MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome V - Livre 20 - Chapitre 13)

De Calvinisme
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Dernière cour présidée par Wolsey - Il est accusé à la cour du banc du roi - Désespoir de Wolsey - Il rend le grand sceau - Il fait l'inventaire de ses richesses - Foule sur la Tamise - Il quitte Whitehall - Message gracieux du roi - Le fou de Wolsey

Tandis que Cranmer s'élevait en dépit de son humilité, Wolsey tombait en dépit de ses ruses. Le cardinal gouvernail encore le royaume, donnait des instructions aux ambassadeurs, négociait avec les princes, et remplissait de son orgueil ses somptueux palais. Le roi ne pouvait se résoudre à l'en chasser; la force de l'habitude, le besoin qu'il avait de lui, le souvenir des services qu'il en avait reçus plaidaient en sa faveur. Wolsey, sans les sceaux du royaume, semblait presque aussi inconcevable que le roi sans sa couronne. Cependant, la chute de ce favori, l'un des plus puissants dont parle l'histoire, s'approchait inévitablement, et nous devons la retracer.

Le 9 octobre, la cour de chancellerie devant se rouvrir après les vacances de Saint-Michel, Wolsey voulut faire bonne mine à mauvais jeu, et s'y rendit avec sa pompe accoutumée; mais il remarqua avec inquiétude qu'aucun des serviteurs du roi ne marchait devant lui, comme ils avaient coutume de le faire. Il présida la séance avec un serrement de cœur inexprimable, et les membres de la cour siégèrent d'un air distrait; il y avait dans cette audience quelque chose de sombre et de solennel, comme si l'on eût assisté à des funérailles; ce devait être en effet le dernier acte de pouvoir du cardinal. Déjà quelques jours auparavant (le 1er octobre selon Fox), les ducs de Suffolk et de Norfolk et les autres lords du conseil privé s'étaient rendus à Windsor, et avaient dénoncé au roi les rapports inconstitutionnels de Wolsey avec le pape, ses usurpations, « ses pilleries, et les brouilleries semées par son moyen « entre les princes chrétiens. »'De tels motifs n'auraient pas suffi, mais Henri en avait de plus forts. Wolsey n'avait tenu aucune de ses promesses dans l'affaire du divorce; il paraît même qu'il conseilla au pape d'excommunier le roi et de soulever ainsi le peuple contre lui. Ce fait énorme ne fut pas alors connu de ce prince ; il est même probable qu'il ne se passa que plus tard. Mais Henri en savait bien assez; il ordonna à son avocat général, sir Christophe Haies, de poursuivre Wolsey.

Tandis que le cardinal, le cœur brisé, étalait le 9 octobre à la chancellerie les restes de son pouvoir, l'avocat général l'accusait à la cour du banc du roi, comme ayant obtenu du pape des bulles qui lui conféraient une juridiction attentatoire à l'autorité royale ; et il concluait à ce qu'on lui appliquât les peines du prœmunire. Les deux ducs reçurent l'ordre de redemander les sceaux à Wolsey; et celui- ci, instruit de ce qui se passait, ne quitta pas son palais pendant la journée du 10, s'attendant à chaque moment à voir arriver les messagers de la colère du roi ; mais personne ne parut.

Le lendemain, les ducs se présentèrent : « Le bon plaisir « du roi, dirent-ils au cardinal, qui demeura assis dans son « fauteuil, est que vous nous remettiez le grand sceau et « vous retiriez à Esher (maison de campagne, près de Hampton-Court). » Wolsey, à qui la présence d'esprit ne faisait jamais défaut, demanda à voir la commission en vertu de laquelle ses collègues agissaient. «Nous avons des « ordres de la bouche de Sa Majesté, lui dirent-ils. — Cela « suffit pour vous, répliqua le cardinal, mais non pour « moi. J'ai reçu le grand sceau d'Angleterre des mains du « roi; il me faut une commission écrite pour le rendre. » Suffolk laissa échapper des paroles violentes; Wolsey resta maître de lui-même, et les ducs se rendirent à Windsor. Ce fut le dernier triomphe du cardinal.

Le bruit de sa disgrâce faisait une immense sensation à la cour, à la ville, et parmi les ambassadeurs étrangers. Du Bellay accourut à York-Place (Whitehall), pour contempler cette grande ruine et consoler son malheureux ami. Il trouva Wolsey le visage défait, le regard éteint, « déchu « de moitié, écrit l'ambassadeur à Montmorency, le plus « grand exemple de fortune que on ne saurait voir. » Wolsey voulut lui « remontrer son cas ; » mais ses pensées se troublaient, sa langue s'embarrassait, il restait court; « cœur et parole lui faillaient entièrement; » il se mit à fondre en larmes. L'ambassadeur le contemplait avec compassion. « Hélas! pensait-il, ses ennemis même ne sauraient se garder d'en avoir pitié ! » Enfin le malheureux cardinal retrouva la parole, mais pour se livrer au désespoir. « Je ne veux plus d'autorité, s'écria-t-il, plus de « légation du pape, plus de grand sceau d'Angleterre, plus « de crédit!... Je suis prêt à tout abandonner, tout, jusques à la chemise... Qu'on me laisse seul dans un ermitage, « pourvu que le roi ne me tienne pas en sa mauvaise « grâce! » L'ambassadeur se mit à le réconforter au « mieux qu'il put. » Alors Wolsey, saisissant la planche qui lui était offerte, s'écria : « Que le roi de France et Madame mère prient le roi de modérer son affection contre « moi. Mais surtout, ajouta-t-il effrayé, que le roi ne sache « jamais que je vous en ai requis ! » Du Bellay écrivit en effet en France que le roi et Madame pouvaient seuls « retirer leur affectionné serviteur des portes de l'enfer; » et Wolsey, informé de ces dépêches, reprit un peu d'espérance; ce mieux ne dura pas.

