MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome V - Livre 20 - Chapitre 15)

De Calvinisme
Aller à : navigation, rechercher

Joie des croyants - Effroi du clergé - Demande des évêques - Proclamation du roi - Latimer cherche la voix de Christ - L'enseignement des prêtres maintenu seul - Bayfield apporte des Nouveaux Testaments - Bayfield en prison avec Patmore - Bayfield dans le charbonnier - Th. Patmore et J. Tyndale - E. Freese perd la raison - Agitation dans Exeter - Thomas Benet - La grande malédiction - Conférences avec Benet - Son martyre - John Petit M. P - More l'envoie à la tour - Bilney se relève de sa chute - Bilney tourne sa face vers Jérusalem

Le moment où Henri VIII portait à Rome ses premiers coups fut précisément aussi celui où il commença à répandre le sang des disciples de l'Évangile. Prêt à rejeter l'autorité du pape, ii ne voulait point reconnaître celle de Jésus-Christ : obéir à la Parole est pourtant l'essentiel de la Réformation.

Les débats du roi avec Rome avaient rempli d'espoir les amis de la sainte Écriture. Les artisans, les marchands, surtout ceux qui habitaient près de la mer, étaient généralement gagnés à l'Évangile. « Le roi est des nôtres, disaient-ils publiquement; il veut que ses sujets lisent le « Nouveau Testament. Noire foi, qui est la véritable, se « répandra dans tout le royaume, et à la prochaine Saint-Michel, ceux qui croiront comme nous seront plus nombreux que ceux de l'opinion contraire. Nous sommes « prêts, s'il le faut, à mourir dans le combat. » Il le fallut en effet pour plusieurs.

Le clergé s'émut : « Voici l'heure suprême, s'écria « Stokesley, qui avait remplacé sur le siège de Londres « Tonstall, devenu évêque de Durham ; si nous ne voulons « pas que l'hérésie de Luther envahisse toute l'Angleterre, a il faut nous hâter de la jeter à la mer. » Henri y était fort disposé; mais comme il ne se trouvait pas en très bons termes avec le clergé, il fallait un homme qui servît de médiateur entre lui et les évêques; cet homme se trouva.

La belle intelligence de Thomas More tombait alors de l'ascétisme dans le fanatisme, et l'humaniste se transformait en inquisiteur. Selon lui, le brûlement des hérétiques était juste et nécessaire. On lui a même reproché d'avoir fait attacher des chrétiens évangéliques à un arbre de son jardin qu'il appelait « l'Arbre de la vérité, » et de les y avoir fouettés de sa main. More a déclaré n'avoir jamais donné une chiquenaude à un seul de ses adversaires religieux; nous acceptons cette dénégation. On est heureux de penser que si l'auteur de l ' Utopie a sévi comme juge, la main qui a tenu l'une des plumes les plus illustres du seizième siècle n'a pas fait au moins l'office du bourreau.

Les évêques furent les premiers à l'attaque. « Il faut nettoyer le champ du Seigneur des épines qui l'obstruent, » dit, le 29-novembre 1529, dans la convocation, l'archevêque de Cantorbéry; et aussitôt l'évêque de Bath lut à ses collègues le catalogue des livres dont il demandait la condamnation. C'était un grand nombre d'ouvrages de Tyndale, de Luther, de Mélanchthon, de Zwingle, d'Œcolampade, de Poméranus, de Brenz, de Bucer, de Jonas, de François Lambert, de Fryth, et de Fyshe. La Bible surtout était signalée. « Il est impossible de traduire l'Écriture en anglais, disait l'un des prélats. — Il n'est « pas permis aux laïques de la lire dans leur langue maternelle, disait un autre. — Tolérer la Bible, ajoutait un « troisième, c'est vouloir nous rendre tous hérétiques. — « La répandre, s'écriaient plusieurs, c'est soulever la nation contre le roi ! » More porta devant Henri la supplique des évêques, et quelque temps après le roi ordonna que « nul ne prêchât, n'écrivît un livre, ni ne tînt une « école, sans la licence de l'évêque; —que personne ne « gardât dans sa maison un livre hérétique; — que tout « évêque mît en prison les délinquants, pour aussi long- « temps qu'il le trouverait bon, et procédât à l'exécution « des coupables ; — enfin, que le chancelier, les juges et « autres officiers de l'État, prêtassent main-forte aux évêques. » Telle fut la cruelle proclamation de Henri VIII, « le père de la Réformation d'Angleterre. »

