MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome V - Livre 18 - Chapitre 4)

De Calvinisme
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Le manoir de Sodbury - Les conversations du manoir - Les saintes Écritures - Ironie de Tyndale - Origines de la Réformation - Prédications à Sainte-Adeline - On attaque Tyndale - Tyndale veut traduire la sainte Écriture - Les prêtres pérorent au cabaret - Tyndale cité devant le chancelier - Un vieux docteur le console - Un scolastique l'attaque - Il quitte le manoir

Tandis que ce prélat ambitieux ne pensait qu'à sa gloire et à celle du pontificat romain, un grand désir, mais d'une tout autre nature, germait dans le cœur de l'un des humbles évangéliques de l'Angleterre. Si Wolsey avait les yeux fixés sur le trône de la papauté pour s'y asseoir, Tyndale songeait à relever le trône de l'Église véritable, en rétablissant la souveraineté légitime de la Parole de Dieu. Le Testament grec d'Érasme avait été un premier pas, il fallait maintenant apporter aux simples ce que le roi des écoles avait donné aux savants. Cette grande pensée, qui poursuivait partout le jeune docteur d'Oxford, devait être le principe puissant de la Réforme en Angleterre.

Dans la belle vallée de Severn, où Tyndale était né, habitait une famille noble, dont le manoir simple mais vaste, situé sur le revers de la colline de Sodbury, commandait une vue fort étendue. Sir John Walsh, seigneur du lieu, avait brillé dans les tournois de la cour, et s'était ainsi concilié la faveur de son prince. Il tenait table ouverte, et gentilshommes, doyens, abbés, archidiacres, docteurs en théologie et gras bénéficiers, charmés du bon accueil et des bons dîners de sir John, fréquentaient à l'envi sa maison. L'ancien frère d'armes de Henri VIII prenait intérêt aux questions qui se débattaient alors dans la chrétienté. Lady Walsh elle-même, femme sage et généreuse, ne perdait pas un mol des conversations animées de ses commensaux, et s'efforçait discrètement de faire pencher la balance du côté de la vérité.

Tyndale, après avoir quitté Oxford et Cambridge, avait dirigé ses pas vers la vallée de ses pères. Sir John lui avait proposé d'élever ses enfants, et il avait accepté. William, dans la force de l'âge (il avait environ trente-six ans), était bien instruit dans les Écritures, et plein du désir de faire valoir la lumière que Dieu lui avait donnée. Les occasions ne lui manquaient pas. Assis à table avec tous les docteurs auxquels sir John faisait accueil, Tyndale entrait en conversation avec eux. On parlait dos savants du jour, beaucoup d'Érasme, quelquefois même de ce Luther qui commençait à étonner les Anglais. On discutait plusieurs questions touchant les saintes Écritures, et divers points de théologie. Tyndale exprimait ses convictions avec une admirable clarté, les soutenait avec une grande science, et tenait tête à tous avec un indomptable courage. Ces entretiens animés de la vallée de la Severn sont l'un des traits essentiels du tableau que présente la Réformation en Angleterre. Des historiens de l'antiquité ont inventé les discours qu'ils ont placés dans la bouche de leurs héros. De nos jours, l'histoire, sans inventer, doit faire connaître les pensées des personnages dentelle parle. Il suffit de lire les œuvres de Tyndale pour se former quelque idée de ces conversations : c'est de ses écrits que les paroles suivantes sont tirées.