Le dimanche, 17 octobre, Suffolk et Norfolk reparurent à Whitehall, accompagnés de Fitz William, de Taylor et de Gardiner, l'ancien protégé de Wolsey. Il était six heures du soir; ils trouvèrent le cardinal dans une chambre haute, près de sa grande galerie, et lui présentèrent les lettres du roi. Il les lut. «Je suis heureux, dit-il, d'obéir aux ordres « de Sa Majesté; » puis ayant fait apporter le grand sceau, et l'ayant retiré de l'étui de cuir blanc dans lequel il le gardait, il le remit aux ducs qui le déposèrent dans un étui de velours cramoisi, orné des armes d'Angleterre, le firent sceller de cire rouge par Gardiner, et le confièrent à Taylor pour le porter au roi.

Wolsey était anéanti ; il devait boire la coupe jusqu'à la lie : on exigea qu'il quittât immédiatement son palais en ne prenant ni habits, ni linge, ni vaisselle; les ducs avaient craint qu'il n'emportât ses richesses. Wolsey comprit toute la grandeur de sa misère; il trouva cependant assez de force pour dire : « Puisque le bon plaisir du roi est de « prendre ma maison avec ce qu'elle contient, je suis content de me retirer à Esher. » Les ducs partirent.

Wolsey resta seul. Cet homme étonnant, qui s'était élevé de la boutique d'un boucher jusqu'au faîte de la grandeur, qui, pour un mot qui lui déplaisait, envoyait à la Tour les serviteurs les plus dévoués de son maître (Pace, par exemple), et qui avait gouverné l'Angleterre comme s'il en eût été le monarque, davantage même, car il avait gouverné sans le parlement, était chassé et comme jeté sur un fumier. Un espoir subit traversa son esprit comme un éclair ; peut-être que la magnificence de sa dépouille apaiserait Henri. Esaü ne fut-il pas calmé par le présent de Jacob? — Wolsey appela ses officiers : « Faites dresser des tables « dans la grande galerie, leur dit-il, et placez-y tout ce que « je vous ai confié, afin de m'en rendre compte. » Ces ordres furent aussitôt exécutés. On étala une quantité infinie d'étoffes de soie, de velours de toutes couleurs, des fourrures splendides, des chapes et autres vêtements d'église d'une grande magnificence ; on tendit les murs de draps d'or, d'argent et de baldaquin, provenant des métiers de Damas, de tapisseries à personnages représentant des scènes de la Bible ou des romans de chevalerie. La chambre dorée et la chambre du conseil, qui étaient attenantes, furent remplies de vaisselles, où les perles et les pierres précieuses étaient incrustées dans l'or et dans l'argent : ces objets de luxe étaient en telle abondance que l'on avait jeté négligemment dans des paniers sous les tables beaucoup de pièces de prix, mais passées de mode. Sur chaque table était un catalogue exact des trésors qu'elle portait, car l'ordre le plus parfait régnait dans la maison du cardinal. Wolsey jeta un regard d'espérance sur ces richesses, et ordonna à ses officiers de les remettre au roi.

Alors il s'apprêta à quitter cette magnifique demeure. Ce moment si triste fut rendu encore plus poignant par une affection indiscrète : « Ah ! Monseigneur, lui dit sir William a Gascoigne, son trésorier, ému jusqu'aux larmes, ils vont « mener Votre Grâce droit à la Tour ! » C'était trop pour Wolsey aller rejoindre ses victimes! Sa colère s'enflamma. « Sont-ce là les consolations que vous me donnez? dit-il; « sachez, sir William, vous et tous les blasphémateurs qui « vous ressemblent, qu'il n'y a rien de plus faux! »