Le clergé n'était pas encore satisfait. L'évêque de Norwich, aveugle et octogénaire, mais plus ardent que le plus jeune de ses prêtres, revint à la charge. «Mon diocèse est « encombré de ces lecteurs de la Bible, dit-il à l'archevêque « de Cantorbéry, et il ne nous vient pas de Cambridge un « seul clerc qui ne sente la poêle à frire. Si cela dure, ils nous détruiront tous . Il faut que l'on nous donne une « plus grande autorité- »

En conséquence, le 24 mai 1530, More, Warham, Tonstall et Gardiner, ayant été admis, dans la chambre de Saint-Édouard à Westminster, à faire rapport au roi concernant l'hérésie, lui proposèrent d'interdire d'une manière absolue le Nouveau Testament, et certains livres désignés, où l'on lisait entre autres les doctrines suivantes : o Christ a offert son sang pour nos iniquités comme sacrifice à son Père. » o La foi seule nous justifie. » « La foi « sans les œuvres n'est pas une petite foi ou une faible foi, « ce n'est pas la foi. » « Faire de bonnes œuvres dans « le but de gagner le ciel, c'est se moquer du sang de Christ. »

Tandis que presque tous les assistants appuyaient la commission, trois ou quatre docteurs gardaient le silence. Enfin Latimer, l'un d'eux, s'opposa à la proposition. L'ami de Bilney était plus décidé que jamais à n'écouter d'autre voix que celle de Dieu. « Les brebis de Jésus-Christ ne « connaissent que sa voix, avait-il dit à maître Redman, « qui lui demandait de se soumettre à l'Église ; ne m'empêchez pas de m'entretenir avec le Seigneur mon Dieu ! » L'Église, selon Latimer, prétendait mettre sa propre voix à la place de celle de Jésus-Christ, et la Réformation faisait le contraire; tel était selon lui l'abrégé de la controverse. Appelé à prêcher pendant les jours de Noël, il avait censuré ses auditeurs de ce qu'ils célébraient la fête en jouant aux cartes, comme des gens du monde, et il avait mis sous leurs yeux les cartes (chartes) de Christ, c'est-à- dire ses lois. Nommé membre de la commission de Cambridge pour examiner la question du mariage du roi, il s'était concilié l'estime du député de Henri, le docteur Putts, médecin de la cour, qui l'avait présenté à son maître, et celui-ci l'avait fuit prêcher à Windsor .

Henri parut d'abord disposé à céder quelque chose a Latimer. « Plusieurs de mes sujets, dit-il aux prélats réunis « dans la chambre de Saint-Édouard, croient qu'il est de « mon devoir de faire traduire la sainte Écriture et de la « donner à mon peuple. » La discussion s'engagea aussitôt entre les deux partis; et Latimer conclut en demandant « que l'Écriture circulât librement en anglais. » — « Mais « l'avis du plus grand nombre, dit-il, l'emporta sur l'avis « le meilleur. » Henri déclara que l'enseignement des prêtres suffisait au peuple, et se contenta d'ajouter « qu'il « donnerait les Écritures à ses sujets, quand ceux-ci renonceraient à la prétention de les interpréter dans le sens « de leurs rêveries. » — « Ayez ces livres en horreur, dit- « on bientôt du haut des chaires, livrez-les au clergé, effacez de votre esprit leurs enseignements. Sinon, votre a prince, qui a reçu de pieu le glaive de la justice, en « usera pour vous punir ! » Rome avait tout lieu d'être satisfaite de Henri VIII. Tonstall, qui tenait encore sous clef les Nouveaux Testaments achetés à Anvers avec l'aide de Packington, voulant profiter de l'occasion longtemps attendue, fit transporter ces livres au cimetière de Saint- Paul, où on les brûla publiquement. Les spectateurs se retirèrent en branlant la tête, et en disant : « Il faut que « les doctrines des prêtres et celles de la sainte Écriture se « contredisent, puisque les prêtres la brûlent. » Latimer lit davantage : a Vous nous avez promis la Parole de Dieu, « écrivit-il courageusement au roi; accomplissez votre « promesse, et aujourd'hui plutôt que demain! Le jour « s'approche où vous rendrez compte de votre administration et du sang que vous aurez répandu. » Latimer savait qu'en parlant ainsi il hasardait sa tête; mais il était prêt à la donner, nous dit-il lui-même.