Dans la salle à manger du vieux manoir, se trouvaient autour de la table, sir John, lady Walsh, quelques gentilshommes, plusieurs abbés, doyens, moines et docteurs, avec leurs costumes et leurs habits divers. Tyndale occupait la place la plus modeste, et tenait d'ordinaire à sa portée le Nouveau Testament d'Érasme, afin de prouver ce qu'il avançait. Lus domestiques allaient et venaient, et la conversation, après avoir un peu divagué, prenait à la fin une direction plus précise. Les prêtres s'impatientaient quand ils voyaient paraître le terrible volume. «Vos Écritures ne font que des hérétiques ! disaient-ils. — Au contraire, répondait Tyndale, la source des hérésies, c'est « l'orgueil; or la Parole de Dieu dépouille l'homme de tout « et le laisse aussi nu que Job. — La Parole de Dieu! — « nous ne comprenons pas nous, votre Parole, comment « donc le peuple l'entendrait-il? —Vous ne la comprenez « pas, répliquait Tyndale, parce que vous n'y cherchez « que des questions folles, comme si vous lisiez les mati- « nes de Notre-Dame ou les prophéties de Merlin. Les « Écritures sont un fil conducteur qu'il faut suivre, sans « se détourner, jusqu'à ce que l'on arrive à Christ; car « Christ est le but. — Et moi je vous dis, reprenait un « prêtre, que les Écritures sont le labyrinthe de Dédale, « plutôt que le fil d'Ariane, un grimoire où chacun voit ce « qu'il veut voir. — Ah ! répondait Tyndale, c'est sans « Jésus-Christ que vous les lisez; voilà pourquoi elles sont «pour vous un livre obscur; que dis-je? une caverne « pleine débroussailles, où vous n'échappez aux ronces que «pour être déchirés par les épines. —Non, répliquait « un autre clerc, sans se soucier de contredire son con- « frère, il n'y a pour nous rien d'obscur; c'est nous qui « vous donnons les Écritures, et c'est nous qui vous les « expliquerons. — Vous y perdriez votre temps et votre « peine, répliquait Tyndale; savez-vous qui a enseigné à « l'aigle à trouver sa proie? Eh bien, ce même Dieu ap« prend à ses enfants affamés à trouver leur Père dans sa « Parole! Loin de nous avoir donné les Écritures, c'est « vous qui nous les cachez ; c'est vous qui brûlez ceux qui « les prêchent, et c'est vous qui, si vous le pouviez,. les « brûleriez elles-mêmes... » Tyndale ne se contentait pas d'établir les grands principes de la foi. il cherchait, il est vrai, toujours ce qu'il appelle lui-même « la douce moelle du dedans ; » mais à l'onction divine, il unissait l'esprit, et se moquait impitoyablement des superstitions de ses adversaires.— «Vous « placez des cierges devant les images, leur disait-il... Et « pourquoi, puisque vous leur donnez de quoi voir, ne « leur donneriez-vous pas de quoi se nourrir? Faites-leur « donc un trou dans le ventre, et mettez-y à manger et à « boire. Servir Dieu par de telles momeries, c'est le trai- « ter comme un enfant qu'on calme avec un hochet « quand il crie, et auquel on fait un cheval avec un bâton. »

Mais bientôt l'helléniste revenait à des idées plus graves, et quand ses adversaires exaltaient la papauté comme la puissance qui, au jour de l'orage, sauverait l'Église, il répondait : « Attachons seulement au navire l'ancre de la « foi, après l'avoir plongée dans le sang de Jésus-Christ", « et quand la tempête éclatera, jetons hardiment l'ancre « à la mer ; alors, soyez-en sûrs, le navire demeurera ferme « sur les grandes eaux. » Enfin, si ses adversaires rejetaient quelque doctrine de la vérité, Tyndale, nous dit le chroniqueur, ouvrant son Testament, montrait du doigt le verset qui réfutait l'erreur romaine, et s'écriait : «Voyez « et lisez! »

Les origines de la Réformation en Angleterre ne se trouvent donc pas, on le voit, dans un matérialisme ecclésiastique, que l'on décore du nom de catholicisme anglais; elles sont essentiellement spirituelles. Le Verbe divin, créateur de la vie nouvelle dans l'individu, est aussi fondateur et réformateur de l'Église. C'est à l'évangélisme que les Églises réformées appartiennent, et spécialement celles de la Grande-Bretagne.

La contemplation des œuvres de Dieu délassait Tyndale des luttes qu'il soutenait à la table de son patron. Il parcourait souvent la gracieuse colline de Sodbury, et parvenu près de quelques décombres, restes d'un vieux camp romain qui la couronnent, il s'y reposait solitairement sur quelque pierre. C'était là que s'était arrêtée la reine Marguerite d'Anjou, puis Édouard IV, qui la poursuivait, avant la fameuse bataille de Tewkesbury, qui fit tomber cette princesse dans les mains de la Rose blanche. Tyndale, au milieu de ces décombres, monuments de l'invasion romaine et des luttes intestines de l'Angleterre, rêvait à d'autres batailles qui devaient rendre à la chrétienté la liberté et la vérité. Puis, il se levait, descendait la colline, et se mettait à l'œuvre avec courage.

