MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome V - Livre 18 - Chapitre 9)

De Calvinisme
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Ce navire n'emportait pas toutes les espérances de l'Angleterre. Il s'était formé à Cambridge un cercle de chrétiens dont Bilney était le centre. Il ne connaissait plus d'autre droit canon que la sainte Écriture, et avait trouvé pour maître « le Saint-Esprit de Christ, » dit un historien. Quoiqu'il fût naturellement timide, et qu'il eût souvent à lutter contre l'épuisement où l'avaient jeté ses jeûnes et ses veilles, il y avait dans ses paroles une vie, une liberté, une force, qui faisaient, avec sa chétive apparence, un frappant contraste. Il désirait attirer à la connaissance de Dieu tous ceux qui l'entouraient; et peu à peu, en effet, les rayons du soleil évangélique, qui se levait alors dans le ciel de la chrétienté, perçaient à travers les antiques vitraux des collèges, et illuminaient les chambres solitaires de quelques maîtres et de quelques fellows. Maître Arthur, maître Thistel de Pembroke-Hall, maître Stafford, furent des premiers à se joindre à Bilney. George Stafford, professeur de théologie, était un homme d'une science profonde, d'une vie sainte, d'un enseignement clair et précis; chacun l'admirait dans Cambridge, en sorte que sa conversion et celle de ses amis avaient porté l'effroi parmi les partisans des scolastiques. Une conversion plus frappante encore, devait donner à la réformation anglaise un champion plus illustre que Stafford et que Bilney.

Il y avait alors à Cambridge un prêtre qui se distinguait par son ardent fanatisme. Dans les processions, au milieu des pompes, des prières et des chants du cortège, chacun remarquait un maître ès arts d'environ trente ans, qui, la tête haute, portait fièrement la croix de l'université. Hugues Latimer, c'était son nom, joignait à un caractère ardent, à un zèle infatigable, une humeur mordante, et s'entendait à tourner en ridicule les fautes de ses adversaires. Il y avait plus d'esprit et de saillies dans son fanatisme que l'on n'en voit d'ordinaire chez ses pareils. Il poursuivait les amis de la Parole de Dieu dans les collèges et les maisons où ils se rassemblaient, les combattait et les pressait d'abandonner leur foi. C'était un véritable Saul. Il devait bientôt avoir une ressemblance de plus avec l'apôtre des gentils.

Né vers l'an 1491 dans les campagnes du comté de Leicester, Hugues avait pour père un honnête fermier. Plus d'une fois, accompagné de l'une de ses sœurs (il en avait six), le jeune garçon avait gardé dans les prairies les cent brebis de la ferme, ou conduit à sa mère les trente vaches qu'elle était chargée de traire. En 1497, les rebelles de Cornouailles, commandés par lord Audley, s'étant campés à Blackheath, le fermier avait revêtu sa vieille armure, et, montant à cheval, s'était rendu à l'appel de la couronne. Hugues, âgé alors de six ans, était présent au départ, et comme s'il eût voulu prendre sa petite part dans la bataille, il avait attaché lui-même les courroies du harnais; il le rappela cinquante-deux ans plus tard dans un sermon qu'il prêcha devant le roi Édouard. La maison du vieux Latimer était toujours ouverte à ses voisins; et un pauvre ne s'en éloignait jamais sans avoir reçu quelque aumône. Il élevait sa famille dans l'amour des hommes et dans la crainte de Dieu, et ayant remarqué avec joie l'intelligence précoce de son fils, il le fit instruire dans les écoles de la province, puis il l'envoya à Cambridge, à l'âge de quatorze ans; c'était en 1505, au moment où Luther entrait au couvent des Augustins.

Le fils du fermier du Leicestershire, vif, amateur des plaisirs et des joyeux entretiens, se divertissait souvent avec ses condisciples. Un jour qu'il faisait bonne chère avec eux, l'un des convives s'écria avec l’Ecclésiaste : Nil melius quam lœtari et facere bene! « Il n'y a rien de meilleur que « de se réjouir et de bien faire. » — « Mort au bene! reprit « un moine au regard impudent, je voudrais le bene au delà des mers ; » ce mot gâte tout le reste. Ce discours étonna fort le jeune Latimer : « Je le comprends, disait-il; le bene pèsera lourd à ces moines., quand ils « rendront compte à Dieu de leur vie ! »