La persécution ne se fit pas longtemps attendre. Au moment où le soleil semblait près de se lever sur la Réforme, une tempête éclata. « II n'y eut pas de pierre que « les évêques ne remuassent, dit le chroniqueur, pas de « coin où ils ne fouillassent, pour exécuter la proclamation « du roi; aussi fut-elle suivie d'un affreux massacre des « fidèles. »

Un ministre du Kent, pauvre et pieux, Thomas Hitton, se rendait fréquemment à Anvers, pour se procurer des Nouveaux Testaments. Comme il revenait de l'un de ces voyages, en 1529, l'évêque de Rochester le fit arrêter à Gravesend, et lui fit subir les tourments les plus cruels pour le contraindre à renier sa foi. Mais le martyr répétait avec un saint enthousiasme : « Le salut est par la foi « et non par les œuvres, et Christ le donne à qui il « veut... » Le 20 février 1530, on l'attacha sur un bûcher où il expira.

A peine Hitton était-il mort pour avoir apporté les Écritures en Angleterre, qu'un navire chargé de Nouveaux Testaments arrivait à Colchester. L'infatigable Bayfield, qui accompagnait ces livres, les vendit à Londres, retourna sur le continent, et revint en novembre en Angleterre; mais cette fois-ci, les Écritures tombèrent entre les mains de Thomas More. Bayfield, sans se décourager, retourna dans les Pays-Bas, et reparut bientôt apportant avec lui le Nouveau Testament et les œuvres de presque tous les réformateurs. « Comment se fait-il qu'il arrive tant de « Nouveaux Testaments de l'étranger, dit Tonstall à Packington; vous m'aviez promis de les acheter tous?... — « Depuis lors, répondit le rusé marchand, ces gens en ont « imprimé d'autres, et c'est ce qu'ils feront, tant qu'ils « auront les lettres et les poinçons. Monseigneur, per« mettez que je vous donne un conseil : achetez aussi les « poinçons; vous n'aurez plus rien à craindre. »

Au lieu de ses poinçons, ce fut Bayfield lui-même que les prêtres poursuivirent. L'évêque de Londres ne pouvait supporter cet homme juste. Ayant un jour demandé à Bainham (plus tard martyr), s'il connaissait une seule personne qui, depuis le temps des apôtres, eût vécu selon la vraie foi en Jésus-Christ? — a Oui, avait répondu Bainham « à l'évêque, je connais Bayfield. » On le traqua de lieu en lieu, il se sauva de la maison de sa pieuse hôtesse, et se cacha chez son relieur; là, il fut découvert, et on le jeta dans la tour des Lollards.