Derrière le manoir était une petite église, dédiée à sainte Adeline, dont deux ifs ombrageaient l'entrée. Le dimanche, Tyndale montait en chaire; sir John, lady Walsh et l'aîné de leurs enfants occupaient le banc seigneurial. Leur? gens et tenanciers remplissaient cet humble sanctuaire, écoutant avec recueillement la parole du précepteur, qui sortait de ses lèvres comme les eaux de Siloé qui coulent doucement. Plein de vivacité dans la discussion, Tyndale exposait les Écritures avec tant d'onction, dit une chronique, que ses auditeurs croyaient entendre saint Jean lui-même. » S'il rappelait Jean par la douceur de sa parole, il rappelait Paul par la force de sa doctrine. « Selon le o pape, disait-il, il faut d'abord que nous soyons bons en- « vers Dieu, et qu'ainsi nous l'obligions à être bon envers « nous. Non, c'est la bonté de Dieu qui est la source de « la nôtre. L'Antéchrist tourne l'arbre du salut sens dessus « dessous ; il met en bas les branches, et en haut les racines; il faut le redresser. Comme le mari épouse sa femme avant qu'il ait eu d'elle des enfants, la foi aussi « nous justifie avant que nous ayons produit des bonnes « œuvres. Mais ni l'une ni l'autre ne doivent demeurer « stériles. La foi est le flambeau de la vie ; sans elle vous « vous égarerez dans la sombre vallée de la mort, y eût-il a autour de votre lit mille cierges allumés. »

Les prêtres, indignés de ces discours, résolurent de perdre Tyndale, et quelques-uns d'entre eux invitèrent sir John et sa femme à un banquet, duquel ils écartèrent maître William. Pendant le festin, on déblatéra contre le jeune docteur et son Nouveau Testament, en sorte que le Seigneur de Sodbury et sa femme se retirèrent fort ennuyés de ce que leur précepteur se faisait tant d'ennemis. Ils lui répétèrent ce que l'on avait dit, et Tyndale réfuta victorieusement les, raisonnements de ses adversaires. « Quoi ! dit lady Walsh, encore troublée par les discours « des prêtres, il y a tel de ces docteurs qui a cent livres « sterling à dépenser, tel autre deux cents, un troisième « trois cents..., et c'est vous, maître William, vous, que a nous devrions croire!... » Alors le précepteur, ouvrant son Nouveau Testament, répondait : « Non ce n'est pas «moi! les prêtres vous ont affirmé cela; mais, voyez! « saint Paul, saint Pierre, le Seigneur lui-même., disent « tout le contraire. » La Parole de Dieu était là, positive et souveraine; le glaive de l'Esprit tranchait la difficulté.

Bientôt le manoir et Sainte-Adeline furent trop étroits pour le zèle de Tyndale. Il prêchait chaque dimanche tantôt dans un village, et tantôt dans une ville. Les habitants de Bristol s'assemblaient pour l'entendre dans le grand préau appelé sanctuaire de Saint-Augustin. Mais à peine avait-il prêché en un lieu, que les prêtres s'y précipitaient, arrachaient ce qu'il avait planté, l'appelaient un hérétique, et menaçaient ceux qui l'écoutaient de se voir chassés de l'Église. Quand Tyndale revenait, il trouvait le champ ravagé par l'adversaire; et le contemplant tristement, comme le laboureur qui voit ses épis brisés par la grêle, et ses riches sillons changés en stériles ravins, il s'écriait : « Que faire? Tandis que je sème en un lieu, « l'ennemi ravage le champ que je viens de quitter. Je ne «puis être partout. Oh! si les chrétiens avaient en leur « langue la sainte Écriture, ils pourraient eux-mêmes résister aux sophistes. Sans la Bible, il est impossible d'affermir les laïques dans la vérité. »

Alors une grande pensée s'éleva dans le cœur de Tyndale. « C'est dans la langue même d'Israël, dit-il, que les « psaumes retentissaient au temple de Jéhovah; et l'Évangile ne parlerait pas parmi nous la langue de l'Angleterre?... L'Église aurait-elle moins de lumière en plein « midi qu'à l'heure du crépuscule?... Il faut que les direct tiens lisent le Nouveau Testament dans la langue de leur mère.» Tyndale vit dans cette pensée une pensée de Dieu. Le nouveau soleil ferait découvrir un monde nouveau, et la norme infaillible ferait succéder à toutes les diversités humaines une divine unité. « Vous suivez, disait Tyndale, vous, Duns Scot; vous, Thomas d'Aquin; vous Bonaventure, Alexandre de Haies, Raymond de Penafort, Lyra, Gorram, Hugues de Saint-Victor, et-tant «d'autres encore... Or, chacun de ces auteurs contredit « l'autre! Comment donc discerner celui qui dit faux de « celui qui dit vrai?... Comment?... par la Parole de Dieu. » Tyndale n'hésite plus... Tandis que Wolsey se propose de conquérir la tiare des pontifes, l'humble précepteur de Sodbury entreprend de placer au milieu de son peuple le flambeau du ciel. La traduction de la Bible sera l'œuvre de sa vie.