Latimer devenu plus sérieux, se .jeta de toute son âme dans les pratiques de la superstition, et une vieille cousine très bigote se chargea dé les lui enseigner. Un jour, un de leurs parents étant mort : a Maintenant, dit la cousine, il « nous faut chasser le diable. Prends ce cierge bénit, mon « enfant; et promène-le sur le corps, en long, puis en « large, de manière à faire toujours le signe de la croix. » Mais l'étudiant s'acquittant fort gauchement de cet exorcisme, là vieille cousine lui arracha le cierge, et dit avec colère : « C'est vraiment grand dommage que ton père dé- « pense tant d'argent pour tes études; on ne fera jamais « rien de toi!... »

Ce présage ne se réalisa pas. Fellow de Clare-Hall en 1509, Latimer devint maître ès arts en 1514; et ayant terminé ses travaux classiques, il se mit à étudier la théologie. Duns Scott, Thomas d'Aquin et Hugues de Saint- Victor, furent ses auteurs favoris. Le côté pratique des choses l'occupait cependant toujours plus que le côté spéculatif, et il se distinguait dans Cambridge par son rigorisme et son enthousiasme plus encore que par sa science. Il s'attachait à de pures minuties. Le missel prescrivant de mêler de l'eau avec le vin sacramental, souvent, pendant qu'il disait la messe, il se sentait troublé en sa conscience, pour n'avoir pas mis assez d'eux. Ce remords ne lui laissait pas Un moment de tranquillité. L'attachement à des ordonnances puériles remplaçait chez lui, comme chez bien d'autres, la foi aux grandes Vérités. La cause de l'Église était pour lui celle de Dieu, et il respectait Thomas Becket au moins autant que saint Paul. « J'étais alors, dit-il en « 1552, un papiste aussi obstiné qu'il en fût jamais en Angleterre. » Luther se rendit le même témoignage. Le fervent Latimer reconnut bientôt que tous Ceux qui l'entouraient n'étaient pas aussi zélés que lui pour les cérémonies de l'Église. Il suivait des yeux avec surprise certains jeunes membres de l'Université, qui, abandonnant lés docteurs de l'école, s'assemblaient journellement pour lire et discuter les saintes Ecritures. On se moquait d'eux dans Cambridge : «Ce Sont les sophistes, » disait-on. Mais les plaisanteries ne suffisaient pas à Latimer; un jour donc, il arriva dans l'assemblée des sophistes, et les conjura d'abandonner l'étude de l'Écriture. Toutes ses instances furent inutiles. Faut-il s'en étonner? se dit Latimer. Ne voit-on pas des maîtres donner eux-mêmes l'exemple à cette jeunesse égarée ? Le plus illustre professeur des -Universités d'Angleterre, maître Stafford, se consacrant ad Biblia, comme Luther à Wittemberg, n'explique-t-il pas les saintes Écritures d'après le texte hébreu et grec? Lés étudiants ravis ne célèbrent-ils pas en mauvais vers latins ce docteur,

« Qui Paulum explicuit rite, et Evangelium ? »

Que des jeunes gens s'occupent de ces jeunes doctrines cela se conçoit! Mais un docteur en théologie.... Quelle honte! — Latimer attaque donc Stafford. Il l'insulte; il supplie la jeunesse de Cambridge d'abandonner le professeur et ses hérétiques enseignements; il se rend dans les salles universitaires où le docteur professe, donne des signes d'impatience pendant la leçon, et la réfute au sortir de l'école. Il prêche même publiquement contre le savant docteur. Mais il semble que Cambridge et l'Angleterre soient frappés d'aveuglement; le clergé approuve Latimer, il est vrai, il le loue même, mais il ne fait rien. Pour le consoler, on fit pourtant quelque chose ; on le nomma (nous l'avons déjà vu remplir cette fonction) porte-croix de l'université.

Latimer voulut se montrer digne d'un tel honneur. Il a laissé les étudiants pour attaquer Stafford ; il laissera maintenant Stafford pour un plus illustre adversaire; mais cette attaque même lui fera rencontrer quelqu'un qui est plus fort que lui. Devant recevoir le grade de bachelier en théologie, et prononcer à cette occasion un discours latin en présence de l'université, Latimer choisit pour sujet Philippe Melanchthon et ses doctrines. Cet audacieux hérétique n'a-t-il pas osé dire tout récemment que les Pères de l'Église ont altéré le sens de l'Écriture? N'a-t-il pas prétendu que, semblables à ces pierres dont les nuances diverses communiquent chacune leur couleur aux polypes qui s'y attachent, les docteurs de l'Église mettent chacun leur opinion dans les passages qu'ils exposent? N'a-t-il pas enfin découvert une nouvelle pierre de touche (c'est ainsi qu'il appelle la sainte Écriture) avec laquelle il faut éprouver les sentences même de saint Thomas !

