MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome V - Livre 20 - Chapitre 8)

De Calvinisme
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Henri s'adresse aux légats - La commission s'assemble - Première comparution de la reine - Séance royale - Discours de la reine - Appel de la reine au roi - La reine se retire - Embarras de Henri et de Wolsey - Disputes des évêques - Message de la vierge du Kent- — Une chaude journée - Wiltshire chez Wolsey - Les deux légats chez la reine

Les choses avaient changé en Angleterre pendant l'absence de Tonstall et de More ; et, déjà même avant leur départ, des événements d'une certaine importance s'étaient accomplis. Henri, voyant qu'il n'y avait plus rien à espérer à Rome, s'était tourné vers Wolsey et vers Campeggi. Le nonce romain était parvenu à tromper le roi. « Campeggi est tout autre qu'on ne l'avait prétendu, disait

« Henri à ses familiers; il n'est point porté pour l'Empereur, comme on le disait; je lui ai dit quelque chose qui l'a changé. » C'était sans doute quelque brillante promesse.

Henri se croyant donc sûr des deux légats, leur demanda d'instruire sans délai la cause du divorce. Il n'y avait pas de temps à perdre, car on disait au roi que le pape était sur le point de révoquer la commission donnée à ses deux cardinaux; et dès le 19 mars Jacques Salviati, oncle du pape et son secrétaire d'État, en écrivait à Campeggi. Une fois dans le sac de la chancellerie pontificale, l'affaire de Henri VIII aurait été longtemps à en sortir. Le roi adressa donc le 30 mai aux deux légats une lettre munie du grand sceau, par laquelle il consentait à ce qu'ils s'acquittassent de leur charge, « en ayant Dieu seul devant les « yeux, et sans aucun égard à sa propre personne. » Les légats eux-mêmes avaient suggéré au roi cette formule.

Le lendemain, 31 mai, la commission s'assembla; mais commencer le procès n'était pas le finir. Toutes les lettres que le nonce recevait le lui défendaient de la manière la plus absolue. « Avancez lentement, et ne finissez jamais;» telles étaient les instructions de Clément. Ce jugement devait être une comédie, jouée par un pape et deux cardinaux.

Ce fut dans la grande salle de Black Fryars, communément appelée « Chambre du parlement, » que la cour ecclésiastique se réunit. Les deux légats ayant successivement pris en main avec respect la commission papale, déclarèrent dévotement qu'ils étaient résolus à l'exécuter (il eût fallu dire à l'éluder), prêtèrent le serment requis, et ordonnèrent que l'on citât le roi et la reine pour le l 8 juin, à neuf heures du matin. Campeggi se hâtait de procéder lentement; on s'ajournait à trois semaines. La citation causa parmi le peuple une grande agitation. «Quoi! disait-on, un roi, une reine, contraints à comparaître, B dans leur propre royaume, devant leurs propres sujets! » La papauté donnait un exemple qui devait être plus tard fidèlement suivi en Angleterre et en France.

Le 18 juin, Catherine se présenta devant la commission dans la chambre du parlement, et s'avançant avec noblesse, elle dit d'une voix ferme : « Je récuse les juges, pour cause a d'incompétence, et j'en appelle au pape. » Cette démarche de la reine, sa fierté, sa fermeté, inquiétèrent ses ennemis, et dans leur dépit ils s'irritèrent contre elle. « Au « lieu de prier Dieu pour qu'il amène à bonne fin cette o affaire, disaient-ils, la reine s'efforce de détourner du « roi le cœur de ses sujets. Au lieu de témoigner à Henri « l'amour d'une fidèle épouse, elle s'éloigne de lui nuit et jour. Il est même à craindre, ajoutait-on, qu'elle ne s'en« tende avec certaines gens qui ont formé l'horrible dessein de tuer le roi et le cardinal. » Mais les âmes généreuses voyaient en elle une mère, une épouse, une reine attaquée dans ses plus intimes affections, et se montraient pleines de sympathie.