Le premier triomphe de la Parole fut une révolution dans Je manoir;sir John et lady Walsh, en goûtant l'Évangile, se dégoûtèrent des prêtres. Les membres du clergé n'étaient plus invités si souvent à Sodbury et n'y trouvaient plus le même accueil. Bientôt ils cessèrent leurs visites, et ne pensèrent qu'à chasser Tyndale du château et du diocèse.

Ne voulant pas se compromettre dans cette guerre, ils se firent précéder des troupes légères que l'Église tient à sa disposition. Des moines mendiants et des desservants qui comprenaient à peine leur missel, et dont les plus érudits faisaient de l'Albertus de secretis mulierum leur lecture habituelle, se jetèrent sur Tyndale comme une meute de chiens affamés. Ils accouraient au cabaret, ils se faisaient donner un pot de bière, l'un se mettait à une table, l'autre à une autre; ils versaient à boire aux paysans, puis ils engageaient avec eux une conversation, à la suite de laquelle retentissaient mille imprécations contre l'audacieux réformateur. « C'est un hypocrite, disait l'un, un hérétique, » disait l'autre. Le plus habile prenant pour chaire un escabeau, et pour temple la taverne, faisait pour la première fois un discours improvisé. Il racontait des paroles que Tyndale n'avait point dites, et des actions qu'il n'avait point faites. Se ruant sur le pauvre précepteur, dit-il lui-même, comme d'impurs pourceaux qui se livrent à leurs grossiers appétits, ces prêtres déchiraient à l'envi sa réputation, se partageaient ses dépouilles, et l'auditoire, excité par les calomnies et échauffé par les pots de bière, sortait plein de haine et de colère contre l'hérétique de Sodbury.

Après les moines vinrent les dignitaires. Les doyens et les abbés, anciens commensaux de sir John, dénoncèrent Tyndale à la chancellerie du diocèse, et la tempête qui avait commencé dans le cabaret, vint éclater dans le palais épiscopal.

Le fameux Jules de Médicis, homme instruit, grand politique et prêtre fort rusé, qui, sans être pape, gouvernait déjà la papauté, était évêque titulaire de Worcester, apanage des prélats italiens. Wolsey, qui administrait le diocèse pour son collègue absent, avait élu chancelier Thomas Parker, docteur dévoué à l'Église romaine. Ce fut à lui que les clercs s'adressèrent. Une poursuite juridique avait ses difficultés ;. le compagnon d'armes du roi était patron du prétendu hérétique; et sir Antoine Poyntz, frère de lady Walsh, était shérif du comté. Le chancelier se contenta donc de convoquer une conférence générale du clergé. Tyndale partit, mais prévoyant ce qui l'attendait, il demanda à Dieu, en remontant le cours de la Severn, de le maintenir ferme dans la confession de la vérité.

A peine fut-on réuni, que les abbés, doyens et autres ecclésiastiques du diocèse, la tête haute et le regard menaçant, entourèrent la figure modeste, mais ferme de Tyndale. Son tour étant arrivé, il s'avança et le chancelier lui adressa une sévère réprimande; il répondit avec calme. Alors le chancelier s'anima, articula les accusations les plus étranges, et traita Tyndale comme un chien. «Où « sont vos témoins? demanda celui-ci; que mes accusateurs s'avancent et je leur répondrai ! » Nul n'osa soutenir la plainte; on détournait la tête; le chancelier attendait; il lui fallait au moins un témoignage, et il ne pouvait l'obtenir -. Alors, irrité de ce que les prêtres l'abandonnaient, le représentant de Médicis redevint plus équitable et laissa tomber l'accusation. Le précepteur reprit tranquillement le chemin de Sodbury, bénissant Dieu qui l'avait sauvé des cruelles mains de ses adversaires, et ne ressentant pour eux qu'une tendre charité. « Prenez mes « biens, leur disait-il un jour, enlevez-moi ma bonne renommée! tant que le Christ habitera en moi, je vous aimerai. » C'était bien là le saint Jean auquel on avait comparé Tyndale.

Cependant cette rude guerre ne laissait pas de lui porter quelques coups; et où trouver la consolation? Frytb, Bilney étaient loin de lui. Tyndale se rappela un vieux docteur qui vivait près de Sodbury et qui lui avait montré beaucoup d'affection; il alla le voir et lui ouvrit son cœur\ Le vieux docteur le regarda quelque temps comme s'il hésitait à lui dévoiler un mystère. « Ne savez-vous pas, et lui dit-il en baissant la voix, que le pape est l'Antéchrist « dont parle l'Écriture... Mais prenez garde... silence!... « Cette science-là pourrait vous coûter la vie. » Cette doctrine de l'Antéchrist que Luther exprimait alors avec hardiesse, frappa Tyndale. Fortifié par elle comme le réformateur saxon, il sentit en son cœur une nouvelle énergie, et le vieux docteur fut pour lui ce qu'avait été pour Luther le vieux moine.

