Revue réformée - Numéro 241

De Calvinisme
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La Revue Réformée N° 241 – 2007/1 - JANVIER 2007 – TOME LVIII

INCERTITUDES MODERNES ET FOI CHRÉTIENNE

G.C. BERKOUWER (1903-1996)

Traduit de l’anglais par L. Turner et P. Marcel

Liminaire

Pourquoi publier, un demi-siècle après, cette série d’articles des années 50? Ne serait-ce pas donner l’impression que le calvinisme est incapable de se mettre à jour et se contente toujours de réchauffer de vieux plats?

Il y a deux bonnes raisons au moins à cette réédition.

En premier lieu, malgré quelques différences dans la manière de s’exprimer – car la langue française a évolué pendant cette période –, le lecteur sera étonné, en lisant ces études, de voir combien les choses ont peu changé. Aujourd’hui, nous entendons souvent dire que la modernité a fait place à la post-modernité, que nous baignons dans un nouveau subjectivisme, que les sensibilités ont évolué, que la réaction du lecteur face à un texte est devenue souveraine, que les maîtres à penser ont laissé leur place à la soft-idéologie… tout cela est, sans doute, vrai.

Cependant, les grands problèmes auxquels la foi chrétienne a à faire face restent toujours plus ou moins les mêmes: le naturalisme, le relativisme, le syncrétisme et l’évolutionnisme. Ce sont toujours là les points sur la boussole qui orientent nos contemporains, même si leurs nouvelles expressions sont plus radicales et plus subjectivistes qu’auparavant. Ces attitudes, communes au modernisme et à la modernité tardive, constituent les présupposés que les essais de Berkouwer démasquent et critiquent de façon remarquable.

En effet, les sujets de préoccupation qu’aborde notre théologien néerlandais ne sont guère différents des grands défis auxquels le christianisme fait face aujourd’hui, même s’il y aurait lieu d’en ajouter quelques-uns d’inédits: le problème herméneutique, la déchristianisation totale de l’Occident et la migration du christianisme vers les continents austraux, la poussée du mouvement pentecôtiste-charismatique mondial ou le nouvel âge. Les développements de Berkouwer sur l’autorité de l’Ecriture, le libéralisme théologique (qu’il appelle «néo-protestantisme»), le problème de la source de l’autorité, la foi et les œuvres (les nouvelles expressions de la doctrine de la justification, résultant du dialogue œcuménique), les problèmes éthiques et la question de la nature de l’Eglise sont plus que jamais d’actualité.

Mais, et ceci nous intéresse de façon existentielle, notamment en France, à cause du changement de visage du protestantisme et la re-distribution des cartes effectuée par la montée des «évangélismes» avec leurs nouvelles communautés. Les grandes questions que Berkouwer a envisagées comme étant des défis à relever par les Eglises réformées de son époque – les anciennes Eglises instituées, «main line» –, sont aujourd’hui placées devant les Eglises évangéliques. Le combat de la foi biblique a été largement perdu dans les anciennes «grandes Eglises» et ceux qui cherchent encore à l’y maintenir vivent souvent, aujourd’hui, une situation malaisée de cessez-le-feu ou de compromis qui, politesse oblige, interdit de trop demander. C’est, en grande partie, pour cette raison que ces Eglises ne sont plus «grandes» et sont qualifiées, abusivement, d’«historiques».

Il reste à voir comment les évangéliques vont s’en sortir. Sont-ils conscients du combat spirituel qu’ils ont à mener? Savent-ils même qu’il y a un combat à mener à propos de l’Ecriture, de la foi, du salut par la croix, de la vie chrétienne vécue conformément aux principes de sainteté? Autour de nous, en bien des domaines, n’apparaît-il pas que des conceptions et des attitudes qui étaient récusées par les évangéliques d’il y a une génération, parce qu’elles relevaient du libéralisme théologique ou étaient reconnues comme «mondaines», prennent place insidieusement dans nos pensées et dans nos pratiques? Les «évangéliques» savent-ils encore, aujourd’hui, ce qu’est la vérité biblique et comment la distinguer de l’erreur afin de s’élever contre celle-ci avec les armes spirituelles que l’Ecriture fournit? Ou se sont-ils laissés plus ou moins prendre par l’esprit, ô combien séduisant, de l’époque-faut-tout-tolérer? Pour les évangéliques que nous sommes, le grand besoin de l’heure est un esprit de discernement, certes charitable, mais lucide et sans complaisance. A commencer par nous-mêmes.

La seconde raison qui justifie cette publication est le parcours de Berkouwer lui-même qui, hélas, devrait nous servir d’avertissement. A notre grand regret et à notre immense étonnement, Berkouwer, qui a écrit les essais que l’on va lire, n’est pas resté longtemps le même. Il a, sans doute, accompli un tour de force remarquable en publiant les quatorze volumes de sa dogmatique auxquels s’ajoutent d’autres ouvrages, comme un livre perspicace sur la théologie au XXe siècle. Mais, après avoir vogué sous le pavillon du calvinisme, Berkouwer a changé d’enseigne pour hisser le drapeau d’une théologie «dynamique», caractérisée par une dialectique de plus en plus accentuée au fil des années. On a beaucoup discuté sa méthode de corrélation: la théologie vit, non en vase clos, mais en relation avec la Parole qu’elle écoute et, aussi, avec les troubles du moment. Elle a deux références, la Parole et l’Eglise avec son témoignage face au monde auquel elle est confrontée.

