur des moines. Les consolations qu'il avait trouvées auprès de Jésus-Christ lui avaient donné une énergie nouvelle. Il pria son domestique de le soulever sur sa couche. Alors, faible, pâle, se soutenant à peine, il se tourna vers les religieux qui attendaient la rétractation demandée, et ouvrant enfin ses lèvres livides, il fixa sur eux un regard imposant, et leur dit avec force : « Je ne mourrai pas, mais je vivrai, et je raconterai les for- « faits des moines. » On eût dit l'esprit d'Elie menaçant les prêtres de Bahal. Les régents et leurs assesseurs se regardèrent l'un l'autre avec étonnement. Confus, irrités, ils sortirent pleins de colère, et le réformateur se rétablit pour mettre la dernière main à la plus importante de ses œuvres contre les moines et contre le pape.