Les prêtres,. voyant leur complot déjoué, chargèrent un théologien célèbre d'entreprendre sa conversion. Le réformateur répondit aux arguments du scolastique avec son Testament grec. Le théologien demeura interdit ; puis il s'écria : « Eh bien ! plutôt me passer de la loi de Dieu « que de la loi du pape. » Tyndale ne s'attendait pas à un aveu d'une si choquante naïveté ! « Et moi, répondit-il, «je brave le pape et toutes ses lois!» Puis ne pouvant retenir son secret : « Si Dieu me conserve la vie, ajouta- « t-il, je veux que dans peu d'années un valet de ferme « qui conduit sa charrue connaisse l'Écriture mieux que « moi. »

II ne pensa plus qu'à réaliser ce dessein, et voulant éviter des conversations qui pouvaient compromettre son entreprise, il passa dès lors la plus grande partie de son temps dans la bibliothèque du manoir. Il priait, il lisait, il commençait sa traduction de la Bible, et selon toute probabilité il en communiquait quelques fragments à sir John et à lady Walsh.

Toutes ces précautions furent inutiles; le théologien scolastique l'avait trahi, et les prêtres avaient juré de l'arrêter dans sa traduction de la Bible. Un jour, une bande de moines et de desservants l'ayant rencontré, vociféra contre lui de grossières injures. « C'est la faveur des gentilshommes du comté qui te rend si fier, lui dirent-ils; « mais en dépit de tes patrons, on parlera de toi sous peu, «et d'une belle manière!... Tu n'habiteras pas toujours « un château ! — Reléguez-moi, répondit Tyndale dans le « coin le plus obscur de l'Angleterre; pourvu que vous « me permettiez d'y instruire les enfants, d'y prêcher l'Évangile, et que vous me donniez dix livres sterling pour mon entretien... je suis content ! » Les prêtres le quittèrent, mais pour lui préparer un autre sort.

Tyndale ne se fit plus d'illusions. Il vit qu'il allait être cité, condamné, interrompu dans son grand travail. Il lui faut une retraite où il puisse en paix s'acquitter de la tâche que Dieu lui a donnée. « Vous ne pouvez me sauver « des mains des prêtres, dit-il à sir John, et Dieu sait à « quoi vous vous exposeriez en me gardant dans votre fa- « mille. Permettez donc que je vous quitte. » Ayant dit, il recueillit ses papiers, prit son Testament, serra la main de ses bienfaiteurs, embrassa les enfants et descendant le coteau, dit adieu aux bords riants de la Severn et s'en alla seul avec sa foi. Que fera-t-il? que deviendra-t-il? où ira- t-il? Il s'avance comme Abraham; une seule chose le préoccupe : l'Écriture sera traduite en langue vulgaire, et il déposera au milieu de son peuple les oracles de Dieu.

Pendant qu'un simple ministre commençait la réformation dans une tranquille vallée de l'ouest de l'Angleterre, de puissants renforts lui arrivaient sur les bords du Kent. Les écrits et les actes de Luther faisaient une vive sensation dans la Grande-Bretagne. On racontait sa comparution. devant la diète de Worms. Des navires arrivant des ports des Pays-Bas apportaient ses livres à Londres, et les imprimeurs de l'Allemagne avaient répondu au nonce Aléandre qui poursuivait dans l'Empire les ouvrages luthériens : « Eh bien ! nous les enverrons en Angleterre! » On eût dit que l'Angleterre dût être le refuge de la vérité. En effet, les thèses de 1517, l'Explication de l'Oraison dominicale, les livres contre Emser, contre la papauté de Rome, contre la bulle de l'Antéchrist, l'Épître aux Galates, Y Appel à la noblesse allemande., et surtout la Captivité babylonienne de l'Église passaient la mer, étaient traduits et se répandaient dans le royaume. La nation allemande et la nation anglaise ayant une commune origine et se trouvant assez rapprochées alors de culture et de caractère, les écrits faits pour l'une pouvaient être lus par l'autre avec utilité. Le moine dans sa cellule, le gentilhomme dans son manoir, le docteur dans son collège, le marchand dans sa boutique, et l'évêque même dans son palais, étudiaient ces étranges écrits. Les laïques surtout, préparés par Wiclef et aigris par l'avarice et les désordres des prêtres, lisaient avec enthousiasme les pages élégantes du moine saxon. Elles fortifiaient tous les cœurs.