C’est cette «confrontation avec le monde» qui a poussé Berkouwer vers Karl Barth, qu’il a, pourtant, longtemps critiqué. Et, lentement, imperceptiblement, Berkouwer est allé, en un sens, plus loin que Barth. La corrélation avec les questions du jour a pris de plus en plus de place dans sa pensée. C’est ainsi que, dans le volume de sa dogmatique sur la Sainte Ecriture, la doctrine classique de l’inspiration est modifiée par l’accent mis sur sa forme humaine et son adaptation – «la forme du serviteur» – au contexte culturel. Ainsi conditionnée par le temps où vit son lecteur, l’Ecriture est aménagée, actualisée, rendue acceptable, avec le danger constamment présent d’en relativiser le message. Le résultat pour Berkouwer a été qu’il est devenu de plus en plus critique des confessions de foi réformées et qu’en particulier, dans son volume sur l’élection, il a contesté la doctrine soutenue par les Canons de Dordrecht.

L’attrait de la facilité est souvent ce qui nous guide et on ne s’en rend pas toujours compte. Or, il est difficile de revenir en arrière et de retrouver la bonne direction. En tant qu’évangéliques, le cheminement de Berkouwer doit nous servir d’avertissement et nous exhorter à bien voir que les idées à la mode, pour attirantes qu’elles soient, ne sont pas toujours innocentes. Elles ont besoin d’être placées, non en corrélation avec la Parole dans un balancement dialectique qui suscite une expression revue et corrigée de la «vérité», mais sous sa lumière du principe du sola Scriptura, si bien défendu par… Berkouwer, en ces pages.

Paul Wells

Bibliographie

Une bibliographie complète se trouve dans Septuagesimo Anno. Theologische Opstellen Aangeboden aan Prof. Dr G.C. Berkouwer, (Kampen: Kok, 1973), 301-311.

A Half Century of Theology, trans. L.B. Smedes (Grand Rapids: Eerdmans, 1977).

En français, «Foi réformée et conception moderne de l’homme», La Revue réformée 9 (1958:3) 26-35.

C.W. Bogue, Berkouwer: A Hole in the Dike? www.allofgrace.org/pub/others/hole_in_dike.html

N.L. Geisler, «The functional theology of G.C. Berkouwer» in Challenges to Inerrancy: a Theological Response, G.R. Lewis, B.A. Demarest eds. (Chicago: Moody Press, 1984).

H. Krabbendam, «B.B. Warfield versus G.C. Berkouwer on Scripture» in Inerrancy (Grand Rapids: Zondervan, 1979.

L. Smedes, «G.C. Berkouwer» in Creative Minds in Contemporary Theology, ed. P.E. Hughes, (Grand Rapids: Eerdmans, 1966) 63-98.

Préface (janvier 1955)

La Revue réformée s’honore de pouvoir présenter, pour la première fois, au public de langue française un écrit du professeur G.C. Berkouwer dont, en quelques années, la renommée est devenue mondiale.

Né en 1903, pasteur de paroisse à Oudehorne et à Amsterdam de 1927 à 1939, Docteur en théologie, G.C. Berkouwer devint professeur à la Faculté de théologie de l’Université libre réformée d’Amsterdam en 1940, avec la charge particulière d’enseigner la dogmatique en rapport avec les courants modernes de pensée, tant dans la théologie que dans la philosophie. Depuis 1950, il est titulaire de la chaire de dogmatique, ajoutant à son enseignement celui de l’histoire des dogmes, de la philosophie de la religion, de la symbolique, de l’apologétique et de l’encyclopédie.

Le professeur G.C. Berkouwer est un grand théologien. Malgré sa jeunesse, ses publications sont déjà considérables. Nous remarquons: Foi et révélation dans la théologie nouvelle aux Pays-Bas (1932), Le problème de la critique biblique, La guerre mondiale et la théologie (1945). plusieurs ouvrages sur Karl Barth et le barthisme: Karl Barth (1936), Karl Barth et le baptême des enfants (1947), Le triomphe de la grâce dans la théologie de Karl Barth (1954), Barthisme et catholicisme (1940); plusieurs ouvrages sur le catholicisme romain (De Strijd oni het Rooms Katholieke Dogma, 1940; Conflict met Rome, 1948, 3e éd., 1954).

Depuis 1959, le professeur G.C. Berkouwer a commencé la publication d’un très vaste ensemble, qui doit comporter une vingtaine de volumes, dont huit ont déjà été publiés aux Pays-Bas, et quatre traduits en anglais. Il s’agit d’études dogmatiques, extrêmement fouillées, sur un certain nombre de sujets précis, centrant toutes les questions sur l’actualité théologique contemporaine, et qui font preuve d’une prodigieuse érudition et d’une connaissance de première main de tous les courants actuels de la théologie et de la philosophie. Certains pensent que la pensée théologique calviniste est sclérosée et ne sait pas s’inscrire dans les préoccupations du temps présent, ni s’adresser au monde d’aujourd’hui! Ceux qui prendront connaissance des ouvrages de G.C. Berkouwer se persuaderont aisément du contraire et constateront le caractère foncièrement dynamique du calvinisme contemporain, qui s’oppose si radicalement à ce qu’on a coutume d’appeler dans nos régions le «fondamentalisme».1

Tous ceux qui s’intéressent à la théologie et, à défaut du hollandais, savent lire l’anglais, se doivent de prendre connaissance, au fur et à mesure des sorties de presse, des ouvrages de G.C. Berkouwer. Ils ne le regretteront pas!

On a parfois reproché aux publications de La Revue réformée de présenter un caractère trop technique et d’être trop «théologiques». On ne peut adresser ce reproche au présent fascicule: «Incertitude moderne et foi chrétienne». Ces conférences, prononcées en Amérique en 1952, ont été conçues pour atteindre un vaste public, et particulièrement le peuple de l’Eglise, puisqu’elles ont été plusieurs fois délivrées dans des temples devant les fidèles ordinaires de l’Eglise. C’est précisément l’extrême simplicité du langage et du vocabulaire qui nous a déterminés à les traduire et à les publier. Ces conférences nous présentent une esquisse de quelques grands problèmes qui retiennent aujourd’hui l’attention des théologiens, des fidèles et de l’Eglise. Dépourvues de toute technologie, de tout apparat théologique, elles sont vraiment à la portée de tous. On y sent la chaleur de cœur de ce grand théologien qui tient à ne pas «se couper» de la communion des fidèles et à ne pas faire de la théologie la science de quelques privilégiés. L’appel constant à la responsabilité de chacun, l’objectivité et l’humilité du discours, le ton de la prédication qui apparaît souvent, cet effort persistant pour rendre toute l’Eglise humble dans sa vie et dans sa recherche théologique, pour couper court à toute fausse assurance, pour promouvoir l’action dans tous les domaines, souligner sans cesse le dynamisme et les obligations de la foi réformée, nous rendent ces études très attachantes. La sûreté de jugement de leur auteur, qui nous y livre comme un petit traité de stratégie réformée, en fait un guide sûr à un moment où tant d’esprits sont dans l’indécision et se laissent parfois séduire et attirer par toutes sortes de courants.