Le 21 juin, jour auquel la cour s'était ajournée, les deux légats, entourés de la pompe que comportait leur rang, entrèrent dans la chambre du parlement et s'assirent en un lieu élevé. Près d'eux se placèrent les évêques de Lincoln et de Bath, l'abbé de Westminster et le docteur Taylor, maître des rôles, qu'ils avaient adjoint à leur commission. A leurs pieds se trouvaient leurs secrétaires, parmi lesquels l'habile Gardiner tenait le premier rang. En face, à droite, sous un dais, le roi siégeait entouré de ses officiers. Au-dessous, à gauche, était la reine, accompagnée de ses dames. L'archevêque de Cantorbéry -et les évêques étaient assis entre les légats et Henri VIII, et des deux côtés du trône se trouvaient les conseillers du roi et de la reine. Ces derniers étaient Fisher, évêque de Rochester, Standish de Saint-Asaph, West d'Ely, et le docteur Ridley. Le peuple, en voyant défiler ce cortège, n'avait pas été ébloui de toute cette pompe : « Moins d'éclat et plus de vertus, disait-on, siérait mieux à de tels juges ! »

La commission pontificale ayant été lue, les légats déclarèrent qu'ils jugeraient sans faveur et sans crainte, et n'admettraient ni récusations ni appel. Puis l'huissier cria : « Henri, roi d'Angleterre, paraissez devant la cour ! » Le roi, sommé, dans sa propre capitale, d'accepter pour juges deux prêtres, ses sujets, comprima les mouvements de son cœur orgueilleux, et répondit, dans l'espérance que cet étrange jugement aurait une issue favorable : « Me « voici, Milords. » L'huissier continua : « Catherine, reine «d'Angleterre, comparaissez devant la cour! » La reine remit en silence aux légats un écrit par lequel elle rejetait les juges comme sujets de sa partie adverse, et le lieu même du jugement. Les cardinaux déclarèrent ne pas admettre cette récusation; en conséquence .on appela Catherine une seconde fois. Cette princesse se leva, lit dévotement le signe de la croix, franchit l'espace qui la séparait de son époux, s'inclina avec dignité en passant devant les légats, et tomba à genoux aux pieds du roi. Tous les regards étaient fixés sur elle. Alors, prenant la parole en anglais, mais avec un accent espagnol, qui, en rappelant la distance où elle était de sa patrie, plaidait éloquemment pour elle, Catherine, le visage baigné de larmes, dit d'une voix à la fois noble et passionnée : « Sire ! je vous conjure « par tout l'amour que nous avons eu l'un pour l'autre, je vous supplie au nom du Dieu très saint, faites-moi justice! Femme, étrangère, sans pouvoir, sans amis, sans « conseillers, seule et sans aucun secours, c'est auprès de « Votre Majesté que je me réfugie, comme auprès du juge ci suprême de ce royaume, chargé de défendre les innocents. Sire, en quoi vous ai-je offensé? Vous voulez vous « séparer de moi... Et pourquoi? J'en prends à témoin « Dieu et les hommes, j'ai toujours été pour vous une « femme humble et obéissante; je me suis conformée à votre volonté; je me suis complu dans ce qui vous «plaisait; je n'ai jamais manifesté le plus léger mécontentement, la moindre jalousie... j'ai aimé ceux «que vous aimiez, je les ai aimés pour vous, quand « même ils étaient mes ennemis. Voilà vingt ans et plus « que j'ai toujours été à votre égard une femme tendre a et fidèle. Je vous ai donné plusieurs enfants, et s'il a « plu à Dieu de nous les ôter, hélas ! en suis-je coupable, « moi?... »

Les juges, et même les courtisans les plus serviles, étaient émus en entendant ces simples et éloquentes paroles, et la douleur de la reine leur arrachait presque des larmes. Catherine continua: « Sire ! quand vous me «prîtes pour femme, j'étais vierge; j'en prends Dieu à « témoin ! Que votre conscience prononce elle-même et dise si ce n'est pas la vérité Si l'on peut alléguer quelque chose contre moi, qu'on le fasse ! Je consens « alors à quitter votre palais, et, s'il le faut, votre royaume. « Mais si l'on ne peut me reprocher aucune faute, laissez-moi, Sire, jusqu'à ma mort, cette place qui m'appartient. Qui nous a unis? c'est le roi votre père, qui était « appelé le second Salomon ; c'est le roi Ferdinand, mon « père, qui était considéré comme l'un des princes les plus sages dont le sceptre ait gouverné les Espagnes. « Comment donc révoquer en doute la légitimité d'une « union que ces augustes monarques ont formée ? — « Quels sont mes juges? L'un d'eux n'est-il pas l'homme -' qui a mis le trouble entre vous et moi?,., un juge que je récuse et que j'abhorre ! — Quels sont les conseillers qui m'ont été assignés ? Ne sont-ce pas des dignitaires de votre couronne, qui vous ont prêté serment « dans votre propre conseil?... Sire, je vous conjure de ne « pas me citer devant une cour ainsi composée. Toutefois, o si vous me refusez cette faveur, — que votre volonté « soit faite... Je me tairai, je réprimerai les émotions de « mon âme, et je remettrai ma juste cause entre les mains de Dieu. »