Le discours de Latimer fit une grande impression. Enfin, disait-on, l'Angleterre, Cambridge même, fournissent à l'Église un champion qui tiendra tête aux docteurs de Wittemberg et qui sauvera la barque du Seigneur! Il en devait être autrement. Il se trouvait dans l'assemblée un homme que l'on apercevait à peine à cause de sa petite taille; c'était Bilney. Depuis longtemps il observait la marche de Latimer, et son zèle l'intéressait, quoique ce zèle fût sans connaissance. Bilney n'avait pas une grande énergie, mais il possédait un tact délicat, un discernement habile des esprits, qui lui faisait reconnaître l'erreur et choisir la voie la plus propre à la combattre. Aussi un chroniqueur l'appelle-t-il : « Essayeur des subtilités de « Satan, établi de Dieu pour reconnaître la fausse monnaie, que l'adversaire répandait dans l'Église. » Bilney discerna facilement les sophismes de Latimer, mais en même temps il aima sa personne, et il conçut le désir de le gagner à l'Évangile. Comment y parvenir? Latimer, rempli de préjugés, ne voudra pas même écouter l'évangélique Bilney. Celui-ci réfléchit, pria et forma un dessein bien candide et bien étrange, qui devait amener l'une des plus étonnantes conversions que l'on rencontre dans l'histoire... Il se rend au collège qu'habite Latimer : «Pour l'amour « de Dieu, lui dit-il, veuillez entendre ma confession. » L'hérétique demandait à se confesser au catholique : quel fait singulier!... Le discours contre Melanchthon l'a convaincu sans doute, se dit Latimer. Bilney n'était-il pas jadis au nombre des plus fervents dévots? Sa figure pâle, son corps maigre, son regard timide, montrent assez que c'est aux ascètes du catholicisme qu'il doit appartenir. S'il revient en arrière, tous reviendront avec lui, et le succès sera complet à Cambridge. L'ardent Latimer consent avec empressement à la demande de Bilney, et celui-ci, à genoux devant le porte-croix, lui raconte avec une touchante vérité, les angoisses qu'il a jadis endurées en son âme, les essais qu'il a faits pour les dissiper; leur inutilité tant qu'il a voulu suivre les préceptes de l'Église, puis enfin la paix qu'il a éprouvée quand il a cru que Jésus-Christ est l'agneau de Dieu qui porte les péchés du monde. Il décrit à Latimer l'esprit d'adoption qu'il a reçu, et le bonheur qu'il a de pouvoir maintenant nommer Dieu son père... Latimer, qui s'attendait à une confession, a prêté l'oreille sans défiance. Son cœur s'est ouvert, et la voix du pieux Bilney y a pénétré sans obstacle. De temps en temps, le confesseur voudrait éloigner les pensées nouvelles qui se pressent dans son cœur; mais le pénitent continue. Sa parole si simple, si vivante, pénètre comme une épée à deux tranchants. Bilney n'est pas seul à l'œuvre. Un témoin nouveau, inconnu, le Saint-Esprit, parle dans l'âme de Latimer. Il apprend de Dieu à connaître Dieu; il reçoit un nouveau cœur. Enfin, la grâce l'emporte : le pénitent se lève, mais Latimer demeure assis, plongé dans ses pensées. En vain le puissant porte-croix se débat contre la parole du faible Bilney. Comme Saul sur le chemin de Pâmas, il est vaincu, et sa conversion, comme celle de l'Apôtre, est instantanée. Il balbutie quelques paroles, Bilney s'approche (Je lui avec amour, et Dieu dissipe les ombres qui obscurcissent encore l'esprit de Latimer. Il voit Jésus-Christ comme le seul Sauveur donné à l'homme; il le contemple, il l'adore, a J'ai plus appris par ce(te confession, dit-il plus « tard, qu'auparavant par beaucoup de lectures, et dans beaucoup d’années. Je savoure maintenant la Parole a de Dieu, et je laisse les docteurs de l'école et toutes leurs niaiseries... » Ce ne fut pas le pénitent qui reçut l'absolution, ce fut le confesseur. Latimer eut horreur de la guerre obstinée qu'il avait faite à Dieu; il pleura amèrement; mais Bilney le consolait, p Mon frère, lui disait-il, 9 quand tes péchés seraient rouges comme le cramoisi, ils P seront blanchis comme la neige. » Ces deux jeunes homme, renfermés alors dans l'une des chambres de Cambridge, devaient un jour monter sur l'échafaud pour le divin Maître dont l'Esprit les enseignait; mais l'un d'eux devait auparavant s'asseoir sur un siège épiscopal.