Etant donné les intentions et les buts de ces conférences, nous ne nous étonnerons pas qu’elles ne puissent tout nous apporter. Certains lecteurs de notre revue souhaiteront, en maints passages, un développement plus poussé de l’étude des questions en jeu et des solutions proposées, et auront l’impression de rester sur leur faim. Qu’on n’en fasse pas grief à l’auteur qui, dans ses nombreux ouvrages déjà publiés, sait aborder, avec tout le luxe de détails et toute la profondeur nécessaires et suffisants aux plus exigeants, n’importe quelle question théologique, et qui nous donnera encore bien d’autres preuves de son érudition et de sa perspicacité. Si certains souhaitent en savoir davantage, tout en ignorant le néerlandais, qu’ils lisent au moins les ouvrages déjà traduits en anglais. Qu’ils s’informent également du travail gigantesque de pensée, de science et de foi accompli depuis quelques dizaines d’années dans les milieux authentiquement réformés, et auquel ces conférences font souvent allusion. Le monde réformé français reste trop volontiers replié sur lui-même. C’est l’une des tâches de La Revue réformée que de l’ouvrir à la pensée réformée mondiale, et de lui faire savoir que la Réforme ne vieillit pas.

Telles qu’elles sont, et à cause de leur grande simplicité, ces conférences seront une aide précieuse pour beaucoup et un tonique puissant pour l’Eglise.

Pierre Marcel

1 Ont déjà paru en 1955 dans cette collection: Foi et justification (1949), Foi et sanctification (1949), Foi et persévérance finale (1949), La providence de Dieu (1950), La révélation générale (1951), La personne du Christ (1952), L’œuvre du Christ (1953), Les sacrements (1954). L’ensemble, terminé en 1972, comporte 14 volumes toujours disponibles (Eerdmans Publishing Company; Grand Rapids, Michigan).

CHAPITRE PREMIER - L’AUTORITÉ DES SAINTES ÉCRITURES

Nous le savons tous, le monde moderne a jeté un défi à la foi réformée. Si elle veut relever le gant, l’une de ses premières tâches sera de définir son altitude à l’égard de la Bible.

Certes, le problème de l’autorité des Saintes Ecritures n’est pas nouveau. Dès les temps les plus anciens, le christianisme a su défendre l’autorité de la Bible contre ceux qui la critiquaient ou la niaient. Il a dû aussi la défendre contre le discrédit dans lequel la tenait le catholicisme romain en faveur de la tradition. Mais, au XIXe et au XXe siècles, l’opposition contre l’autorité de l’Ecriture n’a cessé de se renforcer et, depuis des années, l’Eglise – et très particulièrement l’Eglise de confession réformée – doit faire face à un courant très puissant de critique. Lorsque l’Eglise invoque l’infaillibilité de la Bible, elle se heurte à une opposition quasi-unanime, et pas seulement à celle des libre-penseurs déclarés ou à celle du modernisme tel que nous le connaissons en Europe et en Amérique.

Au XIXe siècle, le célèbre théologien allemand, Wilhelm Herrmann, affirma avec une puissante énergie que l’ancienne théorie de l’inspiration, qui confesse que l’Ecriture est divinement inspirée, n’avait plus cours chez les théologiens. Actuellement, de partout dans l’Eglise et chez les théologiens, on tient pour de plus en plus évident qu’il est impossible de conserver la vieille doctrine de l’inspiration et de l’infaillibilité. Et la forme particulière que revêt couramment aujourd’hui cette attitude critique envers la Bible peut être résumée dans cette affirmation: il n’y a pas identité entre l’Ecriture et la Parole de Dieu, les identifier, disent certains théologiens contemporains, c’est simplifier à outrance le problème.

Cette critique doit émouvoir, non pas la seule théologie réformée, mais avant tout l’Eglise tout entière. Dans nos chaires, dans nos cours d’instruction religieuse, à nos foyers, la Bible tient une place qui est celle du Livre qui nous est donné pour la vie et pour la mort. L’Eglise réformée a-t-elle vraiment accordé une trop grande valeur à l’autorité des Ecritures? Telle est l’une des plus importantes questions à laquelle tout membre de l’Eglise doit répondre aujourd’hui. C’est pourquoi je désire examiner, tout d’abord, ce problème capital avec vous.

Arguments contre la Bible comme Parole de Dieu

Les critiques contemporains développent sans cesse deux arguments contre l’identification réformée de la Bible et de la Parole de Dieu.

En premier lieu, de l’avis de beaucoup, notre doctrine de l’inspiration de l’Ecriture sainte serait en conflit notoire avec les conclusions des recherches historiques et critiques des siècles derniers. L’analyse des textes est présentée comme une preuve de l’insuffisance de la thèse réformée.

En second lieu, on nous affirme que l’identification de l’Ecriture sainte et de la Parole de Dieu exclut la possibilité d’une foi chrétienne, en tant que confiance vivante et personnelle. Une foi qui aurait pour objet toute la Bible, prétendent nos critiques, ne peut plus être une conviction réelle et personnelle; la foi et la confiance ne peuvent se rapporter qu’à une Personne vivante; mettre sa foi dans la Bible, au lieu de la mettre en Dieu, serait contraire à l’essence de la foi chrétienne.