Ainsi dit Catherine, d'une voix altérée par ses larmes ; humblement prosternée, elle semblait embrasser les genoux de Henri. Elle se releva et fit au roi une profonde révérence. On s'attendait à ce qu'elle retournerait à sa place ; mais s'appuyant sur le bras de son receveur général, maître Griffith, elle se dirigea vers la porte. Le roi, s'en apercevant, ordonna de la rappeler. L'huissier la suivit et cria à trois reprises : « Catherine, reine d'Angleterre, comparaissez devant la cour ! — Madame, dit Griffith, on vous « rappelle. — N'importe, répondit la reine; ce n'est pas « ici une cour où je puisse trouver justice : sortons ! » Catherine retourna au palais et ne reparut plus devant la cour, ni en personne ni par procuration.

Elle avait gagné sa cause dans l'esprit de plusieurs. La noblesse de sa personne, l'antique simplicité de son discours, la convenance avec laquelle, forte de son innocence, elle avait parlé des choses les plus délicates, ses larmes enfin qui trahissaient son émotion, avaient fait une impression profonde. Mais l'aiguillon de son discours, comme parle un historien, c'était l'appel qu'elle avait fait à la conscience du roi et au jugement de Dieu même, sur le point capital de la cause. « Comment, disait-on, une personne si modeste, si sobre de paroles, aurait-elle osé « proférer un tel mensonge? Le roi, d'ailleurs, ne l'a point contredite. »

Henri était fort embarrassé ; les paroles de Catherine l'avaient ému; ce noble plaidoyer, l'un des plus touchants de l'histoire, avait gagné jusqu'à l'accusateur lui-même. Il se sentit contraint de rendre témoignage à l'accusée. «Puisque la reine s'est retirée, dit le roi, je déclare, « Milords, qu'elle a toujours été pour moi une épouse « obéissante, fidèle, telle que je pouvais la désirer. Elle a « toutes les vertus que peut avoir une femme. Noble par « sa naissance, elle ne l'est pas moins par son caractère. »

Mais le plus embarrassé était Wolsey. Au moment où la reine avait dit, sans le nommer, que l'un de ses juges était la cause de tous ses malheurs, des regards d'indignation s'étaient dirigés vers lui. Il ne voulut pas demeurer sous le poids de cette accusation. «Sire, dit-il quand le roi eut « fini de parler, je prie humblement Votre Majesté de « déclarer devant cette audience si c'est moi qui suis l'auteur de cette affaire. » Wolsey s'était vanté naguère à Du Bellay « d'avoir mis en avant les premiers termes du « divorce, pour rompre à jamais la conjonction des deux « maisons d'Espagne et d'Angleterre; » mais il lui convenait maintenant de dire le contraire. Le roi, qui avait besoin de lui, se garda de le démentir. « Non, Milord «cardinal, répondit-il, vous vous êtes plutôt opposé à « mon dessein ; ce fut l'évêque de Tarbes, ambassadeur « de France, qui fit naître mes premiers scrupules, en « exprimant des doutes sur la légitimité de la princesse « Marie. » Ceci n'était point exact; l'évêque de Tarbes ne fut ambassadeur de France en Angleterre qu'en 1527, et l'on a des preuves que le roi pensait au divorce dès 1526.