Latimer était changé. L'énergie de son caractère était tempérée par une onction divine. Devenu croyant, il avait cessé d'être crédule. Au lieu de persécuter Jésus-Christ, il cherchait sans cesse sa présence. Au lieu de quereller, il s'appliquait à la douceur; au lieu de courir dans les assemblées, il se tenait dans la solitude, étudiant les Écritures, et avançant dans la vraie théologie. Il se dépouillait du vieil homme et revêtait l'homme nouveau. Il se rendit vers Stafford, il lui demanda pardon de ses outrages, puis il suivit assidûment ses leçons, subjugué par le commerce angélique de ce docteur, plus encore que par sa science. Mais c'était surtout la société de Bilney que recherchait Latimer; ils avaient des conversations journalières, faisaient ensemble de fréquentes promenades dans la campagne et se reposaient quelquefois sur une élévation que l'on a longtemps appelée « le coteau des hérétiques. »

Une conversion si éclatante imprima un nouvel élan au mouvement évangélique. Bilney et Latimer avaient été jusqu'alors les deux champions les plus zélés des deux causes contraires; l'un méprisé, l'autre honoré; le faible avait vaincu le fort. Cette action de l'Esprit de Dieu ne fut par perdue pour Cambridge. La conversion de Latimer, comme autrefois les miracles des apôtres, frappa les esprits; et n'était-elle pas en effet un miracle? Toute la jeunesse de l'université accourait aux prédications de Bilney. Il annonçait « Jésus-Christ, comme Celui qui, ayant goûté a la mort, a délivré son peuple de la peine du péché. » Tandis que les docteurs de l'école, même les plus pieux, accentuaient la part de l'homme dans l'œuvre de la rédemption, Bilney au contraire accentuait énergiquement l'autre terme, savoir la part de Dieu. Ses adversaires s'en irritaient. Cette doctrine de la grâce annule les sacrements, disaient-ils; elle contredit la régénération baptismale. L'égoïsme, le moi, qui forme l'essence de l'humanité, repoussait la doctrine évangélique, et sentait que l'accepter, c'était se perdre. « Plusieurs, selon une expression de Bilney, « écoutaient de l'oreille gauche; la droite, ajoute-t-il, leur « ayant été sans doute coupée comme à Malchus; » et ils remplissaient l'université de leurs plaintes.

Bilney ne se laissa pas arrêter. La pensée de l'éternité avait frappé son esprit, et peut-être avait-il conservé quelque faible reste des exagérations de l'ascétisme. Il condamnait toute récréation, même innocente. La musique dans l'église lui semblait une moquerie de Dieu; et quand Thurlby, plus tard évêque, qui habitait alors comme étudiant une chambre située au-dessous de la sienne, se mettait à jouer de la flûte, Bilney se jetant à genoux, faisait de ferventes prières; la prière était pour lui la plus douce harmonie. Il demandait qu'à la légèreté et à l'orgueil des prêtres, succédât partout en Angleterre la foi vivante des enfants de Dieu. Il croyait, il priait, il attendait. Son attente ne devait pas être déçue.

Latimer marchait sur ses traces. La transformation de son âme s'accomplissait; et plus il avait montré de fanatisme pour le système sacerdotal, qui place le salut dans la main du prêtre, plus à cette heure il montrait de zèle pour le système évangélique qui le place dans la main de Jésus-Christ. Il comprenait que si les Églises doivent avoir des ministres, c'est parce qu'il faut une prédication régulière de l'Évangile et une sage direction des troupeaux, et non parce qu'il faut une médiation humaine. Aussi voulait-il que l'on appelât le serviteur du Seigneur ministre et non pas prêtre, sacerdos. Selon lui, ce n'était pas l'imposition des mains par l'évêque qui donnait la grâce, mais la grâce qui don- naît droit à l'imposition des mains. L'activité était à ses yeux l'un des traits essentiels du ministère évangélique. « Voulez-vous savoir, disait-il, pourquoi le Seigneur choisit « des pêcheurs pour apôtres?... Voyez la peine que les « pêcheurs se donnent nuit et jour près de leurs filets; eh « bien, Jésus impose le même travail à ses ministres pour a prendre des âmes dans le filet de Dieu. » Il regardait toute confiance en la force humaine comme un reste de paganisme. «Ne faisons pas, disait-il, comme le superbe o Ajax, qui disait fièrement à l'heure de la bataille : Je puis combattre sans le secours de Dieu, et je veux vaincre par mon propre pouvoir. »