En présence de ces efforts, la papauté ne resta pas inactive. Les temps de Grégoire VII et d'Innocent III n'étaient plus, il est vrai. A l'énergie et à l'activité avaient succédé dans le pontificat romain la faiblesse et l'inertie. Le pouvoir spirituel avait cédé la domination de l'Europe aux puissances séculières, et c'était à peine si la foi à la papauté se trouvait dans la papauté elle-même. Cependant un Allemand (le docteur Eck) en remuant le ciel et la terre, avait arraché une bulle au profane Léon X, et cette bulle arrivait alors en Angleterre. Le pape lui-même l'envoyait à Henri, en lui demandant d'extirper l'hérésie luthérienne. Le roi la remit à Wolsey; et celui-ci la transmit aux évêques, qui après avoir lu les livres de l'hérétique, se réunirent pour en discuter. Il se trouva à Londres plus de foi romaine qu'au Vatican. «Le moine imposteur, s'écria Wolsey, attaque la-soumission au clergé, cette source de toutes les vertus. » Les prélats humanistes étaient les plus irrités; la route qu'ils avaient prise aboutissait à un abîme, et ils reculaient épouvantés. Tonstall, ami d'Érasme, plus tard évêque de Londres, qui revenait d'une ambassade en Allemagne, où on lui avait peint Luther sous les couleurs les plus noires, élevait surtout la voix. « Ce « moine, s'écria-t-il en parlant de Luther, est un protée... «je veux dire un athée. Si vous laisses grandir les hérésies « qu'il sème à pleines mains, elles étoufferont la foi et « l'Église périral. Nous n'avions pas assez des troupes wicléfîtes; voici venir de nouvelles légions!... Luther de- « mande aujourd'hui qu'on abolisse la messe; demain 11 demandera qu'on abolisse Jésus-Christ. Il rejette tout, « et ne met rien à sa place. Quoi ! si des Barbares butinent « nos frontières, il faut les poursuivre... Et nous supporterions les hérétiques qui butinent nos autels!... Non... « par les peines mortelles que Christ a endurées, je vous « en supplie... que dis-je l'Église entière vous conjure de « combattre cette hydre dévorante... de poursuivre ce cerbère, de faire taire ses sinistres aboiements et de le contraindre à rentrer honteusement dans son antre. » Ainsi parla l'éloquent Tonstall. Wolsey ne restait pas en arrière. La seule affection un peu respectable qui se trouvât dans cet homme était celle qu'il portait à l'Église; on peut l'appeler respectable, parce que c'était la seule qui ne se rapportât pas exclusivement à lui-même. Le 14 mai 1521, ce pape de l'Angleterre rendit, à l'imitation du pape d'Italie, sa bulle contre Luther.

On la publia un dimanche (ce fut probablement l'un des premiers de juin), dans toutes les églises, à l'heure de la grand-messe, en présence d'une foule considérable. Un prêtre s'écriait : « Savoir faisons que pour tout écrit de Martin Luther, qui se trouvera chez vous ou chez les « vôtres, quinze jours après cette injonction, vous encourriez la grande excommunication. » Puis un notaire tenant en main la bulle du pape avec le tableau des opinions perverses de Luther, se dirigeait vers la grande porte de l'église et y clouait cette pancarte. Le peuple s'assemblait; le plus savant lisait; les autres écoutaient, et voici quelques-unes des sentences qui retentissaient alors, par ordre du pape, dans les parvis des églises cathédrales, claustrales, collégiales et paroissiales de tous les comtés de l'Angleterre :

« Nul homme n'a le pardon de ses péchés, fût-il même absous par le prêtre, s'il ne croit pas que ses péchés lui « sont réellement remis.

« L'absolution ne suffit pas; il est nécessaire de croire; « si par quelque impossibilité le pénitent ne s'est pas confessé, il suffit qu'il croie à la rémission de ses péchés, « pour qu'il la possède.

« L'évêque et même le pape n'ont pas plus de pouvoir « que le moindre prêtre pour remettre les péchés; et « même, s'il ne se trouve pas de prêtre, tout chrétien peut « remplir cet office, — fût-ce une femme ou un enfant.

« Le pape, successeur de saint Pierre, n'est point le « vicaire de Christ.