« Dès lors, continua Henri, cette pensée n'a cessé de me « troubler ; je me suis dit que le Seigneur, dont la justice « s'exerce tôt ou tard, voulant punir un mariage incestueux, avait frappé de mort les fils que la reine m'avait « donnés. J'exposai ma douleur à Milord de Lincoln, qui o est mon père spirituel ; d'après son conseil, j'en parlai « à Milord de Cantorbéry, puis à vous tous, Milords et « évêques, et vous me fîtes tous connaître par écrit que « vous partagiez mes scrupules. — C'est la vérité, Sire, « dit l'archevêque. — Non, s'écria l'évêque de Rochester, «je n'ai point donné, moi, mon approbation! —Quoi! « reprit le roi étonné en montrant à l'évêque un papier « qu'il tenait en ses mains, n'est-ce pas là, Milord, votre « signature et votre sceau? — Non, Sire, ce n'est ni ma « main ni mon sceau... » —La surprise de Henri redoubla, et se tournant d'un air sévère vers l'archevêque de Cantorbéry: «Ne m'avez-vous pas dit, Milord, que vous m'apportiez la signature de l'évêque de Rochester? —Oui, « Sire, répondit Warham. — Cela n'est pas ! s'écria vive- « ment Rochester; je vous ai déclaré, Milord archevêque, « que je ne consentirais jamais à signer un tel acte.—"Vous « le dites en effet, répondit l'archevêque, mais à la fin « vous consentîtes à ce que je signasse pour vous. — Cela « est faux ! » répliqua Rochester, hors de lui. L'évêque ne ménageait pas son primat. «Bien, bien, dit le roi qui « voulait en finir, nous ne disputerons pas avec vous sur ce « sujet, Milord évêque, car vous êtes seul de votre avis. » La cour s'ajourna. La journée avait été meilleure pour Catherine que pour les prélats.

Autant la première séance avait été pathétique, autant es débats de la seconde entre jurisconsultes et évêques furent propres à révolter les esprits délicats. Les avocats des deux parties soutinrent vivement le pour et le contre quant à l'accomplissement du mariage d'Arthur et de Catherine. « C'est une question très difficile, dit l'un des « assistants ; nul ne peut connaître la vérité. — Moi-, « dit alors l'évêque de Rochester, je la connais. — Que « voulez-vous dire ? s'écria Wolsey. — Milord, répliqua « Rochester, il est la Vérité même, celui qui a dit: Ce que « que Dieu a uni, l'homme ne le séparera point; cela me « suffît. — Chacun pense de même, reprit Wolsey, mais « que ce soit Dieu qui ait uni Henri d'Angleterre et Catherine d'Aragon, hoc restât probandum, c'est ce qu'il faut a prouver. Le conseil du roi établit que ce mariage est « illégitime, et par conséquent que ce n'est pas Dieu qui « l'a fait. » Les deux évêques échangèrent alors quelques paroles moins édifiantes encore que celles de la veille. Plusieurs des assistants éprouvaient un sentiment de dégoût. « C'est une honte pour cette cour, dit avec indignation le docteur Ridley, que l'on ose y discuter des questions dont tout homme honnête doit avoir horreur.» Cette verte réprimande mit fin au débat.

L'agitation de la cour passa dans les couvents; les prêtres, les moines, les nonnes étaient partout en émoi. Bientôt d'étonnantes révélations circulèrent dans toutes les sacristies. On ne parla pas de quelque vieux portrait de la vierge Marie clignant les yeux ; on inventa d'autres miracles. « Un ange, dit-on, est apparu à Élisabeth Barton, « la vierge du Kent, comme autrefois à Adam, aux « patriarches et à Jésus-Christ. » Lors de la création, de la rédemption, et dans le temps qui mène de l'une à l'autre, les miracles sont naturels; Dieu paraît alors, et sa venue sans actes de puissance serait aussi étonnante que le lever du soleil sans rayons de lumière. Mais J'Église romaine ne s'en tient pas là; elle revendique en tout temps pour ses saints et ses saintes le privilège du miracle, et ces miracles se multiplient en proportion directe avec l'ignorance des peuples. L'ange dit donc à la fille épileptique du Kent : «Rends-toi auprès du prince infidèle de l'Angleterre, et dis-lui qu'il est trois choses qu'il convoite et « que je lui interdis à toujours. La première, c'est le droit «des papes; la seconde, c'est la nouvelle doctrine; la « troisième, c'est Anne Boleyn. S'il la prend pour femme, « Dieu le frappera ! » La vierge aux apparitions fit au roi ce message, ajoute le document ; mais rien ne pouvait arrêter Henri VIII.