De ces deux arguments, l’un est scientifique et inspiré par les recherches scientifiques; l’autre est religieux. J’ignore lequel, historiquement, a eu la plus grande influence; mais l’effet de ces deux arguments a été considérable et ses répercussions se font encore sentir aujourd’hui. Ils font partie d’un ensemble qui est devenu, à son tour, une nouvelle tradition, la «tradition critique», et ils paraissent tellement évidents à un si grand nombre de théologiens et de non-théologiens, que le point de vue réformé est considéré comme une tentative isolée pour sauver un conservatisme fossilisé et pour maintenir une tradition surannée, aujourd’hui rigoureusement indéfendable. Quiconque refuse d’accepter cette nouvelle et récente tradition critique est traité de «fondamentaliste», d’aveugle volontaire qui refuse de prendre en considération des faits simples et irréfutables.

Les représentants contemporains de cette tradition critique reconnaissent pourtant bien que l’Ecriture a une valeur particulière pour l’Eglise et pour l’individu, pour la vie et pour la mort, mais non point en tant que Parole divine infaillible. Pour eux, l’Ecriture rend témoignage à la Parole, à la vraie Parole de Dieu. Elle n’est qu’un témoignage de la révélation divine, mais elle n’est pas et ne peut jamais être la Parole, la Révélation elle-même. On admet que l’ancienne doctrine de l’infaillibilité contenait un élément religieux: l’ardent désir de tout homme quant à la certitude en matière de salut. On en reconnaît même la valeur, puisque la certitude est un élément essentiel de la foi chrétienne. Mais, affirme-t-on, nos pères et l’orthodoxie étaient dans l’erreur, car ils ont cherché leur certitude là où elle ne se trouvait pas, et par des moyens erronés. De même que le catholicisme romain s’est fourvoyé lorsqu’il la chercha dans l’infaillibilité du pape, de même la Réforme s’est, elle aussi, fourvoyée en la recherchant dans l’infaillibilité de la Bible. Chercher la certitude religieuse dans une Bible qui serait infaillible est, nous dit-on, un fâcheux contresens, surtout à notre époque où tout est mouvement, où tout est risque, où tout est «saut dans l’inconnu». Dans un monde comme le nôtre, où la science est la seule autorité, on nous prévient charitablement que persister à défendre la doctrine réformée de l’infaillibilité de l’Ecriture ne peut conduire qu’à des résultats catastrophiques, car nombreux sont ceux qui, devant l’impossibilité scientifique d’une telle doctrine, rejetteront non seulement la doctrine, mais aussi ce qu’ils auraient été sans doute prêts à reconnaître: la valeur religieuse d’une Bible humaine, d’un témoin faillible.

Nous voilà donc prévenus des conséquences possibles et des dangers qu’implique la position réformée à l’égard de l’autorité des Ecritures. La Bible n’est plus qu’un témoin humain de la vraie révélation: telle est l’attitude le plus généralement adoptée par les critiques contemporains. Pour eux, la Bible est un témoin faillible, mais elle est tout de même un témoin qui nous met au contact de la révélation. C’est ce qu’affirmait E. Brunner dans les conférences qu’il fit en Amérique en 1928, lorsqu’il comparaît la Bible à un poste de radio, qui, en dépit des parasites, nous met en contact avec la beauté d’un concert exécuté loin de nous.

Quand nous comparons le contenu des Confessions de foi réformées concernant l’autorité des Saintes Ecritures et le monde du relativisme auquel nous nous heurtons aujourd’hui, il est indispensable que nous sachions comment parler et comment témoigner de l’autorité de l’Ecriture sainte. Car il ne s’agit pas là d’un problème abstrait. Il est impossible, en effet, de disjoindre notre confession de l’autorité de la Parole de Dieu, du contenu salvateur de cette même Parole. Le christianisme est la religion d’un livre, mais non dans un sens purement formel. Il nous faut connaître avec certitude la valeur de notre témoignage, car ce témoignage est tout chargé de richesse et de responsabilité. Comment, dans les ténèbres qui nous entourent, pouvons-nous être une bénédiction pour tous ceux qui ont perdu leur assurance sous les assauts d’une critique radicale?

Nous savons qu’il ne nous sera jamais possible de prouver l’autorité des Saintes Ecritures au moyen d’une apologétique rationaliste. Avec Calvin, avec la Confession de foi des Pays-Bas (Confession Belgica), nous savons que seul le témoignage du Saint-Esprit peut nous convaincre de l’autorité véritable des Ecritures. Mais, devant l’attaque persistante et de plein fouet menée contre la Bible, il nous faut pouvoir et oser rendre un témoignage honnête, sincère et convaincant, au fait que l’Ecriture est vraiment une lampe à nos pieds, une lumière qui brille dans les ténèbres. Un témoignage honnête, certes; non pas un témoignage «conservateur» qui tremble devant les faits, mais une véritable conviction de foi et de foi chrétienne, dont le monde actuel a plus que jamais besoin.

La Parole de Dieu selon Karl Barth

Dans cette première conférence, je voudrais attirer votre attention sur la conception de Karl Barth et sur la manière dont il s’exprime à l’égard de l’Ecriture. L’intérêt que nous y portons n’est pas seulement théorique, mais aussi pratique et religieux. De nombreuses questions soulevées par Barth doivent être analysées par la théologie réformée, car son influence est aussi profonde que le fut au XIXe siècle celle de Schleiermacher, et elle est actuellement prépondérante en Europe et en Amérique. Au cours des trente années de développement de sa théologie, Barth a critiqué quelques points de son propre système; mais il est une doctrine à laquelle, de toute évidence, il n’a jamais apporté le moindre changement. c’est sa doctrine de l’Ecriture, qui reste aujourd’hui exactement ce qu’elle était en 1926, lorsqu’il écrivit, pour la première fois, sur la doctrine réformée de l’Ecriture. Nous pouvons dire que la position de tous les théologiens dialectiques est, sur ce point, identique. Vous n’ignorez pas, par exemple, que Brunner et Bultmann reconnaissent sans ambages qu’ils acceptent une forme assez radicale de critique scripturaire. Sur quoi se fonde donc essentiellement la position de Karl Barth, le chef de la théologie dialectique, dans cette nouvelle forme de pensée théologique?