La Réformation venait d'acquérir en Latimer un homme fort différent de Bilney. Il n'avait pas autant de discernement et de prudence peut-être, mais il avait plus d'énergie et d'éloquence. Ce que Tyndale devait être pour l'Angleterre par ses écrits, Latimer allait le devenir par ses paroles. La délicatesse de sa conscience, l'ardeur de son zèle et la vivacité de son intelligence, étaient enrôlées au service de Jésus-Christ ; et s'il fut entraîné quelquefois trop loin par les saillies de son esprit, c'est que les réformateurs ne sont pas des saints, mais des hommes sanctifiés. « L'un « des premiers dans les jours de Henri VIII, dit un historien, il annonça l'Évangile dans sa simplicité. » II prêchait en latin ad clerum, et en anglais, ad populum. Il plaçait hardiment la loi, avec ses malédictions, devant ses auditeurs; puis il les conjurait de fuir vers le Sauveur du monde. Autant il avait mis de zèle à servir la messe, autant il en mettait maintenant à proclamer le vrai sacrifice du Sauveur. « Si un seul homme, disait-il un jour, avait « commis tous les péchés qui ont été commis dans le monde depuis Adam, ii eût dû endurer toutes les peines « telles méritées par tous les pécheurs... Eh bien, telle a été o la peine qu'a endurée Jésus-Christ... Si tout le mal que a j'ai fait, tout celui que vous avez fait, tout celui que les « autres hommes ont pu faire, eût été fait par Jésus seul, « son agonie n'eût été ni plus grande, ni plus terrible... « Ayez donc en lui une foi vivante, et vous serez sauvés ! » «Mais, hélas! disait-il un autre jour, le diable, avec l'aide de cet évêque italien qui est son chapelain, a tout « mis en œuvre pour nous frustrer de Christ et des mérites de sa mort, »

Ainsi se réveillait dans la chrétienté britannique la prédication de la croix. La Déformation n'était pas la substitution, du catholicisme des premiers siècles au papisme du moyen âge ; c'était le renouvellement de la prédication de saint Paul, Aussi, en entendant Latimer, chacun, ravi, s'écriait : D'un Saul Dieu a fait un Paul. »

A la puissance intérieure de la foi, les évangélistes de Cambridge joignaient la puissance extérieure de la vie. Saul devenu Paul, le fort, l'ardent Latimer, avait besoin d'action; et Bilney, le faible et humble Bilney, d une santé délicate, observant une diète sévère, ne prenant d'ordinaire qu'un repas par jour, ne dormant jamais plus de quatre heures, adonné à la prière et à l'étude de la Parole, déployait alors toute l'énergie de la charité. Ce n'était pas seulement aux travaux faciles de la bienfaisance chrétienne que les deux amis se livraient; se souciant peu de ce christianisme commode que l'on rencontre souvent dans les classes aisées, ils pénétraient dans les sombres réduits où s’agitaient des hommes furieux, privés de leur raison, pour leur faire entendre le son doux et subtil de l'Évangile. Ils entraient dans un pauvre lazaret situé aux environs de la ville, où se trouvaient de misérables lépreux ; ils les soignaient, les enveloppaient dans des draps nets, et les sollicitaient de se convertir à Christ. Ils se faisaient ouvrir la tour de Cambridge, annonçaient aux prisonniers la Parole qui donne la liberté ; et quelques-uns, convertis par elle, eussent voulu rapprocher le jour de leur exécution. Latimer, plus tard évêque de Worcester, fut l'un des plus beaux types de la Réformation en Angleterre.