Au contraire, il commençait à trouver que Wolsey procédait trop lentement, et la pensée d'être trahi par ce ministre traversait quelquefois son esprit. Par une belle matinée d'été, Henri, à peine levé, fit mander le cardinal à Bridewell. Wolsey accourut, et resta de onze heures à midi enfermé avec le roi. Celui-ci s'abandonna à toute la fougue de sa passion et à toute l'énergie de son despotisme. « II faut promptement terminer cette affaire, disait-il, il « le faut décidément! » Wolsey le quitta fort inquiet, et retourna par la Tamise à Westminster. Le soleil dardait ses rayons sur le fleuve. L'évêque de Carlisle, qui était assis à côté du cardinal, lui dit en s'essuyant le front: « Voilà, Milord, un jour bien chaud ! — Ah ! répliqua le « malheureux Wolsey, si vous aviez été frotté comme je « viens de l'être pendant une heure, vous auriez raison de « dire que la journée est chaude ! » Arrivé à son palais, le cardinal se jeta sur son lit pour chercher quelque repos; il n'y fut pas longtemps tranquille.

Catherine avait grandi aux yeux de Henri comme à ceux de la nation. Le roi répugnait à un jugement; il doutait même de son succès; il désirait que la reine consentît à une séparation. Cette idée se présenta à son esprit après le départ de Wolsey, et à peine le cardinal avait-il fermé les yeux , qu'on vint lui annoncer le comte de Wiltshire (Thomas Boleyn), porteur d'un message royal. « Le bon « plaisir du roi, dit Wiltshire, est que vous représentiez à « la reine la honte qui résulterait pour elle d'une condamnation judiciaire, et que vous lui persuadiez de s'en « remettre à la sagesse de Sa Majesté. » Wolsey, chargé d'une tâche qu'il savait inexécutable, s'écria: « Pourquoi « logez-vous de semblables fantaisies dans la tête du roi?» Puis il ajouta des paroles d'une véhémence si extraordinaire, que Wiltshire, troublé, tomba à genoux devant le lit du cardinal. Peut-être que, désireux de voir sa fille reine d'Angleterre, Boleyn craignait qu'on ne s'y fût mal pris. « C'est bien, reprit le cardinal en se rappelant que le « message venait de Henri VIII, je suis prêt à tout faire « pour plaire au roi. » Il se leva, alla à Bath-Place prendre Campeggi et se rendit avec lui chez la reine.

Les deux légats trouvèrent Catherine travaillant paisiblement au milieu de ses filles d'honneur. Wolsey s'adressa à la reine en latin: «Parlez anglais, dit-elle, je voudrais « que le monde entier fût ici pour vous entendre. — Nous « désirons, Madame, dit le cardinal, vous communiquer, « mais à vous seule, notre manière de voir. — Milords, dit « la reine, vous venez me parler de choses qui passent ma « capacité. Voilà, continua-t-elle avec une noble simplicité, en montrant un écheveau de fil suspendu à son cou, voilà mes occupations, et tout ce dont je suis « capable. Je ne suis qu'une pauvre femme, sans conseils « sur cette terre étrangère, et sans l'intelligence nécessaire « pour répondre à des hommes tels que vous; toutefois, « Milords, pour vous complaire, passons dans mon cabinet. »

A ces mots, la reine se leva, et Wolsey lui donna la main. Catherine maintint avec vivacité ses droits de femme et de reine. «Nous qui étions dans la première chambre, « dit Cavendish, nous entendions de temps en temps la « reine parler très haut, mais nous ne pouvions comprendre ce qu'elle disait. » Catherine, au lieu de se justifier, accusa hardiment son juge. « Je sais, Monsieur le « cardinal, dit-elle avec une noble franchise, je sais qui a « donné au roi les conseils qu'il suit ; c'est vous ! Je n'ai « pas servi votre orgueil, j'ai blâmé votre conduite, je me « suis plainte de votre tyrannie, et l'Empereur, mon neveu, ne vous a point fait pape de là tous nos malheurs. Vous avez, pour vous venger, allumé la guerre « en Europe, et m'avez suscité à moi-même la plus méchante affaire. Dieu sera mon juge... et le vôtre!... » Wolsey voulut répliquer, mais Catherine refusa fièrement de l'entendre, et tout en traitant civilement Campeggi, déclara qu'elle ne les reconnaîtrait ni l'un ni l'autre pour ses juges. Les cardinaux se retirèrent, Wolsey plein de dépit, et Campeggi rempli de joie; car l'affaire s'embrouillait. Toute espérance d'accommodement était perdue ; il ne restait donc plus qu'à procéder par voie judiciaire.