Dès 1926, Barth critiquait la position orthodoxe du XVIIe siècle, qui faisait de la Bible le résultat d’une dictée céleste. En 1947, il exprima la même critique dans une brochure intitulée: L’Ecriture et l’Eglise, s’élevant contre l’erreur de l’Eglise qui considère que la Parole de Dieu est réellement contenue dans le livre des Saintes Ecritures. Il y exprime sa conviction que cette erreur était un fruit du naturalisme. Impossible, selon lui, que la Parole de Dieu, du Dieu vivant et personnel, puisse être contenue dans un livre, car la Parole de Dieu, c’est l’Esprit de Dieu, Dieu lui-même dans sa majesté, sa souveraineté, sa réalité. C’est pourquoi Barth rejette énergiquement toute identification directe entre la Parole de Dieu et la Bible. Il admet cependant qu’il existe une certaine identité, mais une identité qui ne peut être qu’indirecte.

J’ai la conviction que nous pouvons comprendre la clef de voûte de la théologie de Barth si nous saisissons ce qu’il entend par identité indirecte. Il est très remarquable que Barth persiste à parler de l’autorité de la Bible. C’est ainsi qu’il écrit, par exemple, en parlant de l’Ecriture : «Là où il y a autorité, il y a obéissance. Et c’est l’autorité de Jésus-Christ.» N’est-ce pas là la vieille doctrine de l’inspiration de la Bible? Toutefois, n’oublions jamais que nombre de théologiens parlent de l’autorité des Saintes Ecritures tout en acceptant la critique moderne de la Bible, et que la plupart des critiques radicaux donnent l’impression d’avoir un très grand respect pour la Bible. Ils reconnaissent que le Seigneur prononce la Parole de Dieu, et que cette Parole doit avoir autorité; nous devons l’écouter et y obéir. Brunner accepte d’un côté une forme radicale de critique, et rejette, par exemple, la naissance virginale du Christ et d’autres enseignements de la Bible, tout en présentant la Bible comme la norme de la doctrine. Mais, quand il affirme son autorité, il critique tout aussitôt la «fausse» doctrine d’une inspiration infaillible. Ainsi, il proclame l’autorité de l’Ecriture, tout en critiquant l’identification de l’Ecriture et de la Parole de Dieu. Nous retrouvons une attitude identique dans la théologie de Barth. Qu’est-ce que cela veut dire?

Je le répète, c’est là un problème qui touche directement chaque membre de l’Eglise lorsqu’il écoute la Parole de Dieu ou une prédication fondée sur cette Parole souveraine. Pendant des siècles, l’Eglise a vécu en confessant que la Bible est la Parole de Dieu, mais elle ne peut certainement rien comprendre à la différence entre l’identité directe et l’identité indirecte de l’Ecriture et de la Parole de Dieu. Elle a pourtant le droit de savoir si sa foi repose sur un sûr fondement et si elle peut parler de la Bible comme de la vraie Parole de Dieu. Cette confession de foi n’est nullement la propriété privée des théologiens; elle est la propriété de l’Eglise. C’est pourquoi la question de l’autorité de la Bible est une question qui engage l’Eglise tout entière.

Aucune hésitation n’est possible quant aux vues de Karl Barth: sur ce point, il est catégorique. Il nie l’inspiration de la Bible au sens où la Parole de Dieu serait contenue dans ce livre posé sur notre table. Cette conception de la révélation viole, selon lui, le mystère de l’Ecriture et la souveraineté de Dieu, du Dieu qui nous parle. L’Ecriture ne peut être identifiée à la Parole de Dieu; la Parole de Dieu est un miracle. Dites «la Parole de Dieu», et vous dites «miracle». Et c’est précisément ce miracle dont, au dire de Barth, la théorie orthodoxe de l’inspiration ne fait pas le moindre cas. Pour lui, dans la doctrine orthodoxe, l’inspiration devient l’attribut d’un livre, une sorte de qualité permanente; la Parole de Dieu devient statique. Mais la révélation est toujours un acte de Dieu; elle ne peut être fossilisée. Dans une révélation statique, il n’y a plus place pour le Dieu vivant de la révélation, ce qui conduit l’Eglise à ne plus avoir de Parole de Dieu qui lui soit adressée aujourd’hui. Elle n’aurait rien d’autre qu’une parole, prononcée dans les temps anciens, il y a si longtemps, mais certainement pas une Parole qui lui parle à présent. En opposition à cette doctrine, Barth insiste sur le fait que l’Eglise doit toujours dire: «Parle, Seigneur, car ton serviteur écoute.» Et c’est alors que le Seigneur parle réellement à travers le témoin biblique, humain et faillible. La grande erreur de la doctrine orthodoxe serait d’interdire au Seigneur de parler aujourd’hui, d’attenter à sa liberté; le Dieu tout-puissant serait enfermé dans un livre!

Selon Barth, la Bible est pour nous un témoin, humain et faillible, de la révélation originale de Dieu dans la chair, qui a eu lieu au cours des années 1 à 30 de notre ère. Telle est la seule révélation et il n’en est pas d’autre. En 1947, Camfield et d’autres théologiens anglais rendirent hommage à Barth, et Hedry, par exemple, écrivit que cette attitude était une véritable re-découverte de la Bible, qui nous libérait de toutes les fausses antithèses qu’avaient fait surgir tant l’orthodoxie que le libéralisme, et qui avait le mérite de nous faire redécouvrir le caractère humain de la Parole, un témoin humain de la révélation, humain et faillible certes, mais qui, cependant, nous mettait en contact avec le Dieu vivant. De cette manière, il vous est possible d’accepter la critique historique tout en parlant d’autorité et d’obéissance.