En y entrant, Bayfield remarqua un prêtre nommé Patmore, pâle, affaibli par la souffrance, et près de succomber aux mauvais traitements de ses bourreaux. Patmore, bientôt gagné par la piété de Bayfield, lui ouvrit son cœur. Recteur à Hadham, il avait trouvé la vérité dans les écrits de Wyclef. « Ils ont brûlé ses os, disait-il, mais de ses cendres jaillissent des sources d'eau vive. » Abondant en bonnes œuvres, il remplissait ses greniers, et si le blé devenait rare, il envoyait ses grains sur le marché, afin de faire baisser les prix, a II est contre la loi de Dieu de brûler les hérétiques.» disait-il; et s'enhardissant il ajoutait : «Je ne fais pas plus de cas de la malédiction du « pape que d'une botte de foin. »

Son vicaire, Simon Smith, ne voulant point imiter les désordres des prêtres, et trouvant dans Jeanne Bennore, servante du recteur, une personne honnête et pieuse, désira l'épouser. « Dieu, lui dit le recteur, a déclaré le ma- « liage légitime entre tous; aussi le permet-on aux prêtres « d'outre-mer. » Patmore voulait parler de Wittemberg, où il avait été visiter Luther. Smith ayant épousé Jeanne, quitta pour quelque temps l'Angleterre avec sa femme, et Patmore les accompagna jusqu'à Londres.

A l'ouïe de ce mariage d'un prêtre, fait inouï dans la Grande-Bretagne, Stokesley fit jeter Patmore dans la tour des Lollards, et quoiqu'il fût malade, ne lui accorda ni feu, ni lumière, ni aucune commodité de la vie. L'évêque et son vicaire général entraient seuls dans sa prison, et s'efforçaient, par leurs menaces, de lui faire renier sa foi.

C'est dans ces circonstances que Bayfield fut mis à la tour. Il ranima par ses paroles chrétiennes la foi languissante de Patmore, et celui-ci se plaignit au roi de ce que l'évêque de Londres l'empêchait de paître le troupeau que Dieu lui avait confié. Stokesley, comprenant d'où venait à Patmore ce nouveau courage, fit enlever Bayfield de la tour des Lollards, l'enferma dans le charbonnier de l'évêché, et l'y fit attacher debout contre la muraille, par le cou, par la ceinture et par les jambes. Le malheureux évangéliste d'Edmondsbury passa depuis lors ses jours dans de perpétuelles ténèbres, jamais couché, jamais assis, crucifié pour ainsi dire contre le mur, et n'entendant jamais une voix humaine; nous le verrons plus tard sortir de cette affreuse prison, pour mourir sur l'échafaud.

Patmore n'était passe-t-il de sa famille à endurer persécution; il avait à Londres un frère, nommé Thomas, ami de John Tyndale, frère cadet du célèbre réformateur. Thomas avait dit que la vérité de la sainte Écriture reparaissait enfin dans le monde après avoir été cachée pendant des siècles; et John Tyndale avait envoyé cinq marcs à son frère William, et avait reçu de lui des lettres. De plus, les deux amis (tous deux marchands), avaient répandu un grand nombre de Nouveaux Testaments et d'autres écrits. Mais leur foi n'avait pas des racines bien profondes, et c'était plutôt par respect pour leurs frères qu'ils avaient cru; aussi Stokesley les enlaça-t-il si bien, qu'ils confessèrent leur faute. More, ravi de l'occasion qui se présentait de couvrir de honte le nom de Tyndale, ne se contenta pas de condamner les deux amis à une amende de cent livres sterling chacun; il inventa un nouvel opprobre; il fit coudre sur leurs habits des feuilles de ce Nouveau Testament qu'ils avaient répandu, fit monter sur deux chevaux les deux pénitents, le visage tourné vers là queue, et les fit promener ainsi dans les rues de Londres, au milieu des rires de la populace. Cela réussit mieux à More que la réfutation des écrits du réformateur.