« II n'est nullement au pouvoir de l'Église et du pape, a de décréter des articles de foi ou des ordonnances de « mœurs. »

Le cardinal-légat, accompagné du nonce, de l'ambassadeur de Charles-Quint et d'un grand nombre de prélats, se rendit à Saint-Paul avec pompe, l'évêque de Rochester y prêcha, et Wolsey brûla les livres de Luther. Mais à peine étaient-ils en cendres, que l'on vit pleuvoir de toutes parts les plaisanteries et les sarcasmes. « Le feu, disait l'un, n'est pas un argument théologique. — Les « papistes, disait un autre, qui accusent Martin Luther de « faire périr les chrétiens, ressemblent à cet habile fripon « qui, sur le point d'être pris, se mit à crier : Arrêtez le « voleur!... — L'évêque de Rochester, disait un troisième, « conclut de ce que Martin Luther a jeté dans les flammes les décrétates du pape, qu'il y jetterait le pape lui- « même... Ce syllogisme m'en fournit un autre plus solide, je pense : Les papes ont brûlé le Testament de «Christ; donc, s'ils le pouvaient, ils brûleraient Christ « lui-même. » Partout on répétait ces railleries. Ce n'était pas assez que les écrits de Luther fussent en Angleterre, il fallait qu'on le sût; les prêtres se chargeaient de l'annonce. La Réformation était en marche, et Rome elle-même poussait au char.

Le cardinal comprit qu'il fallait autre chose que ces auto-da-fé de feuilles de papier, et l'activité qu'il déploya nous met sur la voie de ce qu'il aurait fait en Europe, s'il était jamais parvenu au trône des pontifes. « L'esprit de « Satan, dit le fanatique Sanders lui-même, ne lui laissait pas de repos. » Il faut, pensa Wolsey, quelque action qui sorte de page. Les rois ont été jusqu'à présent les ennemis dés papes; c'est un roi qui prendra leur défense! Les princes ne se sont guère souciés des lettres; c'est un prince qui publiera un livre!... « Sire, dit-il au roi, pour mettre Henri en verve, vous devriez écrire aux princes « de l'Allemagne, à l'occasion de l'hérésie. » Le roi le fit. « L'incendie allumé par Luther et attisé par le diable « porte partout ses flammes dévorantes, écrivit le roi « d'Angleterre à l'archiduc palatin; si Luther ne se repent « pas, livrez-le aux flammes avec ses écrits. Je vous offre ma coopération royale, et, s'il le faut, ma vie. » Ce fut la première fois que Henri manifesta cette soif cruelle qu'il devait étancher un jour dans le sang de ses femmes et de ses amis.

Ce premier pas fait par le roi, il ne fut pas difficile à Wolsey de lui en faire faire un nouveau. Défendre l'honneur de Thomas d'Aquin, se poser comme champion de l'Église, obtenir du pape un titre qui valût celui du roi Très-Chrétien, » c'étaient plus de motifs qu'il n'en fallait pour porter Tudor à rompre une lance avec Luther. « Je « combattrai avec la plume ce Cerbère sorti des profondeurs de l'enfer, dit-il, et s'il refuse de se rétracter, le « feu consumera les hérésies et l'hérétique lui-même »

Aussitôt le roi s'enferma dans son cabinet. Tous les goûts scolastiques qu'on lui avait inspirés dans sa première jeunesse s'étaient ranimés; il travaillait comme s'il était archevêque dé Cantorbéry, et non pas roi d'Angleterre; il lisait, avec la permission du pape, les écrits de Luther; il compulsait Thomas d'Aquin; il forgeait péniblement les traits dont il prétendait atteindre l'hérétique; il appelait quelques savants à son aide, puis enfin il publiait son livre. Sa première parole était un cri d'alarme. « Prenez garde aux traces de ce serpent, disait-il aux « chrétiens; marchez sur la pointe du pied; ayez peur des « buissons et des cavernes où il se cache, et d'où il vous « lancera son poison. S'il vous lèche, attention! Couleuvre « habile, il ne vous caresse que pour vous mordre ! » Après cela, Henri sonnait la charge : « Courage ! disait-il, « pleins de la même valeur avec laquelle vous marcheriez a contre les Turcs les Sarrasins et les autres infidèles, « marchez maintenant contre ce petit moine faible d'apparence, mais qui, par l'esprit qui l'anime, est plus redoutable que tous les infidèles, tous les Sarrasins et tous «les Turcs. » Ainsi Henri VIII, le Pierre l'ermite du seizième siècle, publiait pour sauver la papauté une croisade contre Luther.