Barth affirme qu’il n’y a qu’une seule révélation. Il n’y aurait donc pas de révélation générale dans la création, comme l’affirme l’article 2 de la Confession des Pays-Bas, que Barth critique comme étant de la théologie naturelle. Il n’y aurait pas non plus, à proprement parler, de révélation dans l’Ancien Testament, qui n’apporterait qu’un témoignage à la seule vraie révélation qui ne devait être délivrée qu’ultérieurement. Il n’y a aucune limite à l’humanité de la Bible, affirme Barth. Le nier, c’est sombrer dans le docétisme et refuser de comprendre que cette complète humanité appartient à l’essence même de la révélation, à l’«incognito» de la Parole dans le monde, au caractère caché de la révélation. Le Seigneur ne se révèle jamais directement, mais toujours «incognito». Ce thème de la théologie dialectique nous montre la forte influence qu’y exerce Kierkegaard. Cette affirmation que Dieu est caché dans la chair a eu une influence considérable. C’est elle qui a conduit Brunner à la négation de la naissance virginale du Christ, car si Jésus était né de la vierge Marie, c’eût été un événement miraculeux faisant irruption dans la réalité de ce monde.

«Incognito». Voilà un mot nouveau et moderne dans le monde théologique et dans la théorie de la révélation. Et cette idée domine également la conception dialectique des Saintes Ecritures. Le Seigneur peut bien se servir de documents humains comme de moyens pour faire entendre sa propre Parole, la Parole qu’il prononce librement et gratuitement dans sa souveraineté et dans sa majesté. Mais, en eux-mêmes, les documents sont une révélation incognito, et ils dissimulent à nos yeux l’authentique Parole de Dieu.

Pour moi, je suis convaincu que la théologie s’est engagée sur une fausse piste en s’emparant de cette idée d’incognito. On a même été jusqu’à employer ce terme dans la prédication pour souligner le fait que les hommes ne peuvent reconnaître, sans l’illumination du Saint-Esprit, que Jésus est le Sauveur et le Fils de Dieu. Si cette idée tient une place aussi importante, dans la nouvelle théologie, c’est parce qu’on a d’abord affirmé que toute révélation est une révélation cachée, parce qu’elle est une révélation indirecte.

Mais les partisans de la théologie nouvelle oublient que le but de la révélation n’est jamais d’être et de rester cachée! Lorsqu’un roi voyage incognito, son but est de rester caché. Mais, quand il s’agit de révélation, le but d’une telle révélation est toujours de nous apporter une révélation véritable. Certes, bien des choses restent cachées à l’homme naturel, car, comme l’affirme Paul, il ne reçoit pas les choses de l’Esprit de Dieu; l’entendement des hommes peut être aveugle et le voile qui est étendu sur leurs cœurs peut demeurer, sans être levé, quand ils lisent l’Ancien Testament (2Co 3.14-15). Mais l’essence de la révélation n’est pas de demeurer cachée. Il nous est impossible de transposer la distance qui existe entre l’homme naturel et l’homme spirituel, dans la relation qui existerait entre la révélation cachée et la révélation révélée. Et pourquoi? Mais pour la simple raison que l’idée même d’un incognito est en flagrante contradiction avec l’idée de révélation. Barth est dans l’impossibilité de fonder sa doctrine sur le témoignage de l’Ecriture. Assurément, l’Ecriture sainte est un document humain, écrit par des hommes saints. La Bible n’est pas une vox coelestis, une voix céleste, dans ce sens que les hommes n’y auraient eu aucune part. Mais c’est pourtant bien la Parole, écrite par des hommes. Nous employons les expressions de «révélation organique», et d’«inspiration organique», car nous ne voulons pas tomber dans le docétisme, et parce que nous reconnaissons quelque chose de la sagesse du Seigneur dans le fait qu’il prononce sa Parole au sein de notre propre histoire et dans un langage humain. Les hommes de Dieu parlèrent et écrivirent comme le Saint-Esprit les y poussait. La Parole de Dieu pénètre dans le monde et selon un processus historique. C’est là qu’est le miracle. Nous entendons une voix d’homme; et, dans cette voix humaine, c’est la voix même de Dieu que nous entendons. Voici ce que Paul écrit aux Thessaloniciens: «C’est pourquoi nous ne cessons, nous aussi, de rendre grâces à Dieu de ce qu’en recevant la Parole de Dieu que nous vous annoncions, vous l’avez accueillie, non comme une parole d’homme, mais comme la Parole de Dieu, ce qu’elle est véritablement.» (1Th 2.l3).

Cette Parole se fraye son chemin au travers de la vie humaine, de l’histoire, du péché et du doute, de la révolte et de la conversion; au travers de l’histoire d’Israël et des nations. Jamais l’Ecriture sainte ne minimise l’activité des hommes en tant qu’agents du Saint-Esprit. Mais Barth essaie pourtant de fonder sa doctrine sur l’Ecriture, et il trouve dans les miracles du Christ une analogie de sa propre doctrine. Les infirmes qui s’approchaient du Christ étaient vraiment malades, mais, dit-il, un miracle les guérit. De même, le miracle de la révélation comble l’abîme entre l’erreur humaine et la Parole de Dieu. Mais l’Ecriture ne justifie nullement cette comparaison. La Bible parle du pouvoir de l’Esprit Saint, qui se révèle avec puissance par la Parole écrite.