De nombreux adversaires s'opposaient à lui. Au premier rang se trouvaient les prêtres, qui mettaient tout en œuvre pour retenir les âmes. a Prenez garde, disait Latimer aux nouveaux convertis, que des brigands ne vous « surprennent et ne vous replongent dans la prison du « pape , » Ensuite venaient les fils et les favoris de l'aristocratie, étudiants mondains, frivoles et peu disposés à prêter l'oreille à l'Évangile. « C'est surtout par des fils a. de fermiers (yeomen), disait Latimer, que la foi est « maintenue dans l'Église de Christs; les fils de nobles ne « sont souvent que de paresseux prélats. » Il eût voulu un mode d'élection qui plaçât dans la chaire chrétienne, non les plus riches et les plus élégants, mais les plus capables et les plus pieux. C'était à d'autres temps que cette importante réforme était réservée, Enfin les évangélistes de Cambridge se heurtaient contre la brutalité de plusieurs, selon, l'expression de Latimer. « Qu'avons-nous besoin « d'études?... disaient les étudiants de cette catégorie ; le Saint-Esprit nous donnera ce que nous devons dire. ? « Il faut se confier dans le Saint-Esprit, répondait Latimer, mais il ne faut pas le tenter. Supprimez l'université « et vous aurez la brutalité. » Ainsi la Réformation rendait à Cambridge, avec la vérité et la charité, le sérieux et la science.

Cependant Bilney et Latimer dirigeaient souvent leurs regards vers Oxford, et se demandaient comment la lumière pourrait y pénétrer ; ce fut Wolsey qui y pourvut. Un maître ès arts de Cambridge, John Clark, homme consciencieux, d'un cœur tendre, de beaucoup de prudence, et d'un dévouement sans bornes à son devoir, avait été éclairé par la Parole de Dieu. Wolsey cherchant partout, à partir de 1523, des savants distingués, pour en orner son nouveau collège, Clark fut des premiers appelés. Ce docteur, désireux de porter à Oxford la lumière que Dieu avait donnée à Cambridge, se mit aussitôt à commencer des cours théologiques, à présider des conférences et à faire entendre d'éloquentes prédications; chaque jour il enseignait. Parmi les gradués et les étudiants qui l'entouraient, un jeune homme, appelé Anthony Dalaber, d'une âme simple mais profonde, avait, en l'écoutant, éprouvé en son cœur la puissance régénératrice de l'Évangile. Tout plein du bonheur que lui donne la connaissance de Jésus- Christ, il se rend au collège du cardinal, frappe à la porte de maître Clark, et lui dit : « Mon père, permettez-moi de « ne plus vous quitter!» Le maître, voyant l'enthousiasme de ce jeune disciple, l'aima, mais crut devoir le mettre à l'épreuve. « Anthony, lui dit-il, vous désirez ce que vous « ne connaissez pas. Mes enseignements vous sont agréables, mais le temps viendra où Dieu mettra sur vous la « croix de la persécution; on vous traînera devant les évêques; votre nom sera couvert de honte dans le monde, « et tous ceux qui vous aiment auront à cause de vous le « cœur brisé de douleur... Alors, ô mon ami, vous désirerez ne m'avoir jamais connu! »

Anthony se croyant repoussé, et ne pouvant supporter la pensée de retourner aux arides enseignements des prêtres, tomba à genoux en versant des torrents de larmes, et s'écria : « Par la tendre miséricorde de Dieu, ne me « rejetez pas! » Alors Clark, ému par sa douleur, prit Anthony dans ses bras, le baisa et lui dit en soupirant : « Que « le Seigneur te donne ce que tu demandes!... Prends- « moi pour ton père, je te prends pour mon fils. » Dès lors Anthony, tout joyeux, fut comme Timothée aux pieds de Paul. A de tendres affections il joignait une vive intelligence. Quand quelques étudiants n'avaient pas assisté aux conférences de Clark, le maître chargeait le disciple de les visiter, de s'enquérir de leurs doutes, et de leur communiquer ses enseignements. « Cet exercice me fit beaucoup « de bien, dit Anthony, et je fis de grands progrès dans la « connaissance des Écritures. »

Ainsi le règne de Dieu, qui consiste non dans des formes mais dans la puissance de l'esprit, s'établissait à Cambridge et à Oxford. Les scolastiques, effrayés en voyant les âmes les plus pieuses échapper les unes après les autres à leurs enseignements, appelèrent les évêques à leur secours, et ceux-ci résolurent d'envoyer quelques-uns de leurs agents à Cambridge, foyer de l'hérésie, pour en saisir les chefs. C'était en 1523, ou au commencement de 1524. Les officiers épiscopaux étaient arrivés et allaient procéder. Les plus timides commençaient à ressentir quelque effroi, mais Latimer était plein de courage, quand tout à coup il fut défendu aux agents du clergé de passer outre; et cette défense, chose étrange ! provenait de Wolsey... « J'ignore « pour quelle raison, » dit Burnet. Il se passait alors à Rome certains événements propres à exercer une grande influence sur les conseils des prêtres, et qui expliqueront peut-être ce que Burnet n'a pas compris.