Dès lors la persécution devint plus violente. Des cultivateurs, des artistes, des marchands, des nobles même, éprouvèrent les cruelles étreintes du clergé et de Thomas More. On jeta en prison un pieux musicien qui parcourait les villes et les Campagnes, en chantant sur sa harpe un hymne à l'honneur de Luther et de la Réformation. Un jeune peintre plein d'esprit, nommé Edouard Freese, ayant été appelé à décorer une maison, y plaça quelques inscriptions tirées des Écritures. On le saisit, on le conduisit au palais de l'évêque de Londres, à Fulham, et on l'y emprisonna, en né lui donnant guère pour nourriture que du pain fait avec de la sciure de bois . La femme du pauvre peintre, qui était enceinte, arriva à Fulham pour voir son mari ; mais le portier de l'évêque avait ordre de n'admettre personne ; cet homme grossier lui donna dans le ventre un coup de pied qui tua l'enfant et causa plus tard la mort de la mère. Le malheureux Freese fut transporté à la tour des Lollards. Les chaînes qu'on lui mit dans la prison, ne lui laissèrent de libre que la main. Il prit un charbon et écrivit sur la muraille quelques paroles pieuses; on lui mit alors des menottes, et on lui serra tellement le poignet, que la chair crût par-dessus les fers. Son esprit se troubla ; ses cheveux en désordre couvrirent bientôt sa figure, et quand il secouait la tête pour les écarter, on apercevait à travers son épaisse chevelure des yeux sombres et égarés. Le manque de nourriture, les mauvais traitements, la mort de sa femme, la longueur de son emprisonnement, altérèrent tout à fait sa raison. Amené à Saint-Paul, il y demeura trois jours sans nourritures ; et quand il comparut devant le consistoire, le pauvre homme, muet, chancelant, porta tout à l'entour de lui des regards vagues et étonnés, comme eût fait un sauvage. On commença l'interrogatoire ; mais à tout ce qu'on lui demandait, Freese faisait toujours la même réponse : « Mon Seigneur est un homme bon s; » on ne put obtenir de lui que cette touchante parole. Hélas ! la lumière n'était plus dans son intelligence, mais l'amour de Jésus était encore dans son cœur. On l'envoya à l'abbaye de Bearsay ; plus tard il en sortit, mais il ne recouvra jamais entièrement la raison. Henri VIII et ses prêtres avaient des supplices plus cruels que les bûchers. La terreur commençait à se répandre. Les évangélistes les plus actifs avaient dû fuir sur une terre étrangère; quelques-uns des plus pieux étaient en prison, et parmi les plus haut placés, il y en avait, Latimer peut-être, qui semblaient vouloir s'abriter sous une modération exagérée. Mais au moment même où la persécution faisait taire, à Londres, des voix trop timides, d'autres, plus courageuses, se faisaient entendre dans les comtés. La ville d'Exeter était alors dans une grande agitation; on avait trouvé sur les portes de la cathédrale des placards contenant quelques-unes des paroles de « la nouvelle doctrine. » Tandis que le maire et ses officiers cherchaient l'auteur de ces blasphèmes, l'évêque et ses docteurs, aussi rouges que des charbons enflammés, dit le chroniqueur ', jetaient feu et flammes du haut des chaires. Le dimanche suivant, pendant le sermon, deux des hommes qui s'étaient donné le plus de peine pour découvrir l'auteur des placards, remarquèrent à côté d'eux un individu dont l'apparence les frappa. « Certainement, dirent-ils, c'est l'hérétique! » Mais la dévotion de leur voisin, qui n'ôtait pas les yeux de dessus son livre, les dérouta; ils ne s'aperçurent pas que c'était un Nouveau Testament latin.

Cet homme, nommé Thomas Benet, était en effet le coupable. Converti à Cambridge par la parole de Bilney, dont il était l'ami, il était venu à Torrington par crainte de la persécution, puis à Exeter, et après s'y être marié, pour fuir l'impureté, dit-il, il s'était fait maître d'école. Tranquille, humble, doux envers tout le monde, même un peu timide, Benet avait vécu six ans à Exeter sans qu'on se doutât de sa foi. Enfin sa conscience s'étant réveillée, il résolut d'afficher de nuit, aux portes de la cathédrale, des pancartes évangéliques. « Chacun lira l'écrit, pensa-t-il, et « personne ne connaîtra l'écrivain. » Ainsi fut fait.