L’argument le plus frappant avancé par Barth contre la doctrine orthodoxe de l’inspiration est que nous ne pouvons enfermer Dieu dans un livre et que cette doctrine porte atteinte à sa liberté. Mais cette objection ne résiste pas à l’examen. En quoi donc «le soin singulier que notre Dieu a de nous et de notre salut», dont parle la Confession des Pays-Bas, à l’article «de la Parole de Dieu» (art. 3), serait-il une négation de sa liberté et de sa souveraineté? Car c’est bien «en étant poussés par l’Esprit de Dieu que les saints hommes ont parlé» de la part de Dieu (2P 1.24), comme le souligne ce même article. Il y a donc une impulsion donnée par l’Esprit Saint. Bien loin d’attenter à sa liberté, nous constatons au contraire la manière, la méthode, par laquelle il exerce sa divine liberté, et c’est précisément en nous donnant l’Ecriture sainte. Voilà comment il est près de nous dans la Parole.

Et pourquoi Barth s’insurge-t-il contre l’affirmation que Dieu est présent dans la Parole? Il dit que nous ne pouvons pas prendre le saint Livre entre les mains et déclarer: Nous tenons la Parole de Dieu! Nous ne pouvons, dit-il, disposer à notre gré de l’authentique Parole de Dieu; le christianisme n’est pas la religion d’un livre; la Parole de Dieu n’est pas contenue dans la Bible. Cette attitude semble très religieuse et empreinte du plus profond respect envers la souveraineté et la transcendance de Dieu. Mais Barth ne comprend pas la doctrine réformée; il ne comprend pas que c’est précisément parce que la Parole de Dieu est au milieu de nous, à notre disposition, tout près de nous, que nous avons une si terrible responsabilité. Certes, nous pouvons fermer nos yeux, nos oreilles et nos cœurs à la révélation, comme le firent les pharisiens et les sadducéens. Mais alors le Christ déclare: «Vous êtes dans l’erreur, parce que vous ne comprenez pas les Ecritures, ni quelle est la puissance de Dieu.» (Mt 22.29). Ce n’est pas parce que les hommes ne voient pas la révélation et qu’ils refusent de l’accepter comme la Parole de Dieu, qu’il nous est permis d’en conclure qu’il n’y a pas de véritable révélation. Dans l’Ancien Testament, il est écrit du Messie: «Il ne criera point, il n’élèvera point sa voix et ne la fera pas entendre dans les rues.» (Es 42.2). La révélation en Christ, tout comme la Parole de Dieu dans la Bible qui lui rend témoignage, n’est pas l’œuvre d’une propagande humaine. C’est la révélation de Dieu dans sa souveraineté, débordante de réalité et d’actualité! En présence de la Parole de Dieu, à mon foyer, dans l’Eglise et dans le monde, il n’y a, de notre part, que responsabilité. Nous n’emprisonnons pas Dieu dans un livre, – quel étrange argument ! Il y s’agit, bien au contraire, de la suprême actualité: «Ces choses ont été écrites, afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant, vous ayez la vie par son nom», affirme l’apôtre Jean (Jn 20.31).

L’actualité permanente de la Parole

Il n’y a pas la moindre contradiction entre l’actualité de la Parole et la Parole qui, autrefois, nous a été donnée. Impossible pour nous de fuir loin de la présence de la Parole! Nulle évasion n’est possible. «Cette parole est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur.» (Dt 30.14; Rm 10.8). Nous pouvons ouvrir le Livre et le Seigneur est avec nous en toutes circonstances. Nous pouvons comprendre la Parole et Dieu ne nous laisse jamais seuls dans un monde de ténèbres. «Sondez les Ecritures: ce sont elles qui rendent témoignage de moi», dit le Christ (Jn 5.39). Assurément, nous avons besoin que nos cœurs soient illuminés par le Saint-Esprit, à cause de nos propres ténèbres. Mais, du fait que nos cœurs sont ténèbres, nous ne pouvons en déduire une théorie de l’obscurité de la révélation.

La Bible ne peut pas être appelée obscure, parce que nos cœurs sont obscurcis. La Bible est une lumière et, si nous la jugeons selon les ténèbres de nos cœurs, nous ne sommes plus que des subjectivistes rendant dépendante de nos cœurs la lumière de la Bible. Pour autant que je puisse en juger, un tel subjectivisme, quoique paré de respect à l’égard de la Parole de Dieu, est une manière de se soustraire à la responsabilité qu’entraîne la proximité de la Parole.

Voilà plus de deux cents ans qu’on s’attaque à l’autorité de l’Ecriture. Mais, dans toutes ces attaques, nous décelons la volonté de fuir loin de cette proximité dans laquelle la grâce du Seigneur cherche à nous atteindre. Lorsque la théologie moderne souligne le caractère humain de la Bible, la théologie réformée ne s’y opposera pas, et elle s’acquittera de sa tâche au moyen d’une exégèse sérieuse, et en se mettant résolument à l’écoute de Dieu. Mais la conception nouvelle de la Bible est tout autre chose que la mise en relief de son caractère humain et instrumental. On va parfois jusqu’à parler de l’humiliation du Saint-Esprit dans les Ecritures. On établit une comparaison entre l’incarnation et l’illumination, entre Noël et Pentecôte, entre la chair et l’esprit. C’est là une comparaison erronée! Car, quand nous voyons de quel soin l’Esprit Saint entoure l’Ecriture, nous ne pouvons qu’admirer l’œuvre de sa majesté, et nous ne sommes nullement autorisés à parler de son humiliation. Par cette sollicitude et par sa majesté, le Saint-Esprit place tout homme dans l’impossibilité de dire: la révélation, la Parole, est loin de nous; nous ne pouvons discerner notre Seigneur.

Jusqu’au retour du Christ, nous verrons se déployer les richesses de la Parole du Dieu personnel et vivant. C’est pourquoi nous devons nous opposer à la dévaluation de la Parole écrite qui, ces derniers siècles, a été à l’ordre du jour. Cette sollicitude de l’Esprit Saint est en étroite connexion avec le mystère de l’incarnation et de la croix. Le caractère humain de la Bible est devenu pour beaucoup une pierre d’achoppement. Mais nous y contemplons la grâce et la sagesse de Dieu, qui, par là, et en même temps, circonscrit l’exacte responsabilité du monde, telle qu’elle nous est définie dans la parabole de Lazare et du riche: «Ils ont Moïse et les prophètes; qu’ils les écoutent!», dit Abraham. Et, quand le riche objecte: «Non, père Abraham; mais si quelqu’un des morts va vers eux, ils se repentiront», il s’entend répondre: «S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne seraient pas non plus persuadés, quand même quelqu’un des morts ressusciterait.» (Lc 16.29-31).