Il avait bien choisi le terrain sur lequel il présentait la bataille; le sacramentalisme et la tradition sont en effet les deux caractères essentiels de la religion du pape, comme la foi vivante et l'Écriture sont ceux de la religion de l'Évangile. Henri rendit service à la Déformation en signalant les principes qu'elle devait surtout combattre; et en fournissant à Luther l'occasion d'établir l'autorité de la Bible, il lui fit faire dans la voie réformatrice un pas d'une grande importance. « Si un enseignement est opposé à « l'Écriture, dit alors le réformateur, il faut, quelle qu'en « soit l'origine, traditions, coutumes, rois, thomistes, sophistes, Satan ou même un ange du ciel, il faut que « ceux dont il émane soient maudits! Il n'y a rien qui « puisse subsister contre l'Ecriture, et tout doit exister pour « elle! a

L'ouvrage de Henri étant terminé, avec l'aide de l'évêque de Rochester, le roi le communiqua à Thomas More, qui lui demanda de se prononcer d'une manière moins précise en faveur de la suprématie du pape : « Je n'y changerai pas un mot,-» répondit ce prince, plein d'un dévouement servile à la papauté. « D'ailleurs, j'ai mes raisons, » ajouta-t-il. Et il les dit tout bas à More.

Le docteur Clarke, ambassadeur d'Angleterre à Rome, fut chargé de remettre au pape un exemplaire de l'ouvrage du roi, magnifiquement relié. « La gloire de l'Angleterre, lui dit-il, c'est d'être au premier rang parmi les a peuples quant à la soumission à la papauté. » Heureusement, la Bretagne devait bientôt connaître une gloire d'un genre fort opposé. L'ambassadeur ajouta que son maître, après avoir réfuté les erreurs de Luther avec la plume, était prêt à combattre ses adhérents avec le glaive. Le pape touché de cette offre lui donna son pied, puis sa joue à baiser, et lui dit : « Je ferai pour le livre de votre « maître, autant que l'Église a fait pour les œuvres de « saint Jérôme et de saint Augustin. »

La papauté, alors affaiblie, n'avait ni le pouvoir de l'intelligence, ni même celui du fanatisme. Elle gardait encore, il est vrai, ses prétentions et son éclat, mais elle ressemblait à ces cadavres des princes de la terre, que l'on revêt, sur leur lit de parade, de leurs robes les plus magnifiques; splendeur par-dessus, mort et pourriture par- dessous. Les foudres d'un Hildebrand n'ayant plus d'effet, Rome acceptait avec reconnaissance la parole laïque des Henri VIII et des Thomas More, sans dédaigner toutefois leurs sentences judiciaires et leurs échafauds. « II faut, dit « le pape à ses cardinaux, honorer les nobles athlètes qui se « montrent prêts à couper avec l'épée les membres pourris « de Jésus-Christ. Quel titre donner au vertueux roi d'Angleterre? » Protecteur de l'Église romaine, disait l'un, foi apostolique, disait l'autre; enfin, mais non sans quelque opposition, Henri VIII fut proclamé Défenseur de la foi. En même temps le pape promit aux lecteurs de l'écrit royal dix années d'indulgence; c'était une réclame à la mode du moyen âge, et qui ne manqua pas son effet. Partout le clergé comparait son auteur à Salomon, le plus sage des rois, et le livre, imprimé à plusieurs milliers d'exemplaires, remplit le monde chrétien d'admiration et d'allégresse, dit Cochlée.

Rien n'égala la joie de Henri. « Sa Majesté, dit le vicaire de Croydon, n'échangerait pas ce nom-là contre Londres tout entier et vingt milles à la ronde. » Le fou du roi, entrant chez son maître au moment où celui-ci venait de recevoir la bulle, lui demanda la cause de ses transports. « Le pape, lui dit le prince, vient de me nommer Défenseur de la foi! — Oh! oh!... bon Henri, répliqua le « fou, toi et moi, défendons-nous l'un l'autre ; mais, — « crois-moi, — laissons la foi se défendre toute seule » — Tout un système moderne se trouvait dans cette parole. Au milieu de l'étourdissement général, le fou seul montra quelque raison. Mais Henri n'écoutait rien. Assis sur un trône élevé, le cardinal à sa droite, il fit lire publiquement la lettre du pape; les trompettes sonnèrent; Wolsey dit la messe; le roi et la cour s'assirent à une table somptueuse, et les hérauts d'armes s'écrièrent : Henricus, Dei gratia Rex Anglia e et Franciœ, Defensor Fidei et Dominus liberniœ!...

Ainsi le roi d'Angleterre était plus que jamais inféodé au pape; quiconque apportera dans son royaume la sainte Écriture, y rencontrera ce glaive de fer, ferreum et materialem gladiurn, qui charmait tant la papauté.