Il fallait partir; Wolsey passa autour de son cou une chaîne avec une petite croix en or, dans laquelle se trouvait un prétendu morceau de la vraie croix; ce fut tout ce qu'il prit. « Plût à Dieu, dit-il, en la mettant, que je n'en « eusse jamais eu d'autre! » C'était une allusion à la croix de légat, qu'il faisait porter avec pompe devant lui. Il descendit par son escalier privé, entouré de ses serviteurs, les uns mornes et silencieux, les autres fondant en larmes, et arriva sur les bords de la Tamise, où une barque l'attendait. Mais, hélas! elle n'était pas seule. Plus de mille bateaux, remplis d'une foule immense, s'agitaient en tout sens. Le peuple de Londres, s'attendant à voir conduire le cardinal à la Tour, voulait assister à son humiliation, et s'apprêtait à l'accompagner. De tous côtés partaient des cris de joie qui saluaient sa chute; il s'y joignait même des sarcasmes cruels. a Le chien du boucher ne mordra plus, « disait-on (c'était le nom qu'on donnait à Wolsey); voyez, « il tient la tête basse. » En effet, l'infortuné, navré d'un spectacle si nouveau pour lui, baissait ses yeux jadis si fiers et maintenant remplis de larmes. Cet homme, qui faisait ' trembler toute l'Angleterre, était alors comme une feuille sèche emportée par le courant du fleuve. Tous ses serviteurs étaient émus; son fou même, maître William, surnommé Patch, sanglotait comme les autres. O multitude inconstante ! » s'écriait Cavendish, son premier gentilhomme. L'attente des bourgeois fut déçue; la barque, au lieu de descendre la Tamise, la remonta dans la direction de Hampton-Court; peu à peu les cris cessèrent la flottille se dispersa.

Le silence du fleuve eût permis à Wolsey de se livrer à des pensées moins amères, mais il semblait que des furies invisibles, succédant au peuple, le poursuivissent. La barque étant arrivée devant Putney, il se mit avec peine sur sa mule, et s'avança lentement en laissant tomber la tête. Peu après, ayant levé les yeux, il aperçut un cavalier qui descendait rapidement la colline. « Qui pensez-vous « que ce soit? dit-il aux valets qui l'entouraient. — Mon« seigneur, répondit l'un d'eux, je crois que c'est sir Henri « Noms. » Un éclair de joie traversa l'âme de Wolsey. N'était-ce pas Norris qui, de tous les officiers du roi, lui avait montré le plus d'égards, lors de sa visite à Grafton ? Norris arriva, le salua respectueusement, et lui dit : « Le o roi vous fait dire qu'il a toujours pour vous la même « bienveillance, et comme gage de sa confiance il vous « envoie cet anneau. » Wolsey le saisit d'une main tremblante : c'était bien celui que le roi avait coutume de lui envoyer dans les occasions importantes. Aussitôt le cardinal se jette à bas de sa mule, se met à genoux dans la boue, et élève ses mains vers le ciel, avec l'expression d'un indicible bonheur. Le pauvre homme s'efforçait d'ôter son bonnet de velours; ne pouvant y parvenir, il en arracha violemment les cordons, et le jeta à terre  ; puis il demeura à genoux, la tête nue, priant avec ferveur, au milieu du plus profond silence. Le pardon de Dieu n'avait jamais causé à Wolsey autant de joie que celui de Henri.

Ayant fini sa prière, le cardinal se couvrit, puis remonta sur sa mule. « Noble Norris, dit-il au messager du roi, a si j'étais maître d'un royaume, la moitié dg mes États ne suffirait pas pour vous récompenser; mais on ne m'a « laissé que mes habits. » Alors, ôtant de son cou sa chaîne d'or: « Prenez, dit-il, il s'y trouve un morceau « de la vraie croix ; dans le temps de ma prospérité, je « ne m'en serais pas séparé pour mille livres sterling. » Le cardinal et Norris se quittèrent ; mais bientôt Wolsey s'arrêta, et toute la bande fit halte au milieu de la bruyère. La pensée qu'il n'avait rien à envoyer au roi le troublait fort ; il rappela Norris, et portant ses regards autour de lui, il aperçut, monté sur sa petite bête, le pauvre Patch, qui depuis l'infortune du cardinal avait perdu toute sa gaieté. « Offrez de ma part au roi ce pauvre fou, dit Wolsey «à Norris, ses bouffonneries sont plaisir de prince; il « vaut mille livres sterling. » Alors Patch, blessé de se voir ainsi traité par son maître, tomba dans un accès de rage; ses yeux brillaient, sa bouche écumait, il étouffait, il se débattait des pieds et des mains, frappait et mordait tous ceux qui l'approchaient  ; mais l'inexorable Wolsey, qui ne voyait en lui qu'un jouet, ordonna à six de ses plus grands estafiers de s'en emparer. On emmena le pauvre homme, qui longtemps encore poussa des cris aiguës. Au moment même où son maître venait d'avoir pitié de lui, Wolsey, comme le serviteur de la parabole, n'eut pas pitié de son chétif compagnon d'infortune.

Enfin, on arriva à Esher. Quelle demeure, en sortant de Whitehall !... Il n'y avait que les quatre murs. On emprunta le strict nécessaire, mais Wolsey ne pouvait se faire à ce cruel contraste. D'ailleurs, il connaissait Henri VIII, il savait que ce prince pouvait un jour lui envoyer Norris avec un anneau d'or, et le jour suivant un bourreau avec une corde. Sombre et abattu, il se tenait assis dans ses appartements déserts. Soudain il se levait, s'agitait, criait de toute sa force, puis retombant sur sa chaise, il pleurait comme un enfant. Cet homme, qui naguère ébranlait les royaumes, avait été renversé en un clin d'œil, et expiait ses perfidies dans l'humiliation et dans l'épouvante, éclatant exemple des jugements de Dieu.