Des arguments dangereux

Un jour qu’on attaquait Abraham Kuyper à cause de sa conception de l’Ecriture et de son autorité, il répondit: «C’est mon a priori; et c’est le Seigneur lui-même qui me l’a donné.» Lorsque Snouck Hurgronje, l’ami de Herman Bavinck, lui écrivit qu’il ne comprenait pas son obéissance envers la Bible, Bavinck lui répondit: «Plus je vis et plus je réfléchis, moins il m’est possible de me soustraire à l’autorité de l’Ecriture, exactement comme tous les croyants ordinaires.» C’était la même attitude que celle de B.B.Warfield, qui déclarait que les Ecritures tirent leur origine d’une activité de Dieu, du Saint-Esprit et qu’elles sont, au sens le plus élevé et le plus exact, sa création.

Je voudrais aussi attirer très particulièrement votre attention sur le comportement de notre Seigneur lui-même lorsqu’il fut tenté dans le désert. A trois reprises, c’est par une parole de l’Ecriture qu’il défend sa vie contre les embûches du Diable. Chaque fois, il répond: «Il est écrit.» C’est en se plaçant lui-même derrière le rempart de la Parole écrite de son Père céleste que Jésus résiste à une terrible tentation. Assurément, une fausse interprétation de la Parole est possible, et le Diable lui-même cite la Parole, en l’espèce les versets 11 et 12 du Psaume 91! Mais Jésus démasque l’emploi illégitime de la Parole et il proclame sa vraie signification et sa sagesse. Et voici qui est admirable: lorsque le Diable le quitte, nous voyons l’accomplissement du Psaume 91; les anges viennent et le servent. N’ayons pas honte de marcher dans les pas de notre Maître. Assurément, bien des questions se posent; il existe une relation entre ce qui est humain et ce qui est divin dans la Bible; notre tâche exégétique est immense, et nous sommes fort loin de l’avoir menée à chef, car nous ne sommes pas docètes; nous sommes loin du but, que ce soit sur le plan théologique ou sur celui de notre personne. Car la Parole s’adresse à tous les siècles et à toutes les nations. Gardons-nous de jamais vouloir esquiver les difficultés et les questions, en donnant ainsi l’impression que nous avons peur, tout particulièrement lorsque nous constatons que, du fait des attaques menées contre l’autorité des Saintes Ecritures, l’incertitude va grandissant dans le monde et que la raison humaine et son autonomie dominent de plus en plus la sainte Parole de Dieu.

Mais soyons plus que jamais sur nos gardes quand nous voyons des arguments religieux combattre l’autorité véritable de la Parole écrite. De tout temps, les arguments religieux et pieux ont été les plus dangereux dans l’Eglise. Ne donnent-ils pas toujours une impression de sérieux et de respect? On ne peut, nous dit-on, emprisonner le Seigneur dans les limites de sa Parole; nous ne pouvons disposer de la voix de Dieu, car il est libre. Tels sont les arguments, les religieux arguments d’aujourd’hui. Mais, dans ces arguments, il nous faut voir la continuation d’un processus à l’œuvre depuis deux siècles, à savoir la crise de l’obéissance à la Parole de Dieu. Cette crise est une évasion loin de la présence de Dieu, en raison même de sa proximité et de la responsabilité qu’implique pour nous cette proximité de Dieu. En vérité, c’est une situation tragique, conséquence de toute dévaluation de la Parole écrite; quand nous perdons la Parole, nous perdons en même temps tout accès à l’image du Christ lui-même. Telle est la loi spirituelle de l’histoire. C’est la loi de l’apostasie qui, toujours et dans tous les siècles, menace l’Eglise, à savoir le monde sans la Parole, le monde livré à sa propre liberté, n’entendant plus rien de la voix de Dieu, mais uniquement sa propre voix!

Certes, nous comprenons l’histoire des attaques menées contre la Parole du fait de son exceptionnelle et suprême importance. Et nous savons combien nous y résistons nous-mêmes chaque jour, même si nous n’acceptons pas la critique moderne des Saintes Ecritures. Voilà pourquoi nous devons comprendre que notre tâche dans le monde n’est pas seulement de défendre une doctrine théologique, notre propre doctrine, mais bien, en faisant front à toutes les attaques, de témoigner de la grâce et de la bénédiction de la Parole qui est tout près de nous, et de la responsabilité propre qui, de ce fait, nous incombe. Nous devons donc prendre garde à l’avertissement que l’apôtre Paul nous donne d’une façon admirable: «Nous renversons tout l’orgueil des raisonnements qui s’élèvent contre la connaissance de Dieu, et nous amenons toutes les pensées captives à l’obéissance du Christ.» (2Co 10.5).

Puis-je enfin rappeler la parole de cet autre apôtre que la désobéissance avait failli perdre, qui était présent sur la Montagne de la Transfiguration, et qui y eut de son Seigneur une si profonde expérience? Car l’apôtre Pierre avait une expérience personnelle. Et c’est pourtant lui qui, plus tard, écrit à l’Eglise, que, tout en étant privée de cette expérience personnelle, elle n’en possédait pas moins un fondement réel pour sa foi, un fondement dont elle pouvait être sûre et dont elle pouvait rendre témoignage dans le monde: «Nous tenons pour d’autant plus certaine la parole des prophètes, à laquelle vous faites bien de prêter attention comme à une lampe qui brille dans un lieu obscur, jusqu’à ce que le jour commence à luire et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs.» (2P 1.19).