Peu après le dimanche où Benet avait été presque découvert, les prêtres préparaient un grand spectacle et s'apprêtaient à prononcer contre l'hérétique inconnu la grande malédiction, « avec cloche, livre et chandelle. » La cathédrale était pleine, et Benet lui-même s'y trouvait. Au milieu était une grande croix, sur laquelle on avait mis des cierges allumés, et qu'entouraient tous les franciscains et les dominicains d'Exeter. Un prêtre ayant prêché sur ces paroles : « Il y a de l'interdit au milieu de toi, O Israël! » (Josué VII, 13), l'évêque s'approcha de la croix et prononça contre le coupable la malédiction. Il prit l'un des cierges et dit: « Que l'âme de l'hérétique inconnu, s'il est déjà mort, soit éteinte cette ne même dans le feu de l'enfer, comme j'éteins cette chandelle ;» puis il souffla le cierge. Alors en prenant un second, il continua : « Si l'hérétique est encore vivant, que les yeux « lui soient arrachés et qu'on lui ôte l'usage de tous les « sens, comme j'ôte à cette chandelle sa lumière; » puis il souffla le second cierge. Alors l'un des prêtres s'approcha de la croix, la frappa, et le bruit qu'elle fit en tombant retentit avec tant d'éclat sous les voûtes de la cathédrale , que les assistants épouvantés poussèrent un cri d'effroi et levèrent les mains vers le ciel, comme pour demander que la colère divine ne tombât pas sur eux. Témoin de la comédie des prêtres, Benet avait souri. « Pourquoi ris-tu? lui dirent ses voisins : Holà ! accourez! «voici l'hérétique! saisissez-le!» Aussitôt toute l'assistance fut dans la plus grande agitation; chacun criait, frappait des mains, courait çà et là; niais grâce au tumulte même, Benet put s'échapper.

L'excommunication accrut encore son désir d'attaquer les superstitions romaines; aussi le lendemain, avant cinq heures du matin (c'était en octobre 1530), Un garçon qui le servait affichait-il de nouveau, par son ordre, aux portes de la cathédrale, les feuille's qu'on avait déchirées. L'n bourgeois matinal qui se rendait à la première messe le remarqua, lui courut sus, l'arrêta, arracha la pancarte; puis, tenant le garçon d'une main et la feuille de l'autre, il se rendit chez le magistrat. On reconnut le domestiqué de Benet; et aussitôt celui-ci fut mis dans les ceps et « traité comme un chien, » dit Fox.

Exeter était décidé à se montrer en Angleterre le grand champion du sacerdotalisme. Pendant une semaine, non- seulement l'évêque, mais tous les prêtres et tous les moines de cette ville ne cessèrent, jour et nuit, de visiter Benet. Mais en vain s'efforçaient-ils de lui prouver que l'Église romaine est la véritable Église : « Dieu m'a fait la grâce « d'entrer dans une meilleure, disait-il. — Ne sais-tu pas que la nôtre est bâtie sur saint Pierre? — L'Église qui « est bâtie sur un homme, répondait-il, est l'assemblée du « diable et non de Dieu. » Sa chambre ne désemplissait pas; et à défaut de preuves, les moines les plus ignorants appelaient le prisonnier hérétique et crachaient contre lui. Enfin on lui amena un savant docteur en théologie qui devait infailliblement le convertir. « Nos voies sont les « voies de Dieu, » dit gravement le docteur. Mais il éprouva bientôt que tous les théologiens ne peuvent rien contre la Parole du Seigneur. — « Celui qui a dit : Je suis la voie, la vérité et la vie, est le seul que je veuille con- « naître, répliqua Benet. Sa voie, j'y marcherai; — sa vérite, je l'embrasserai; — sa vie éternelle, je l'attendrai... » On le condamna à être brûlé; et More ayant envoyé de Londres avec empressement l'ordonnance de comburendo, les prêtres livrèrent Benet au shérif le 15 janvier 1531 et le shérif le conduisit à Livery-Dole, hors d'Exeter, où était l'échafaud. Benet y étant arrivé, adressa au peuple quelques paroles, et le greffier en les entendant s'écria : « Certainement cet homme est un serviteur de Dieu ! » Deux figures cependant paraissaient insensibles; c'étaient deux gentilshommes nommés Thomas Carew et John Barnehouse. Jetant sur le martyr un regard farouche, ils lui crièrent d'une voix menaçante : Dites : a Precor sanctam Mariam et omnes sanctos Deil — Je ne « connais d'autre avocat que Jésus-Christ, » répondit Benet. A ces mots Barnehouse, hors de lui, saisit une pique, mit au bout un buisson de genet épineux, l'enflamma, et le jeta à la face du martyr, en criant : «Prie Notre-Dame, « affreux hérétique, ou je t'y contraindrai! — Hélas! ré- « pondit Benet avec douceur, ne me troublez pas! » Puis joignant les mains, il s'écria: « 0 Dieu! pardonne-leur! » Alors on mit le feu au bûcher, et les plus fanatiques des assistants, hommes et femmes, saisis d'une indicible rage, arrachèrent les pieux, les buissons, prirent tout ce qu'ils trouvèrent sous la main et jetèrent tout dans les flammes pour les alimenter. Benet levant les yeux vers le ciel, dit: « Seigneur ! reçois mon esprit ! » C'est ainsi que mouraient, au seizième siècle , les disciples de la Réformation, immolés par Henri VIII.

Les prêtres, grâce au glaive du roi, commençaient à compter sur la victoire; cependant des maîtres d'école, des musiciens, des marchands, des ecclésiastiques même, ne leur suffisaient pas; il leur fallait de plus nobles victimes; ce fut à Londres qu'on les chercha. More se rendait lui-même dans les maisons suspectes, accompagné du lieutenant de la Tour. Peu de citoyens étaient plus estimés à Londres que John Petit, ce membre des Communes qui avait noblement résisté à la demande du roi concernant l'emprunt. Petit était versé dans l'histoire et les lettres latines; il parlait avec éloquence, et depuis vingt ans il représentait dignement la Cité. Quand une affaire importante se débattait au parlement, le roi inquiet avait coutume de demander : « De quel côté Petit se trouve-t-il ? »

Cette indépendance politique, fort rare dans les parlements de Henii VIII, faisait ombrage au prince et à ses ministres. Une circonstance d'un autre genre augmenta leur déplaisir. Ami de Frith, de Bilney, de Tyndale, Petit avait été l'un des premiers en Angleterre à goûter la douceur de la Parole de Dieu ', et il avait aussitôt manifesté le beau caractère auquel on reconnaît la foi évangélique, la charité. Il abondait en aumônes, soutenait un grand nombre de pauvres prédicateurs de l'Évangile, dans sa patrie et au delà des mers; puis, quand il notait dans ses livres ces généreux subsides, il se contentait d'écrire ces mots: Prêté à Christ; il défendit à ses exécuteurs testamentaires de réclamer ces dettes. Petit goûtait en paix, dans sa modeste demeure, les douceurs du bonheur domestique, entre sa femme et ses deux filles, Blanche et Audrey, quand il y reçut une visite inattendue. Un jour qu'il était à genoux dans son cabinet, on frappa rudement à la porte de la rue. Sa femme, entendant heurter, courut ouvrir; à la vue du lord chancelier Thomas More, elle retourna tout émue vers son mari, en lui disant : « Venez, mon ami, le lord « chancelier vous demande! » More, qui la suivait, arriva dans le cabinet et d'un regard inquisiteur parcourut les rayons de la bibliothèque; mais malgré ses efforts il n'y découvrit rien de suspect. Bientôt il fit mine de se retirer, et Petit l'accompagna : « Vous prétendez donc, dit le chancelier, sur le seuil de la porte, que vous n'avez aucun de « ces nouveaux livres? — Vous avez vu ma bibliothèque, « répondit Petit. — On assure pourtant, reprit More, que « non-seulement vous les lisez, mais encore que c'est vous « qui les faites imprimer. » Puis il ajouta d'un ton sévère: « Suivez M. le lieutenant! » Malgré les larmes de sa femme et de ses filles, le membre du parlement fut conduit à la Tour, et enfermé dans un cachot humide où il n'avait pour couche que de la paille. En vain sa femme se présentait-elle chaque jour, demandant avec larmes la permission de le voir, ou au moins de lui envoyer un lit ; on lui refusait tout; et ce ne fut que quand Petit tomba dangereusement malade, qu'on lui accorda cette dernière faveur. Ceci se passait en 1530; le jugement eut lieu en 1531 ' ; nous retrouverons plus tard Petit dans son cachot. Il en sortit, il est vrai, mais pour succomber aux suites du rude traitement qu'il y avait souffert.

Ainsi les témoins de la vérité étaient frappés par les prêtres, par Thomas More et par Henri VIII. Une nouvelle victime devait faire répandre beaucoup de larmes. Un homme doux et humble, cher au cœur de tous les amis de l'Évangile, celui que l'on peut considérer comme le père spirituel de la Réformation en Angleterre, était sur le point de monter sur le bûcher des persécuteurs. Quelque temps avant que Petit parût devant ses juges (ce fut en 1531), un bruit inaccoutumé se fit entendre dans le cachot situé au-dessus du sien; c'était Thomas Bilney qu'on amenait à la Tour. Nous l'avons laissé à la fin de 1528, après sa chute. Tourmenté par les remords, Bilney était revenu à Cambridge ; mais en vain ses amis l'entouraient-ils nuit et jour; ils ne pouvaient le consoler, et les Écritures même ne lui faisaient entendre qu'une voix de condamnation; la crainte lui donnait un tremblement continuel, et à peine pouvait-il manger et boire. Enfin une lumière céleste et inattendue se leva dans l'âme du disciple déchu ; un témoin qu'il avait centriste, le Saint-Esprit, parla de nouveau à son cœur. Bilney tomba au pied de la croix, en versant des torrents de larmes, et y trouva la paix. Mais plus Dieu le consolait, plus sa faute lui paraissait grande. Il n'avait plus qu'une seule pensée, celle de donner sa vie pour la vérité.

Il a reculé devant les flammes du bûcher; il faut que ces flammes le consument. Ni la faiblesse de son corps, que ses longues angoisses avaient fort augmentée, ni la cruauté de ses ennemis, ni sa timidité naturelle, rien ne pouvait le retenir; il lui fallait la couronne des martyrs. Un soir, à dix heures, au moment où chacun, dans Trinity-Hall, allait se livrer au repos, il rassemble ses amis ', il leur rappelle sa chute, et il ajoute : « Vous ne me verrez plus... Ne m'arrêtez pas : ma décision est prise, et je l'exécuterai. Je me « mets en chemin, résolu d'aller à Jérusalem. » Ainsi Bilney répétait la parole dont l'Évangile se sert quand il montre Jésus se rendant au lieu où l'on devait l'immoler. Ayant serré la main de ses frères, cet homme vénérable, le premier des évangélistes de l'Angleterre dans l'ordre du temps, quitta Cambridge à la faveur des ténèbres, et se rendit dans le Norfolk pour affermir ceux qui avaient cru et pour appeler au Sauveur la multitude ignorante. Nous ne le suivrons pas dans ce dernier et solennel mystère ; ces faits, et d'autres du même genre, appartiennent à une époque postérieure. Avant que l'an 1531 se soit écoulé, Bilney, Bainham, Bayfield, Tewkesbury et bien d'autres, atteints par le glaive de Henri VIII, auront scellé de leur sang le témoignage rendu par eux à la grâce parfaite de Jésus- Christ.